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vendredi 4 septembre 2026

« L’idée que la démo­cra­tie se dif­fuse en même temps que le capi­ta­lisme est his­to­ri­que­ment fausse »

Dans son der­nier livre, Le Monde à l’ère capi­ta­liste, l’éco­no­miste serbo-amé­ri­cain ana­lyse la façon dont le capi­ta­lisme s’est répandu dans le monde entier en s’accom­mo­dant de régimes poli­tiques auto­ri­taires et d’un reflux du libre-échange à l’échelle de la pla­nète.  Branko Mila­no­vic est pro­fes­seur à la City Uni­ver­sity of New York et ancien éco­no­miste à la Banque mon­diale.

LE FIGARO. — Votre livre s’inti­tule Le Monde à l’ère capi­ta­liste. Vous qui avez grandi en You­go­sla­vie com­mu­niste, com­ment expli­quez-vous que le capi­ta­lisme se soit imposé par­tout ? Et qu’il s’accom­mode de régimes poli­tiques si divers ?

BRANKO MILANOVIC. — La rai­son prin­ci­pale du triomphe du capi­ta­lisme est l’échec du com­mu­nisme - ou du socia­lisme réel, comme on l’appe­lait à l’époque. Cet échec s’explique sur­tout par l’inef­fi­ca­cité éco­no­mique de ce modèle. Après la crise de 1980, des pays comme la Rou­ma­nie, la Pologne, la Hon­grie et la You­go­sla­vie étaient en ban­que­route : ils ne pou­vaient plus rem­bour­ser leurs dettes. L’URSS n’était pas encore en ban­que­route, mais le régime était tota­le­ment épuisé par les dépenses mili­taires. Le sys­tème capi­ta­liste s’est donc étendu par­tout car il était plus effi­cace éco­no­mi­que­ment et béné­fi­ciait d’un très grand sou­tien des classes intel­lec­tuelles et du reste de la popu­la­tion. Par une forme d’hégé­mo­nie gram­scienne, les prin­cipes de mar­ché sur les­quels repose le capi­ta­lisme ont été accep­tés par la plu­part des pays du monde, de manière consciente ou non.

— La consé­quence est l’émer­gence de régimes hybrides, avec par exemple le « socia­lisme de mar­ché » chi­nois. Vous par­lez de « com­mu­nisme haye­kien » pour qua­li­fier la Chine. Que recouvre cette expres­sion para­doxale ?

— À Pékin, j’ai assisté à une confé­rence où se trou­vaient plu­sieurs entre­pre­neurs. Tous étaient deve­nus très riches et, à les écou­ter racon­ter leurs par­cours, on avait la sen­sa­tion qu’ils appli­quaient à la lettre les leçons de Lud­wig von Mises et de Frie­drich Hayek. Ils étaient peu édu­qués, nés dans des régions peu déve­lop­pées, ils ont com­mencé avec presque rien et, à par­tir d’une bonne idée, ils ont déve­loppé leur acti­vité. C’était un véri­table manuel capi­ta­liste dans un pays nomi­na­le­ment com­mu­niste. Et ces his­toires haye­kiennes étaient racon­tées dans une confé­rence pré­si­dée par des membres du Parti com­mu­niste ! Le régime célèbre la réus­site et la richesse pri­vée tout en main­te­nant un contrôle poli­tique cen­tra­lisé. De fait, aujourd’hui, le sec­teur privé repré­sente 70 % du PIB chi­nois.

— Vous dites que ce « com­mu­nisme haye­kien » est « la plus grande réus­site éco­no­mique de l’his­toire récente ». Ce capi­ta­lisme poli­tique à visage tech­no­cra­tique pour­rait-il ins­pi­rer d’autres pays ?

— Le sys­tème chi­nois n’est pas faci­le­ment répli­cable, car il com­porte de nom­breuses contin­gences propres à la Chine. Il est très dif­fi­cile de dres­ser une liste de choses que les autres pays devraient faire pour l’imi­ter. Contrai­re­ment au «consen­sus de Washing­ton », qui avait dix pré­ceptes clairs et faci­le­ment expor­tables, les Chi­nois n’ont pas de règles claires, ce qui limite aussi leur soft power.

— Contrai­re­ment à ce que pen­saient les théo­ri­ciens de la « fin de l’his­toire », le capi­ta­lisme s’est imposé par­tout, mais pas la démo­cra­tie libé­rale. Pour­quoi ?
 
— Cette asso­cia­tion entre libé­ra­lisme et démo­cra­tie d’un côté et capi­ta­lisme de l’autre a été faite immé­dia­te­ment après la chute du mur de Ber­lin. Mais elle me sem­blait fausse dès le début, même his­to­ri­que­ment. Dans l’his­toire, il y a eu beau­coup de pays capi­ta­listes qui n’étaient pas démo­cra­tiques du tout. À com­men­cer par l’Amé­rique: au XIXe siècle, 13% de la popu­la­tion était réduite en escla­vage. C’était un régime d’oli­gar­chie très clair. Au Royaume-uni, le suf­frage n’était pas uni­ver­sel : en 1815, la révo­lu­tion indus­trielle bat­tait son plein, mais moins de 5% de la popu­la­tion avait le droit de vote. Idem pour l’Espagne, la Grèce, l’Ita­lie fas­ciste, l’Alle­magne wil­hel­mi­nienne et l’Alle­magne hit­lé­rienne, la France sous Napo­léon III ou l’Argen­tine.

Mon scep­ti­cisme à l’égard de ce dis­cours sur la dif­fu­sion de la démo­cra­tie dans le monde a aussi été nourri par deux évé­ne­ments que j’ai vus de très près : d’un côté, la dis­so­lu­tion de l’union sovié­tique et de la You­go­sla­vie, et de l’autre l’uni­fi­ca­tion de l’Europe. D’un côté la construc­tion euro­péenne célé­brait le fait que des gens très dif­fé­rents eth­ni­que­ment et reli­gieu­se­ment pou­vaient exis­ter ensemble, et de l’autre, cette même Europe sou­te­nait la décom­po­si­tion et la dis­so­lu­tion d’un pays où des peuples dif­fé­rents vivaient ensemble. Il n’y avait presque aucune logique à tout cela ! Ensuite, j’ai tra­vaillé sur la Rus­sie en 1982-1983. Le pays vivait une dépres­sion éco­no­mique extra­or­di­naire mais aussi une des­truc­tion de l’édu­ca­tion, de la santé, une des­truc­tion sociale : les liens sociaux ont été tota­le­ment détruits. Et on par­lait de démo­cra­tie ! J’ai assisté à cette expé­rience depuis la Banque mon­diale, qui est un pro­pa­ga­teur de cette idéo­lo­gie éco­no­mique. Il y avait un vrai manque d’his­to­ri­cité dans ces années et une absence de regard sur la réa­lité telle qu’elle était.

— Com­ment expli­quer que, dans un monde acquis à l’éco­no­mie de mar­ché, le libre-échange et la mon­dia­li­sa­tion refluent désor­mais ?
 
— Le sys­tème capi­ta­liste, pour­tant accepté par la plu­part des gens, donne lieu aujourd’hui à une crise poli­tique engen­drée par la mon­dia­li­sa­tion elle­-même. Comme je l’évoque dans The Great Glo­bal Trans­for­ma­tion (non tra­duit en français, NDLR), cela s’explique d’abord par la réus­site éco­no­mique de la Chine. Per­sonne ne s’atten­dait à ce que la Chine ait un suc­cès aussi fou­droyant et que ce pays de 1,4 milliard d’habi­tants devienne un pou­voir éco­no­mique, puis un pou­voir tech­no­lo­gique et mili­taire. Les Amé­ri­cains se sont rendu compte sou­dai­ne­ment que la mon­dia­li­sa­tion avait pro­fité à la Chine beau­coup plus qu’aux autres pays et à eux-mêmes.

Au niveau des reve­nus indi­vi­duels, les classes popu­laires et même par­fois moyennes occi­den­tales sont main­te­nant dépas­sées par la mon­tée en puis­sance des classes moyennes supé­rieures en Chine, en Inde, en Indo­né­sie et ailleurs. Par le passé, la population occidentale était dans les 20 ou 30 pre­miers per­cen­tiles du monde, c’est-à-dire que même les gens rela­ti­ve­ment pauvres en France étaient pro­bable­ment dans le 70e per­cen­tile du monde. Main­te­nant, ils sont dépassés par la popu­la­tion asia­tique. Et quand vous êtes dépassé par la popu­la­tion asia­tique, vous êtes dépassé d’un seul coup par des mil­lions de gens. Les classes moyennes occi­den­tales vont s’en rendre compte très rapi­de­ment, parce qu’il y a des biens inter­na­tio­naux qu’ils ne sont plus en mesure d’ache­ter ou des voyages qui ne sont plus abo­rdables pour eux.

Et pen­dant que les popu­la­tions occi­den­tales moins aisées chu­taient dans leur posi­tion glo­bale, les plus riches, dans ces mêmes pays, sont res­tés au som­met du monde. Cela génère un grand mécon­ten­te­ment et des tur­bu­lences poli­tiques. La mon­dia­li­sa­tion a créé un conflit au niveau des États-nations, entre la Chine et les États-unis, mais aussi à l’inté­rieur des pays. Demeure donc ce para­doxe : tan­dis que les poli­tiques éco­no­miques libé­rales sont ren­for­cées sur le plan inté­rieur, elles sont tota­le­ment rem­pla­cées dans la poli­tique exté­rieure, avec le retour des droits de douane, de la coer­ci­tion éco­no­mique, et la sai­sie des avoirs des autres pays. C’est le retour du mer­can­ti­lisme au niveau inter­na­tio­nal. On peut par­ler de natio­nal-­li­bé­ra­lisme ou de libé­ra­lisme natio­nal de mar­ché pour sou­li­gner cette ambi­va­lence.

— Signe de ces tra­jec­toires croi­sées, vous expli­quez que « la désar­ti­cu­la­tion remonte vers le nord ». Pour­riez-vous expli­quer ce qu’est la « désar­ti­cu­la­tion » ? Et par quel pro­ces­sus les pays du Nord ont com­mencé à res­sem­bler à ceux du Sud ?
 
