Carnet voué à la promotion d'une véritable liberté scolaire au Québec, pour une diversité de programmes, pour une plus grande concurrence dans l'enseignement.
L’idéologie « woke », axée sur la race et le genre, qui a atteint son apogée en 2020, n’avait pas de chef de file, mais Nikole Hannah-Jones peut sans conteste être considérée comme sa figure intellectuelle emblématique. Journaliste au New York Times Magazine, elle a rédigé « The 1619 Project », une histoire révisionniste des États-Unis centrée sur l’esclavage, et a été saluée pour un article publié en 2016 dans lequel elle racontait avoir inscrit sa fille dans une école fréquentée majoritairement par des élèves pauvres et non blancs. Son dernier article, publié le 20 septembre, est un mea culpa partiel qui a déclenché un torrent de joie mauvaise anti-« woke ». Elle y raconte le calvaire que sa fille y a vécu par la suite, face à des enseignants absents ou négligents et à des camarades de classe turbulents, ainsi que sa rage face au sacrifice de l’éducation de sa fille dans l’espoir vain de réparer un système défaillant, un enfant à la fois.
Pourtant, alors même que Mme Hannah-Jones assume la responsabilité personnelle de cette « trahison » envers son enfant, elle ne dit pas grand-chose sur les politiques éducatives soutenues par les progressistes qui ont sans doute contribué au dysfonctionnement des écoles fréquentées par sa fille. De plus, la principale explication qu’elle avance pour les défaillances de ces écoles est dépassée depuis des décennies.
Mme Hannah-Jones cite une étude de 2019 réalisée par EdBuild, un groupe de pression, indiquant qu’« à l’échelle nationale, les écoles situées dans des quartiers à prédominance non blanche reçoivent 23 milliards de dollars de moins en financement annuel que leurs homologues à forte population blanche ». Elle en conclut que les mauvais résultats aux examens de ces écoles ne font que « refléter » ce « désavantage » financier. Elle n’aurait guère pu choisir pire exemple pour étayer cette affirmation que l’école publique n° 307 de sa propre fille à New York, qui a dépensé 52 349 dollars par élève en 2024-2025, ce qui en fait l’une des écoles les mieux financées dans l’un des districts américains où les dépenses sont les plus élevées. Et l'école n° 307 n’est pas une exception, mais plutôt un exemple extrême de la tendance nationale : les écoles publiques qui comptent la plus faible proportion d’élèves blancs reçoivent en réalité le plus de financement.
L’idée selon laquelle les zones défavorisées ont des écoles mal financées trouve son origine dans l’histoire. En 1940, 68 % des budgets scolaires provenaient de sources locales telles que les impôts fonciers. Mais une série de réformes de redistribution engagées dans les années 1960 a complété ces fonds par des subventions de l’État et, dans une moindre mesure, par des fonds fédéraux largement alloués aux districts défavorisés (et non pris en compte dans l’étude d’EdBuild). Selon une étude récente de la Brookings Institution, un groupe de réflexion, les quintiles regroupant les districts scolaires les plus pauvres et ceux où la proportion d’élèves blancs était la plus faible affichaient déjà les dépenses par élève les plus élevées dès 1976-1977.
Cette tendance se maintenait encore en 2020-2021, même après prise en compte des salaires plus élevés pratiqués dans les districts à forte population non blanche, qui se trouvent généralement dans les grandes villes, et s’est par la suite renforcée grâce au plan de relance budgétaire mis en place par les démocrates pendant la pandémie de Covid-19. L’analyse de The Economist révèle qu’en 2024, le district scolaire d’un élève noir moyen dépensait 3,5 % de plus par élève, après ajustement pour tenir compte des écarts salariaux, que celui de ses homologues blancs. La prime correspondante pour les élèves hispaniques s’élevait à 0,9 %.
Ces dépenses n’ont toutefois pas permis d’obtenir des résultats scolaires équivalents. Lors des évaluations nationales en lecture et en mathématiques menées en 2024 auprès des élèves âgés de 13 ou 14 ans, l’élève blanc moyen s’est classé au 58e centile, contre le 32e pour l’élève noir moyen. Cet écart s’explique en partie par le fait que les élèves noirs sont plus souvent issus de milieux défavorisés et ont donc davantage de besoins éducatifs, ce qui pourrait justifier une dotation plus importante des fonds. Les écoles comme l'école n°307 accueillent souvent davantage d’enfants présentant des troubles d’apprentissage, et elles ont besoin de davantage de spécialistes pour aider les élèves issus de milieux familiaux difficiles et ceux qui apprennent l’anglais.
Cependant, les spécialistes de l’éducation soulignent également toute une série de problèmes qui vont au-delà de la question financière, dont la plupart ressortent clairement du récit de Mme Hannah-Jones. Les enseignants syndiqués sont rémunérés en grande partie en fonction de leur ancienneté, plutôt qu’en fonction de leurs performances ou de la difficulté de leur environnement scolaire. En conséquence, les enseignants des zones défavorisées ont tendance à fuir vers des écoles situées dans des quartiers plus aisés où les problèmes de discipline sont moins nombreux, laissant leurs anciennes écoles aux prises avec un roulement incessant d’enseignants inexpérimentés. Les enseignants qui s’absentent fréquemment ou dont les élèves obtiennent de mauvais résultats restent en poste car ils sont difficiles à remplacer. Le fait de faire passer les enfants dans la classe supérieure malgré de faibles résultats aux tests standardisés — qui, selon Mme Hannah-Jones, mesurent davantage les privilèges que l’intelligence ou la qualité de l’enseignement — empêche les élèves de se rendre compte qu’ils n’ont pas maîtrisé la matière. Et le fait de ne pas sanctionner les enfants perturbateurs ou de ne pas les exclure des salles de classe entrave les efforts d’apprentissage de tous leurs camarades de classe.
De nombreux détracteurs de Mme Hannah-Jones lui reconnaissent néanmoins le mérite d’avoir fait amende honorable en public. Mais la principale leçon à tirer de son récit n’est pas que tous les parents ayant les moyens d’échapper à ce genre d’écoles devraient le faire. Il s’agit plutôt de tenir compte du message du directeur de la deuxième école de sa fille : « baisser les exigences » pour les élèves non blancs relève du « racisme sous couvert d’antiracisme ».
Source : Dubreuil, M., Farley, S., & Boivin, M.-A. (2024). Passeport citoyen : 5<sup>e</sup> année du primaire : Manuel de l'élève, p. 54. Éditions ERPI.
Dans la table des matières officielle, le thème 3 « L’identité » commence à la page 43.
Les ateliers sur « Les dimensions de l’identité » (dont les contenus d’éducation à la sexualité sur l’identité de sexe et de genre)occupent les pages 50-55 environ, juste avant la synthèse du thème (p. 56). Le programme Culture et citoyenneté québécoise de 5e année (imposé par la Coalition Avenir Québec) prévoit explicitement ces contenus (identité, dimensions de l’identité, identité de sexe et de genre). Le manuel les intègre, comme le confirment les extraits pédagogiques et les descriptions de l’éditeur.
L’âge « Votre enfant a 10 ans » correspond à l’âge typique des élèves de 5e année au Québec.
En août 2026, le système universitaire britannique traverse une phase de restructuration accélérée sous l’effet de pressions financières persistantes. Les fusions, autrefois exceptionnelles, commencent à apparaître comme une réponse structurelle aux difficultés du secteur, tandis que les établissements réduisent leurs coûts, suppriment des postes, regroupent ou ferment des formations et s’interrogent de plus en plus ouvertement sur la valeur économique de certains diplômes.
