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samedi 13 septembre 2025

On a longtemps cru que les enfants du Moyen Âge n’étaient que peu considérés par leur famille

On a longtemps cru que les enfants du Moyen Âge n’étaient que peu considérés dans des familles obsédées par la survie. C’est tout l’inverse, montre l’historien Didier Lett.

Des nourrissons sanglés dans leur berceau, des emmaillotages si serrés qu’ils pouvaient retarder les premiers pas, des débats sur le lait maternel face à celui des nourrices… Nos obsessions parentales ne datent pas d’hier.

Déjà, au Moyen Âge, on guettait la marche et la parole, on s’inquiétait du sevrage, on mettait en garde contre l’excès de sévérité comme contre l’excès de tendresse. Mais ces gestes et ces inquiétudes n’avaient pas toujours le même sens qu’aujourd’hui : sangler son enfant ne visait pas seulement à prévenir la mort subite, c’était aussi conjurer le diable avant le baptême.

Dans son dernier ouvrage, Enfants au Moyen Âge (XII
e-XVe siècles, le bas Moyen Âge donc) aux  éditions Tallandier, Didier Lett, professeur d’histoire médiévale à l’université Paris-cité, redonne chair à ces pratiques et à leur signification. Loin des caricatures d’une époque dite « obscurantiste », son enquête révèle des parents partagés entre amour et crainte, piété et devoir.

LE FIGARO.  — Aujourd’hui, avec internet et les réseaux sociaux, les parents surveillent de près les étapes de développement. Mais c’était déjà le cas au Moyen Âge. Pourquoi la marche, la parole ou l’« âge de raison » étaient-ils si décisifs ?

DIDIER LETT. — Les médiévaux se concentraient beaucoup sur des âges symboliques. Le chiffre 7, par exemple, est très présent dans la société chrétienne : l’« âge de raison », à partir de 7 ans, reste d’ailleurs une référence encore aujourd’hui. C’est aussi proche de l’âge de l’entrée à l’école, moment clé de l’apprentissage. Les traités de pédagogie médiévaux, de plus en plus nombreux à mesure qu’on avance vers la fin du Moyen Âge, accordent une attention particulière à ces étapes. Ils ne sont plus seulement écrits par des clercs ou des moines, mais aussi par des laïcs, des pères de famille, donc des gens qui observent les enfants au quotidien. Toutes les étapes du développement sont scrutées. Le sevrage, par exemple, est décrit comme un processus progressif, avec des aliments semi-solides avant le passage à la nourriture adulte. La marche fait aussi l’objet d’une grande vigilance. L’archéologie et l’iconographie ont révélé l’usage de « youpalas » ou de petites charrettes à quatre roues, sortes de parcs roulants. Déjà à l’époque, on cherchait la meilleure manière d’apprendre à marcher à un enfant ! Faire marcher l’enfant sur une surface plane, le tenir sous les hanches, etc.

La parole, enfin, est une étape cruciale. Les parents sont très attentifs aux éventuels retards. On actionnait même des roues à carillon en priant Dieu pour que l’enfant parle. La maîtrise du langage, tout comme la marche ou le sevrage, était perçue comme un moment décisif du développement.

— Qu’est-ce qui préoccupait le plus les parents ?

— Les grandes angoisses, ce sont d’abord l’accident et la mort. À l’époque, la mortalité infantile est extrêmement élevée. Le moindre rhume, la plus petite angine - qui nous paraissent aujourd’hui bénins - peuvent être fatals. Les parents cherchent donc à protéger l’enfant de ces dangers. Ils redoutent aussi les accidents, même si, dans les familles paysannes où l’on compte cinq ou six enfants, la surveillance n’a évidemment pas l’intensité de celle que nous connaissons aujourd’hui.

Du côté de l’éducation, ce qui les inquiète le plus, c’est le rapport à Dieu. On est dans une société profondément chrétienne. Les parents insistent sur les bons comportements religieux, comme ne pas mentir, ne pas parjurer, tenir ses promesses, bien faire ses prières. Ce qui les angoisse, c’est de voir leur enfant s’écarter de la foi, basculer vers l’image repoussoir de l’hérétique, du « Juif » ou du « Sarrasin », figures perçues comme des contre-modèles à rejeter absolument.

—Vous décrivez aussi l’attention portée à la grossesse, à l’allaitement, au sommeil du nourrisson. Qu’avez-vous découvert ?

— Ce n’est pas seulement moi, mais aussi Danièle Alexandre-Bidon, pionnière dans l’étude des gestes de puériculture, ainsi que les archéologues qui ont beaucoup travaillé sur les sépultures. On a ainsi découvert que l’enfant était souvent emmailloté dans des bandelettes très serrées. Cela peut nous sembler aujourd’hui antihygiénique, mais, au Moyen Âge, c’était un geste de protection. Le corps de l’enfant était perçu comme fragile, comparable à de la cire molle, et l’emmaillotage visait à éviter les déformations.

On a aussi retrouvé dans les tombes des jouets, y compris pour de très jeunes enfants, preuve que leur univers matériel comptait. Et les traités de médecine, largement hérités d’Hippocrate ou de Galien, montrent combien on cherchait à protéger l’enfant dès sa naissance, et même avant, puisque la femme enceinte bénéficiait d’une attention particulière dans la société médiévale. Sur l’allaitement, il y a beaucoup d’idées reçues. On croit souvent qu’il faut attendre Rousseau, au XVIIIe siècle, pour voir apparaître l’injonction aux mères d’allaiter. Or, au Moyen Âge, l’immense majorité (95 à 99 %) nourrit son enfant au sein. Seules les femmes qui n’avaient pas de lait, ou les grandes familles aristocratiques, princières et royales, faisaient appel à des nourrices. Le lait maternel était perçu comme le meilleur aliment pour l’enfant et son importance était unanimement reconnue. Ce n’est qu’aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles que la mise en nourrice s’est développée. Rousseau réagit donc bien davantage à son époque qu’au Moyen Âge.

— Peut-on dire qu’il existait déjà une « norme éducative » ?

— Oui, tout à fait. Elle n’est évidemment pas la même que la nôtre et peut paraître plus coercitive, plus violente. Les enfants recevaient sans doute plus de coups qu’aujourd’hui, mais guère plus qu’au XIXe siècle. La Bible elle-même - Ecclésiaste 7, 22 - conseille : « As-tu des fils ? Fais leur éducation et fais-leur plier l’échine dès l’enfance. »

Mais les traités de pédagogie médiévaux sont très clairs : il faut d’abord reprendre l’enfant par la parole, lui donner de bons exemples, le conseiller. Ce n’est qu’en dernier recours, si rien n’y fait, qu’une gifle ou un soufflet peuvent être administrés, et toujours « avec modération ». Les mauvais parents sont ceux qui frappent avec excès, assimilés dans les textes à des figures repoussoirs.

« Quand on dit aujourd’hui “je t’aime” à son enfant, ce n’est pas la même chose qu’au XIIIe ou au XIVe siècle »

— Qu’est-ce qui nous rapproche le plus des parents du Moyen Âge ? Et qu’est-ce qui nous en éloigne ?

— Ce qui nous rapproche, c’est l’amour. Le sentiment de l’enfance existe dans toutes les sociétés. Là où l’historien Philippe Ariès, qui parlait de la « naissance du sentiment moderne de l’enfance », s’est trompé, c’est en oubliant qu’il y avait déjà un attachement très fort. Bien sûr, ce sentiment n’est pas exprimé de la même manière selon les époques. Quand on dit aujourd’hui « je t’aime » à son enfant, ce n’est pas la même chose qu’au XIIIe ou au XIVe siècle. Au Moyen Âge, un nouveau-né avait une chance sur trois de mourir à la naissance. L’amour parental était donc vécu dans une tension constante. Et dans une société profondément chrétienne, la différence était immense entre perdre un enfant baptisé et un enfant mort sans baptême.

En somme, le point commun, c’est l’affection, mais elle se décline différemment selon les périodes. Le rôle de l’historien est précisément de contextualiser, de montrer que les sentiments existent mais qu’ils ne se traduisent pas de la même façon. Longtemps, on a jugé le Moyen Âge comme une époque « noire », pour l’enfance aussi. Les recherches récentes permettent au contraire de montrer la complexité et la richesse du rapport à cet âge de la vie.

— Qu’est-ce que cela nous dit de notre propre angoisse contemporaine d’être de « bons parents » ?

J’espère que ce livre aidera les lecteurs à relativiser. L’allaitement, la grossesse, l’éducation : ce sont des préoccupations universelles, présentes à toutes les époques. Et il est sans doute rassurant de constater que, malgré nos angoisses, nous vivons dans un temps où les progrès techniques et médicaux ont bouleversé les choses.

Source : Le Figaro

Présentation de l'éditeur 

 Les stéréotypes sur le sombre Moyen Âge ont la vie dure. Parmi ceux-ci, la place des enfants, que l’on imagine encore peu aimés et exploités, travaillant durement à un âge très précoce aux côtés des adultes. Rien, pourtant, n’est plus faux que cette vision misérabiliste.

Didier Lett, spécialiste et précurseur de ce champ historique, nous montre la vive attention à l’enfance dès le ventre maternel. Il s’intéresse à la naissance, au baptême, aux premiers soins apportés au nourrisson et aux relations que l’enfant entretient avec ceux qui vivent avec lui : père, mère, frères et sœurs... Plus de doute possible : la société médiévale a bien connu un fort « sentiment de l’enfance », manifestant une profonde affection à l’égard des plus petits et développant une riche réflexion sur l’éducation mais avec des différences en fonction du sexe, de l’âge, de la place dans la fratrie et du milieu social. L’auteur s’attarde aussi sur les malheurs de l’enfance dus aux pestes ou aux famines, à des accidents ou à des handicaps et parfois à la violence des adultes, des animaux ou d’autres enfants.