— Pen­dant long­temps les puis­sances du Nord n’ont mis en place dans les pays du Sud (ancien tiers-monde) que des enclaves de moder­nité des­ti­nées à répondre à leurs propres besoins – d’extrac­tion de res­sources, notam­ment. Et ce sans cher­cher à déve­lop­per une struc­ture pro­duc­tive inté­grée. Cette éco­no­mie d’extrac­tion était confiée à une bour­geoi­sie locale dont les inté­rêts étaient les mêmes que ceux des Occi­den­taux, tan­dis que le reste de la popu­la­tion demeu­rait rela­ti­ve­ment pauvre. Il y avait donc une désar­ti­cu­la­tion entre la sphère éco­no­mique, tour­née vers l’exté­rieur, et la sphère poli­tique.

Or depuis dix ans nous avons com­mencé à obser­ver un pro­ces­sus simi­laire en Occi­dent, et en par­ti­cu­lier aux États-unis. Il y a une couche de la popu­la­tion qui est riche, édu­quée et très inté­grée dans les échanges, intel­lec­tuels et éco­no­miques. Et tout le reste de la popu­la­tion, qu’on appelle en anglais « hin­ter­land », à l’inté­rieur des terres, était coupé de cela. C’est pour cette rai­son que l’on parle d’élites « bi-cos­tales » en Amé­rique. Ce sont des gens qui, par inté­rêt et par convic­tion, sont très pro­mon­dia­li­sa­tion. Ils s’entendent très bien avec les élites des autres pays et n’ont pas beau­coup d’inté­rêt pour leurs conci­toyens ; ils pré­fèrent employer un Chi­nois ou un Viet­na­mien en les payant beau­coup moins qu’un Amé­ri­cain équi­valent. Cette diver­gence était typique des pays du tiers-monde. Il y a vingt ans, les élites occi­den­tales voyaient tous les avan­tages, idéo­lo­giques et finan­ciers, de la mon­dia­li­sa­tion. Sans com­prendre que le reste de la popu­la­tion ne les voyait pas. Beau­coup ne se sont pas rendu compte que la fronde domes­tique allait mon­ter en puis­sance. C’était avant le Brexit, avant la pre­mière élec­tion de Donald Trump, mais ces forces sou­ter­raines exis­taient déjà.

— Les classes popu­laires et moyennes dans les pays riches ne voient pas leurs reve­nus pro­gres­ser, car ils « dépendent pour la plu­part de leurs reve­nus du tra­vail et n’ont aucun revenu de capi­tal signi­fi­ca­tif », écri­vez-vous. Cela va-t-il s’aggra­ver avec L’IA ?

— Dans les pays d’Amé­rique latine, 90% à 95% des gens n’ont aucun revenu du capi­tal. En France, envi­ron la moi­tié de la popu­la­tion n’a aucun revenu du capi­tal. Aux États-unis, c’est 60 %, et dans d’autres pays déve­lop­pés, par­fois plus. Il est encore dif­fi­cile d’éva­luer les consé­quences de la révo­lu­tion tech­no­lo­gique que repré­sente L’IA. Si elle rem­place un grand nombre de pro­fes­sions, bien sûr, à PIB égal, il y aura une aug­men­ta­tion de reve­nus du capi­tal, car cet argent ira dans les poches des pro­prié­taires des entre­prises tech­no­lo­giques. Et les reve­nus du tra­vail s’éro­de­ront encore un peu plus. Tout dépen­dra ensuite de la façon dont ce capi­tal sera redis­tri­bué. Va-t-on prendre de l’argent à ceux qui se sont enri­chis avec L’IA pour le dis­tri­buer à tout le monde comme un revenu garanti men­suel ? C’est une pos­si­bi­lité.

— Mais, selon vous, les outils du XXe siècle ne peuvent pas ser­vir à com­battre les inéga­li­tés de reve­nus au XXIe siècle. Pour­quoi ?

— Au XXe siècle, les trois grands outils de réduc­tion des inéga­li­tés en Occi­dent ont été les syn­di­cats, l’édu­ca­tion et l’inter­ven­tion­nisme de l’État. Or le taux de syn­di­ca­li­sa­tion a chuté par­tout dans le monde. Le type de tra­vail a tota­le­ment changé. Il y a moins de grandes entre­prises qui emploient des mil­liers de gens et dont les inté­rêts sont sem­blables. Très sou­vent, les sala­riés ne tra­vaillent plus dans le même espace phy­sique, ce qui rend toute orga­ni­sa­tion, syn­di­cale ou autre, plus dif­fi­cile. Deuxiè­me­ment, le niveau d’édu­ca­tion. Il a explosé au XXe siècle. La tra­jec­toire se pour­suit, les gens sont tou­jours plus diplô­més, mais c’est dif­fé­rent. Le gain que vous faites en pas­sant d’une popu­la­tion qui a en moyenne 7 ans d’édu­ca­tion à 13 ans est extra­or­di­naire. Mais il y a un maxi­mum natu­rel. Après 13 ans, on ne peut pas pas­ser à 23 ans d’édu­ca­tion, ça n’aurait aucun sens !

Enfin, le rôle de l’état. Les impôts sont deve­nus très éle­vés au XXe siècle parce qu’on accep­tait que l’état joue un rôle très impor­tant, en France en par­ti­cu­lier. Main­te­nant on l’accepte moins, on pense que les impôts sont exa­gé­rés. Les gens ont une vision beau­coup plus cynique du rôle de l’état. Si on prend ces trois aspects - le syn­di­ca­lisme, l’édu­ca­tion et l’opi­nion sur l’état - les outils du XXe siècle sont caducs pour réduire les inéga­li­tés. 
 

mercredi 2 septembre 2026

Le système universitaire britannique face à une restructuration sans précédent

En août 2026, le système universitaire britannique traverse une phase de restructuration accélérée sous l’effet de pressions financières persistantes. Les fusions, autrefois exceptionnelles, commencent à apparaître comme une réponse structurelle aux difficultés du secteur, tandis que les établissements réduisent leurs coûts, suppriment des postes, regroupent ou ferment des formations et s’interrogent de plus en plus ouvertement sur la valeur économique de certains diplômes.


Fusions et mutualisations : une nouvelle réponse aux difficultés financières

Deux opérations récentes illustrent cette évolution:
  • L’Université de Greenwich et l’Université du Kent ont fusionné le 1er août 2026 pour former le London and South East University Group (LASE). Il s’agit d’un montage inhabituel : les deux universités constituent désormais une seule entité juridique, dotée d’un seul conseil d’administration, d’une seule équipe dirigeante et d’un vice-chancelier commun, mais Greenwich et Kent conservent leurs noms, leurs marques, leurs campus et leur identité universitaire. Les étudiants continuent de s’inscrire dans l’une ou l’autre université et d’obtenir un diplôme portant son nom. Le nouvel ensemble devient ainsi l’un des plus importants établissements d’enseignement supérieur du Royaume-Uni, avec environ 50 000 étudiants. Les deux universités continueront de fonctionner comme deux divisions universitaires distinctes au sein du groupe.[1]

    L’opération est présentée par les deux établissements comme un moyen de renforcer leur situation financière et de mutualiser leurs ressources. Elle est d’autant plus significative qu’elle constitue un modèle de « super-université » sans disparition immédiate des marques universitaires existantes.[2]

  • Le King’s College London et la Cranfield University ont, de leur côté, annoncé le 14 mai 2026 avoir signé un accord constituant la première étape vers une fusion, qui pourrait prendre effet en août 2027, sous réserve des approbations nécessaires. Le rapprochement est particulièrement intéressant : King’s est une grande université généraliste londonienne, tandis que Cranfield est une institution spécialisée dans les technologies, l’ingénierie, la gestion et la recherche appliquée.[3]
Ces deux cas ne constituent pas encore une vague de fusions, mais ils témoignent d'un changement d'attitude. Une enquête menée par Universities UK (UUK) auprès des directeurs financiers de 48 établissements en mars et avril 2026 révèle que deux universités sur cinq sont ouvertes à une fusion ou à une acquisition, ou envisagent activement cette possibilité. Par ailleurs, 65 % envisagent des structures collaboratives telles que des fédérations ou des alliances.[4]

La pression financière se traduit déjà par des mesures beaucoup plus concrètes. 79 % des universités interrogées ont eu recours à des départs volontaires au cours des trois dernières années et 79 % ont gelé ou ralenti les recrutements. 46 % ont réduit leur offre de formations par regroupement de cursus et 44 % par fermeture de formations. 13 % ont déjà fermé un campus.[4]

La recherche et l'aide aux étudiants sont également touchées : 31 % des établissements ont réduit leur activité de recherche, 27 % leurs bourses et aides aux étudiants et 13 % leurs fonds d'aide aux étudiants en difficulté.[4]

Les difficultés sont multiples. Parmi les principales pressions citées par les établissements figurent l'augmentation des cotisations patronales, les changements dans le recrutement des étudiants étrangers et la hausse des coûts salariaux et autres coûts de fonctionnement. 92 % des établissements anglais et gallois interrogés estiment que la hausse des droits d'inscription ne suffira pas à compenser les effets financiers des changements de politique publique.[4]

Il faut néanmoins se garder d'y voir une vague imminente de faillites universitaires. Le phénomène actuellement observable est plutôt celui d'une consolidation progressive du secteur : réduction des effectifs, fermeture ou regroupement de formations, mutualisation de services, rapprochements institutionnels et, dans certains cas, fusion.

La valeur très variable des diplômes : une étude révélatrice de l'Institute for Fiscal Studies

Cette interrogation est renforcée par une étude majeure de l'Institute for Fiscal Studies (IFS) publiée le 25 juin 2026. Les chercheurs ont suivi une cohorte d'élèves anglais ayant passé leurs GCSE en 2002, en reliant leurs résultats scolaires, leurs études supérieures et leurs revenus ultérieurs grâce aux données administratives. Ils peuvent ainsi comparer les revenus de ceux qui sont allés à l'université avec ce qu'ils auraient vraisemblablement gagné s'ils n'y étaient pas allés.[5]

Cette méthode est particulièrement intéressante parce qu'elle évite une comparaison trop simpliste entre diplômés et non-diplômés. Les chercheurs tiennent compte des résultats scolaires antérieurs et des caractéristiques individuelles et sociales afin d'estimer le revenu contrefactuel d'un diplômé s'il n'avait pas fréquenté l'enseignement supérieur. L'étude utilise notamment les résultats obtenus aux GCSE pour tenir compte du niveau scolaire antérieur.