Fusions et mutualisations : une nouvelle réponse aux difficultés financières
Deux opérations récentes illustrent cette évolution:
L’Université de Greenwich et l’Université du Kent ont fusionné le 1er août 2026 pour former le London and South East University Group (LASE). Il s’agit d’un montage inhabituel : les deux universités constituent désormais une seule entité juridique, dotée d’un seul conseil d’administration, d’une seule équipe dirigeante et d’un vice-chancelier commun, mais Greenwich et Kent conservent leurs noms, leurs marques, leurs campus et leur identité universitaire. Les étudiants continuent de s’inscrire dans l’une ou l’autre université et d’obtenir un diplôme portant son nom. Le nouvel ensemble devient ainsi l’un des plus importants établissements d’enseignement supérieur du Royaume-Uni, avec environ 50 000 étudiants. Les deux universités continueront de fonctionner comme deux divisions universitaires distinctes au sein du groupe.[1]
L’opération est présentée par les deux établissements comme un moyen de renforcer leur situation financière et de mutualiser leurs ressources. Elle est d’autant plus significative qu’elle constitue un modèle de « super-université » sans disparition immédiate des marques universitaires existantes.[2]
Le King’s College London et la Cranfield University ont, de leur côté, annoncé le 14 mai 2026 avoir signé un accord constituant la première étape vers une fusion, qui pourrait prendre effet en août 2027, sous réserve des approbations nécessaires. Le rapprochement est particulièrement intéressant : King’s est une grande université généraliste londonienne, tandis que Cranfield est une institution spécialisée dans les technologies, l’ingénierie, la gestion et la recherche appliquée.[3]
Ces deux cas ne constituent pas encore une vague de fusions, mais ils témoignent d'un changement d'attitude. Une enquête menée par Universities UK (UUK) auprès des directeurs financiers de 48 établissements en mars et avril 2026 révèle que deux universités sur cinq sont ouvertes à une fusion ou à une acquisition, ou envisagent activement cette possibilité. Par ailleurs, 65 % envisagent des structures collaboratives telles que des fédérations ou des alliances.[4]
La pression financière se traduit déjà par des mesures beaucoup plus concrètes. 79 % des universités interrogées ont eu recours à des départs volontaires au cours des trois dernières années et 79 % ont gelé ou ralenti les recrutements. 46 % ont réduit leur offre de formations par regroupement de cursus et 44 % par fermeture de formations. 13 % ont déjà fermé un campus.[4]
La recherche et l'aide aux étudiants sont également touchées : 31 % des établissements ont réduit leur activité de recherche, 27 % leurs bourses et aides aux étudiants et 13 % leurs fonds d'aide aux étudiants en difficulté.[4]
Les difficultés sont multiples. Parmi les principales pressions citées par les établissements figurent l'augmentation des cotisations patronales, les changements dans le recrutement des étudiants étrangers et la hausse des coûts salariaux et autres coûts de fonctionnement. 92 % des établissements anglais et gallois interrogés estiment que la hausse des droits d'inscription ne suffira pas à compenser les effets financiers des changements de politique publique.[4]
Il faut néanmoins se garder d'y voir une vague imminente de faillites universitaires. Le phénomène actuellement observable est plutôt celui d'une consolidation progressive du secteur : réduction des effectifs, fermeture ou regroupement de formations, mutualisation de services, rapprochements institutionnels et, dans certains cas, fusion.
La valeur très variable des diplômes : une étude révélatrice de l'Institute for Fiscal Studies
Cette interrogation est renforcée par une étude majeure de l'Institute for Fiscal Studies (IFS) publiée le 25 juin 2026. Les chercheurs ont suivi une cohorte d'élèves anglais ayant passé leurs GCSE en 2002, en reliant leurs résultats scolaires, leurs études supérieures et leurs revenus ultérieurs grâce aux données administratives. Ils peuvent ainsi comparer les revenus de ceux qui sont allés à l'université avec ce qu'ils auraient vraisemblablement gagné s'ils n'y étaient pas allés.[5]
Cette méthode est particulièrement intéressante parce qu'elle évite une comparaison trop simpliste entre diplômés et non-diplômés. Les chercheurs tiennent compte des résultats scolaires antérieurs et des caractéristiques individuelles et sociales afin d'estimer le revenu contrefactuel d'un diplômé s'il n'avait pas fréquenté l'enseignement supérieur. L'étude utilise notamment les résultats obtenus aux GCSE pour tenir compte du niveau scolaire antérieur.
À 28 ans, toutes les formations universitaires ne se valent pas
L'étude montre que le rendement d'un diplôme varie énormément selon la discipline.
À 28 ans, l'IFS calcule, pour chaque domaine d'études, le rendement salarial brut du passage par l'université : autrement dit, l'écart entre les revenus effectivement observés et ceux que le modèle estime que ces mêmes diplômés auraient obtenus s'ils n'avaient pas fait d'études supérieures.
La hiérarchie entre disciplines est déjà très nette à cet âge. La médecine et l'économie figurent parmi les formations les plus rémunératrices, tandis que les arts créatifs et les arts du spectacle se situent à l'autre extrémité. L'IFS constate que cette hiérarchie demeure relativement stable lorsqu'on examine les différentes cohortes de GCSE.[6]
L'analyse par niveau scolaire antérieur apporte un éclairage encore plus intéressant. Pour les hommes, le rendement salarial de l'université à 28 ans est légèrement négatif chez ceux qui se situent dans la moitié inférieure de la distribution des résultats scolaires antérieurs. À 35 ans, le rendement devient positif, mais demeure relativement faible dans les groupes ayant les résultats scolaires les plus modestes. Chez les femmes, le rendement est déjà positif à 28 ans dans l'ensemble des groupes de niveau scolaire. [6]
Autrement dit, le simple fait d'obtenir un diplôme universitaire ne garantit pas un avantage salarial immédiat. Pour certains jeunes hommes ayant obtenu des résultats relativement modestes aux GCSE, le diplôme ne produit même pas encore, à 28 ans, un gain salarial par rapport à ce que le modèle estime qu'ils auraient gagné sans études supérieures.
Sur l'ensemble de la vie, le bilan moyen reste positif en moyenne — mais les écarts sont considérables
À plus long terme, le tableau est beaucoup plus favorable à l'enseignement supérieur.
Pour la cohorte étudiée, les diplômés gagnent en moyenne nettement plus que les non-diplômés au cours de leur vie professionnelle. Après correction des différences de caractéristiques et de niveau scolaire antérieur, l'IFS estime le gain brut cumulé attribuable aux études supérieures à environ 150 000 £ pour les femmes et 220 000 £ pour les hommes.[5]
Après prise en compte des impôts, des cotisations sociales et du remboursement des prêts étudiants, le gain financier individuel moyen reste relativement substantiel : environ 90 000 £ pour les femmes et 109 000 £ pour les hommes, en valeur actualisée selon la méthode retenue par l'IFS.
L'enseignement supérieur reste donc, en moyenne, un investissement financier rentable. Mais il serait erroné d'en conclure que tous les diplômes présentent la même valeur économique ou qu'ils soient mêmes rentables. Le domaine d'études, le niveau scolaire antérieur et l'établissement fréquenté jouent un rôle considérable.
Pour une minorité importante, les études universitaires constituent même une mauvaise affaire financière. C'est particulièrement vrai chez les hommes : environ 30 % d'entre eux devraient, selon l'IFS, être moins bien lotis financièrement après leurs études qu'ils ne l'auraient été sans aller à l'université. Le risque est particulièrement élevé dans certaines disciplines : chez les hommes, le rendement moyen est négatif notamment pour la psychologie, la sociologie, l'anglais, la philosophie, les médias, l'éducation, les biosciences, le travail social et les arts créatifs. On notera que certaines formations scientifiques (biosciences et sciences générales) ont elles aussi un rendement financier faible ou négatif, malgré leur appartenance au champ des STEM. Pour certains jeunes hommes, notamment ceux qui ont les résultats scolaires les plus faibles et choisissent certaines disciplines, l'université peut rapporter moins — et même coûter financièrement plus — que le fait de ne pas y aller.
La « décolonisation » des cursus : une autre transformation du monde universitaire
La question n'est plus seulement de savoir si l'université vaut son prix. C'est aussi de savoir ce que vaut aujourd'hui un diplôme aux yeux de ceux qui sont censés lui reconnaître une valeur : les employeurs.
Cette question devient particulièrement sensible lorsque certaines universités entreprennent de « décoloniser » leurs cursus. Le terme peut recouvrir des démarches parfaitement légitimes — élargir le corpus étudié, faire connaître des auteurs ou des traditions intellectuelles jusque-là négligés. Mais lorsqu'une telle démarche conduit à substituer à l'étude d'une discipline une grille de lecture politique — coloniale, raciale, intersectionnelle ou autre — elle peut avoir une conséquence moins souvent discutée : éroder la confiance des employeurs dans ce que garantit le diplôme.
Si les entreprises en viennent à considérer certaines formations comme moins rigoureuses, moins impartiales ou moins directement porteuses de compétences, leur valeur peut diminuer — même si leur niveau académique officiel reste inchangé.
Le phénomène ne concerne pas seulement les sciences humaines.
« Décoloniser les mathématiques »
En avril 2025, la School of Mathematics de l'Université d'Édimbourg a publié sur son propre site une page intitulée Decolonisation in Mathematics. L'école y affirme explicitement être engagée dans la « décolonisation du programme », qu'elle définit notamment comme une démarche visant à remettre en question les effets d'une conception des mathématiques qu'elle juge excessivement centrée sur l'Europe.[7]
La page explique que les mathématiques sont souvent considérées comme une discipline universelle, indépendante de l'histoire et de la culture, mais soutient que leur développement est néanmoins lié aux sociétés et aux cultures dans lesquelles les mathématiciens ont travaillé. (L'Occident!) Elle invite notamment à reconnaître des contributions qui auraient été négligées ou effacées de l'histoire traditionnelle de la discipline.[7]
L'université d'Édimbourg met à disposition des enseignants diverses ressources consacrées à cette démarche. Elle cite notamment les contributions de l'école de Kerala au développement du calcul, les mathématiques africaines et les liens entre fractales et architecture africaine dans l'esprit des travaux de Ron Eglash. Elle recommande également des ressources destinées à aider les enseignants à « décoloniser » leurs cours de mathématiques.[7]
Un paysage universitaire en mutation
Le système universitaire britannique se trouve ainsi confronté à plusieurs forces contradictoires.