En s’appuyant sur de profonds renouvellements historiographiques, Didier Lett propose une riche synthèse, totalement inédite, centrée sur les quatre derniers siècles du Moyen Âge, qui nous conduit à réfléchir à la longue histoire de l’enfance en Occident.

Biographie de l'auteur

Didier Lett est professeur émérite d’Histoire médiévale à l’Université Paris Cité, membre senior honoraire de l’Institut universitaire de France et spécialiste de l’enfance, la famille, la parenté et le genre. On lui doit notamment Hommes et femmes au Moyen Âge. Histoire du genre XIIe-XVe siècles (2023) et Crimes, genre et châtiments au Moyen Âge. Hommes et femmes face à la justice (XIIe-XVe siècles) (2024), récompensé par le prix de la Dame à la licorne du Musée de Cluny.

Enfants au Moyen Âge: XIIe-XVe siècles
de Didier Lett,
paru aux éditions  Tallandier,
le 8 mai 2025,
416 pp,
ISBN-13 : 979-1021057852

 

 

dimanche 22 juin 2025

Dix millions d’euros pour publier un «Coran européen», rien pour la Bible historiale, la première en français et la plus lue au Moyen Âge

La traduction de Guyart des Moulins, à la fin du XIIIe siècle, « propose aux laïcs une lecture continue et accessible du récit biblique, pensée non pour le chœur de l’église mais pour la maison », souligne Xavier-Laurent Salvador. Xavier-Laurent Salvador est agrégé de lettres modernes et maître de conférences en langue et littérature médiévales. Il publie Les Secrets de la Bible au Moyen Âge (Cerf, 2025).

Mêlant exégèse, légendes populaires et traditions juives à l’aide d’un style vivant et accessible, le linguiste retrace, dans « Les Secrets de la Bible au Moyen Âge », la genèse d’une œuvre fascinante qui fit entrer les Écritures dans les foyers – et la langue vulgaire dans l’histoire du sacré.

— Qu’est-ce que la Bible historiale ? En quoi marque-t-elle un tournant dans la diffusion des Écritures ?

XAVIER-LAURENT SALVADOR. — La Bible historiale, rédigée à la fin du XIIIe siècle par le prêtre Guyart des Moulins, est la première grande Bible en prose en langue française. Elle s’appuie sur la Vulgate latine et sur l’historia scholastica de Pierre le Mangeur, mais elle ne s’y limite pas : elle intègre aussi, souvent de manière implicite, des traditions exégétiques juives, notamment dans le traitement narratif des grandes figures bibliques.

>Elle marque un tournant décisif, car elle propose aux laïcs une lecture continue et accessible du récit biblique, pensée non pour le chœur de l’église mais pour la maison, pour les familles. C’est une Bible vivante, qui circule massivement dans toute l’Europe entre 1297 et 1550. On la lit chez les princes, les marchands, les clercs de collège, mais aussi dans les monastères. C’est la Bible des foyers, la première Bible à raconter les Écritures dans une langue familière, imagée, avec des gloses explicatives qui prennent souvent la forme d’anecdotes ou d’éclairages culturels. Elle anticipe ce que nous appellerions aujourd’hui une « lecture accompagnée » du texte.

— Quelles sont les histoires rapportées par Guyart des Moulins dans sa Bible en français ? Comment conçoit-il l’histoire ?

— La Bible historiale de Guyart des Moulins couvre l’ensemble du récit biblique, de la Création jusqu’à la venue du Christ. Mais elle ne se contente pas de traduire : elle organise, commente, explique, en intéla grant d’innombrables développements issus de la tradition exégétique, de la culture savante et de la mémoire populaire. Ce qui fait la singularité de cette Bible, c’est qu’elle ne raconte pas seulement les Écritures, elle raconte l’histoire du monde à la lumière de la Révélation. Car le christianisme est une religion de l’incarnation : Dieu s’est fait homme, dans le temps, à une date, dans une société donnée. Ce n’est pas un événement abstrait : c’est un acte qui inscrit la foi dans l’histoire. Cela signifie que toute l’histoire humaine devient, potentiellement, le lieu où Dieu se révèle. Le récit biblique n’est donc pas un simple enchaînement d’événements : c’est une fresque théologique du temps, où les faits du passé prennent sens à la lumière du salut.

C’est pourquoi non seulement Guyart suit la trame des textes canoniques, mais il comble aussi leurs lacunes, complète leurs silences, relie les épisodes par des gloses narratives et par des éléments venus d’autres traditions, en particulier juives et gréco-latines. Il s’inscrit dans la grande tradition médiévale de la catena aurea, cette «chaîne d’or» de sens à plusieurs niveaux (littéral, allégorique, moral, anagogique), où chaque événement est aussi un signe.
Ainsi, là où la Bible est laconique, Guyart développe. Il convoque Flavius Josèphe pour éclairer les silences historiques du texte, et Pline l’ancien pour expliquer les phénomènes naturels. Par exemple, lorsqu’il s’interroge sur le nom de la mer Rouge, il reprend une explication de Pline selon laquelle des dépôts minéraux ou des algues pourraient teinter l’eau d’une nuance rougeâtre - une manière très concrète, rationnelle, encyclopédique de justifier le nom, qui renforce au lieu de diminuer la crédibilité du récit biblique.

— « L’exégèse médiévale repose sur une interprétation plu ri dimensionnelle du texte biblique », écrivez-vous. Quels sont ces différents niveaux d’interprétation ?

— L’exégèse médiévale repose en effet sur une lecture à plusieurs niveaux du texte biblique, traditionnellement au nombre de quatre : le sens littéral (l’événement tel qu’il est raconté), le sens allégorique (ce que l’événement annonce sur le plan spirituel, notamment en rapport avec le Christ), le sens moral (ce que le fidèle peut en tirer pour sa propre conduite) et le sens anagogique (ce que cela révèle sur les réalités dernières, comme le Salut, le Ciel, la Jérusalem céleste).

Cette lecture quadripartite est omniprésente dans la Bible historiale, mais ce qui rend si originale, c’est qu’elle ne reste pas confinée à la théologie : elle déborde sur les domaines du savoir, de la culture, de la langue. Elle constitue en réalité la première encyclopédie en langue française, un vaste répertoire de récits, de coutumes, de proverbes, d’explications scientifiques, astrologiques, zoologiques, historiques… à la portée du lecteur médiéval. On y apprend ce qu’est le lévite, comment fonctionnait la monnaie romaine, ce que sont les «jours égyptiens» (jours néfastes condamnés par l’église mais encore redoutés par le peuple), ou encore pourquoi le Nil déborde selon l’opinion d’Aristote ou de Pline. Autrement dit, ce texte n’est pas seulement un objet théologique : c’est aussi un miroir de la civilisation médiévale, un témoignage d’autant plus précieux qu’il s’inscrit dans une langue vivante.

Lorsque Joseph, devenu intendant de Pharaon, accuse ses frères d’espionnage, il s’écrie, en ancien français : « Voirement est-ce voire que vous estes espies ! » Ce n’est évidemment pas ainsi que parlait un Égyptien du deuxième millénaire avant notre ère, mais c’est ainsi qu’un Français du XIIIe siècle pouvait s’exclamer. À travers cette vivacité d’expression, c’est le quotidien médiéval qui affleure – ses façons de parler, de jurer, de s’indigner. Enfin, et c’est un point crucial : la Bible historiale témoigne d’un moment décisif dans l’histoire de la langue française. Pour la première fois, le français rivalise avec le latin dans le registre théologique le plus élevé. C’est un moment de bascule civilisationnelle : le français cesse d’être uniquement la langue d’amour courtois, de chronique ou de poésie, pour devenir langue du commentaire biblique, de l’exégèse, de la pensée.

En cela, on peut dire que le français est devenu pleinement français le jour où il a été capable de dire la Bible. Et cette langue, justement, n’est pas figée. Elle est souple, expressive, inventive. Elle emprunte au peuple, à l’oralité, à l’école et au cloître. Elle fait entendre la voix d’un monde. C’est pourquoi la Bible historiale [reproduction disponible ici] est aussi un document linguistique précieux, qui permet de suivre l’évolution de la syntaxe, du lexique, de la phraséologie, mais aussi des mentalités.

— Pourquoi le christianisme s’accommode-t-il sans peine de la traduction ? Quelles résistances ce genre d’entreprises a-t-il rencontrées dans l’église ?

— Le christianisme est, structurellement, une religion du Verbe incarné - et donc une religion du Verbe traduit. Dès les origines, la Parole circule dans les langues des hommes : du grec au latin, du syriaque au slavon, du copte à l’arménien. Traduire n’est pas trahir, c’est rendre Dieu audible ici et maintenant. L’évangélisation passe par cette dynamique du passage d’une langue à une autre, d’un monde à un autre. Henri Meschonnic l’a formulé avec justesse : « L’Europe est née dans la traduction. »

— La diffusion de la Bible en langue vulgaire, à la fin du Moyen Âge, a-t-elle attenté à la légitimité du clergé ? Comment les hérésies se sont-elles nourries de ce phénomène ?
— La Bible historiale n’est pas née contre l’église : elle est née dans l’église, pour enseigner la foi aux fidèles dans leur langue. Elle n’a pas nourri les hérésies : elle a plutôt limité leur essor en offrant une lecture encadrée du texte sacré. Mais, à la fin du Moyen Âge, le fait que les laïcs puissent lire la Bible a conduit certains groupes à revendiquer un droit à l’interprétation autonome, et donc à contester le monopole du clergé. Ce basculement est en partie lié à la montée de l’imprimé.