À 28 ans, toutes les formations universitaires ne se valent pas

L'étude montre que le rendement d'un diplôme varie énormément selon la discipline.

À 28 ans, l'IFS calcule, pour chaque domaine d'études, le rendement salarial brut du passage par l'université : autrement dit, l'écart entre les revenus effectivement observés et ceux que le modèle estime que ces mêmes diplômés auraient obtenus s'ils n'avaient pas fait d'études supérieures.

La hiérarchie entre disciplines est déjà très nette à cet âge. La médecine et l'économie figurent parmi les formations les plus rémunératrices, tandis que les arts créatifs et les arts du spectacle se situent à l'autre extrémité. L'IFS constate que cette hiérarchie demeure relativement stable lorsqu'on examine les différentes cohortes de GCSE.[6]

L'analyse par niveau scolaire antérieur apporte un éclairage encore plus intéressant. Pour les hommes, le rendement salarial de l'université à 28 ans est légèrement négatif chez ceux qui se situent dans la moitié inférieure de la distribution des résultats scolaires antérieurs. À 35 ans, le rendement devient positif, mais demeure relativement faible dans les groupes ayant les résultats scolaires les plus modestes. Chez les femmes, le rendement est déjà positif à 28 ans dans l'ensemble des groupes de niveau scolaire. [6]

Autrement dit, le simple fait d'obtenir un diplôme universitaire ne garantit pas un avantage salarial immédiat. Pour certains jeunes hommes ayant obtenu des résultats relativement modestes aux GCSE, le diplôme ne produit même pas encore, à 28 ans, un gain salarial par rapport à ce que le modèle estime qu'ils auraient gagné sans études supérieures.

Sur l'ensemble de la vie, le bilan moyen reste positif en moyenne — mais les écarts sont considérables

À plus long terme, le tableau est beaucoup plus favorable à l'enseignement supérieur.

Pour la cohorte étudiée, les diplômés gagnent en moyenne nettement plus que les non-diplômés au cours de leur vie professionnelle. Après correction des différences de caractéristiques et de niveau scolaire antérieur, l'IFS estime le gain brut cumulé attribuable aux études supérieures à environ 150 000 £ pour les femmes et 220 000 £ pour les hommes.[5]

Après prise en compte des impôts, des cotisations sociales et du remboursement des prêts étudiants, le gain financier individuel moyen reste relativement substantiel : environ 90 000 £ pour les femmes et 109 000 £ pour les hommes, en valeur actualisée selon la méthode retenue par l'IFS.

L'enseignement supérieur reste donc, en moyenne, un investissement financier rentable. Mais il serait erroné d'en conclure que tous les diplômes présentent la même valeur économique ou qu'ils soient mêmes rentables. Le domaine d'études, le niveau scolaire antérieur et l'établissement fréquenté jouent un rôle considérable.

Pour une minorité importante, les études universitaires constituent même une mauvaise affaire financière. C'est particulièrement vrai chez les hommes : environ 30 % d'entre eux devraient, selon l'IFS, être moins bien lotis financièrement après leurs études qu'ils ne l'auraient été sans aller à l'université. Le risque est particulièrement élevé dans certaines disciplines : chez les hommes, le rendement moyen est négatif notamment pour la psychologie, la sociologie, l'anglais, la philosophie, les médias, l'éducation, les biosciences, le travail social et les arts créatifs. On notera que certaines formations scientifiques (biosciences et sciences générales) ont elles aussi un rendement financier faible ou négatif, malgré leur appartenance au champ des STEM. Pour certains jeunes hommes, notamment ceux qui ont les résultats scolaires les plus faibles et choisissent certaines disciplines, l'université peut rapporter moins — et même coûter financièrement plus — que le fait de ne pas y aller. 

La « décolonisation » des cursus : une autre transformation du monde universitaire

La question n'est plus seulement de savoir si l'université vaut son prix. C'est aussi de savoir ce que vaut aujourd'hui un diplôme aux yeux de ceux qui sont censés lui reconnaître une valeur : les employeurs.

Cette question devient particulièrement sensible lorsque certaines universités entreprennent de « décoloniser » leurs cursus. Le terme peut recouvrir des démarches parfaitement légitimes — élargir le corpus étudié, faire connaître des auteurs ou des traditions intellectuelles jusque-là négligés. Mais lorsqu'une telle démarche conduit à substituer à l'étude d'une discipline une grille de lecture politique — coloniale, raciale, intersectionnelle ou autre — elle peut avoir une conséquence moins souvent discutée : éroder la confiance des employeurs dans ce que garantit le diplôme.

Si les entreprises en viennent à considérer certaines formations comme moins rigoureuses, moins impartiales ou moins directement porteuses de compétences, leur valeur peut diminuer — même si leur niveau académique officiel reste inchangé.

Le phénomène ne concerne pas seulement les sciences humaines.

« Décoloniser les mathématiques »

En avril 2025, la School of Mathematics de l'Université d'Édimbourg a publié sur son propre site une page intitulée Decolonisation in Mathematics. L'école y affirme explicitement être engagée dans la « décolonisation du programme », qu'elle définit notamment comme une démarche visant à remettre en question les effets d'une conception des mathématiques qu'elle juge excessivement centrée sur l'Europe.[7]

La page explique que les mathématiques sont souvent considérées comme une discipline universelle, indépendante de l'histoire et de la culture, mais soutient que leur développement est néanmoins lié aux sociétés et aux cultures dans lesquelles les mathématiciens ont travaillé. (L'Occident!) Elle invite notamment à reconnaître des contributions qui auraient été négligées ou effacées de l'histoire traditionnelle de la discipline.[7]

L'université d'Édimbourg met à disposition des enseignants diverses ressources consacrées à cette démarche. Elle cite notamment les contributions de l'école de Kerala au développement du calcul, les mathématiques africaines et les liens entre fractales et architecture africaine dans l'esprit des travaux de Ron Eglash. Elle recommande également des ressources destinées à aider les enseignants à « décoloniser » leurs cours de mathématiques.[7]

Un paysage universitaire en mutation

Le système universitaire britannique se trouve ainsi confronté à plusieurs forces contradictoires.

D'un côté, la contrainte financière pousse les universités à réduire leurs coûts : suppressions de postes, gels de recrutement, regroupements de formations, fermetures de cursus, mutualisation des services et, désormais, rapprochements institutionnels et fusions.[4]

De l'autre, les établissements continuent de transformer leurs programmes, notamment au nom de l'inclusion, de la diversité et de la « décolonisation » des savoirs. L'exemple d'Édimbourg montre que cette démarche peut désormais concerner jusqu'à une discipline aussi fondamentale que les mathématiques.[7]

Enfin, les travaux de l'IFS donnent aux étudiants, aux parents et aux pouvoirs publics un nouvel instrument pour évaluer les formations : non plus seulement leur prestige ou leur contenu intellectuel, mais aussi le rendement économique très variables que les formations universitaires procurent effectivement à leurs diplômés.

Les fusions de Greenwich et Kent et, potentiellement, de King’s et Cranfield pourraient annoncer une nouvelle phase de consolidation.
Les données de Universities UK montrent que les établissements eux-mêmes envisagent désormais ouvertement ce type de transformation.[4]

Et les résultats de l'IFS apportent une conclusion particulièrement nuancée : l'université reste en moyenne un investissement rentable, mais pas toutes les universités, pas toutes les disciplines et pas pour tous les étudiants.C'est précisément cette hétérogénéité qui pourrait devenir l'un des principaux critères guidant les restructurations à venir.

« La discrimination contre les universitaires masculins blancs coûte des millions au Canada »

Les groupes qui bénéficient du recrutement fondé sur la diversité dans le cadre du programme des Chaires de recherche du Canada sont aussi ceux dont l’impact scientifique est le plus faible. Article paru dans The National Post.

Le cas de Jason Arday montre que, lorsqu’un système d’établissements prestigieux abaisse ses critères sur la base de caractéristiques identitaires, les conséquences peuvent être tragiques. L’université de Cambridge affirme que M. Arday est une exception, mais le nouveau rapport de l’Institut Macdonald-Laurier, intitulé The Equity-Excellence Tradeoff: A Study of EDI in the Canada Research Chairs Program (« Le compromis entre équité et excellence : une étude sur l’EDI dans le programme des Chaires de recherche du Canada »), suggère qu’il constitue plutôt la règle : le recrutement fondé sur l’équité, la diversité et l’inclusion (EDI) nuit à l’excellence académique à grande échelle. Nulle part cela n’est plus manifeste que dans le prestigieux programme des Chaires de recherche du Canada.

Alors que des chercheurs universitaires ont réfuté les affirmations peu rigoureuses du type « la diversité est notre force » avancées par les défenseurs de l’EDI, comme le cabinet de conseil McKinsey & Company, notre étude est la première à montrer quantitativement que l’EDI n’est pas simplement neutre, mais qu’elle peut activement réduire la performance organisationnelle. Cela se produit par le recrutement, au nom de la diversité, de personnes moins compétentes, ainsi que par le financement de l’activisme universitaire.

Les travaux existants et les statistiques internes de Harvard établissent qu’en moyenne, les étudiants noirs et hispaniques sont admis dans les universités d’élite avec des résultats aux tests inférieurs. Ils obtiennent également, en général, de moins bons résultats aux examens Advanced Placement (AP) au lycée, tout comme les femmes. Parmi les enseignants-chercheurs, les femmes publient dans l’ensemble nettement moins d’articles universitaires que les hommes.

Comme dans le cas d’Arday, le niveau d’exigence à l’embauche est considérablement abaissé pour les minorités dites subordonnées et les femmes. Une étude récente des sociologues Jukka Savolainen et Kevin McCaffree, portant sur l’ensemble des candidats recrutés entre 2019 et 2024 par les 50 meilleurs départements de sociologie américains, révèle que les hommes blancs comptaient en moyenne huit publications, contre seulement deux pour les femmes noires. Quarante pour cent des hommes blancs avaient publié dans les deux meilleures revues, contre 4 % des femmes noires.