D'un côté, la contrainte financière pousse les universités à réduire leurs coûts : suppressions de postes, gels de recrutement, regroupements de formations, fermetures de cursus, mutualisation des services et, désormais, rapprochements institutionnels et fusions.[4]
De l'autre, les établissements continuent de transformer leurs programmes, notamment au nom de l'inclusion, de la diversité et de la « décolonisation » des savoirs. L'exemple d'Édimbourg montre que cette démarche peut désormais concerner jusqu'à une discipline aussi fondamentale que les mathématiques.[7]
Enfin, les travaux de l'IFS donnent aux étudiants, aux parents et aux pouvoirs publics un nouvel instrument pour évaluer les formations : non plus seulement leur prestige ou leur contenu intellectuel, mais aussi le rendement économique très variables que les formations universitaires procurent effectivement à leurs diplômés. Les fusions de Greenwich et Kent et, potentiellement, de King’s et Cranfield pourraient annoncer une nouvelle phase de consolidation. Les données de Universities UK montrent que les établissements eux-mêmes envisagent désormais ouvertement ce type de transformation.[4]
Et les résultats de l'IFS apportent une conclusion particulièrement nuancée : l'université reste en moyenne un investissement rentable, mais pas toutes les universités, pas toutes les disciplines et pas pour tous les étudiants.C'est précisément cette hétérogénéité qui pourrait devenir l'un des principaux critères guidant les restructurations à venir.
Les groupes qui bénéficient du recrutement fondé sur la diversité dans le cadre du programme des Chaires de recherche du Canada sont aussi ceux dont l’impact scientifique est le plus faible. Article paru dans The National Post.
Le cas de Jason Arday montre que, lorsqu’un système d’établissements prestigieux abaisse ses critères sur la base de caractéristiques identitaires, les conséquences peuvent être tragiques. L’université de Cambridge affirme que M. Arday est une exception, mais le nouveau rapport de l’Institut Macdonald-Laurier, intitulé The Equity-Excellence Tradeoff: A Study of EDI in the Canada Research Chairs Program (« Le compromis entre équité et excellence : une étude sur l’EDI dans le programme des Chaires de recherche du Canada »), suggère qu’il constitue plutôt la règle : le recrutement fondé sur l’équité, la diversité et l’inclusion (EDI) nuit à l’excellence académique à grande échelle. Nulle part cela n’est plus manifeste que dans le prestigieux programme des Chaires de recherche du Canada.
Alors que des chercheurs universitaires ont réfuté les affirmations peu rigoureuses du type « la diversité est notre force » avancées par les défenseurs de l’EDI, comme le cabinet de conseil McKinsey & Company, notre étude est la première à montrer quantitativement que l’EDI n’est pas simplement neutre, mais qu’elle peut activement réduire la performance organisationnelle. Cela se produit par le recrutement, au nom de la diversité, de personnes moins compétentes, ainsi que par le financement de l’activisme universitaire.
Les travaux existants et les statistiques internes de Harvard établissent qu’en moyenne, les étudiants noirs et hispaniques sont admis dans les universités d’élite avec des résultats aux tests inférieurs. Ils obtiennent également, en général, de moins bons résultats aux examens Advanced Placement (AP) au lycée, tout comme les femmes. Parmi les enseignants-chercheurs, les femmes publient dans l’ensemble nettement moins d’articles universitaires que les hommes.
Comme dans le cas d’Arday, le niveau d’exigence à l’embauche est considérablement abaissé pour les minorités dites subordonnées et les femmes. Une étude récente des sociologues Jukka Savolainen et Kevin McCaffree, portant sur l’ensemble des candidats recrutés entre 2019 et 2024 par les 50 meilleurs départements de sociologie américains, révèle que les hommes blancs comptaient en moyenne huit publications, contre seulement deux pour les femmes noires. Quarante pour cent des hommes blancs avaient publié dans les deux meilleures revues, contre 4 % des femmes noires.
En outre, ma réanalyse des données sur les promotions universitaires américaines, tirées d’un article de référence publié dans Nature Human Behaviour, montre que les universitaires noirs, hispaniques et femmes obtiennent des scores nettement inférieurs selon l’indice h, la référence habituelle dans le milieu (nombre d’articles multiplié par le nombre de citations), à ceux de leurs collègues blancs, asiatiques et masculins.
Le recrutement systématique de minorités et de femmes moins performantes affecte les résultats des organisations et des programmes. Pour évaluer ce phénomène, nous avons examiné le prestigieux programme fédéral des Chaires de recherche du Canada (CRC). Il constitue le sommet du système de recherche canadien et consacre chaque année 300 millions de dollars à des chaires renouvelables de sept ans, dotées de 100 000 à 200 000 dollars par an.
À partir de 2003, puis de manière accélérée après 2017, le programme des CRC a instauré un régime contraignant d’objectifs de diversité : les établissements qui ne respectaient pas leurs quotas de chaires attribuées à des femmes, à des minorités et à des Autochtones risquaient de perdre leurs allocations de chaires.La Constitution canadienne autorisant la discrimination fondée sur la race et le sexe, les offres de chaires des CRC précisent désormais régulièrement que les hommes blancs, hétérosexuels et valides n’ont pas besoin de postuler.
Les effets ont été spectaculaires. En 2000, 80 % des titulaires de chaires de recherche du Canada étaient des hommes blancs. En 2025, ils n’étaient plus que 20 %. Entre 2017, année où l’EDI sans fard a été mise en œuvre, et 2025, la proportion de femmes a doublé, passant de 30 % à 60 %, tandis que la proportion de Noirs et d’Autochtones est passée de 2 % à 10–15 %.
Nous avons mesuré la productivité scientifique des chercheurs noirs, des membres des Premières Nations et des femmes entre 2016 et 2025. Nous avons constaté que les chercheurs blancs et asiatiques avaient un indice h moyen de 34, contre 23 pour les chercheurs noirs et 15 pour les chercheurs autochtones. L’indice moyen était de 38 pour les hommes, contre 28 pour les femmes. Les chercheurs noirs, les membres des Premières Nations et les femmes sont nettement moins productifs, même après prise en compte de la durée de leur carrière, du niveau de la chaire, de la discipline et de l’année d’attribution. Cela fait écho aux résultats américains. Passer d’un titulaire de chaire blanc ou asiatique à un titulaire noir ou autochtone, ou d’un homme à une femme, entraîne une diminution de 12 à 15 % de l’impact de la recherche.
L’effet sur le programme des CRC est considérable. Le gouvernement canadien rémunère les titulaires de chaires pour qu’ils produisent de la recherche et, compte tenu des différences dans les pratiques de citation selon les disciplines, l’indice h constitue le meilleur indicateur impartial de cet impact. En attribuant une valeur monétaire à chaque point d’indice h, nous estimons que le recrutement fondé sur l’EDI coûte au programme des CRC 18 millions de dollars par an, soit 6 % de son budget.
Arday était noir, mais aussi un universitaire militant. Cela le rendait doublement attrayant pour la Faculté d’éducation progressiste de Cambridge. Cela met en évidence un autre problème lié à l’EDI : les sommes considérables consacrées à la « recherche » militante. Dans les sciences sociales et humaines, la description moyenne d’une chaire des CRC contient désormais deux termes liés à l’EDI.
Nous estimons que les fonds détournés vers l’activisme universitaire dans les sciences sociales et humaines représentent un coût supplémentaire de 6 % du budget des CRC — sans compter les dépenses liées à l’administration de l’EDI. Cela signifie qu’environ 12 % du budget, soit 36 millions de dollars sur les 300 millions du budget annuel du programme, sont consacrés à l’équité et à la diversité. La « taxe » EDI, rapportée à l’ensemble du budget des trois conseils de recherche (4,5 milliards de dollars), sans parler du secteur de l’enseignement supérieur, est colossale.
[Les « trois organismes subventionnaires » (Tri-Council agencies) du Canada sont :
CRSH — Conseil de recherches en sciences humaines pour les sciences humaines et sociales ;
CRSNG — Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie pour les sciences naturelles, mathématiques, génie ;
IRSC — Instituts de recherche en santé du Canada pour la santé et recherche biomédicale.
Le programme des Chaires de recherche du Canada (CRC) n'est donc pas l'un des trois organismes : c'est un programme fédéral qui fonctionne avec ces trois organismes subventionnaires et qui relève du portefeuille fédéral de la recherche.]
Aux États-Unis, le problème commence à être pris en compte, mais il est hors de contrôle au Canada. Aux États-Unis, la proportion de mots-clés liés à l’EDI dans les recherches financées par le gouvernement a explosé jusqu’en 2020-2021, avant de commencer à diminuer en 2024 puis de s’effondrer en 2025, lorsque l’administration Trump a sévi contre les recherches axées sur l’EDI.
[Elle est peut-être devenue plus hypocrite. Une enquête de Defending Education, portant sur 262 établissements, recensait en avril 2025 29 bureaux DEI intacts simplement « renommés », contre seulement 18 établissements ayant supprimé leurs bureaux ou leurs pages DEI. L'organisation estimait que 245 des 262 établissements étudiés conservaient des activités DEI sous une forme ou une autre. La source est toutefois anti-DEI.
Cette baisse du vocabulaire de l’EDI ne signifie toutefois pas nécessairement une disparition équivalente des pratiques concernées : plusieurs universités ont supprimé les termes « DEI » de leurs sites et procédures, tout en maintenant certaines activités ou pratiques sous d’autres appellations. C'est ainsi que l'Université de Californie a supprimé l'obligation de fournir des diversity statements dans les recrutements, tout en déclarant explicitement que son engagement envers les valeurs de diversité, équité et inclusion demeure intact, conformément à politique APM 210-1d.]