À l’heure où des projets à 10 millions d’euros sont financés pour publier un soi-disant «Coran européen», on n’a jamais financé l’édition critique complète de la Bible historiale – pourtant la plus lue, la plus copiée, la plus commentée des bibles médiévales en Europe pendant près de trois siècles. C’est un scandale intellectuel et un aveu politique : on préfère aujourd’hui promouvoir une lecture idéologique de la diversité plutôt que reconnaître les fondements historiques de notre propre culture. 


Source : Le Figaro

La Bible historiale
Tirage vert impérial,
numéroté de 1 à 1850,
290 €
Très grand format (30 x 50 cm)
Paru chez les Saints Pères

 

samedi 17 février 2024

L'Europe des grandes invasions germaniques

Les cinq leçons des grandes invasions par Michel de Jaeghere

Le temps n’est plus où l’union des Wisigoths, des Burgondes, des Francs et des Gallo-Romains face aux hordes d’Attila, aux champs Catalauniques, était racontée aux enfants des écoles comme le passage de témoin de la civilisation entre les élites de l’Antiquité finissante et les royaumes sur le point de naître de la dislocation de l’Empire romain ; où, la hache levée, Charles Martel apparaissait, dans la galerie des Batailles de Versailles, comme le symbole même de la résistance à l’islam qui avait permis à l’aventure de la France et à l’Europe médiévale de prendre leur envol ; où la conversion des rudes guerriers vikings au christianisme était présentée comme le coup de maître d’une Église qui était parvenue, en les civilisant, à transformer les peuples prédateurs de l’Europe chrétienne en auxiliaires de sa sécurité et en agents de son expansion et de son rayonnement. Le sujet est au contraire de ceux qui suscitent désormais la réserve inquiète des historiens. Soucieux d’éviter à-peu-près et anachronismes, instrumentalisations politiques ou manipulations, dans un contexte où notre continent est devenu la destination et la cible de l’immense vague migratoire venue des pays du tiers-monde, ils répugnent à ce que la question des grandes invasions soit laissée aux spéculations imprudentes d’un public ignorant des mille nuances qui la rendent spécifique, incomparable, irréductible aux trompeuses analogies par quoi chaque époque a tenté d’y trouver des leçons d’énergie ou des incitations à la résignation.

La précaution est légitime, mais décidément vaine. Impossible de convaincre les Français, les Européens, que ce moment où se joua le destin de leurs pères, où il ne parut tenir qu’à un fil que s’achève la grande aventure dont nous sommes issus, où surgit sur les ruines du monde antique l’immense mêlée d’où devait procéder l’Europe moderne et contemporaine, doive être étudié avec le même détachement que la migration du bruant des neiges ou du canard colvert. Car nul épisode ne paraît mieux répondre en réalité à la vocation donnée à l’histoire par Thucydide et Cicéron : aiguiser notre discernement en proposant des exemples qui, à défaut de nous fournir des certitudes (les faits ne se répètent jamais à l’identique), nous permettront de dessiner les grandes lignes d’un avenir incertain.

À la mort de Théodose Ier, en 395, l’Empire romain fut divisé entre ses fils de l’empereur défunt. Des divergences apparurent très vite entre les deux parties, notamment pour la possession de la Dacie et de la Macédoine.

De la vaste histoire de la déferlante des peuples qui provoqua la chute de l’Empire romain d’Occident et secoua le haut Moyen Âge jusqu’aux environs de l’an mille, se dégagent, de fait, au moins cinq leçons.

1. La première est qu’il est vain de croire que puisse subsister éternellement un espace de prospérité, où rayonnent les feux d’une brillante civilisation, entouré de zones d’anarchie et de chaos, où la vie tribale se conjugue avec la misère. L’Empire romain a pu tenir les Germains à distance aussi longtemps qu’ils ont végété comme une insignifiante poussière de peuples ; qu’ils ont conjugué l’atonie démographique à une inconsistance politique qui interdisait à chacune de leurs tribus d’oser affronter sa puissance. Il est entré en crise quand la multiplication des relations entre le monde romain et le Barbaricum — l’emploi de soldats germains comme auxiliaires, la circulation de l’or et des annones qui rétribuaient les mercenaires, les échanges commerciaux avec les provinces frontalières, les commandements accordés à quelques-uns de ses guerriers, l’éducation reçue, parfois, par certains rois barbares — a permis à certains de ses chefs de constituer des fédérations qui atteignaient la taille critique pour percer la frontière en même temps qu’ils faisaient naître, par les prestiges qu’ils avaient fait connaître, une irrésistible force d’attraction sur les peuples qui vivaient dans le sous-développement. Les historiens qui s’efforcent de nier tout caractère tragique à la première vague des invasions (IIIe-Ve siècle) insistent généralement sur l’importance des contacts qui avaient permis aux Germains de découvrir et d’envier le monde romain. Ils estiment que la fascination exercée par l’empire sur les Barbares, que manifeste l’empressement de leurs chefs à en singer les institutions en acceptant les titres de maîtres de la milice, de consuls, de patrices dont les gratifiaient les autorités romaines, disqualifie l’idée d’un choc de civilisations.

C’est passer à côté de l’essentiel. C’est parce qu’ils connaissaient et enviaient ses réalisations que les Barbares ont voulu pénétrer dans le monde romain, fût-ce au prix de la disparition des conditions matérielles et morales qui en avaient permis l’émergence : les échanges à longue distance assurés par la paix romaine et par les voies de communication, qui concouraient à la spécialisation des compétences et à l’émulation ; la richesse de la vie urbaine, qui avait fait de chaque cité — avant qu’elles ne se recroquevillent derrière les murailles qui protégeaient leur centre — un marché pour les produits manufacturés et les productions agri­coles autant qu’un foyer culturel ; la sécurité apportée par un droit qui s’appliquait à tous les hommes libres nés sur le même sol ; la tranquillité assurée par la présence d’une armée de métier aux ordres d’un seul gouvernement. Les Barbares n’entendaient pas tarir les sources de l’opulence du monde romain. Ils ne voulaient que s’emparer de ses richesses. Faute de partager les disciplines qui les avaient fait éclore, ils y mirent fin en même temps qu’ils provoquèrent, chez ceux de leurs congénères qui étaient restés dans le Barbaricum et qui ne bénéficiaient plus, du fait de sa dislocation, des échanges avec le monde romain, un recul du niveau de vie à des conditions proches de celles de la préhistoire. L’Empire romain est mort d’avoir renoncé (faute de moyens démographiques et militaires, faute d’énergie vitale) à coloniser des voisins auxquels il avait fait voir les lumières de sa civilisation sans les mettre en mesure d’être éclairés par elles.

2. La deuxième leçon est que, formidablement adaptée à la conquête et à l’expansion territoriale, la forme de l’empire multinational l’est moins à la défense. Elle permet à un peuple conquérant de puiser dans d’énormes ressources démographiques qui, concentrées en un même point d’attaque, rendent sa force irrésistible, et de financer son effort de guerre par les profits tirés de ses victoires. Elle débouche sur la formation d’une immense frontière qu’il est harassant et ruineux de défendre sans qu’un fort sentiment d’appartenance permette de mobiliser des populations adonnées aux arts de la paix et de bénéficier de leur ardeur patriotique pour sa protection. L’Empire romain avait fini par apparaître à ses habitants comme la forme inévitable, évidente, du gouvernement.

L’attachement qu’il suscitait était moins fondé sur la conviction d’être dépositaire d’un précieux héritage reçu des ancêtres et voué à être préservé et transmis à ses descendants que lié à une manière de vivre que la mise en œuvre des efforts humains et financiers qu’aurait rendue nécessaire sa défense aurait elle-même remise en question.

Les élites foncières et les populations préférèrent, dès lors, s’entendre avec les Barbares que donner leurs vies et leurs biens pour un empire devenu impuissant, et qui ne se manifestait qu’en la personne du collecteur d’impôts.

Il en alla de même face à la conquête arabe du Proche-Orient (où les divisions religieuses firent en outre préférer à certains évêques la domination musulmane à celle d’un empereur professant une foi divergente sur la nature de l’union hypostatique des trois personnes de la sainte Trinité, et devenu, partant, persécuteur de leur communauté), de l’Afrique du Nord et de l’Espagne. Pas plus que les envahisseurs germaniques, les combattants arabes ne représentèrent jamais des masses considérables. Ils s’imposèrent par la violence et obtinrent la soumission de majorités inaptes à prendre en main leur défense. Il en fut probablement ainsi (l’histoire est plus obscure) des Slaves dont les bandes guerrières vainquirent les troupes de l’Empire romain d’Orient : ils ne parvinrent à pérenniser leur domination sur les Balkans qu’en intégrant largement les peuples qu’ils avaient soumis dans leurs propres rangs.