En outre, ma réanalyse des données sur les promotions universitaires américaines, tirées d’un article de référence publié dans Nature Human Behaviour, montre que les universitaires noirs, hispaniques et femmes obtiennent des scores nettement inférieurs selon l’indice h, la référence habituelle dans le milieu (nombre d’articles multiplié par le nombre de citations), à ceux de leurs collègues blancs, asiatiques et masculins.

Le recrutement systématique de minorités et de femmes moins performantes affecte les résultats des organisations et des programmes. Pour évaluer ce phénomène, nous avons examiné le prestigieux programme fédéral des Chaires de recherche du Canada (CRC). Il constitue le sommet du système de recherche canadien et consacre chaque année 300 millions de dollars à des chaires renouvelables de sept ans, dotées de 100 000 à 200 000 dollars par an.

À partir de 2003, puis de manière accélérée après 2017, le programme des CRC a instauré un régime contraignant d’objectifs de diversité : les établissements qui ne respectaient pas leurs quotas de chaires attribuées à des femmes, à des minorités et à des Autochtones risquaient de perdre leurs allocations de chaires. La Constitution canadienne autorisant la discrimination fondée sur la race et le sexe, les offres de chaires des CRC précisent désormais régulièrement que les hommes blancs, hétérosexuels et valides n’ont pas besoin de postuler.

Les effets ont été spectaculaires. En 2000, 80 % des titulaires de chaires de recherche du Canada étaient des hommes blancs. En 2025, ils n’étaient plus que 20 %. Entre 2017, année où l’EDI sans fard a été mise en œuvre, et 2025, la proportion de femmes a doublé, passant de 30 % à 60 %, tandis que la proportion de Noirs et d’Autochtones est passée de 2 % à 10–15 %.

Nous avons mesuré la productivité scientifique des chercheurs noirs, des membres des Premières Nations et des femmes entre 2016 et 2025. Nous avons constaté que les chercheurs blancs et asiatiques avaient un indice h moyen de 34, contre 23 pour les chercheurs noirs et 15 pour les chercheurs autochtones. L’indice moyen était de 38 pour les hommes, contre 28 pour les femmes. Les chercheurs noirs, les membres des Premières Nations et les femmes sont nettement moins productifs, même après prise en compte de la durée de leur carrière, du niveau de la chaire, de la discipline et de l’année d’attribution. Cela fait écho aux résultats américains. Passer d’un titulaire de chaire blanc ou asiatique à un titulaire noir ou autochtone, ou d’un homme à une femme, entraîne une diminution de 12 à 15 % de l’impact de la recherche.

L’effet sur le programme des CRC est considérable. Le gouvernement canadien rémunère les titulaires de chaires pour qu’ils produisent de la recherche et, compte tenu des différences dans les pratiques de citation selon les disciplines, l’indice h constitue le meilleur indicateur impartial de cet impact. En attribuant une valeur monétaire à chaque point d’indice h, nous estimons que le recrutement fondé sur l’EDI coûte au programme des CRC 18 millions de dollars par an, soit 6 % de son budget.

Arday était noir, mais aussi un universitaire militant. Cela le rendait doublement attrayant pour la Faculté d’éducation progressiste de Cambridge. Cela met en évidence un autre problème lié à l’EDI : les sommes considérables consacrées à la « recherche » militante. Dans les sciences sociales et humaines, la description moyenne d’une chaire des CRC contient désormais deux termes liés à l’EDI.

Nous estimons que les fonds détournés vers l’activisme universitaire dans les sciences sociales et humaines représentent un coût supplémentaire de 6 % du budget des CRC — sans compter les dépenses liées à l’administration de l’EDI. Cela signifie qu’environ 12 % du budget, soit 36 millions de dollars sur les 300 millions du budget annuel du programme, sont consacrés à l’équité et à la diversité. La « taxe » EDI, rapportée à l’ensemble du budget des trois conseils de recherche (4,5 milliards de dollars), sans parler du secteur de l’enseignement supérieur, est colossale.

[Les « trois organismes subventionnaires » (Tri-Council agencies) du Canada sont :
  1. CRSH — Conseil de recherches en sciences humaines pour les sciences humaines et sociales ;
  2. CRSNG — Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie pour les sciences naturelles, mathématiques, génie ;
  3. IRSC — Instituts de recherche en santé du Canada pour la santé et recherche biomédicale.
Le programme des Chaires de recherche du Canada (CRC) n'est donc pas l'un des trois organismes : c'est un programme fédéral qui fonctionne avec ces trois organismes subventionnaires et qui relève du portefeuille fédéral de la recherche.]

Aux États-Unis, le problème commence à être pris en compte, mais il est hors de contrôle au Canada. Aux États-Unis, la proportion de mots-clés liés à l’EDI dans les recherches financées par le gouvernement a explosé jusqu’en 2020-2021, avant de commencer à diminuer en 2024 puis de s’effondrer en 2025, lorsque l’administration Trump a sévi contre les recherches axées sur l’EDI.  

[Elle est peut-être devenue plus hypocrite. Une enquête de Defending Education, portant sur 262 établissements, recensait en avril 2025 29 bureaux DEI intacts simplement « renommés », contre seulement 18 établissements ayant supprimé leurs bureaux ou leurs pages DEI. L'organisation estimait que 245 des 262 établissements étudiés conservaient des activités DEI sous une forme ou une autre. La source est toutefois anti-DEI.

Cette baisse du vocabulaire de l’EDI ne signifie toutefois pas nécessairement une disparition équivalente des pratiques concernées : plusieurs universités ont supprimé les termes « DEI » de leurs sites et procédures, tout en maintenant certaines activités ou pratiques sous d’autres appellations. C'est ainsi que l'Université de Californie a supprimé l'obligation de fournir des diversity statements dans les recrutements, tout en déclarant explicitement que son engagement envers les valeurs de diversité, équité et inclusion demeure intact, conformément à politique APM 210-1d.] 

Au Canada, en l’absence de pression politique, cette tendance continue de s’accélérer : entre 2021 et 2025, la proportion de descriptions de chaires des CRC contenant un terme lié à l’EDI est passée de 38 % à 53 %. La même chose se produit en Grande-Bretagne. Arday n’est qu’un symptôme de ce complexe industriel de la victimisation, laissé sans contrôle.

L’administration Trump a de nombreux défauts, mais son approche de l’EDI dans l’enseignement supérieur constitue une réussite politique que le Canada et les autres pays occidentaux feraient bien d’imiter.

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mardi 25 août 2026

Trump s’attaque au monopole de l’American Bar Association sur l’accréditation des facultés de droit

L’administration Trump ouvre un nouveau front dans son offensive contre les institutions de l’enseignement supérieur en contestant le rôle de l’American Bar Association (ABA), principale organisation professionnelle des juristes américains, dans l’accréditation des facultés de droit. Vendredi, le ministère fédéral de l’Éducation a engagé la procédure visant à lui retirer son pouvoir d’accréditation.

L’ABA évalue actuellement près de 200 facultés de droit. Son accréditation constitue une sorte de label officiel de qualité, indispensable notamment pour que les établissements puissent donner accès à leurs étudiants aux prêts étudiants fédéraux. Dans la plupart des États américains, elle est également déterminante pour qu'un diplômé puisse se présenter à l'examen du barreau, condition nécessaire pour obtenir le droit d'exercer comme avocat.

L’administration Trump reproche à l’ABA de ne pas être suffisamment indépendante de la profession juridique qu’elle représente. Un rapport de près de 500 pages du ministère de l’Éducation affirme également que son organisme d’accréditation aurait laissé des considérations politiques et idéologiques influencer ses exigences. L’administration lui reproche notamment d’avoir encouragé les facultés de droit à adopter des politiques de diversité, d’équité et d’inclusion.

David Barker, haut responsable du ministère de l’Éducation, estime que le système actuel fonctionne comme un cartel, puisque l’ABA occupe une position dominante sans véritable concurrence. Selon lui, l’absence de concurrence permet aux organismes d’accréditation d’imposer plus facilement leurs propres orientations politiques.

L’ABA rejette ces accusations. Melissa Hart, qui préside son conseil d’accréditation, affirme que celui-ci respecte les exigences fédérales et se concentre sur la qualité de la formation, afin de produire des juristes compétents et respectueux des règles déontologiques.

La procédure est cependant loin d’être terminée. La recommandation du ministère doit encore être examinée par une instance fédérale chargée d’évaluer les organismes d’accréditation, avant qu’une décision finale ne soit prise au ministère de l’Éducation. Il faudra donc plusieurs mois, et l’issue demeure incertaine.

Si l’ABA perdait effectivement son pouvoir d’accréditation, elle ne serait pas nécessairement remplacée par un organisme unique. Les facultés de droit intégrées à une université pourraient vraisemblablement être accréditées par l’organisme qui accrédite déjà leur université. Les facultés indépendantes devraient, quant à elles, trouver un autre organisme habilité à les accréditer.


C’est précisément ce qui rend la réforme potentiellement importante sur le plan idéologique. L’administration Trump ne cherche pas officiellement à créer des facultés de droit conservatrices, mais la disparition du quasi-monopole de l’ABA pourrait permettre à d’autres organismes d’accréditation d’entrer en concurrence avec elle. Cela pourrait faciliter la création ou le développement de facultés qui se montreraient moins favorables aux exigences liées à la diversité, à l’équité et à l’inclusion, ou plus généralement moins sensibles aux orientations que les conservateurs reprochent à l’ABA.

La réforme s’inscrit dans un affrontement plus large entre l’administration Trump et l’ABA. Le ministère du Travail et la Commission fédérale du commerce ont notamment indiqué qu’ils ne soutiendraient pas la participation de leurs avocats aux activités de l’organisation. Des groupes conservateurs et plusieurs États dirigés par les républicains contestent également son rôle dans l’accréditation et ses politiques en matière de diversité.

Le conflit s’est encore aggravé lorsque Donald Trump a pris une série de mesures visant certains grands cabinets d’avocats. L’ABA a alors accusé l’administration d’utiliser le pouvoir fédéral pour sanctionner des cabinets représentant des clients qu’elle désapprouvait, contestant ses politiques devant les tribunaux ou conservant leurs propres programmes de diversité. L’association a par ailleurs obtenu gain de cause contre le ministère de la Justice après l’annulation de subventions destinées à former des avocats représentant les victimes de violences conjugales et sexuelles.