Au Canada, en l’absence de pression politique, cette tendance continue de s’accélérer : entre 2021 et 2025, la proportion de descriptions de chaires des CRC contenant un terme lié à l’EDI est passée de 38 % à 53 %. La même chose se produit en Grande-Bretagne. Arday n’est qu’un symptôme de ce complexe industriel de la victimisation, laissé sans contrôle.
L’administration Trump a de nombreux défauts, mais son approche de l’EDI dans l’enseignement supérieur constitue une réussite politique que le Canada et les autres pays occidentaux feraient bien d’imiter.
Le gouvernement italien de Giorgia Meloni a proposé de plafonner à 30 % la proportion d’enfants issus de l’immigration dans les classes italiennes.
Cette proposition a été présentée par Giuseppe Valditara, le ministre de l’Éducation, qui souhaite également interdire le port de la burqa à l’école.
La coalition conservatrice souhaite aussi rendre obligatoires les cours d’italien pour les parents d’enfants issus de l’immigration, dans le cadre de mesures visant à favoriser l’intégration et à éviter la formation de ghettos culturels.
Les parents qui ne scolarisent pas leurs enfants pourraient faire l’objet de poursuites et être condamnés à une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à deux ans.
« Il est fondamental qu’il n’y ait pas un pourcentage trop élevé d’enfants étrangers dans une classe, car cela signifie qu’ils auront plus de mal à apprendre l’italien et les valeurs de notre communauté », a déclaré le ministre.
« Je proposerai de rendre obligatoire l’apprentissage de l’italien pour les parents dont les enfants rencontrent des difficultés scolaires. »
Le ministre Giuseppe Valditara prévoit une nouvelle circulaire pour renforcer une directive de 2010 déjà existante. Les Uffici scolastici territoriali devront coordonner la répartition des élèves étrangers — surtout ceux qui maîtrisent mal l’italien — dans les classes du même établissement et dans les écoles de proximité (« scuole di vicinato » / « scuole di prossimità »).
Valditara a précisé explicitement qu’on ne pourra pas envoyer un élève « à plusieurs kilomètres de chez lui ». Il insiste plutôt sur le fait que le vrai levier est ailleurs : les politiques résidentielles des communes, pour éviter la formation de « ghettos ».
« Il est fondamental qu’un parent connaisse notre langue et communique avec les enseignants ; trop de parents d’enfants étrangers ne se présentent pas à l’école, alors que c’est important. »
Il a précisé que le taux d’absentéisme chez les enfants issus de l’immigration s’élevait à 26 %, contre 6 % chez les enfants italiens.
Ces propositions seront débattues lors d’une conférence à l’automne, qui réunira des enseignants, des syndicats, des conseils d’élèves et des responsables politiques, a indiqué M. Valditara.
L’Italie « accueille les migrants », a-t-il déclaré, mais ceux-ci doivent comprendre « l’identité et les valeurs » du pays.
La démographie italienne a évolué au cours des dernières décennies sous l’effet de l’immigration, passant d’une population uqsiment exclusivement blanche et d’origine italienne à une société multiculturelle.
On compte aujourd’hui 930 000 enfants non italiens dans les écoles du pays, soit près de 12 % de l’effectif total. Ce chiffre est en hausse par rapport aux 3,5 % enregistrés il y a deux décennies.
Dans certaines écoles, cette proportion est bien plus élevée, notamment dans le nord du pays, où une économie relativement florissante tend à attirer davantage de familles immigrées.
Environ 43 % des enfants issus de l’immigration viennent d’Europe, principalement de Roumanie, d’Albanie, d’Ukraine et de Moldavie. Environ 32 % proviennent de pays africains, principalement du Maroc, d’Égypte, de Tunisie, du Nigeria et du Sénégal.
Un cinquième vient d’Asie, principalement du Bangladesh, de Chine, d’Inde, des Philippines et du Pakistan. Un peu plus de 8 % viennent d’Amérique latine, principalement d’Équateur et du Pérou.
Un syndicat qualifie la proposition de « myope »
L’emprisonnement des parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école a été qualifié de « myope » par la FLC-CGIL, un syndicat d’enseignants.
« Rendre l’enseignement de l’italien obligatoire pour les parents d’enfants issus de l’immigration n’est pas de l’intégration : c’est une sanction imposée par décret, qui risque de produire exactement l’effet inverse. Rendre cet apprentissage obligatoire ne rapprochera pas les familles des écoles : cela ne fera que les criminaliser », a déclaré le syndicat.
Les détracteurs affirment que le gouvernement adopte des positions de plus en plus intransigeantes sur des questions comme l’immigration et l’identité, dans le but de devancer un nouveau parti d’extrême droite fondé plus tôt cette année par Roberto Vannacci, un ancien commandant des forces spéciales de l’armée italienne.
« Avenir national », le parti de M. Vannacci, recueille plus de 7 % des suffrages au niveau national, selon les sondages. Il a éclipsé la popularité de la Ligue, l’un des trois partis de la coalition au pouvoir.
M. Vannacci, qui a servi en Afghanistan et en Irak, a dévoilé cette semaine davantage de détails sur le programme de son parti, appelant au déploiement de troupes dans les rues des villes italiennes pour maintenir la sécurité et à l’enseignement des valeurs militaires dans les écoles.
Il souhaite l’interdiction des bloqueurs de puberté et du changement de sexe chez les adolescents, ainsi qu’un accès restreint à l’avortement.
Les unions civiles entre couples homosexuels seraient interdites, et son parti mènerait une politique très controversée de « remigration », consistant à renvoyer les migrants dans leur pays d’origine.
Alessandro Zan, député du Parti démocrate (centre-gauche) et membre de l’opposition, a déclaré que ce programme « frôlait le nazisme ».
L'hebdomadaire français Le Point a rencontré un des deux fondateurs, récemment banni, de l’encyclopédie en ligne. Il alerte sur ses dérives.
Le 22 juin, Wikipédia a proscrit un de ses cofondateurs. Larry Sanger (ci-contre) a posé, il y a vingt-cinq ans, aux côtés de l’entrepreneur Jimmy Wales, les premières pierres de l’encyclopédie en ligne. Il lui est reproché d’avoir sollicité ses abonnés, hors plateforme, afin de peser sur une discussion interne : la création du WikiProject Intellectual Diversity, destiné à réintroduire des points de vue conservateurs, religieux ou pro-israéliens qu’il juge marginalisés par une « mafia de gauche » ayant pris le pouvoir sur Wikipédia. Sanger dénonce une procédure expéditive, conduite par une poignée d’administrateurs anonymes, symptôme d’une gouvernance opaque. La version anglophone compte des millions d’utilisateurs, mais seuls 833 administrateurs disposent de droits étendus. Le pouvoir réel se concentre entre les mains de 62 comptes, les « bureaucrates », presque tous anonymes.
Larry Sanger ne pourra donc pas participer à Wikimania, la grand-messe de la Wikimedia Foundation, organisée à Paris du 21 au 25 juillet. Le malaise dépasse son cas. En mars, Samuel Le Goff, ancien président de Wikimédia France, a lui aussi quitté la communauté, dénonçant son fonctionnement « toxique ». Une crise profonde pour ce site pilier du Web, qui revendique 15 milliards de visites mensuelles.
Le Point — Selon vous, des contributeurs militants manipulent le choix des sources pour orienter les articles. Comment?
Larry Sanger — Ils retiennent les sources qui confortent leur point de vue, écartent les sources neutres ou contradictoires, puis invoquent un « consensus » qu’ils ont eux-mêmes fabriqué. Je l’ai vu sur la page consacrée à mon bannissement : un simulacre de vote, profondément hypocrite. Sur Wikipédia, une minorité domine la majorité.
L’éventail des opinions est censé reposer sur des sources fiables. Mais leur sélection est elle-même orientée. Si toutes penchent du même côté, l’article peut paraître neutre par rapport à elles tout en étant très éloigné de la société réelle. Le jour où le public comprendra que Wikipédia a abandonné sa neutralité, cela se ressentira dans son trafic et dans son utilisation par les intelligences artificielles. Beaucoup pensent encore que tout va bien, sans mesurer l’ampleur de la dérive.
— Wikipédia a-t-elle changé?
— Beaucoup, surtout depuis dix ans. En 2024, le Manhattan Institute a étudié le lexique employé sur Wikipédia et conclu à un déséquilibre entre la droite et la gauche. L’étude est sérieuse. Pourtant, parce qu’elle émane d’un cercle de réflexion considéré comme libertarien, des contributeurs ont discuté de l’opportunité même de la citer sur la page consacrée aux accusations de biais de Wikipédia. Dans une démarche intellectuellement honnête, sa présence devrait aller de soi.
— Wikipédia a-t-elle un impact géopolitique?