Charlemagne avait reconstitué, par la guerre et par la conquête, une partie significative de l’ancien empire d’Occident. Il avait emmené son aristocratie guerroyer victorieusement en Germanie contre les Saxons et en Pannonie contre le royaume des Avars ; en Italie contre les Lombards ; il avait conduit des expéditions jusqu’en Bohême contre les Slaves, et fini par doubler la superficie du royaume hérité de son père. Ses successeurs se révélèrent pourtant incapables de faire face aux raids de pillage des Vikings, dont les destructions contribuèrent à hâter la dislocation du monde carolingien. Peter Heather a montré (Empires and Barbarians, 2009) que l’incapacité des rois francs à maintenir un système fiscal permettant de financer, comme l’avait fait longtemps l’Empire romain, une armée permanente les avait placés dans la dépendance de leurs grands, qu’ils pouvaient gratifier durant les périodes de conquête en leur donnant leur part de terres et de butin, mais qu’ils n’étaient, sans s’appauvrir eux-mêmes dangereusement en les récompensant avec leurs propres fonds, pas en mesure d’associer à une défense qui ne rapportait rien.

Face aux grandes invasions, le seul exemple significatif et durable de reconquête fut donné en définitive par les petits royaumes chrétiens du nord de la péninsule Ibérique, qui s’appuyèrent sur leur isolement même pour nourrir un sentiment identitaire qui allait, au terme de longs siècles, leur permettre de reprendre possession de l’Espagne et d’en chasser les musulmans.

3. La troisième leçon tient au caractère déterminant, essentiel, que joue la religion pour la définition des relations qui s’établissent, au lendemain d’une conquête, entre populations soumises et conquérants.

En Europe, c’est parce que les Barbares avaient été convertis, avant même leur irruption dans le monde romain, au christianisme (fût-ce sous la forme de l’hérésie arienne) que leur domination ne se traduisit pas par un changement brutal de civilisation spirituelle.

C’est l’Église catholique, maintenue dans ses positions, qui, par son organisation en diocèses, calqués sur les cités qui avaient formé le maillage du monde romain et pris en main par les représentants de l’ancienne aristocratie foncière, assura après la chute de l’empire d’Occident la continuité de l’encadrement des populations et la sauvegarde de son unité morale avec l’émergence progressive du primat du pontife romain ; c’est elle qui en fit survivre la langue et en transmit le patrimoine culturel dans ses évêchés, ses écoles, ses monastères.

C’est la conversion de Clovis au catholicisme romain qui était, dès alors, la religion dominante des populations de la Gaule qui permit, par mariage, la rapide fusion en un seul peuple des Francs et des Gallo-Romains. Il en fut de même au VIe siècle en Espagne wisigothique avec le passage du roi arien Récarède au catholicisme (589), qui ouvrit la voie à l’union des élites barbares avec l’aristocratie ibérique en même temps qu’à la fondation, par l’évêque Isidore de Séville, d’un sentiment patriotique enraciné dans la fidélité à l’héritage romain. C’est encore la conversion au christianisme (912) qui fit du viking Rollon la souche de la dynastie qui devait régner pacifiquement sur la Normandie avant l’Angleterre. C’est la prédication chrétienne de Cyrille et Méthode qui provoqua, par imitation de Byzance, l’émergence des premiers États slaves et leur introduction dans le concert européen, comme c’est sur la propagation de la foi vers l’est que s’appuya l’empereur Otton Ier pour assimiler ses conquêtes et consolider les frontières de l’empire dont il avait entrepris la restauration, ou Étienne de Hongrie pour donner aux Magyars un État national calqué sur le modèle carolingien.

C’est au contraire parce que les cavaliers arabes étaient portés par une religion conquérante, qui semblait leur avoir procuré des succès militaires éclatants en leur permettant de vaincre successivement les Perses et les Romains d’Orient, que leur conquête du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord se traduisit par l’éradication de la civilisation romano-chrétienne, dont ils ne récupérèrent que les savoir-faire matériels (l’art de la construction, les thermes, les jardins, la partie pratique du patrimoine littéraire de l’Antiquité), mais dont ils firent disparaître au profit de l’arabe les langues, tandis que les peuples autochtones étaient sommés de choisir entre la conversion ou la réduction à un statut humiliant, et que les modes de vie et de pensée étaient remodelés à l’aune du Coran.

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4. La quatrième leçon est qu’« il n’est de richesse que d’hommes », selon le mot de Jean Bodin : la cause profonde de l’impuissance de l’Empire romain face aux invasions pourtant limitées des Barbares tient à la faiblesse de sa population (sans doute moins de 25 millions d’habitants au Ve siècle pour l’ensemble de l’empire d’Occident, étendu de l’Angleterre au Maroc et au Rhin [et au Danube jusqu'à Serbie], d’où procéda son incapacité à entretenir et former les armées considérables qui auraient été nécessaires pour défendre son interminable frontière. Les mêmes observations peuvent être faites à l’égard de la submersion des Balkans, dévastés par les guerres et les invasions, lors de la grande migration des Slaves. La terre appartient aux vivants.

5. La cinquième leçon est seule consolante. Elle est que nulle fatalité ne gouverne l’histoire. Celle de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge fut ponctuée par le surgissement de personnalités exceptionnelles, de Stilicon à Bélisaire, d’Aetius à Justinien. Tous n’ont pas obtenu des succès pérennes. Chacun s’est pourtant efforcé, un instant, de suspendre le temps pour faire face à une situation qui semblait promettre leur monde à la disparition. Philosophe néoplatonicien, lettré, diplomate, poète, le jeune Synésios de Cyrène avait suscité en 399, à Constantinople, une révolution de palais d’où avait émergé une violente réaction antigermanique qui avait éloigné de l’empire d’Orient la menace alors imminente d’une rapide submersion. Lui-même avait combattu, les armes à la main, à Cyrène, les incursions des tribus nomades qui harcelaient sa patrie. Il mourut, devenu évêque, adonné aux œuvres de charité tandis que semblait s’écrouler l’Occident. Resserré sur ses terres de vieille implantation hellénique et associant les prestiges de la romanité à la réalité d’un État grec enté sur la profession du christianisme orthodoxe, l’Empire byzantin ferait face, après lui, aux vagues successives des invasions pendant plus de mille ans.


jeudi 19 octobre 2023

Histoire — Relisons Pirenne !

Un imposant volume de la collection « Quarto » réunit les écrits de l’historien médiéviste belge rendu célèbre par son livre « Mahomet et Charlemagne ».

L’historien Henri Pirenne, dans son bureau, à Gand (Belgique), en 1930. La loi du 5 avril 1930 éliminera le français comme langue d’enseignement et imposera le néerlandais. Pirenne, ne parlant pas le néerlandais, dut céder son poste de professeur d’histoire à la fin de l’année universitaire. L’Université de Louvain en terre flamande sera la dernière université à être « flamandisée » en 1968

IL FUT un temps où son nom n’était plus cité qu’avec embarras. À l’époque où Samuel Huntington faisait frémir avec sa thèse sur le « choc des civilisations », il n’était pas bien vu de mentionner Henri Pirenne. Son crime ? Il avait osé affirmer, dans Mahomet et Charlemagne, publié en 1937, que les invasions arabes avaient marqué la fin de l’Europe antique, semblant donner du crédit par avance aux thèses du néoconservateur américain. 

Avant Mahomet, écrivait Pirenne, l’orient et l’occident n’étaient pas franchement divisés. L’Empire romain, qui, de la Syrie à l’Espagne, de la Baltique au Sahara, formait une magnifique unité, n’avait pas été bouleversé fondamentalement par les « invasions » barbares, car les nouveaux conquérants germaniques avaient institué, sur les ruines de l’empire, des monarchies qui, comme celles de Clovis ou des Wisigoths et des Vandales, avaient manifesté une grande révérence à l’égard de la civilisation vaincue. Clovis se fait baptiser et pousse même le zèle jusqu’à demander à être reconnu comme consul et patrice romain par l’empereur romain d’Orient Anastase.

Tout allait changer avec l’arrivée des défenseurs d’Allah au VIIe siècle. Eux n’ont aucun respect pour la romanité, car ils défendent une autre civilisation et un autre dieu. Pirenne résumait : « Tandis que les Germains n’ont rien à opposer au christianisme de l’empire, les Arabes sont exaltés par une foi nouvelle. »

À Pirenne revient l’indéniable mérite d’avoir le premier exploré l’étendue de l’influence islamique dans les premiers siècles du Moyen Âge.

Geneviève Warland et Philippe Sénac
Provenant de la péninsule arabique, ils colonisent au nom d’Allah la rive sud de la Méditerranée, s’installant durablement en Palestine, en Égypte ou en Maurétanie césarienne et tingitane, puis ils franchissent le détroit de Gibraltar et remontent jusqu’au Nord, près de Poitiers, en passant par l’Espagne. 

Loin d’être restée un lac intérieur (le fameux Mare nostrum des Romains), la Méditerranée allait dès lors devenir un obstacle, une « barrière ». Pirenne parle de « cataclysme cosmique ». Le royaume wisigoth s’effondre, le royaume franc résiste de justesse. D’où la phrase célèbre et contestable : « Sans Mahomet, Charlemagne est inconcevable. »

Ce que les Anglo-saxons ont appelé, au regard de sa popularité, « the Pirenne’s thesis », n’est plus aujourd’hui reconnu par la très large majorité de la communauté historique. Elle avait déjà été nuancée dès la publication de ce livre. Un grand historien du Moyen Âge comme Marc Bloch, tout en saluant l’érudition et le style de l’auteur, ne se disait pas tout à fait convaincu par la thèse de Pirenne dans la mesure où, selon lui, Mahomet avait probablement « précipité » l’effondrement de la civilisation antique, mais il ne l’avait pas « créée », constatant avec d’autres que le commerce s’était déjà effondré à l’époque mérovingienne. D’autres historiens affirmeront ensuite que le commerce méditerranéen, qui était déjà en recul depuis la chute de Rome, ne s’effondra pas totalement avec l’arrivée des Arabes puisque certains ports de l’Italie du Sud continuèrent leurs relations avec l’orient. 