En résumé : il ne s’agit pas encore de remplacer l’ABA par un « organisme conservateur ». Il s’agit de lui retirer son rôle d’organisme d’accréditation reconnu par le gouvernement fédéral. La conséquence la plus importante pourrait être l’ouverture d’un marché de l’accréditation à plusieurs organismes concurrents — ce qui donnerait effectivement davantage de possibilités aux universités ou facultés souhaitant proposer une formation juridique moins alignée sur les orientations idéologiques actuellement associées à l’ABA.

mardi 18 août 2026

L’université, laboratoire du socialisme ? Comment l’économie des campus américains façonne les attentes des jeunes diplômés

Dans un article publié dans le Wall Street Journal ce samedi 15 août 2026, Kimberlee Josephson s’interroge sur l’attrait croissant du socialisme chez les jeunes Américains, en particulier chez les étudiants et les jeunes diplômés. Selon l’économiste, l’explication ne réside pas seulement dans la « frustration économique » ou dans l’influence idéologique des professeurs : le fonctionnement quotidien des universités pourrait lui-même contribuer à façonner leur conception de l’économie et du rôle des institutions.

Depuis les années 1990, les universités américaines, surtout les plus riches et les plus sélectives, sont devenues de véritables milieux de vie intégrés. Logements, restauration, transports, salles de sport, services informatiques, activités culturelles, accompagnement psychologique et de multiples services étudiants sont regroupés dans une économie largement administrée et financée collectivement. Cette évolution s’est notamment accélérée sous l’effet de la concurrence entre établissements pour attirer davantage d’étudiants.

Or, comme le souligne Josephson, les étudiants bénéficient quotidiennement de nombreux biens et services sans en percevoir directement le prix. Le transport universitaire, les salles de sport, certaines activités ou certains services informatiques semblent gratuits, alors que leur coût est en réalité intégré aux droits de scolarité, aux frais universitaires, aux dotations, aux dons ou aux financements publics. Les étudiants sont ainsi moins souvent confrontés aux prix, à la rareté et aux arbitrages économiques qui structurent la vie courante.

En s’appuyant notamment sur Friedrich Hayek et Douglass North, l’économiste estime que cette organisation institutionnelle peut avoir des effets durables sur les représentations économiques des jeunes. Les prix transmettent normalement des informations sur les coûts et la rareté ; les institutions, quant à elles, contribuent à façonner les « règles du jeu » et les modèles mentaux grâce auxquels les individus comprennent le monde. Passer quatre années dans un environnement où les services sont regroupés, mutualisés et largement subventionnés peut donc influencer ce que les étudiants considèrent comme normal.

Cette expérience pourrait ensuite nourrir certaines attentes à l’égard de la société. Si le transport universitaire est gratuit à chaque trajet, pourquoi les transports urbains ne fonctionneraient-ils pas de la même manière ? Si l’université offre des services de conseil et de bien-être, pourquoi l’employeur ne devrait-il pas proposer des prestations comparables ? De même, si les équipements sportifs, les loisirs et une quantité d’autres services paraissent accessibles sans coût immédiat, l’idée de leur financement collectif à l’échelle de la société peut sembler beaucoup plus naturelle.

Josephson évoque à ce propos les parcours universitaires de J.D. Vance et Zohran Mamdani, qui ont respectivement étudié à Yale et à Bowdoin. L’économiste ne prétend pas que leurs positions politiques découlent directement des équipements et des services dont ils ont bénéficié, mais suggère que les universités d’élite peuvent normaliser un modèle institutionnel dans lequel une grande organisation fournit à ses membres une très vaste gamme de biens et de services.

Josephson voit également dans cette expérience une explication possible au choc financier ressenti par certains jeunes diplômés à leur entrée dans la vie adulte. Après plusieurs années dans une économie universitaire où de nombreuses dépenses sont regroupées et indirectes, ils découvrent soudain les coûts explicites du logement, de la nourriture, du transport, de l’Internet, des services publics ou des loisirs. Ce passage d’une économie institutionnelle largement intégrée à une économie de marché, où chacun doit assumer directement ses dépenses, peut alors donner l’impression d’une brutale « crise d’accessibilité financière ».

La thèse de l’article est donc paradoxale : les universités prétendent préparer les étudiants à participer à une économie de marché, tout en leur offrant quotidiennement un environnement très éloigné du fonctionnement d’un marché. Cette expérience pourrait contribuer à expliquer pourquoi certains jeunes diplômés se tournent plus volontiers vers de grandes institutions, notamment l’État, pour résoudre les problèmes économiques et sociaux. Pour comprendre cette évolution, conclut Josephson, il faudrait donc moins se focaliser sur ce que les professeurs enseignent en classe que sur la véritable «leçon d’économie» donnée chaque jour par l’organisation même du campus.

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mardi 11 août 2026

Pourquoi les jeunes Chinois sont-ils de moins en moins nombreux à étudier à l’étranger ?

Pékin plutôt que Princeton

Ceux qui partent sont, eux, de plus en plus nombreux à rentrer au pays.

Des étudiantes de l’université de Pékin, en 2025, se préparent à poser pour des photographies avant la cérémonie de remise des diplômes.

Depuis 2019, la pandémie, les tensions commerciales et géopolitiques croissantes ont creusé le fossé entre la Chine et le reste du monde. Ces facteurs expliquent en partie le déclin du nombre d’étudiants chinois partant à l’étranger. En 2025, seulement 570 000 jeunes Chinois ont quitté le pays pour leurs études, contre un sommet de 700 000 en 2019 (voir graphique). Ce chiffre représente le niveau le plus bas enregistré depuis 2016.

Par ailleurs, certains pays d’accueil ont durci les conditions d’études pour les Chinois. En 2025, l’administration du président Donald Trump a annoncé son intention de « révoquer avec fermeté » les visas des étudiants chinois dans des « domaines sensibles », sans préciser lesquels. Elle a en outre subordonné la loterie d’attribution du visa H-1B — principale voie légale permettant aux travailleurs qualifiés, y compris aux jeunes diplômés, de s’installer aux États-Unis — à des seuils salariaux élevés, ce qui pénalise particulièrement les débutants. Selon plusieurs observateurs, les travailleurs chinois seraient plus touchés que les autres par cette mesure. Ainsi, Mme Hao, une Chinoise de vingt-cinq ans qui travaillait pour une jeune pousse américaine, a récemment décidé de rentrer en Chine, son statut de visa rendant quasi impossible tout changement d’employeur.

Le resserrement des budgets

La flambée des coûts des études à l’étranger n’a en effet rien arrangé. Selon une enquête de New Oriental, une grande entreprise de soutien scolaire, le coût moyen d’une année d’études à l’étranger atteint cette année 605 000 yuans (soit environ 89 600 dollars américains), en hausse de près d’un cinquième par rapport à 2023.

La [relative] morosité de l’économie chinoise a par ailleurs contraint les familles à une plus grande rigueur budgétaire, rendant les étudiants plus sensibles aux coûts. Parmi ceux qui persistent à partir, un nombre croissant se tourne désormais vers des destinations offrant un meilleur rapport qualité-prix. [Le FMI table sur une croissance de l'économie chinoise de 5 % en 2025 et 4,5 % en 2026, des chiffres enviables pour une économie mature.]

Si les statistiques chinoises ne précisent pas les destinations choisies par les étudiants, les données publiées par les pays d’accueil révèlent une tendance claire : les effectifs chinois diminuent en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada [et légèrement en Australie] tandis qu’ils progressent à Hong Kong, au Japon [et en Malaisie]. Hong Kong, en particulier, est devenu une destination prisée, comme l’explique Mme Yang, en raison du prestige de ses établissements et de sa proximité géographique avec la Chine. Quatre de ses clients sur cinq demandent des renseignements sur des études dans cette région proche. D’autres destinations plus abordables, comme la Malaisie — où il est possible d’obtenir un diplôme pour seulement 100 000 yuans soit environ 15 000 dollars américains —, attirent également l’attention des étudiants.

[On observe également une forte baisse (-27,5 %) aux Pays-Bas. Cette diminution s’explique par deux facteurs : d’une part, des tendances mondiales, comme le retour des étudiants vers la Chine et la diversification vers d’autres destinations asiatiques ; d’autre part, des choix politiques néerlandais visant à réguler l’internationalisation de l’enseignement supérieur. Le gouvernement a en effet adopté des mesures pour limiter l’afflux d’étudiants étrangers, notamment en réduisant l’offre de programmes en anglais et en restreignant le recrutement à l’étranger, dans un contexte marqué par une pénurie de logements et les limites des capacités d’accueil de ces étudiants.]

Le retour des « haigui », ou « tortues de mer »

Cette tendance ne se limite pas à une réduction des départs : un nombre record de 10,7 millions de jeunes Chinois ont intégré l’enseignement supérieur dans leur pays l’an dernier. Par ailleurs, parmi ceux qui partent étudier à l’étranger, la proportion de ceux qui choisissent de rentrer en Chine après leurs études n’a jamais été aussi élevée. L’an dernier, pas moins de 94 % des étudiants chinois ayant étudié à l’étranger sont revenus au pays, un record historique (voir graphique). Entre 2015 et 2025, ce sont ainsi 5,2 millions de diplômés qui ont regagné la Chine après une période passée à l’étranger, selon les chiffres officiels. On les surnomme  les « haigui » 海龟, littéralement « tortues de mer », lesquelles sont de grandes migratrices.

Cette vague massive a profondément modifié la perception des études à l’étranger. Que ce soit sur le marché du travail ou même dans la sphère privée, comme sur les sites de rencontre, le prestige autrefois associé à un diplôme étranger s’est fortement érodé. Aujourd’hui, selon les données de New Oriental, un diplômé de retour au pays perçoit en moyenne un salaire de départ d’environ 12 800 yuans par mois, soit seulement 2 100 yuans de plus que les diplômés formés localement (10 700 yuans).