— Évidemment. Lorsque l’opinion publique s’informe à travers des articles orientés, cela sert les intérêts de ceux qui en contrôlent le contenu. Des gouvernements et des services de renseignements s’y affrontent. Certains pays comprennent à peine comment Wikipédia fonctionne. Les grandes puissances, elles, le savent parfaitement. Je ne dis pas que Wikipédia est pilotée par la CIA. Je dis qu’elle est devenue un terrain d’affrontement et d’influence. Il est possible de rémunérer les contributeurs les plus actifs, qui continueront d’apparaître comme de simples bénévoles.
— Comment sauver Wikipédia?
— Il faut d’abord lever l’anonymat des personnes qui détiennent un véritable pouvoir. Il faut ensuite arrêter de financer la Wikimedia Foundation. Donner de son temps reste utile, mais l’argent collecté sert trop souvent à financer des groupes militants qui se présentent comme neutres, alors qu’ils suivent un agenda précis. La fondation recueille bien davantage d’argent qu’il n’en faut pour faire fonctionner les serveurs et payer les ingénieurs. Une baisse des dons favoriserait une remise à plat du projet. Il faut continuer à contribuer, choisir ses combats et tenter de rééquilibrer les articles de l’intérieur.
Pourquoi certains s'enrichissent-ils davantage que d'autres ? Pourquoi la natalité recule-t-elle ? Quelles sont les causes profondes de la criminalité ou des mouvements sociaux ? Pendant des décennies, la sociologie américaine a fourni des outils intellectuels indispensables pour répondre à ces questions. Elle a forgé des notions devenues classiques, comme la « embourgeoisement » (gentrification), le « crime en col blanc », les « conséquences inattendues » ou le « capital culturel », et a nourri les politiques publiques en matière de justice, d'immigration ou de développement urbain.
Aujourd'hui pourtant, la discipline traverse une crise profonde. Ses effectifs étudiants diminuent, son association professionnelle perd des adhérents et sa crédibilité scientifique est contestée jusque dans ses propres rangs. Au cœur de cette crise se trouve une question fondamentale : la sociologie doit-elle chercher la vérité ou devenir un instrument de transformation politique ?
Cette interrogation s'est imposée au grand jour lorsque l'Association américaine de sociologie (ASA) a présenté la discipline comme une « praxis de libération », inspirée des théories antiracistes, décoloniales, féministes et queer. Dans le même temps, elle était déchirée par une querelle interne autour d'un projet de boycott des universités israéliennes, révélatrice d'une politisation qui dépasse désormais largement les débats universitaires.
Pour les partisans de cette évolution, il serait illusoire de prétendre à une objectivité absolue. Toute recherche est influencée par des rapports de pouvoir ; le rôle du sociologue ne consiste donc pas seulement à décrire la société, mais aussi à combattre les injustices. La sociologue Saida Grundy résume cette conception sans détour : « Je crois en la sociologie comme une arme. » Selon elle, les chercheurs ont le devoir d'intervenir dans le débat public et de mettre leurs travaux au service du changement social.
C'est précisément cette conception militante que dénoncent un nombre croissant de sociologues.
L'un des critiques les plus connus, Christian Smith, estime que la discipline est devenue le support d'un véritable « projet sacré » dont les valeurs — émancipation, diversité, inclusion ou justice sociale — tiennent lieu de credo. Paradoxalement, écrit-il, cette quête de tolérance conduit souvent à l'intolérance intellectuelle : conformisme idéologique, autocensure, exclusion des dissidents et appauvrissement du débat. Après vingt années d'enseignement à l'université Notre Dame, Smith a quitté la profession, allant jusqu'à se demander si la discipline ne devrait pas être purement et simplement dissoute. À ses yeux, la sociologie devrait former des penseurs capables d'éclairer le monde, non des militants.
La sociologue Melissa Wilde défend également une stricte neutralité institutionnelle. Selon elle, une association professionnelle peut parfaitement laisser ses membres militer à titre personnel ; en revanche, si l'organisation elle-même adopte des positions politiques, les chercheurs qui souhaitent conserver une démarche scientifique indépendante se trouvent marginalisés.
Plus radicale encore est la critique d'Ilana Redstone. Elle estime que la sociologie contemporaine tend à considérer comme démontré ce qui devrait précisément faire l'objet de la recherche. Toute différence statistique entre groupes est interprétée comme la conséquence d'une discrimination systémique, au détriment d'autres hypothèses possibles. « Nous traitons les questions de causalité comme si elles étaient déjà résolues », déplore-t-elle. Celui qui propose une explication différente risque aussitôt d'être accusé de racisme ou de « culpabilisation des victimes ». Selon Redstone, cette fermeture du débat exerce une pression morale considérable et nuit au fonctionnement même de la démocratie.
Plusieurs rapports récents vont dans le même sens. Une étude des universités Vanderbilt et Washington dénonce une évolution où la recherche devient subordonnée à des objectifs politiques ou moraux. Ashley Rubin, l'une des auteures, résume ainsi le problème : « Les logiques militantes sont en train de supplanter les logiques scientifiques. »
Kevin McCaffree, professeur à l'université du North Texas, va plus loin encore. Selon lui, une partie de la recherche contemporaine déforme ou sélectionne les données afin de confirmer des conclusions attendues sur le capitalisme, le racisme ou le sexisme. Il reproche notamment à nombre de travaux de pratiquer une « analyse asymétrique » : les comportements sont interprétés différemment selon que les groupes étudiés sont considérés comme majoritaires ou minoritaires. Cette approche, estime-t-il, prive les individus de toute responsabilité propre au profit d'explications exclusivement systémiques.
Les pressions idéologiques pèseraient également sur les carrières universitaires. Les jeunes chercheurs auraient intérêt à choisir des sujets conformes aux sensibilités dominantes — race, genre, inégalités — tandis que des domaines comme la religion, l'armée ou les forces de l'ordre seraient devenus peu fréquentables, surtout si les conclusions ne sont pas exclusivement critiques.
Pour le sociologue Musa al-Gharbi, cette évolution finit par produire une image caricaturale de la société américaine. Les croyances ordinaires — que le mariage stabilise les familles, que la religion puisse avoir des effets bénéfiques ou que la police soit nécessaire — sont souvent présentées comme naïves, voire moralement suspectes. Dans beaucoup de cours, explique-t-il, la société est décrite presque exclusivement sous l'angle de l'oppression, du racisme et des rapports de domination, au risque d'éloigner les étudiants d'une compréhension plus équilibrée de la réalité.
Les critiques ne contestent pas l'importance de la sociologie. Bien au contraire. Ils estiment qu'elle demeure indispensable pour comprendre les transformations profondes des sociétés contemporaines. Mais, selon eux, cette ambition suppose de renouer avec les principes qui ont longtemps fondé sa légitimité : le pluralisme intellectuel, l'ouverture à la contradiction, la rigueur empirique et la recherche désintéressée de la vérité. À défaut, préviennent-ils, la discipline risque de perdre à la fois sa crédibilité scientifique et son influence sur le débat public.
Depuis une dizaine d'années, l'analyse électorale américaine insiste sur un phénomène désormais bien établi : le Parti démocrate recrute de plus en plus parmi les diplômés de l'université, tandis que le Parti républicain progresse auprès des électeurs sans diplôme universitaire. Une analyse publiée le 21 juillet 2026 par Nate Silver sur son Substack Silver Bulletin affine ce constat et met en lumière un sous-groupe particulièrement singulier : les Américains très diplômés, mais aux revenus modestes.
À partir des données agrégées de la Cooperative Election Study (CES), une vaste enquête électorale couvrant les scrutins de 2016 à 2024 et regroupant plus de 400 000 répondants pondérés, Silver croise deux variables essentielles : le niveau d'études et le revenu du ménage. Il répartit les électeurs en vingt catégories (quatre niveaux de diplôme et cinq tranches de revenu), puis examine leur vote présidentiel ainsi que leur positionnement idéologique déclaré.
Le résultat le plus frappant est contre-intuitif. Le groupe le plus favorable au Parti démocrate n'est ni celui des diplômés les plus fortunés, ni celui des ménages les plus modestes, mais celui des titulaires d'un diplôme de troisième cycle (maîtrise, doctorat, etc.) dont le revenu annuel du ménage se situe entre 30 000 et 60 000 dollars. C'est également dans cette catégorie que la proportion d'électeurs se définissant comme « very liberal » (très progressistes) est la plus élevée : environ 21 %, contre une moyenne proche de 10 % dans l'ensemble de l'électorat.
À l'autre extrémité du spectre, les électeurs les plus républicains sont les personnes peu diplômées (niveau école secondaire/lycée ou inférieur) disposant d'un revenu relativement élevé (60 000 dollars ou plus), qui ont voté pour Donald Trump dans une proportion avoisinant 60 %.
L'intérêt de l'analyse réside surtout dans l'interprétation de cette « anomalie ». En règle générale, l'éducation et le revenu évoluent de concert : les diplômés gagnent davantage que les non-diplômés. Or, il existe un « angle mort » où cette corrélation se rompt : celui des personnes disposant d'un capital scolaire très élevé sans bénéficier d'une situation économique correspondante.