Bref, les controverses érudites feront rage, mais l’idée essentielle demeure, et, comme l’écrivent Geneviève Warland et Philippe Sénac, qui codirigent la publication de l’œuvre de Pirenne dans cette édition « Quarto », « à Pirenne revient l’indéniable mérite d’avoir le premier exploré l’étendue de l’influence islamique dans les premiers siècles du Moyen Âge ».

Insistant sur la force de sa reconstruction historique, sur son « don d’évocation hors pair », les auteurs de ce gros volume nous permettent de redécouvrir l’œuvre de Pirenne, ne se limite nullement à cette thèse sur Mahomet et Charlemagne, dont l’auteur avait eu l’intuition dès 1893 et qu’il avait commencé à défendre dans un article savant en 1922 avant d’en rédiger le texte fameux. Pirenne offre aussi à ses lecteurs une formidable histoire de l’Europe qui possède un souffle et un « art de voir », comme dira Marc Bloch, qui fait bien défaut à beaucoup d’historiens d’aujourd’hui. Pirenne [germanophone et familier de l’Allemagne] s’oppose notamment à la vision des historiens allemands et défend une ligne de démarcation entre une Europe de l’Ouest marquée par l’esprit de liberté dès le Moyen Âge, reposant sur un idéal national, et une Europe orientale, germanique, impériale, plus autoritaire et arriérée. Cette tonalité antiallemande paraîtra un peu démodée, mais elle n’est pas si erronée et elle a du souffle. Alors, ne serait-ce que pour le plaisir littéraire, il faut relire Pirenne.

Source : Le Figaro


Histoires de l’Europe 
par Henri Pirenne,
paru le 28 septembre 2023,
chez Gallimard,
à Paris,
dans la collection Quarto,
1504 pp,
ISBN-10 : 2 072 828 341
ISBN-13 : 978-2072828348

Ce volume illustré contient :

  • Histoire de l’Europe 
  • Les Villes du Moyen Âge
  •  Mahomet et Charlemagne Recueils d’articles, discours, essais et journaux sur la méthodologie de l’histoire, autour des « Annales », sur la nation (belge), et sur la Grande Guerre 
  •  « Pirenne, Mahomet, Charlemagne », préface de Philippe Sénac 
  •  Vie & Œuvre.

 

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La chute de Rome a bien eu lieu

lundi 19 décembre 2022

Climat : on a cueilli des fraises mûres à Noël à Liège au Moyen-âge (en 1116)

 

À l’heure du réchauffement climatique, devenu changement climatique (c’est plus sûr, ça marche à tous les coups, le climat changeant sans cesse), puis dérèglement climatique pour certains militants afin de « mobiliser » les bourgeois assoupis, il est grand temps de lire l’excellent livre d’Olivier Postel-Vinay, Sapiens et le climat, une histoire bien chahutée, consacré aux changements climatiques qu’a connu notre espèce.

Olivier Postel-Vinay montre que notre espèce fut confrontée tout au long de son histoire à des changements climatiques brutaux de durées et intensités sans commune mesure avec ceux de notre époque. 


Sapiens et le climat

Une histoire bien chahutée
par Olivier Postel-Vinay,
paru aux Presses de la Cité,
à Paris,
le 8 septembre 2022,
352 pp,
ISBN-13 : 978-2258200937

 

Résumé de quelques changements climatiques récents mentionnés par Olivier Postel-Vinay

• L’Optimum Romain est marqué par un climat d’une stabilité exceptionnelle avec des siècles chauds bien arrosés et des pluies de printemps abondantes, favorisant l’essor de Carthage et de Rome, sur le pourtour méditerranéen.

C’est au cours de cet Optimum qu’Hannibal traversa (en 218 av. J.-C) les Alpes avec ses éléphants, situation impensable aujourd’hui. Cet Optimum climatique romain (OCR) connu depuis assez longtemps (au moins depuis 1999 avec la première mention dans un article de Nature) est resté assez discret dans la littérature, cette dernière se portant plus volontiers sur l’Optimum climatique médiéval (autour de l’an mil), plus proche de nous. Pourtant de nombreux articles suggéraient que l’OCR est l’Optimum le plus chaud de la période récente, du moins pour les deux ou trois derniers millénaires. Un article récent de Maragritelli et coll. (2020), en Open Access dans Nature, a montré que c’est bien le cas, à savoir que l’OCR fut la période la plus chaude de ses 2000 dernières années (de plus 2 °C, en moyenne par rapport à aujourd’hui dans la région étudiée de la Sicile et de la Méditerranée occidentale) et que l’augmentation de température fut principalement le fait de l’activité solaire (Margaritelli et coll., 2016).

Selon Olivier Postel-Vinay, « les années 21-50 apr. J.-C. représentent les trente années les plus chaudes de notre ère jusqu’aux années 2000, avec des températures de juillet d’au moins 2 °C supérieures à celles du milieu du XXe siècle. Une détérioration du climat a lieu vers 150 apr. J.-C. et le climat devient plus instable à partir de 250 apr. J.-C. avec refroidissement et sécheresse. Le grand glacier d’Aletsch en Suisse recommence à grossir. Il existe une coïncidence entre “la crise climatique” du IIIe siècle et la première chute de Rome. Cette crise du climat en Méditerranée et en Europe de l’Ouest a aussi affecté l’Europe centrale, et une terrible sécheresse entre 338 et 377 apr. J.-C. dans les steppes d’Asie centrale sera à l’origine d’une migration des Huns vers l’Europe ». Notons également, sur d’autres continents, « une sécheresse centenaire, par exemple dans le bassin de Mexico vers 550 apr. J.-C., à l’origine de migrations de populations à la recherche de meilleurs pâturages, suivie par trois siècles de grande sécheresse qui verront l’abandon des populations mexicaines de Monte Alban ». 

• L’épisode PEGAT (ou Petite ère glaciaire de l’Antiquité tardive) marque un refroidissement avec multiplication des famines. La température de la Méditerranée baisse, deux énormes éruptions volcaniques dans l’hémisphère Nord font des années 536 apr. J.-C. et 540 apr. J.-C. des années « sans été ». Les cernes des arbres des Alpes autrichiennes et de l’Altaï suggèrent que la décennie 540 apr. J.-C. est dans cette région du monde la plus froide de tout l’Holocène. Une synthèse est proposée par Büntgen et coll. (2016) pour la période de 536 apr. J.-C. à 660 apr. J.-C.

• L’Optimum médiéval est la dernière période la plus chaude proche du XXe siècle. Le premier Viking arrive accidentellement en Islande en 860 apr. J.-C. à la faveur d’une tempête au large des Hébrides, au nord-ouest de l’Écosse. Ensuite Erik le Rouge découvrira le Groenland en 982 apr. J.-C.. Lors de cet Optimum, il faisait un peu plus chaud qu’aujourd’hui et aussi chaud (voire plus) que lors de la première partie de l’Optimum romain, de 230 av. J.-C. à 40 apr. J.-C.. Vers 1100 un chroniqueur de Liège note que les fraises sont mûres à Noël… Tous les hivers ne sont pas aussi doux, ils furent par exemple plus froids qu’aujourd’hui entre 1070 apr. J.-C. et 1179 apr. J.-C.. La Meuse gèle à Waulsort (près de Dinant) en 1143 apr. J.-C.. La tendance générale pendant deux siècles au moins, jusqu’en 1300 apr. J.-C., est qu’il faisait aussi chaud qu’aujourd’hui.

En se basant sur les différents types de cultures, les dates de moissons et vendanges, etc., les historiens ont accumulé de nombreuses données paléoclimatiques et par exemple montré que le vignoble européen s’étendait à l’époque de 500 km au-delà de sa limite septentrionale actuelle (Lamb, 1964, Le Roy Ladurie, 1967, Deconinck, 2009). La vigne était cultivée dans des régions où elle était absente auparavant, comme la Belgique, l’Angleterre, l’Allemagne dès le IXe siècle. Elle disparaîtra de ces régions vers l’an 1350. Durant l’Optimum climatique médiéval, on note aussi la faible extension des glaciers alpins bien en dessous des valeurs actuelles (Le Roy Ladurie, 1967). Une des premières études détaillées de cet épisode est celle de Lamb (1964) de l’Office Météorologique d’Angleterre. Il estima à partir de données historiques, faunistiques, botaniques, glaciologiques et météorologiques que la température en Angleterre fut de 1,2-1,4 °C supérieur à « la température moyenne globale » actuelle et que les précipitations étaient de 10 % supérieures. À l’échelle mondiale, des températures plus élevées d’environ 1-2 °C étaient la règle, et localement jusqu’à 4 °C de plus le long de la côte du Groenland.

La vigne est remontée vers le nord, à la suite de la petite période chaude de Charlemagne en 800, ensuite le climat se refroidit jusqu’en 1200 avec des tempêtes monstrueuses (Van Vliet-Lanoë et coll. 2014) en relation avec une forte instabilité des courants-jets (contraste thermique entre Arctique froid et tropiques chauds, comme actuellement). Ensuite la vigne remontait jusqu’au sud du Danemark. Le glacier du Théodull à côté du Cervin dans les Alpes n’existait plus et le col qu’il recouvrait servait de passage pour les échanges commerciaux avec l’Italie.