Nombreux sont les « haigui » dont la situation professionnelle est bien moins enviable que celle de leurs pairs restés en Chine. Certains enchaînent même les petits emplois précaires, comme livreurs. Lors d’une émission télévisée chinoise, une jeune femme a révélé que ses parents avaient dépensé plus de deux millions de yuans pour financer ses études à l’étranger, pour aboutir à un emploi ne lui rapportant que 4 000 yuans par mois. « À ce rythme, lui a-t-elle confié avec amertume, il me faudrait un siècle pour rembourser une telle somme. »

Un diplôme étranger, un atout en déclin

Mlle Zou, une étudiante chinoise en maîtrise de chimie à l’University College de Londres, a choisi de partir à l’étranger par désir de « découvrir le monde ». Pourtant, elle ne s’attend à aucun avantage face aux diplômés formés en Chine lorsqu’elle cherchera un emploi dans l’industrie des semi-conducteurs à son retour. Or, en Chine, une maîtrise s’obtient après trois années d’études, contre une seule année dans son cas. Par ailleurs, les étudiants chinois représentent environ 40 % de sa promotion à Londres ; dans d’autres établissements, cette proportion peut atteindre 90 %. Cette surreprésentation remet en question l’idée reçue selon laquelle les universités étrangères offriraient une expérience fondamentalement différente de celle des établissements chinois.

Du côté des employeurs, les diplômes étrangers ont perdu de leur attrait. La brièveté des programmes et des critères d’admission parfois moins sélectifs ont en effet conduit les entreprises à remettre en cause la réputation autrefois sans faille des formations à l’étranger. En réalité, étudier à l’étranger ne garantit nullement une meilleure adaptation au monde professionnel. Certains services des ressources humaines estiment même que les diplômés locaux sont « plus dociles », comme l’explique Mme Zou, car ils n’auraient pas été contaminés par les idées libérales occidentales.

Certaines administrations provinciales limitent par ailleurs l’accès des diplômés de retour de l’étranger à la fonction publique. En 2024, la dirigeante de Gree, un géant chinois de l’électronique, a même déclaré publiquement qu’elle refusait d’embaucher des « haigui », craignant qu’ils ne soient des espions au service de puissances étrangères.

L’ascension des universités chinoises

Parallèlement, les universités chinoises gagnent en attractivité. Leur ascension dans les classements internationaux est spectaculaire. L’université de Pékin et l’université Tsinghua, les deux fleurons de l’enseignement supérieur chinois, occupent désormais respectivement la 13e et la 14e place du classement mondial QS.

Les établissements issus des programmes « 985 » et « 211 » — deux appellations gouvernementales désignant un petit groupe d'établissements d’élite chinois — sont désormais considérés comme supérieurs à de nombreuses universités étrangères, à l’exception de quelques institutions prestigieuses comme Oxford, Cambridge ou les universités de l’Ivy League américaine. Dans des disciplines comme les sciences ou l’ingénierie, la recherche chinoise se distingue particulièrement. Par ailleurs, les frais de scolarité, généralement de quelques milliers de yuans par an dans le public, restent très abordables.

Les universités étrangères en pâtissent

Cette baisse des inscriptions des étudiants chinois commence à peser sur certaines universités occidentales, devenues trop dépendantes de cette manne. Au cours de l’année universitaire 2024-2025, les Chinois représentaient ainsi plus de deux cinquièmes des étudiants internationaux au sein du Russell Group, un consortium regroupant 24 des universités les plus prestigieuses du Royaume-Uni.

Nombre de ces établissements avaient en effet développé des programmes de maîtrise spécialement conçus pour attirer les étudiants chinois, en leur appliquant des frais de scolarité bien supérieurs à ceux des étudiants britanniques. Les facultés s’étaient agrandies, de nouvelles infrastructures avaient vu le jour. « Il régnait une illusion de stabilité financière », explique Filippo Boeri, de l’Université City St George’s de Londres. Aujourd’hui, la réalité est tout autre : les universités suppriment des formations, licencient du personnel ou incitent leurs employés à accepter un départ volontaire. ».

Un manque à gagner pour les deux parties selon The Economist

Cette désertion des étudiants chinois privera l’Occident de talents précieux. Elle pourrait également se retourner contre la Chine elle-même. En effet, lorsque le pays s’est ouvert au monde, les « haigui » ont rapporté des compétences et des savoirs acquis à l’étranger, contribuant ainsi de manière décisive à la modernisation du pays et à son rattrapage économique. À titre d’exemple, huit des vingt-et-un membres actuels du Politburo du Parti communiste chinois ont étudié à l’étranger.

Par ailleurs, l’expérience internationale des « haigui » a permis aux entreprises chinoises de s’implanter avec succès sur les marchés étrangers. Si moins de tortues de mer prennent le large, la Chine en subira elle aussi les conséquences.


Source : The Economist

jeudi 6 août 2026

Comment l'inflation des diplômes est devenue un problème économique… et politique

Pendant des décennies, un principe a guidé les politiques éducatives de la plupart des pays développés : plus une société compte de diplômés universitaires, plus elle sera prospère. L'idée semblait aller de soi. 

Les statistiques montraient que les titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur gagnaient davantage que les autres, connaissaient moins souvent le chômage et contribuaient davantage à la croissance économique. Dès lors, il suffisait d'élargir l'accès à l'université pour élever le niveau de vie de toute la population.

Cette logique n'était pas absurde. Elle a accompagné l'essor des économies fondées sur la connaissance et contribué à démocratiser des études autrefois réservées à une minorité. Mais une hypothèse implicite s'est progressivement imposée : si un peu d'université est bénéfique, davantage d'université le sera nécessairement.

Or cette hypothèse est aujourd'hui remise en question par des travaux provenant de domaines très différents. Des économistes observent un affaiblissement du rendement de certains diplômes ; des politologues constatent que les diplômés les plus qualifiés mais les moins favorisés constituent désormais le noyau électoral de la gauche américaine ; l'historien Peter Turchin voit dans cette évolution l'un des moteurs récurrents des crises politiques ; enfin, la Chine elle-même cherche désormais à réorienter une partie de sa jeunesse vers les formations techniques. Ces analyses ne disent pas exactement la même chose. Ensemble, elles dessinent toutefois un tableau étonnamment cohérent.

dimanche 26 juillet 2026

États-Unis : les diplômés les plus progressistes sont aussi les plus mal payés

Depuis une dizaine d'années, l'analyse électorale américaine insiste sur un phénomène désormais bien établi : le Parti démocrate recrute de plus en plus parmi les diplômés de l'université, tandis que le Parti républicain progresse auprès des électeurs sans diplôme universitaire. Une analyse publiée le 21 juillet 2026 par Nate Silver sur son Substack Silver Bulletin affine ce constat et met en lumière un sous-groupe particulièrement singulier : les Américains très diplômés, mais aux revenus modestes.



À partir des données agrégées de la Cooperative Election Study (CES), une vaste enquête électorale couvrant les scrutins de 2016 à 2024 et regroupant plus de 400 000 répondants pondérés, Silver croise deux variables essentielles : le niveau d'études et le revenu du ménage. Il répartit les électeurs en vingt catégories (quatre niveaux de diplôme et cinq tranches de revenu), puis examine leur vote présidentiel ainsi que leur positionnement idéologique déclaré.

Le résultat le plus frappant est contre-intuitif. Le groupe le plus favorable au Parti démocrate n'est ni celui des diplômés les plus fortunés, ni celui des ménages les plus modestes, mais celui des titulaires d'un diplôme de troisième cycle (maîtrise, doctorat, etc.) dont le revenu annuel du ménage se situe entre 30 000 et 60 000 dollars. C'est également dans cette catégorie que la proportion d'électeurs se définissant comme « very liberal » (très progressistes) est la plus élevée : environ 21 %, contre une moyenne proche de 10 % dans l'ensemble de l'électorat.

À l'autre extrémité du spectre, les électeurs les plus républicains sont les personnes peu diplômées (niveau école secondaire/lycée ou inférieur) disposant d'un revenu relativement élevé (60 000 dollars ou plus), qui ont voté pour Donald Trump dans une proportion avoisinant 60 %.

L'intérêt de l'analyse réside surtout dans l'interprétation de cette « anomalie ». En règle générale, l'éducation et le revenu évoluent de concert : les diplômés gagnent davantage que les non-diplômés. Or, il existe un « angle mort » où cette corrélation se rompt : celui des personnes disposant d'un capital scolaire très élevé sans bénéficier d'une situation économique correspondante.

Pour Silver, cette combinaison constitue le terrain sociologique le plus favorable à la nouvelle gauche américaine, notamment à la Democratic Socialists of America (DSA). Il rapproche ses résultats d'une enquête interne réalisée par cette organisation en 2021 : près de 80 % de ses membres âgés de plus de 25 ans possèdent au moins un diplôme universitaire, mais 45 % vivent dans un ménage dont le revenu est inférieur à 60 000 dollars par an. Les professions les plus représentées sont celles d'enseignant, de travailleur social, de salarié du secteur associatif (sans but lucratif) ou de fonctionnaire.

Autrement dit, le cœur de cette mouvance n'est pas constitué d'ouvriers au sens classique du terme, mais de diplômés exerçant des professions intellectuelles ou de service, souvent peu rémunérées au regard de leur niveau de qualification. Silver avance l'idée que ces électeurs peuvent éprouver un sentiment de déclassement relatif, de ressentiment : leur investissement éducatif ne leur procure pas les perspectives économiques auxquelles ils estimaient pouvoir prétendre. Cette frustration coexisterait avec une forte sensibilité aux questions culturelles et post-matérialistes — identité, environnement, justice raciale ou soutien à la cause palestinienne, par exemple.

L'hypothèse n'est pas entièrement nouvelle chez Silver. Dès 2022, il observait déjà que les professions intellectuelles relativement peu rémunérées — enseignants, journalistes, salariés du secteur associatif ou agents publics — figuraient parmi les bastions électoraux les plus solides du Parti démocrate. Son nouvel article apporte une confirmation statistique plus précise en montrant que c'est précisément à l'intersection d'une très forte éducation et d'un revenu modeste que l'adhésion au progressisme atteint son maximum.

L'argumentation demeure toutefois prudente. Silver souligne lui-même plusieurs limites. Le sous-groupe étudié reste numériquement réduit, les revenus sont autodéclarés, les données ne permettent pas de connaître le milieu social d'origine ni le domaine d'études, et l'enquête interne de la DSA ne saurait être considérée comme représentative de l'ensemble de la gauche américaine. Surtout, il ne prétend pas démontrer un lien de causalité entre déclassement économique et radicalité politique. Son analyse met en évidence une corrélation robuste, non une explication unique.