Pour Silver, cette combinaison constitue le terrain sociologique le plus favorable à la nouvelle gauche américaine, notamment à la Democratic Socialists of America (DSA). Il rapproche ses résultats d'une enquête interne réalisée par cette organisation en 2021 : près de 80 % de ses membres âgés de plus de 25 ans possèdent au moins un diplôme universitaire, mais 45 % vivent dans un ménage dont le revenu est inférieur à 60 000 dollars par an. Les professions les plus représentées sont celles d'enseignant, de travailleur social, de salarié du secteur associatif (sans but lucratif) ou de fonctionnaire.
Autrement dit, le cœur de cette mouvance n'est pas constitué d'ouvriers au sens classique du terme, mais de diplômés exerçant des professions intellectuelles ou de service, souvent peu rémunérées au regard de leur niveau de qualification. Silver avance l'idée que ces électeurs peuvent éprouver un sentiment de déclassement relatif, de ressentiment : leur investissement éducatif ne leur procure pas les perspectives économiques auxquelles ils estimaient pouvoir prétendre. Cette frustration coexisterait avec une forte sensibilité aux questions culturelles et post-matérialistes — identité, environnement, justice raciale ou soutien à la cause palestinienne, par exemple.
L'hypothèse n'est pas entièrement nouvelle chez Silver. Dès 2022, il observait déjà que les professions intellectuelles relativement peu rémunérées — enseignants, journalistes, salariés du secteur associatif ou agents publics — figuraient parmi les bastions électoraux les plus solides du Parti démocrate. Son nouvel article apporte une confirmation statistique plus précise en montrant que c'est précisément à l'intersection d'une très forte éducation et d'un revenu modeste que l'adhésion au progressisme atteint son maximum.
L'argumentation demeure toutefois prudente. Silver souligne lui-même plusieurs limites. Le sous-groupe étudié reste numériquement réduit, les revenus sont autodéclarés, les données ne permettent pas de connaître le milieu social d'origine ni le domaine d'études, et l'enquête interne de la DSA ne saurait être considérée comme représentative de l'ensemble de la gauche américaine. Surtout, il ne prétend pas démontrer un lien de causalité entre déclassement économique et radicalité politique. Son analyse met en évidence une corrélation robuste, non une explication unique.
Cette distinction est importante. Rien n'indique que les diplômés aux revenus modestes deviennent progressistes parce qu'ils sont économiquement frustrés. L'inverse peut également jouer : certains choisissent délibérément des carrières moins lucratives — enseignement, recherche, secteur public ou associatif — précisément parce qu'elles correspondent à leurs convictions. Les deux mécanismes peuvent d'ailleurs coexister.
La réception de l'article illustre cette ambiguïté. Plusieurs médias conservateurs y ont vu la confirmation que la gauche radicale recrute principalement parmi des diplômés « surqualifiés et sous-employés », éloignés de la classe ouvrière traditionnelle. Sur les réseaux sociaux, les réactions sont nuancées. Beaucoup jugent le portrait sociologique convaincant, tandis que d'autres rappellent que ce groupe ne représente qu'une faible part de la population adulte et que l'effet du revenu, à niveau d'études égal, demeure relativement limité.
Au-delà de ces débats, l'apport principal de Silver est de mettre des chiffres précis sur une intuition largement partagée : la polarisation politique américaine ne s'organise plus seulement autour des revenus ou des catégories sociales traditionnelles, mais de plus en plus autour de la combinaison du capital scolaire (bien que ce terme soit un peu ronflant), de la position économique et des valeurs culturelles. Le profil le plus favorable à la gauche radicale américaine n'est pas celui du prolétaire classique, mais celui du diplômé très qualifié dont la réussite matérielle est très limitée.
Le Chaos qui vient. Élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique de Peter TURCHIN. Résumé de l'éditeur :
Comment et pourquoi les systèmes politiques chutent-ils ? L'analyse à la fois historique et contemporaine du plus passionnant des chercheurs américains. Un livre essentiel pour comprendre l'instabilité du monde actuel. Les sociétés démocratiques sont aujourd'hui mises à mal, contestées et parfois réprouvées par des citoyens qui ont toujours eu le droit de vote. Elles sont jugées de plus en plus inégalitaires et génèrent toujours plus de frustrations, de colère, de ressentiment. Alors, à quel moment un système qui nous paraissait indestructible touche-t-il à sa fin ? Comment les turbulences politiques à même de conduire à une guerre civile s'expliquent-elles ? Pourquoi les dirigeants d'une société peuvent-ils subitement perdre pied ? Qu'est-ce qui, en un mot, mène à l'effondrement ? À ces questions de plus en plus saillantes et urgentes, Peter Turchin offre des analyses et des réponses proprement révolutionnaires : les données à partir desquelles il travaille retracent pas moins de 10 000 ans d'histoire et rassemblent plus de 700 sociétés, de l’Égypte ancienne à l'Amérique contemporaine, en passant par la Chine impériale et la France médiévale. Sa méthode combine le court terme de l'actualité à la profondeur de l'histoire humaine avec, quelles sont les époques, la rigueur d'un scientifique de la complexité.
Les leçons qu'il invite à tirer sont claires. Lorsque l'équilibre du pouvoir entre peuple et élites penche trop sévèrement en faveur de ces dernières, la chute s'avère imminente. Les riches s'enrichissent aux dépens de pauvres qui s'appauvrissent, et à un sommet surpeuplé répondent des masses toujours plus fiévreuses. Ainsi va la mécanique de la surproduction d'élites, premier rouage de l'effondrement social. Ouvrage essentiel pour comprendre en profondeur les temps troublés que nous vivons, Le Chaos qui vient indique également la voie vers un avenir plus stable. Par l'autopsie des crises du passé, Turchin avance un possible remède à nos maux futurs. » Le meilleur essai de l'année. » The Times
Turchin analyse avec lucidité l'instabilité des systèmes, même les plus solides. New York Times
« Le grand récit collectif des échecs et des réussites de l'Humanité ». The Observer
L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan suscite déjà des interrogations sur ses choix artistiques et culturels. Au-delà de la question de la fidélité au texte d’Homère, c’est surtout la manière dont le cinéaste semble projeter des références contemporaines américaines sur une œuvre profondément enracinée dans le monde grec antique qui fait débat.
«L'Odyssée» de Nolan : «Le plus grand anachronisme qui saute aux yeux, c'est l'équipage d'Ulysse composé d'Asiatiques, d'Africains, de Pakistanais. C'est la société américaine. Ce sont peut-être des concessions aux minorités visibles», relève @M_DEJAEGHERE dans Points de Vue. pic.twitter.com/Z94HYPX2P3
La disparition du « sentiment d’étrangeté » du monde homérique
La critique de Michel de Jaeghere ne porte pas seulement sur des anachronismes visibles (distribution des rôles, costumes, rap, esthétique), mais sur une erreur fondamentale de compréhension de ce qui fait la grandeur de l’œuvre d’Homère.
De Jaeghere explique que L’Iliade et L’Odyssée ont été composées aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles avant J.-C., mais qu’elles racontent un monde beaucoup plus ancien : celui de la civilisation mycénienne du XIIIᵉ siècle avant J.-C. Entre ces deux périodes, le monde grec a connu l’effondrement des royaumes mycéniens, la disparition de l’écriture et plusieurs siècles de bouleversements.
Les auditeurs grecs qui écoutaient ces récits vivaient donc dans un monde appauvri par rapport à celui décrit par les poèmes : ils entendaient parler de palais somptueux, de royaumes riches en or et de héros d’un âge disparu.
C’est précisément cette distance qui produit la poésie homérique : un monde à la fois étranger et familier.
Nolan commet l’erreur de croire que rapprocher une œuvre du présent permet de mieux la comprendre
De Jaeghere compare le film aux metteurs en scène de théâtre qui modernisent systématiquement les œuvres anciennes en pensant qu’un décor contemporain facilite leur compréhension.
« Nolan veut rapprocher Homère de nous ; or la grandeur d’Homère est justement de nous faire sentir la distance qui nous sépare d’un monde disparu tout en nous révélant la permanence de la nature humaine », déclare le directeur du Figaro Histoire.
La volonté de rendre Homère immédiatement contemporain produit paradoxalement l’effet inverse : elle efface ce qui fait son universalité. L’homme moderne n’a pas besoin de retrouver dans Ulysse ses propres vêtements, son langage familier, ses propres codes sociaux ou ses propres références culturelles ; il doit pouvoir rencontrer un homme venu d’un autre monde.
Nolan inverse presque la nature d'Ulysse
Pour De Jaeghere, l’Ulysse homérique est :
le « roi aux mille tours » ;
un homme d’intelligence et de ruse ;
un maître de la parole et du récit ;
un héros qui vainc moins par la force que par l’esprit.
Or Nolan en ferait presque l’inverse : un personnage traumatisé, amnésique, qui cherche à retrouver son identité.
La plus grande trahison du film ne réside peut-être pas dans son apparence, mais dans son héros lui-même. L’Ulysse d’Homère n’est pas un guerrier diminué par ses blessures : c’est précisément parce qu’il est l’homme de l’intelligence, de la ruse et de la parole qu’il surmonte les épreuves. En faisant de lui un personnage amnésique cherchant à reconstruire son passé, Nolan remplace la figure du héros rusé par celle, beaucoup plus moderne, du survivant traumatisé.