Le Groenland connaissait des « températures moyennes annuelles » de 2-4 °C supérieures à l’actuelle. Il faut simplement retenir que l’OCM était caractérisé par des températures élevées, au moins égales aux actuelles, probablement supérieures. De nombreux indicateurs historiques montrent clairement que l’OCM était en effet une période particulièrement chaude, mais instable. 

Terminons cet Optimum Médiéval avec la question très discutée des températures. Selon Olivier Postel-Vinay (p.207) « Après des décennies de débats parfois houleux, les paléoclimatologues confirment que les étés entre 1100 apr. J.-C. et 1320 apr. J.-C. étaient chauds et secs, avec des températures de 1 °C à 2 °C supérieures à celles de la période de référence des années 1961-1990 ».

• La Petite Ère glaciaire met un terme à l’Optimum climatique médiéval avec l’apparition d’une période de plus en plus froide illustrée dans les tableaux de Brueghel et caractérisée par une forte poussée des glaciers alpins. Emmanuel Le Roy Ladurie (1967, 2009) en a donné une excellente description résumée ci-dessous. 

 
Paysage hivernal (1565) près d’Anvers (Belgique). Il ne gèle plus ainsi depuis longtemps en Flandre belge. Peinture de Pierre Brueghel l’ancien.

Les premières manifestations apparaissent à la fin de XVIe siècle, précisément en 1588 dans les Alpes suisses où le glacier de Grindelwald défonce sa moraine terminale. Dès lors, la fin de la décennie et les trois siècles suivants verront les glaciers descendre de plus en plus bas dans les vallées avec tous les dégâts que cela suppose. Une chronologie des poussées glaciaires « agressives » est établie à partir de nombreux documents historiques (dates des vendanges, datation des arbres fossiles pris sous les moraines, avancées morainiques et modifications des topographies). Les maxima historiques des glaciers alpins se situent en 1599-1600 et entre 1640 et 1650. Dès 1660 un reflux modéré a lieu dans les Alpes témoignant d’une variabilité du climat à l’échelle décennale. Ces périodes d’avancées (« crues glaciaires ») et de reflux sont la règle tout au long de ces siècles de période globalement plus froide. Ces reflux sont également moindres que les reflux de notre époque plus chaude : par exemple le retrait alpin à la fin du XVIIe siècle et à l’extrême début du XVIIIe siècle est limité à 500 m au plus, au lieu de 1 à 2 km au XXe siècle. Il faut noter que ces oscillations présentent un caractère local à l’échelle pluridécennale (entre 25 et 50 ans) comme le montrent notamment les positions des langues glaciaires terminales (Lliboutry, 1964). Pour cet auteur, ce décalage serait plus le fait de facteurs météorologiques (locaux) que des caractéristiques intrinsèques des glaciers (temps de réaction, dimension, débit). Au final les phases paroxysmales des glaciers alpins de la Petite Ère Glaciaire se sont individualisées en 1660-1610, 1628, 1640-1650, 1676-1680 et 1716-1720 avec la plupart du temps des glaciers nettement plus importants qu’au XXe siècle. Des périodes de décrue secondaire ont parfois lieu avec par exemple 200 à 300 m de retrait horizontal à Chamonix en 1784-1790. La période paroxysmale des glaciers est autour de 1740-1750 pour l’hémisphère Nord.

Le reflux commencera ensuite dès les années 1860-1870 et concerne tous les glaciers alpins : l’ampleur du recul est considérable, et pour la première fois depuis trois siècles un point de non-retour est assez rapidement atteint. La mer de Glace (Chamonix) recule de 150 m en un an (1867-1868) et de 757 m en dix ans (4 nov. 1868 – 27 sept. 1878), soit 76 m par an. La phase multiséculaire de crue glaciaire est donc terminée et inaugure la période actuelle. Le réchauffement se marquera par de premières neiges plus tardives et de dernières neiges plus précoces, traduisant le raccourcissement de la saison froide. Pour visualiser ces oscillations, se reporter à Emmanuel Le Roy Ladurie (2007) retraçant l’histoire complexe des grands glaciers alpins du XVIe au XXe siècle.

Ces événements sont documentés par Olivier Postel-Vinay qui en élargit la géographie hors Europe : « famines, pandémies, tempêtes de sable et neige récurrentes (1368, 1587, 1618) en Chine à Pékin et dans le delta du Yang Tsé (fleuve Bleu). En 1587, la population du fleuve Jaune se nourrit d’herbes et de plantes sauvages… Dans le Guangxi (Kouang-Si) les gens se mangent les uns les autres et les cadavres jonchent le sol… le froid s’accentue en décembre 1633 et le cours moyen du fleuve Jaune est pris par les glaces… les affamés mangent jusqu’aux graines trouvées dans les excréments des oies.. ». Une éruption volcanique aux Philippines accentue les effets de la Petite Ère glaciaire. En Europe, « le vin gèle dans les caves, il faut le casser à la hache… l’encre gèle dans les encriers… le Rhin et le Rhône gèlent jusqu’au fond de leur lit… le port de Marseille gèle… il pleut des grêlons de 600 grammes… ». L’éruption en 1815 du Tambora en Indonésie injectant des aérosols soufrés dans l’atmosphère, est ressentie dans de nombreuses régions : « année sans été appelée année du mendiant en Allemagne… famine et épidémie en Irlande… destruction des récoltes aux États-Unis… sécheresse dramatique en Afrique du Sud… famine dans le Yunnan… ».

Hors Europe où il fut défini, la Petite Ère glaciaire a connu aux XIVe et XVe siècles une série de fortes sécheresses, sans équivalent actuel, pendant plusieurs années et décennies (presque un siècle) en Asie, dans le nord de Chine, l’Inde centrale et le Vietnam Sud. Elles étaient liées à un régime des moussons particulièrement actif (Sinha et al. 2010).   

• La Période Moderne connaît aussi de nombreux aléas climatiques. Citons quelques événements repris par Olivier Postel-Vinay : « dans les années 1930, le Dust Bowl, dans les plaines centrales des États-Unis, représente la plus grande catastrophe climatique de ce pays. L’arrivée de tsunamis de particules de terre et de sables hauts comme un gratte-ciel ou davantage ensevelit tout… Les cultures étaient anéanties par la couche de poussière, ou “blizzards noirs”, jusqu’à 6 m par endroits, et le bétail mourrait… ». L’événement est lié à plusieurs années de sécheresse de grande étendue accompagnée par une forte augmentation des températures. « D’autres sécheresses encore plus sévères étalées sur des décennies avaient déjà affecté ce territoire, et par exemple avaient conduit à la disparition de la civilisation des Pueblos à la fin du XIIIe siècle ». L’URSS « connaît dans les années 1930 une série de sécheresses catastrophiques de l’Ukraine à l’Oural ». Un refroidissement « est sensible dans tout l’hémisphère Nord, de l’Europe à la Chine… En 1956, la lagune gèle à Venise et en France les ceps gèlent… En Angleterre, c’est l’hiver le plus froid depuis 1740… ».

Les alertes à un mini retour de la Petite Ère glaciaire ou d’un refroidissement planétaire firent la une de la presse américaine (Newsweek, New York Times, Time). Citons l’exemple du « The Coming Ice Age » annoncé par Stephen Schneider, 1978. Olivier Postel-Vinay mentionne un rapport de la NASA (1971) montrant que la densité d’aérosols dans l’atmosphère l’emporte de beaucoup sur le réchauffement de l’augmentation du gaz carbonique : « ce rapport conclut qu’un accroissement seulement d’un facteur 4 de la concentration moyenne d’aérosols peut suffire à entraîner une baisse de température de 3,5 degrés ».

Les températures étant redevenues clémentes, la thèse du refroidissement global passe aux oubliettes. Elle est remplacée à partir de 1988 par la thèse du réchauffement climatique sans précédent d’origine anthropique (Hansen, 1988). Depuis lors le réchauffement est entièrement expliqué par le « bouton CO2 », toute autre explication pour le phénomène complexe qu’est la variabilité du climat reçoit une fin de non-recevoir.

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Quarante-neuf prédictions écoapocalyptiques qui ne se sont jamais réalisées

En Australie, l’état de la Grande Barrière de corail s’améliore. Selon l’Institut australien des sciences marines, les parties situées au nord et au centre de la Grande Barrière de corail ont, l’an passé (2021), enregistré une nette croissance de la couverture corallienne, pour la première fois depuis 36 ans, date de la mise en place d’une surveillance de ce vaste site classé au patrimoine de l’Unesco.

 

 

 

mardi 25 octobre 2022

« Sans l'islam, l'Empire franc n'aurait sans doute jamais existé »

« Sans l’islam, l’Empire franc n’aurait sans doute jamais existé, et Charlemagne sans Mahomet serait inconcevable ». Telle est la thèse surprenante et stimulante du grand historien belge Henri Pirenne.

En effet, dans son ouvrage magistral « Mahomet et Charlemagne », H. Pirenne remet en question la périodisation scolaire et traditionnelle de l’histoire, associant la chute de l’Empire romain d’Occident, en 476, à la fin du monde antique, et voit plutôt dans la naissance de l’islam, la véritable rupture civilisationnelle, faisant passer le monde européen de l’Antiquité au Moyen-Âge. 

Dans cette vidéo, plus historique que philosophique, nous nous concentrons sur les origines du Moyen-Âge européen et, partant, de notre civilisation moderne.


Le livre en question a été réédité récemment (en 2021).

Description de l’éditeur.