Cette distinction est importante. Rien n'indique que les diplômés aux revenus modestes deviennent progressistes parce qu'ils sont économiquement frustrés. L'inverse peut également jouer : certains choisissent délibérément des carrières moins lucratives — enseignement, recherche, secteur public ou associatif — précisément parce qu'elles correspondent à leurs convictions. Les deux mécanismes peuvent d'ailleurs coexister.

La réception de l'article illustre cette ambiguïté. Plusieurs médias conservateurs y ont vu la confirmation que la gauche radicale recrute principalement parmi des diplômés « surqualifiés et sous-employés », éloignés de la classe ouvrière traditionnelle. Sur les réseaux sociaux, les réactions sont nuancées. Beaucoup jugent le portrait sociologique convaincant, tandis que d'autres rappellent que ce groupe ne représente qu'une faible part de la population adulte et que l'effet du revenu, à niveau d'études égal, demeure relativement limité.

Au-delà de ces débats, l'apport principal de Silver est de mettre des chiffres précis sur une intuition largement partagée : la polarisation politique américaine ne s'organise plus seulement autour des revenus ou des catégories sociales traditionnelles, mais de plus en plus autour de la combinaison du capital scolaire (bien que ce terme soit un peu ronflant), de la position économique et des valeurs culturelles. Le profil le plus favorable à la gauche radicale américaine n'est pas celui du prolétaire classique, mais celui du diplômé très qualifié dont la réussite matérielle est très limitée.

Voir aussi
 

Le Chaos qui vient. Élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique de Peter TURCHIN. Résumé de l'éditeur : 

Comment et pourquoi les systèmes politiques chutent-ils ? L'analyse à la fois historique et contemporaine du plus passionnant des chercheurs américains. Un livre essentiel pour comprendre l'instabilité du monde actuel. Les sociétés démocratiques sont aujourd'hui mises à mal, contestées et parfois réprouvées par des citoyens qui ont toujours eu le droit de vote. Elles sont jugées de plus en plus inégalitaires et génèrent toujours plus de frustrations, de colère, de ressentiment. Alors, à quel moment un système qui nous paraissait indestructible touche-t-il à sa fin ? Comment les turbulences politiques à même de conduire à une guerre civile s'expliquent-elles ? Pourquoi les dirigeants d'une société peuvent-ils subitement perdre pied ? Qu'est-ce qui, en un mot, mène à l'effondrement ? À ces questions de plus en plus saillantes et urgentes, Peter Turchin offre des analyses et des réponses proprement révolutionnaires : les données à partir desquelles il travaille retracent pas moins de 10 000 ans d'histoire et rassemblent plus de 700 sociétés, de l’Égypte ancienne à l'Amérique contemporaine, en passant par la Chine impériale et la France médiévale. Sa méthode combine le court terme de l'actualité à la profondeur de l'histoire humaine avec, quelles sont les époques, la rigueur d'un scientifique de la complexité.

Les leçons qu'il invite à tirer sont claires. Lorsque l'équilibre du pouvoir entre peuple et élites penche trop sévèrement en faveur de ces dernières, la chute s'avère imminente. Les riches s'enrichissent aux dépens de pauvres qui s'appauvrissent, et à un sommet surpeuplé répondent des masses toujours plus fiévreuses. Ainsi va la mécanique de la surproduction d'élites, premier rouage de l'effondrement social. Ouvrage essentiel pour comprendre en profondeur les temps troublés que nous vivons, Le Chaos qui vient indique également la voie vers un avenir plus stable. Par l'autopsie des crises du passé, Turchin avance un possible remède à nos maux futurs. » Le meilleur essai de l'année. » The Times 

Turchin analyse avec lucidité l'instabilité des systèmes, même les plus solides. New York Times 

« Le grand récit collectif des échecs et des réussites de l'Humanité ». The Observer 

 

États-Unis — Prime au diplôme universitaire décroît alors que le président Biden renfloue les étudiants

vendredi 3 juillet 2026

Certains étudiants ont des résultats similaires aux enfants de dix ans

Au cours des dernières semaines, plus de 1 800 professeurs de mathématiques et de sciences de l’Université de Californie, l’un des plus grands et des meilleurs réseaux universitaires publics des États-Unis, ont signé une lettre ouverte exposant un problème épineux. Selon eux, les étudiants de première année arrivent de plus en plus souvent sans les compétences de base nécessaires pour réussir. Sur le campus de Berkeley, écrivent-ils, environ 20 à 30 % des étudiants qui suivent un cours d’initiation au calcul différentiel et intégral présentent de « graves lacunes de préparation ». Les difficultés sont devenues si importantes, ajoutent-ils, que les enseignants sont contraints de réenseigner les mathématiques du collège (France) ou début du secondaire (Québec).

Cette lettre est le dernier épisode en date d’un débat qui ne cesse de s’amplifier sur l’enseignement supérieur, les pratiques d’admission à l’université — et le niveau d’érudition des jeunes Américains. Elle fait suite à un rapport stupéfiant publié en novembre sur le campus de San Diego du système universitaire californien. Les universitaires de cet établissement ont constaté que le nombre d’étudiants de première année arrivant avec des compétences en mathématiques inférieures au niveau du lycée (fin secondaire) avait été multiplié par près de trente en cinq ans, pour atteindre près d’un sur huit. Selon eux, environ 70 % des étudiants en difficulté n’atteignaient pas le niveau attendu d’un élève de 14 ans.

Les inquiétudes concernant les compétences en mathématiques des étudiants de premier cycle s’ajoutent à une consternation de longue date face à la baisse des niveaux de maîtrise de la lecture et de l’écriture. Les enseignants mettent en garde contre des étudiants en lettres qui semblent incapables de lire un livre jusqu’au bout. Ces problèmes ne sont pas seulement signalés sur la côte ouest ou dans les universités publiques. À Harvard, certains professeurs de sciences humaines et de sciences sociales affirment se sentir contraints de raccourcir leurs textes, selon un rapport communiqué au corps enseignant en octobre. Les étudiants arrivent dans la plus célèbre université des États-Unis « avec moins d’expérience dans la lecture de textes complexes et une capacité réduite à se concentrer et à maintenir leur attention ».

Ils « ont du mal avec des lectures que les étudiants maîtrisaient sans peine il y a à peine dix ans ».

jeudi 18 juin 2026

Le célèbre examen d'entrée à l'université chinois est en pleine mutation

La démographie et l'IA sont sur le point de transformer le gaokao.

LE 7 JUIN, des millions de jeunes Chinois se sont rendus dans les salles d'examen pour passer le gaokao, le redoutable examen national d'entrée à l'université en Chine. Les résultats détermineront où ils pourront étudier et, par conséquent, la qualité des débouchés professionnels qui s'offriront à eux. Pour beaucoup, il s'agissait d'une chance unique de gravir les échelons de la société chinoise.

Deux éléments ont marqué l'édition de cette année. D'une part, alors que le nombre de candidats était en forte hausse au cours des dernières décennies, il semble désormais en baisse. D'autre part, l'intelligence artificielle est de plus en plus omniprésente. Ces deux tendances vont transformer l'éducation des jeunes en Chine au cours des prochaines années.


Les données officielles indiquent que 12,9 millions de candidats se sont inscrits au gaokao cette année, contre 13,4 millions en 2024, ce qui marque la deuxième année consécutive de baisse (voir graphique). Bien que la Chine ait atteint un pic en termes de gaokao, elle n’a toutefois pas encore atteint un pic en termes de jeunes de 18 ans (l’âge moyen des étudiants passant l’examen). L'une des raisons de cette baisse de participation pourrait être que les réformes rendent plus difficile pour les candidats à l'université de repasser l'examen. Une autre pourrait être le taux de chômage élevé chez les jeunes, qui avoisine les 17 %. La multitude de diplômés qui peinent à trouver un emploi pourrait dissuader certains jeunes de s'engager dans des études universitaires.

À terme, ce déclin s'accélérera. La cohorte des candidats au gaokao de cette année est principalement née en 2008, une année qui a vu 16,1 millions de naissances. En 2025, les naissances avaient diminué de plus de moitié, pour atteindre seulement 7,9 millions. Le précipice démographique est déjà visible dans les crèches, qui ont vu leur effectif chuter de 46 millions à 32 millions entre 2022 et 2025. Les effectifs dans les écoles primaires ont également commencé à diminuer. Inévitablement, avec le temps, les collèges puis les lycées suivront.

L'impact de l'IA se fait sentir beaucoup plus rapidement. Une enquête menée l'année dernière auprès de 322 000 élèves par l'Académie nationale chinoise des sciences de l'éducation, un groupe de réflexion affilié à l'État, a révélé que 85,6 % d'entre eux avaient déjà essayé d'utiliser l'IA pour faire leurs devoirs. Sur des applications populaires telles que Zuoyebang (« Aide aux devoirs ») et Yuanfudao (« Tutorat du Singe »), les élèves prennent des photos des questions et l'IA les guide vers les solutions. (Les enseignants utilisent des technologies similaires pour les aider à corriger les devoirs.) À l’approche du gaokao, les entreprises chinoises spécialisées dans l’IA ont empêché leurs robots conversationnels de résoudre des questions d’examen afin d’empêcher tout tricheur potentiel de les utiliser. Lorsque les résultats seront publiés plus tard ce mois-ci, beaucoup utiliseront également l’IA pour savoir quelle université et quelle filière choisir afin de maximiser leurs chances d’admission.

Le gouvernement a de grands projets pour l’IA dans les salles de classe. Dans certaines régions riches, le changement est déjà en marche. Depuis le trimestre d’automne de l’année dernière, les 1 400 écoles primaires et secondaires de Pékin ont mis en place des cours sur la « culture générale en IA ». À Hangzhou, épicentre de l'essor de l'IA en Chine, les élèves programment des applications, jouent avec des robots fournis par Unitree, une jeune entreprise de robotique, et utilisent l'IA pour réaliser des peintures dans le style de Van Gogh.