« On a l’impression d’être devant un adjudant-chef qui ramène ses GIs. »
Le film semble parfois transformer l’Odyssée en récit d’expédition militaire américaine moderne. L’équipage d’Ulysse n’apparaît plus comme un groupe de compagnons grecs liés par une civilisation et une mémoire communes, mais comme une unité d’hommes embarqués dans une opération lointaine, donnant au récit une tonalité proche des grandes fictions guerrières américaines, comme tant d'autres.
Ulysse traumatisé par la sauvagerie de la guerre de Troie...
Notons le paradoxe de cet Ulysse qui dénonce la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval dont il est l'auteur (Chant IV, v. 271-289 et Chant VIII, v. 492-520), mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche de sauvagerie.
On a l'impression que Nolan joue sur les deux tableaux : il se complaît dans cette violence, tout en la drapant dans un pamphlet antiguerre. Nolan sait que les scènes de violence spectaculaires (combats, effets visuels) attirent le public (comme dans Dunkerque ou Le Chevalier noir (The Dark Knight à Paris). En même temps, il semble vouloir plaire aux critiques et aux spectateurs « engagés » en intégrant des thèmes comme la culpabilité, la guerre inutiles, ou la complexité morale.
Dans la version « classique », Ulysse raconte la ruse dy cheval de Troie avec fierté (Chant IV et VIII). Il décrit son stratagème comme une preuve de ruse et d’intelligence, pas comme une source de culpabilité. Le sac de Troie est évoqué comme une victoire légitime (même si Homère montre aussi les souffrances des vaincus, comme dans l’Iliade avec la mort d’Hector). Ulysse est donc un héros qui assume ses actes et n'est en rien tourmenté par ceux-ci. Sa souffrance vient des épreuves après Troie (errance, perte de ses hommes), pas de la guerre elle-même.
Nolan invente un Ulysse tourmenté par la guerre, une réinterprétation moderne (probablement influencée par des lectures psychologisantes comme la traduction d’Emily Wilson). Circé réduite à une sorcière caricaturale de conte
Chez Homère, Circé n’est pas seulement une sorcière : elle est une femme d’une beauté surnaturelle, une séductrice qui représente une véritable tentation pour Ulysse. Son pouvoir ne repose pas uniquement sur la magie, mais sur une alliance entre charme, intelligence et danger. En la réduisant à une sorcière de conte, proche de l’imaginaire médiéval merveilleux de Johan et Pirlouit, Nolan perd ce qui faisait l’ambiguïté du personnage : Circé n’était pas simplement une ennemie à vaincre chez Homère, mais une épreuve intérieure pour le héros.
L’équipage d’Ulysse transformé en creuset américain
Dans le poème homérique, comme dans le contexte historique de la Grèce mycénienne de l’âge du bronze, les compagnons d’Ulysse appartiennent à un univers grec : ils sont originaires d’Ithaque et des îles voisines, au sein d’un monde méditerranéen certes ouvert aux échanges, mais dont la réalité démographique et culturelle n’a rien à voir avec celle des sociétés américaines actuelles.
Le film leur impose pourtant une diversité visible — Asiatiques, Africains, Pakistanais ou Indiens, avec notamment Himesh Patel dans le rôle d’Euryloque — qui semble davantage refléter la composition de la société américaine contemporaine qu’une représentation du monde grec ancien. Ce choix apparaît comme une projection culturelle, où l’épopée antique devient le support d’une lecture sociale propre au XXIᵉ siècle américain.
Hélène de Troie et la rupture avec l’imaginaire grec antique
Le traitement d’Hélène de Troie accentue encore cette impression de déconnexion historique. Dans l’œuvre homérique, Hélène est décrite par l’expression célèbre « aux bras blancs », qui participe d’un idéal esthétique propre à la poésie grecque antique. Le film confie pourtant le rôle d'Hélène et de sa sœur Clytemnestre à une actrice kényane-mexicaine fortement typée.
Au-delà de la question individuelle du choix d’une interprète, la distribution des rôles participe à une transformation plus large de l’imaginaire grec traditionnel. L’absence presque totale d’acteurs grecs dans les rôles principaux renforce le sentiment d’un effacement de l’ancrage hellénique au profit d’un modèle de représentation typique des grandes productions hollywoodiennes contemporaines.
La disparition du patriotisme dans une œuvre qui n’est pourtant pas guerrière
De Jaeghere rappelle que L’Odyssée est une œuvre profondément patriotique, mais d’un patriotisme différent de celui de L’Iliade.
Dans L’Iliade, la patrie est défendue contre un ennemi extérieur.
Dans L’Odyssée, le patriotisme est celui du retour : Ulysse veut retrouver son île, son épouse, son fils, son royaume.
Cette dimension disparaît dans une adaptation centrée sur l’aventure individuelle.
L’Odyssée est une épopée du patriotisme en temps de paix. Elle ne célèbre pas la cité assiégée comme L’Iliade, mais l’attachement d’un homme à sa terre, à sa famille et à son héritage. Le véritable exploit d’Ulysse n’est pas seulement de survivre aux dangers : c’est de rester fidèle à son foyer malgré toutes les séductions qui pourraient l’en détourner.
L’aède devenu rappeur américain : une analogie pour le moins discutable
La transformation de l’aède grec en rappeur noir américain, avec l’apparition de Travis Scott, constitue probablement l’un des choix les plus symboliques. Dans le monde homérique, l’aède est un poète oral qui accompagne son récit à la lyre, selon des règles métriques précises et une tradition fondée sur des formules transmises de génération en génération.
Le rappeur afro-américain Travis Scott dans le rôle de l'aède Phémios à Ithaque
Assimiler cette figure au rap contemporain américain relève d’une analogie qui paraît forcée. La poésie orale n’est pas une spécificité de la culture afro-américaine moderne : elle existait dans quasiment toute les civilisations peu alphabétisées: des scaldes nordiques aux bardes celtes. Réduire l’héritage de l’oralité poétique au seul modèle du rap américain revient à imposer un horizon culturel contemporain (indépassable apparemment) à une réalité historique beaucoup plus vaste. Ajoutons qu'il existe des rappeurs qui ne sont pas noirs...
Une esthétique hollywoodienne éloignée du monde mycénien
Le problème ne concerne pas seulement le casting ou les références culturelles, mais aussi l’univers visuel du film. Les armures sombres évoquent davantage l’esthétique de Batman ou des grandes productions de super-héros Marvel Comics que celle de l’âge du bronze grec. Les navires rappellent parfois davantage les embarcations vikings, apparues plusieurs millénaires plus tard, que les navires grecs de l’époque mycénienne.
Or l’univers homérique n’était pas celui d’une Antiquité sombre et monochrome : les sociétés de l’âge du bronze méditerranéen utilisaient le bronze brillant, les ornements métalliques, les couleurs et des équipements spécifiques, comme les célèbres casques à défenses de sanglier associés aux guerriers mycéniens. Le choix d’une esthétique sombre et spectaculaire semble donc répondre davantage aux codes actuels des blockbusters américains (peu importe l'époque de l'intrigue) qu’à une volonté de restitution historique.
Calypso : disparition de la vraie tentation d’Ulysse
Dans le film, selon De Jaeghere, Calypso devient une sorte de personnage fantastique menaçant.
Mais dans Homère, elle représente une tentation beaucoup plus subtile : elle offre à Ulysse l’immortalité, une beauté supérieure à celle de Pénélope et une vie sans souffrance.
Le choix d’Ulysse est donc extraordinaire : il préfère une vie humaine, limitée, auprès des siens, plutôt qu’une éternité heureuse mais sans patrie.
En supprimant cette dimension, le film perd l’un des plus grands moments philosophiques de l’Odyssée. Ulysse ne quitte pas Calypso parce qu’elle est un danger : il la quitte parce qu’il choisit volontairement la condition humaine. Il préfère la mort auprès des siens à une immortalité sans foyer, sans peuple et sans mémoire.
Une Odyssée américaine plutôt qu’une épopée grecque ?
Ces choix ne semblent pas chercher prioritairement à restituer le monde d’Homère ou l’époque mycénienne. Ils imposent plutôt un prisme contemporain : celui de la diversité sociétale américaine, des références culturelles américaines et d’une esthétique de méga-production proche des univers de bandes dessinées hollywoodiennes.
Le risque est alors de voir une œuvre grecque millénaire perdre son identité propre pour devenir une nouvelle variation d’un imaginaire cinématographique américain. L’épopée d’Ulysse, au lieu de faire découvrir un monde ancien dans toute son étrangeté, serait ainsi remodelée selon les préoccupations et les codes du présent.
C’est précisément ce que critique Michel de Jaeghere lorsqu’il dénonce les concessions faites à l’air du temps au détriment d’une œuvre véritablement enracinée dans son époque et sa civilisation.
La critique du féminisme contemporain appliquée à Pénélope
De Jaeghere cite une scène où Pénélope reproche à Télémaque l’idée qu’un roi soit nécessaire, en affirmant qu’elle pourrait elle-même gouverner.
La critique de ne vise pas la force du personnage féminin (Pénélope l’est déjà chez Homère), mais que ses valeurs soient remplacées par celles du XXIᵉ siècle.