Sans Mahomet, Charlemagne n’aurait jamais été empereur. De quand date vraiment la chute de Rome ? Pourquoi passe-t-on de l’Antiquité au Moyen Âge ? À ce vieux débat, Henri Pirenne apporte une réponse révolutionnaire. Au VIIe siècle, la disparition du monde romain n’est pas le fait des invasions germaniques, mais de l’incursion de l’islam en Méditerranée, un nouveau pouvoir qui interrompt les échanges pluriséculaires entre Orient et Occident. Isolés, la papauté et le monde franc ont été contraints de se recomposer en chrétienté autonome. Adulée ou contestée, cette étude fondatrice, devenue un classique, alimente aujourd’hui plus que jamais le débat.

Mahomet et Charlemagne 
de Henri Pirenne
publié le 4 février 2021
aux Éditions Tallandier
362 pp.
ISBN-13 : 979-1021047013


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lundi 24 janvier 2022

« Actuel Moyen Âge » : l’histoire au service d’un militantisme de gauche

Volontiers hautain et moqueur, le professeur Florian Besson entend s’attaquer aux contre-vérités historiques, via son fil Twitter « Actuel Moyen Âge ». Mais ses prises de position révèlent surtout un combat politique, afin de préserver le magistère de la gauche sur l’histoire.


Il n’a pas pu s’en empêcher… Après le discours d’Éric Zemmour à Villepinte et le choix de « Reconquête ! » comme nom de mouvement, Florian Besson a vu rouge ce 7 décembre. À coups de gazouillis, le professeur d’histoire diplômé à la Sorbonne s’est lancé dans un réquisitoire de la Reconquista espagnole, assurant y voir une « invention » et un « point de vue totalement biaisé qui donne “raison” aux Chrétiens ». Muet au sujet des violences de l’islam pendant sept siècles, l’historien confie sa nostalgie des « rencontres entre communautés confessionnelles ou ethniques ». Puis conclut son fil en liant « Reconquête », dictature franquiste et tueries de masse d’extrême droite.

 

À la tête d’un collectif d’historiens sur le blog de recherche « Actuel Moyen Âge », Florian Besson est suivi depuis 2015 par près de 45 000 personnes sur Twitter, où la version ludique et condensée de l’histoire fait mouche. « Si c’était honnête intellectuellement, ce serait très bien, réagit l’historien Jean-Marc Albert. Mais les cibles sont choisies politiquement, dans une optique progressiste. C’est dommage. » Début novembre, l’essayiste Julien Rochedy publie une conférence de près de quatre heures sur la chevalerie. Pour combattre une « figure de l’extrême droite » selon lui, Florian Besson pioche cinq minutes de la vidéo de Rochedy et assène un avis définitif et moqueur, en quelques tweets, sur les « erreurs » et le « biais idéologique omniprésent ».

L’idéologue qui ne s’assume pas

S’il prend le temps de répondre point par point, dans la foulée, Julien Rochedy ne se fait guère d’illusion sur l’honnêteté des débats. « Tous ces types de gauche se présentent comme des “sachants”, gages de sérieux et de neutralité, quand nous ne serions que d’immondes propagandistes, confie l’essayiste. En vérité, ils sont incapables d’assumer le fait qu’ils avancent leurs propres idées, avec les angles et l’historiographie qui les arrangent. » Tandis qu’il reproche des « anachronismes » à Rochedy, Florian Besson n’hésite pas à multiplier les articles sur Slate, où il fantasme un « XIIe siècle, parenthèse enchantée pour l’écriture inclusive » et s’imagine le clandestin malien Mamadou Gassama « sacré chevalier » au Moyen Âge…


 Lire ce fil

Au-delà du double discours, l’idéologue se révèle au fil de l’actualité. Après la décapitation de son confrère Samuel Paty par un islamiste en octobre 2020, le professeur Florian Besson utilise « Actuel Moyen Âge » pour dire toute sa peur des « récupérations islamophobes ». Face aux critiques évoquant une attaque contre notre civilisation, il assure que les civilisations ne sont qu’un « concept très flou » ; que la France, « pays de nos ancêtres », est un « fantasme » ; que la population a toujours été « métissée » et que la « stérilité des origines » n’a pas d’intérêt, si ce n’est pour assurer que « tout le monde vient des mêmes ancêtres »…

Mis face à la perspective d’une société islamique en France, si les flux migratoires se poursuivent, l’historien s’en lave les mains : « Dans 200 ans, il y aura certes “autre chose” : ce ne sera ni mieux, ni pire (…) La France n’est rien d’autre que ce que les gens qui y vivent — tous, d’où qu’ils viennent — en font. » Afin d’appuyer ses dires, Florian Besson prend à plusieurs reprises comme référence le sociologue Éric Fassin. Pour ce dernier, « l’immigration, les Roms, l’islam ne sont pas des problèmes » (Libération, août 2012) ; la gauche doit « changer le peuple » et « changer de peuple » (Regards, mai 2014) ; ou encore, « le racisme anti-blanc n’existe pas pour les sciences sociales, ça n’a pas de sens » (France Culture, octobre 2018).

Poussant toujours plus loin son relativisme, comme Fassin, Florian Besson tourne au « ridicule sur la question du grand remplacement », selon Jean-Marc Albert. En septembre 2021, « Actuel Moyen Âge » tente ainsi un parallèle entre l’immigration actuelle de millions de personnes extra-européennes… et les raids vikings de quelques milliers de soldats au Moyen Âge, avant de conclure que « l’étranger est dans l’œil de celui qui juge péjorativement ». « C’est complètement fallacieux, reprend Albert. S’il y a une comparaison historique à faire, aujourd’hui, c’est avec la chute de l’Empire romain. Petit à petit, on a des déplacements massifs de population, la citoyenneté est accordée à tout le monde et au final, ça tombe. C’est ça le grand remplacement. »

« Plein de ressentiment et de jalousie »

Le statut de professeur d’histoire diplômé à la Sorbonne accorde néanmoins une immunité à Florian Besson, dont le public ne cherche pas à vérifier les explications. « Il fait plein de petites erreurs que l’on n’utilise pas contre lui, comme lorsqu’il parle d’être “sacré chevalier”, alors que l’on adoube chevalier, car ce n’est pas un sacrement, poursuit Julien Rochedy. Cet imbécile est plein de ressentiment et de jalousie ». Attaquant les personnalités marquées à droite lorsqu’elles ont du succès, tel Lorànt Deutsch sur Slate, « Actuel Moyen Âge » cible Julien Rochedy quand sa vidéo de trois heures quarante dépasse les 100 000 vues sur YouTube, trois jours seulement après sa publication. Un engouement qui se poursuit un mois plus tard, avec près de 350 000 vues cumulées.

« Avec les réseaux sociaux, le savoir est moins bien gardé par la gauche, qui domine les canaux universitaires et éditoriaux, constate Jean-Marc Albert. Il y a la possibilité d’entamer son magistère et c’est pour cela qu’elle réagit. » Sur Instagram, Julien Rochedy partage le témoignage édifiant d’un élève en fac d’histoire, dont la professeur a passé « une demi-heure de cours à dire que la vidéo était nulle, que j’étais un extrémiste et qu’il fallait écouter des spécialistes validés par leur système ».

Après avoir passé des mois à se documenter sur la chevalerie, Julien Rochedy ne regrette rien de son travail « entre la vulgarisation et l’approfondissement ». « Les petits spécialistes gauchistes d’université, dans leur petit coin, passent leur temps à faire des colères et à pleurer derrière nous. À la limite tant mieux, ça veut dire qu’on avance. » Face à la réponse populaire massive en sa faveur, l’essayiste encourage au final chacun à parler d’histoire, de littérature, de philosophie, « de ces sujets jusqu’à maintenant totalement colonisés et emprisonnés par la gauche ». De quoi donner à « Actuel Moyen Âge » l’occasion d’écrire plein de nouveaux tweets vengeurs, satisfait de lui-même.

Source : Valeurs actuelles


vendredi 7 mai 2021

Les lumières médiévales supérieures aux lumières du XVIIIe siècle ?

Pour Éric Zemmour, Gérald Sfez nous présente une analyse fine et équitable de la pensée de Leo Strauss. Aux sources du lien entre Athènes et Jérusalem, pour nous projeter vers nos enjeux contemporains. Leo Strauss est mort en 1973. Il n’a pas vu la suite de l’histoire qu’il avait analysée. Le penseur y aurait vu la conséquence de ces « sociétés ouvertes » qu’il avait dénoncées, de ce « relativisme libéral » qui nous a laissés désarmés.

Il est des filiations encombrantes. Dans l’équipe du président américain George W. Bush, qui décida de l’intervention armée contre l’Irak en 2003, il y avait au sein de ses conseillers, connus sous le nom de « néoconservateurs », de nombreux élèves d’un grand professeur de philosophie politique de l’école de Chicago : Leo Strauss. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on attribue à la pensée de celui-ci la paternité de cette guerre pour « le droit et la démocratie ». Dans son célèbre essai Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, l’inénarrable Daniel Lindenberg établissait avec gourmandise ce rapprochement. Comme souvent, Lindenberg et la gauche française tapaient à côté : Leo Strauss n’était ni un autoritaire fascisant ni un thuriféraire de la diplomatie des droits de l’homme imposée par un tapis de bombes. Mais la gauche n’en avait cure, car, derrière ce professeur inconnu du grand public, elle visait ses émules américains, comme Allan Bloom, ou français, comme Alain Finkielkraut.