Beaucoup en Chine s'inquiètent de la possibilité que l'IA ne rende le système éducatif désuet. Les études consistent encore en une grande part d'apprentissage par cœur et en la résolution fastidieuse de milliers de questions d'entraînement, des méthodes conçues en vue du gaokao. Certains parents trouvent cela plutôt inquiétant, alors que les connaissances sont accessibles via une simple demande à un agent conversationnel. Mais d’autres craignent également que l’IA ne rende l’éducation moins efficace. Mme Luo, une mère de famille à Shanghai, a laissé son fils essayer cette technologie, mais s’est rapidement rendu compte qu’il se contentait de copier la solution générée par l’IA, plutôt que d’essayer de la comprendre. Ses notes ont baissé. Mme Yang, qui vient de terminer son gaokao, affirme que l’IA l’a aidée à réviser, mais craint qu’elle n’affaiblisse ses compétences en rédaction.

Le double coup dur de la démographie et de l’IA mettra à rude épreuve les enseignants et les tuteurs. La demande à leur égard diminuera à mesure que le nombre d’élèves baissera. Dans le même temps, les défenseurs de l’IA affirment que leurs systèmes fourniront des connaissances infinies et une patience sans limite à la demande, pour un coût bien inférieur à celui de véritables tuteurs. Ceux qui enseignent l’anglais sont particulièrement inquiets. L’IA parle déjà la langue plus couramment, et sans accent, que bon nombre d’entre eux. En conséquence, certains parents exaspérés se demandent pourquoi ils paient des humains pour les aider avec cette langue.

Il pourrait toutefois y avoir des avantages pour les enseignants. En Chine, jusqu’à 60 élèves doivent se serrer dans une seule salle de classe ; l’IA pourrait être en mesure de fournir un enseignement sur mesure d’une manière que les enseignants ne pourraient jamais gérer. Mais l’interaction humaine restera toujours nécessaire, estime M. Shi, ancien professeur de mathématiques chez New Oriental, une grande entreprise de soutien scolaire. Les enseignants qui réussissent sont ceux qui parviennent à créer un lien émotionnel avec leurs élèves et ainsi à les motiver.

Source : The Economist

samedi 30 mai 2026

La première promotion de « natifs de l'IA » fait son entrée dans le monde du travail




La promotion de 2026 se retrouve face à un marché de l'emploi bouleversé — et à des patrons impatients de mettre à profit leurs compétences

Voici la promotion de l'IA, le groupe de diplômés le plus « natif de l'IA » à intégrer le monde du travail — une cohorte dont les employeurs cherchent déjà à tirer le meilleur parti. Ils ont commencé leurs études supérieures quelques mois seulement avant que ChatGPT ne fasse sensation. Ils quittent l’université alors que l’IA bouleverse rapidement les emplois de débutants qui étaient autrefois considérés comme de solides tremplins de carrière.

Plus que leurs prédécesseurs, ils possèdent une polyvalence innée face à cette technologie en évolution rapide et peu de respect pour l’idée qu’ils doivent faire leurs preuves par un travail répétitif et fastidieux. Dans une récente enquête Gallup-Lumina Foundation menée auprès de près de 6 000 Américains, 22 % des 18-24 ans titulaires d’un diplôme de deux ou quatre ans ont déclaré se sentir « très bien préparés » à rivaliser sur un marché de l’emploi façonné par l’IA, un pourcentage supérieur à celui de tout autre groupe d’âge.

« Nous demandons à l’ensemble de la main-d’œuvre de se reconvertir, mais en réalité, seuls les jeunes diplômés ont eu accès aux outils nécessaires pour acquérir cette expérience », a déclaré Allison Shriva-stava, économiste spécialisée dans l’éducation et le travail chez Niche, un site de classement et d’évaluation des universités.

Mark Barrocas, PDG de SharkNinja, a invité deux douzaines d’étudiants à un hackathon de deux jours sur l’IA en avril afin de développer des outils, dont un qui analyse les données sur les tendances du marché pour aider à identifier de nouvelles gammes de produits potentielles. « Ce que nous constatons, c’est que ces jeunes ont aujourd’hui une occasion d’avoir un impact plus important que jamais auparavant », a-t-il déclaré. « Les compétences en IA qu’ils apportent sont plus avancées que celles d’une personne ayant 20 ans d’expérience. »

Le fabricant d’appareils électroménagers recrute cette année environ 200 diplômés et stagiaires « orientés IA », dont une dizaine issus du hackathon. Des entreprises comme IBM, Salesforce et MetLife affirment également intensifier le recrutement de jeunes diplômés afin de tirer parti de leurs compétences natives en IA.

Pourtant, ailleurs, les jeunes diplômés ont été parmi les premières victimes des mesures de réduction des coûts mises en place par les entreprises au nom de l’IA et de sa capacité à effectuer des tâches de base, comme le codage et la création de présentations PowerPoint. Le taux de chômage chez les diplômés de l’enseignement supérieur âgés de 22 à 27 ans s’élevait à 5,6 % en mars, l’un des taux les plus élevés depuis 2013, hors période de début de pandémie.


Une enquête menée auprès de près de 1 500 employeurs et publiée la semaine dernière par la Strada Education Foundation reflète une ambivalence quant au recrutement des diplômés : parmi les entreprises investissant dans l’IA, trois fois plus ont déclaré s’attendre à ce que cela stimule le recrutement de débutants cette année plutôt que de le réduire. Néanmoins, la part des entreprises réduisant leurs embauches de débutants est passée de 13 % en 2025 à 17 %. L’enquête n’a pas demandé aux entreprises de quantifier leurs plans de recrutement.

C'est l'une des principales raisons pour lesquelles la promotion 2026 entretient une relation conflictuelle avec l'IA. Les orateurs des cérémonies de remise des diplômes, dont l'ancien PDG de Google Eric Schmidt, ont été hués lorsqu'ils ont évoqué l'IA lors des cérémonies de remise des diplômes ce mois-ci.

Leala Hernandez, une jeune diplômée de l'université d'État de San Diego toujours à la recherche d'un emploi de comptable, exprime plus crûment son sentiment à l'égard de l'IA : « J'aimerais qu'elle n'existe pas. » Si elle ne trouve pas de poste rapidement, a-t-elle déclaré, elle pourrait chercher du travail dans un autre domaine.

Les nouveaux diplômés s’inquiètent également d’autres aspects de l’IA. Dans une enquête Rand réalisée en décembre, environ deux tiers des étudiants ayant utilisé l’IA pour leurs devoirs ont estimé que cette technologie nuisait à leurs capacités de réflexion critique.

« Il y a deux parties de moi qui s’affrontent au sujet de l’IA », explique Naomi Sato, qui a obtenu la semaine dernière son diplôme en design graphique à l’université Chapman d’Orange, en Californie. La première fois qu’elle a utilisé ChatGPT, lors de sa première année d’études — pour obtenir des recommandations de romans d’amour —, elle a été déçue : tout ce qu’il lui recommandait était évident, dit-elle. Bien que ses professeurs l’aient mise en garde contre son utilisation pour tricher dans ses devoirs, elle n’a pas été tentée. Les images qu’il générait représentaient des personnages à six doigts.

Le message de ses professeurs et de l’administration a évolué au fil de ses études. Les étudiants ont été encouragés à expérimenter l’IA ; pour un devoir, Naomi Sato a intégré un camion-restaurant généré par l’IA dans la conception d’un logo. Aujourd’hui, elle utilise régulièrement des outils basés sur l’IA, comme la fonction « effacer » de Photoshop, pour accélérer son travail, et elle sait que les compétences en IA sont très recherchées.

Elle s’inquiète toujours de trop compter sur l’IA, mais estime qu’elle ne peut remplacer la précision ou la créativité humaines. En tant que graphiste à temps partiel dans une entreprise de vêtements cette année, elle a proposé d’étudier l’utilisation de l’IA pour faciliter le travail répétitif de redimensionnement des images de produits. Mais elle a expliqué que les décisions qu’elle devait prendre lors de l’édition étaient trop spécifiques pour que l’IA puisse les comprendre.

« On a besoin de quelque chose qui s’appuie sur cette dimension humaine », a déclaré Sato, qui a depuis accepté un poste à temps plein dans l’entreprise où elle avait effectué son stage.

Le caractère incontournable de l'IA a incité de jeunes diplômés comme Tommy Lee à en apprendre autant que possible à ce sujet.

Certains jeunes diplômés qui décrochent un emploi auront plus de responsabilités que les recrues débutantes d’il y a quelques années. Salesforce, par exemple, indique qu’elle recrute et accélère la formation de 1 000 diplômés et stagiaires spécialisés en IA cette année pour des « postes pratiques à fort impact » dans l’ingénierie, les produits, les ventes et d’autres domaines.

Ces nouveaux rôles élargis impliquent également de nouvelles méthodes de formation et d’encadrement des jeunes diplômés. 

Selon l’enquête menée par Strada auprès des employeurs, le fait de travailler aux côtés d’outils d’IA a rendu la pensée critique encore plus importante que la maîtrise de l’IA.

L’IA est en train de transformer fondamentalement le travail chez KPMG, explique Tim Walsh, président et PDG américain du cabinet d’expertise comptable, ce qui met encore plus l’accent sur le jugement des employés. Cet été, KPMG teste un nouveau programme de formation qui met davantage l’accent sur le développement des compétences de réflexion critique chez ses stagiaires en audit, avec des exercices ludiques qui les obligent à résoudre des scénarios comptables en posant des questions, tout en évitant les préjugés et en faisant preuve de scepticisme professionnel.

À l’université du Vermont, Rocki DeWitt, professeure de gestion d’entreprise, explique qu’elle est passée de la question de savoir comment contrôler l’utilisation de l’IA par ses étudiants à celle de les aider à s’en servir comme d’un outil afin qu’ils soient préparés à leur carrière. Ce printemps, elle a demandé à ses étudiants de joindre l’historique de leurs conversations à chaque devoir, afin qu’elle puisse évaluer la manière dont ils interagissaient avec l’IA.


Mme DeWitt a ensuite annoté les conversations en formulant des commentaires sur la formulation des requêtes, en posant des questions sur les informations qu’ils avaient choisi d’omettre ou d’inclure, et en critiquant la manière dont ils avaient vérifié les réponses de l’IA.

« Je voulais qu’ils soient capables, lors d’un entretien d’embauche, d’expliquer comment ils utilisaient cette technologie comme un outil de découverte et comment ils créaient de la valeur pour une entreprise », a déclaré Mme DeWitt.


Source : Wall Street Journal

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