Pénélope, qui est déjà dans l’épopée homérique une figure remarquable d’intelligence et de fidélité, est réinterprétée à travers des catégories contemporaines. Chez Homère, Pénélope est l'égale d'Ulysse quant à sa détermination et ses stratagèmes. Le problème n’est donc pas de montrer une femme forte, mais de substituer à une figure antique une conception moderne du pouvoir et de l’égalité.
Argos, le chien d’Ulysse, prend plus de place dans le film que certains personnages féminins dans l’histoire. Lors d’un entretien, Lupita Nyong’o disait qu’elle aimerait demander à Homère ce qu’il pensait de la représentation féminine dans le film en comparaison avec le peu de place que le poète antique leur avait donnée dans L’Odyssée. De toute évidence, Lupita n’a pas lu le livre…L’Odyssée est l’une des épopées antiques les plus riches en personnages féminins forts et complexes : Pénélope, Athéna, Circé, Calypso, Nausicaa, Hélène, etc. Argos, chien fidèle, n'apparaît qu'une seule fois (Chant XVII, v. 290-327) : il reconnaît Ulysse déguisé en mendiant, remue la queue, puis meurt.
Imaginaire antique uniformisé par un Hollywood moderne et diversitaire
On semble assister aux remplacement des différences entre civilisations anciennes par une esthétique mondiale standardisée (armures sombres, héros torturés, combats spectaculaires), qui finit par rendre interchangeables des univers historiques pourtant très différents.
La lecture contemporaine d’Homère, incarnée notamment par la traduction d’Emily Wilson, une militante féministe, a profondément bouleversé la lecture de l’Odyssée en insistant sur les rapports de pouvoir, la condition féminine et la complexité psychologique des personnages. Bref, les préoccupations de la traductrice.
Emily Wilson traduit ainsi l'incipit célèbre de l’Odyssée :
« Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον »
par
« Parle-moi d'un homme compliqué »
plutôt que des formulations classiques comme :
« Chante-moi, Muse, l’homme aux mille tours... » (il est rusé) ou « Raconte-moi, ô Muse, l’homme aux multiples détours. » (il erra dix ans)
L'adjectif πολύτροπος (πολύςmultiple, τροπος tours) est une épithète homérique fixe qui distingue Ulysse. Les héros et dieux dans l'épopée ont des surnoms récurrents (exemples : « Achille au pied léger », « Athéna aux yeux pers »).
Le choix d'Emily Wilson met immédiatement en avant l'homme torturé, en psychologisant son périple. Une préoccupation éloignée de celle d'Homère mais que l'on retrouve dans le film de Nolan. Ce n’est pas une erreur de traduction : c’est une interprétation. Elle oriente la lecture vers une sensibilité moderne.
Que Christopher Nolan ait revendiqué la lecture de cette traduction n’est donc pas anodin. On retrouve dans son adaptation une volonté comparable de rapprocher Homère des préoccupations morales contemporaines progressistes. Pour Michel de Jaeghere, c’est précisément le risque de cette démarche : à force de rendre l’épopée antique conforme à nos catégories contemporaines, on finit par effacer ce qui faisait son étrangeté et sa force propre.
Christopher Nolan says The Odyssey is ultimately about the idea that a society can only function through respect for strangers. He believes that, despite 3,000 years passing since Homer, that fundamental truth about human nature hasn’t changed. pic.twitter.com/ukyJaTqjye
— Christopher Nolan Archives (@NolanAnalyst) July 16, 2026
Christopher Nolan affirme de manière surprenante que L’Odyssée porte en définitive sur l’idée qu’une société ne peut fonctionner que par le respect des étrangers. Il croit que, malgré les 3 000 ans écoulés depuis Homère, cette vérité fondamentale sur la nature humaine n’a pas changé. Rappel : L’Odyssée s’achève littéralement par l’exécution des étrangers qui abusaient de l’hospitalité de la famille d’Ulysse (les prétendants). L’Iliade, auparavant, décrit en détail le siège brutal de Troie et le sac impitoyable de cette ville parce que l’un de ses princes avait abusé de l’hospitalité de Ménélas en séduisant sa femme. Leçon des deux poèmes homériques : les vrais hommes châtient impitoyablement les étrangers qui abusent de leur hospitalité et ces hommes ne souffrent pas de trouble de stress post-traumatique par la suite, à la différence de l'Ulysse de Nolan.
Toute adaptation d’un texte antique reflète l’époque qui la produit : c’est moins une lentille qu’un miroir. Les Athéniens de l’Antiquité ont transformé l’épopée homérique en une tragédie d’une grande finesse psychologique. Au XVIIIe siècle, la traduction d’Alexander Pope a réussi à faire passer Ulysse pour un poète efféminé des Lumières plutôt que pour un ancien roi-guerrier. En 1922, James Joyce a transposé L’Odyssée dans un roman qui met en avant le sexe, le flux de conscience et ce thème littéraire incontournable du modernisme : l’ennui.
En ce sens, la réécriture du cinéaste britannique s’inscrit dans une tradition séculaire. Elle est manifestement un produit de notre époque. Les personnages féminins y tiennent ainsi fréquemment des plaidoyers en faveur du féminisme.
Le casus belli de la guerre de Troie est présenté comme un désir d’améliorer les routes commerciales, comme si Agamemnon n’était qu’un défenseur irréprochable du libre-échange plutôt que l’un des plus grands monarques, puissant et arrogant, de l’Antiquité.
Il est vrai que les adaptations disposent d’une certaine latitude, car L’Odyssée recèle une multitude de facettes.
D'aucuns diront qu'il n’est donc pas surprenant qu’Ulysse, le saccageur de cités, ait été une nouvelle fois transformé par Sir Christopher. L’Odyssée originale raconte le périple de dix ans d’Ulysse pour rentrer chez lui après la guerre de Troie et est donc généralement considérée comme une sorte de pérégrination maritime grecque. Mais c’est aussi un film mêlant sexualité et monstres marins, un film sur la relation père-fils, sur la relation mari-femme, sur l'étrangeté d'un âge d'or disparu, sur l'amour de la patrie et des siens. Sa structure est d’une complexité redoutable. L’œuvre parle d’Ulysse — mais les lecteurs ne le rencontrent qu’au bout de quatre livres. De plus, bon nombre des récits que l’on considère comme archétypaux de l’Odyssée ne sont soit pas racontés du tout, soit présentés sous forme d'analepses rapides chez Homère : les Sirènes sont évoquées en une soixantaine de vers et les Lotophages en une vingtaine.
Chaque génération réinvente L’Odyssée à son image : on obtient la version que mérite son époque. Ou, en l’occurrence, celle que mérite la culture anglo-saxonne actuelle. Les Athéniens de l’Antiquité, inventifs et querelleurs, se sont emparés d’Homère et l’ont transformé en une tragédie à leur image. Les modernistes l’ont transformé en prose et en poésie modernistes. Le monde anglo-saxon moderne, simpliste et centré sur le visuel, s’est emparé d’Homère pour y dépeindre ses obsessions actuelles : la diversité ethnique, les revendications féministes, la culpabilité du monde occidental, le tout dans une esthétique violente et grise à l'aide de moyens cyclopéens.
Deux poids, deux mesures selon l'origine du mythe
Dans le débat autour de la distribution controversée des rôles dans L’Odyssée de Christopher Nolan ou des libertés prises à l’égard du récit d’Homère, de nombreux défenseurs du film écartent ces critiques en rappelant les éléments fantastiques du mythe (le Cyclope, la magicienne qui transforme les hommes en porcs). Tout deviendrait donc permis : réinterpréter, adapter, moderniser, voire dénaturer.
Pourtant, dans le cas deVaiana, la Légende du bout du monde (Moana), le film d’animation de Disney racontant le voyage initiatique d’une jeune Polynésienne qui traverse l’océan pour sauver son peuple avec l’aide du demi-dieu Maui, le studio a mobilisé des anthropologues et un groupe d’experts culturels afin de garantir une représentation jugée authentique et respectueuse des cultures polynésiennes et océaniennes. La même exigence a été appliquée à la version en prises de vues réelles sortie en 2026 avec Dwayne Johnson dans le rôle de Maui : les deux adaptations — le film d’animation comme le film en prises de vues réelles — ont fait l’objet d’un examen attentif afin d’en vérifier la fidélité culturelle.
Cette différence de traitement révèle une application à géométrie variable des normes d’authenticité culturelle : les récits issus de cultures non européennes sont souvent soumis à un contrôle très strict de leur représentation, tandis que des critiques sur la dénaturation des mythes occidentaux sont fréquemment considérées comme excessivement puristes ou mesquines. Le cas de Vaiana et de Black Panther illustrent ainsi une forme de sélection dans l’application des exigences de « respect culturel » dans la représentation des mythes.
«La personnalité d’Ulysse ne ressort pas dans le film de Christopher Nolan» : @M_DEJAEGHERE, directeur de la publication du «Figaro hors-série» qui consacre un numéro à Ulysse, a vu le film «L’Odyssée» et dit ce qu’il en a pensé. Il nous raconte aussi pourquoi il faut relire le… pic.twitter.com/7HZTFtiCxZ