Alors qui est ce Leo Strauss ? C’est à quoi Gérald Sfez tente de répondre. Notre professeur de philosophie politique ne fait pas dans la gaudriole. Sa prose est austère, mais pédagogique. Sa biographie est sommaire, mais suffisante : on connaît à grands traits le destin commun de ces grands intellectuels nés au début du XXe siècle dans des familles juives allemandes et qui ont fini leurs jours dans une université américaine pour échapper à la menace hitlérienne. Sfez nous plonge dans la pensée straussienne, comme un prof à l’ancienne : avec scrupule et équité. Le plaisir intellectuel est indéniable, même si parfois on se perd dans les méandres des complexités, voire des contradictions, de notre professeur de Chicago.

Leo Strauss décentre le discours habituel sur notre héritage des Lumières. Les Lumières [du XVIIIe siècle] n’ont pas été, selon lui, la victoire de la raison, mais celle de l’athéisme : « Les Lumières ont imposé un nouveau monde. Leur cible fondamentale était la foi en la transcendance de la Loi révélée au Sinaï, opposée à la volonté autonome de l’homme et à sa volonté de toute-puissance. »

Leur arme favorite n’a pas été la raison, mais la raillerie. « Ils ont chassé leur adversaire par le rire. » Les Français héritiers de Voltaire comprennent très bien ce que Strauss veut dire : c’est le « hideux sourire » de Voltaire dont parlait Musset. Leo Strauss en pince, lui, pour ce qu’il appelle, les « Lumières médiévales ». Les Lumières avant les Lumières. Celles qui, autour de Maïmonide, dans l’Espagne du XIIe siècle, ou la Sorbonne dans la France capétienne, élaborent un commentaire rationnel de la Loi divine sans rompre avec elle. Pour Leo Strauss, ces Lumières médiévales sont supérieures, car elles ne détruisent pas l’héritage antique, mais tentent de « sauver la tradition sans renoncer à l’éclairement ». Elles réussissent la suprême quête de Strauss, le mariage harmonieux entre la pensée grecque et la pensée juive, entre la philosophie et la Loi. Strauss ne méconnaît pas les oppositions entre Athènes et Jérusalem, entre « le règne de la philosophie sur la religion » et « le règne de la religion sur la philosophie » ; mais il estime que cette tension créatrice est le fondement de la pensée occidentale : « Les philosophes juifs et musulmans du Moyen Âge sont plus “primitifs” que les philosophes modernes, parce qu’ils ne sont pas comme eux guidés par l’idée du droit naturel, mais par l’idée originelle, antique, de la Loi comme d’un ordre unifié et total de la vie humaine, en d’autres termes parce qu’ils sont les disciples de Platon et non les disciples des chrétiens. »

Nous sommes, nous, les enfants de la rupture chrétienne : « C’est peut-être le Nouveau Testament, c’est certainement la Réforme et la philosophie moderne qui ont amené la rupture avec la pensée antique. » Le Nouveau Testament, qui a rompu le lien entre loi religieuse et loi politique : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Et le protestantisme, qui a autorisé chaque individu à interpréter à sa guise la Révélation. Avant la Réforme, l’interprétation de la révélation divine était limitée à quelques cercles de lettrés sous le contrôle étroit des autorités religieuses et politiques. À partir du moment où la Réforme protestante (et l’invention de l’imprimerie) démocratise ce droit à l’interprétation, l’harmonie préexistante explose et les différences s’accusent en divergences irréconciliables : la Loi juive accepte l’interprétation, car elle est depuis l’origine l’objet d’une discussion entre Dieu et Moïse, puis entre Dieu et le peuple, pour élaborer une Loi sujette au changement. En revanche, l’islam refuse toute interprétation et s’enferme dans une lecture littéraliste de la Révélation divine. De son côté, le christianisme est attaqué par la modernité athée des Lumières.

Leo Strauss est mort en 1973. Il n’a pas vu la suite de l’histoire qu’il avait analysée. La modernité occidentale a retourné sa filiation catholique en un vague humanitarisme universel : les fameuses « vertus chrétiennes devenues folles » de Chesterton. En face, l’islam a repris seul le flambeau de la résistance de la « Loi divine », la lutte du Désert contre la corruption de la Cité. Mais l’islam, rejetant l’héritage grec, et même le goût juif pour la discussion et l’interprétation, s’est enfermé dans une approche, sinon totalitaire, du moins totalisante de la Loi, comprise comme un ensemble insécable de morale, de religion et de politique. L’islam, d’instinct, ne veut pas connaître le sort du catholicisme, tombé sous le coup de la raillerie athée. La rédaction de Charlie Hebdo en sait quelque chose.

Ce combat inexpiable aurait désolé Leo Strauss. Il y aurait vu la conséquence de ces « sociétés ouvertes » qu’il avait dénoncées, de ce « relativisme libéral » qui nous a laissés désarmés. Il aurait plaidé pour le retour à des « sociétés closes sans être fermées sur elles-mêmes ou leurs traditions ancestrales », c’est-à-dire avec des frontières et un État, où la « politique de l’humanité ne peut supplanter le droit des nations ».

« L’homme moderne est un géant aveugle », nous avait-il dit. Il ne savait pas qu’il était également devenu sourd.

« Strauss »,
de Gérald Sfez,
publié le 6 mai 2021
aux Belles Lettres,
à Paris
293 pp.,
19 euros
ISBN-13 : 978-2251450698




dimanche 24 janvier 2021

Suppression de l'ancien français du concours de professeur de français (collège et lycée)

On annonce la suppression de l’épreuve d’ancien français au CAPES. Le CAPES est le Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré. Ce diplôme professionnel du ministère français de l’Éducation nationale français permet de devenir professeur au sein d’un lycée général ou d’un collège.

L’École des lettres s’insurge contre cette suppression. La France rejoint-elle le niveau de la formation en français des enseignants québécois ? (Les futurs enseignants [québécois] utilisent Facebook pour se passer les questions aux tests de français, Épreuve de français pour enseignants [québécois] — « démission calamiteuse » et Échec massif des futurs enseignants [québécois] au test de français).

Comment apprendre la langue aux élèves si l’on ignore son évolution ?

Le dernier coup en date vise le CAPES de lettres modernes, par la suppression annoncée de l’épreuve d’ancien français qui, rappelons-le, avait déjà fusionné avec celle de grammaire il y a une dizaine d’années. Quel mépris pour la formation du futur prof de français ! Quel mépris pour notre patrimoine littéraire et culturel ! Quel mépris pour l’histoire de notre langue, son vocabulaire, sa syntaxe ! Il faut être bien ignare ou, surtout, bien indifférent à la qualité disciplinaire des enseignants pour priver les candidats d’une épreuve clé dans la constitution d’une culture grammaticale.

Ce souci de l’apprentissage de la langue, qui se manifeste dans tous les textes officiels, comment se manifestera-t-il si les études de langue et littérature du Moyen Âge sont marginalisées à l’université et ignorées aux concours de recrutement ? Comment expliquer aux élèves que « copain » et « compagnon » sont un même mot au cas sujet et au cas régime, tout comme « sire » et « seigneur », ou encore « on » et « homme » ? Comment expliquer pourquoi le pluriel de « cheval » est « chevaux », le féminin de « sauf » est « sauve », pourquoi « chétif » et « captif » ont la même origine, tout comme « ausculter » et « écouter », et tous les doublets du français ? Pourquoi certaines voyelles prennent un accent circonflexe (hôpital/hospitalité), pourquoi la terminaison de l’imparfait a été en « — oit » avant d’être en « — ait », pourquoi certains verbes conjugués sont formés sur deux radicaux (je sais/nous savons) ? Comment imaginer qu’un prof de français n’ait pas fourni la preuve de connaissances minimales concernant la formation de la langue française et son évolution ?!

Un recul dans la formation des professeurs

Certes, l’épreuve n’a jamais été facile, mais sa préparation a toujours été nécessaire. Espérer attirer des jeunes vers l’enseignement en supprimant des épreuves qui font peur est pitoyable. Tous les profs qui ont suivi ces cours, même s’ils n’ont pas brillé au concours, se sont véritablement initiés aux mécanismes de l’évolution phonétique, morphologique ou syntaxique du français. Ils ont reçu les bases d’une compréhension possible de tous les phénomènes linguistiques qui ont transformé le latin en français. La suppression de l’ancien français n’est pas un pas en avant dans la formation du professeur, c’est un recul, une régression, une décadence.

Le Roman de Renart (manuscrit du XIVe siècle). C’est du nom propre d’un avocat de Paris que l’auteur voulait moquer, Renart (du germanique Reinhardt [conseil-fort]), que provient le nom commun renard en français. Il a remplacé le mot goupil (du latin vulpes) dans la langue française. L’italien a gardé volpo.

 Pensons à l’invention de cette science de l’ancien français au XIXe siècle, pensons à ce qu’elle symbolisait de réappropriation de notre histoire et de notre culture, pensons aux progrès qu’elle permit de réaliser dans la connaissance de cinq siècles de littérature, pensons aux grands médiévistes dont l’université française peut s’enorgueillir, et pensons aux intérêts mesquins d’un concours qui se réforme sans bruit et sans gloire : il y a de quoi être amer, de quoi rallier tous ceux qui protestent, interpellent et se mobilisent pour que la formation des enseignants reste à la hauteur des ambitions fixées par une République éprise d’éducation. Le fameux « niveau des élèves », si cher à la société, ne montera jamais si, dans le même temps, le niveau des enseignants diminue.

Le Moyen Âge, si longtemps associé aux temps gothiques, aux temps barbares, en disparaissant du CAPES, signe véritablement le retour des temps obscurs.