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dimanche 8 août 2021

Québec — Renouer le fil de l’histoire après la Révolution tranquille (m à j)

Pour complèter la recension par Christian Rioux de l'opuscule de Carl Bergeron, ajoutons une critique vidéo et un entretien avec l'auteur Carl Bergeron.


Recension, parue dans Le Devoir, par Christian Rioux du plus récent ouvrage paru de Carl Bergeron : La Grande Marie ou le luxe de sainteté.

Que serait la France sans Jeanne d’Arc ? Ce mythe absolu d’une simple bergère qui, plusieurs siècles avant le féminisme, prit la tête des armées du royaume et fit couronner Charles VII à Reims. On a beau relire les pages des meilleurs historiens, de Michelet à Jacques Le Goff en passant par Régine Pernoud, pour vérifier si tout cela est bien advenu, force est de constater que certains personnages sont plus grands que nature et que la réalité dépasse parfois la fiction.

C’est avec ce même ravissement jubilatoire que l’écrivain Carl Bergeron s’est attelé à déterrer l’une des grandes figures de notre histoire. Celle qu’il appelle « la Grande Marie » (La Grande Marie. Ou le luxe de sainteté, éditions Médiaspaul) et qui n’est autre que Marie de l’Incarnation.

Disons-le d’entrée de jeu, il faut tout un culot pour écrire un tel livre à une époque où le dénigrement de notre histoire est devenu un sport national. Comme cela arrive souvent, l’actualité s’est chargée de lui donner une résonance encore plus grande. Alors que l’on brûle des églises dans l’ouest du pays et que certains décrivent nos missionnaires comme les auteurs de « tueries de masse », Bergeron n’a pas craint de se laisser porter par la prose envoûtante de Marie Guyart.

Il ne le fait ni en juge chargé de départager les bons des méchants ni pour se réfugier dans un passé mythique. Il le fait en écrivain soucieux de pénétrer la manière même dont cette femme de tête qui affronta tous les périls pouvait se percevoir. Or, sa découverte est fascinante.

Non seulement la Correspondance de Marie de l’Incarnation est-elle une œuvre littéraire de la trempe des Confessions de saint Augustin et du Château intérieur de Thérèse d’Ávila, dit-il, il n’en tient qu’à nous de redécouvrir dans cette œuvre de véritables pépites dignes d’une contemporaine.

Les pays colonisés sont ainsi faits qu’ils ignorent leur histoire et ce qu’elle cache de grandeur. Marie de l’Incarnation aura eu le défaut d’être rattachée à ce qu’elle décrit déjà comme un « païs flotant et incertain », oscillant « depuis le commencement entre l’apparition et la disparition », ajoute Bergeron.

Personne n’a donc lu une seule syllabe de ces Correspondances à l’école. À l’exception d’obscurs universitaires, dit l’auteur, qui se sont empressés de l’apprêter à leurs sauces : les littéraires en faisant un précurseur de l’écriture de l’intime ; les psychologues auscultant ses frustrations sexuelles, certains n’hésitant pas à la décrire comme une folle.

Bergeron, lui, prend le parti de redécouvrir dans cette œuvre ce que Jean Le Moyne appelait le « luxe de sainteté », fruit d’une époque où tout n’était pas jugé à l’aune du matérialisme ambiant. Ce faisant, il ne fait pas seulement œuvre d’exégète, il veut nous forcer à redécouvrir une époque que la Révolution tranquille a effacée de nos mémoires tant elle avait été mythifiée depuis un siècle pour servir de refuge à l’impuissance des Canadiens français.

Mais, nous dit Bergeron, ces « examens critiques courageux » ont aussi provoqué « des excès qui flirtaient avec la haine de soi ». Une haine qui atteint aujourd’hui des sommets dans les mouvements antiracistes et décoloniaux pour lesquels toute l’histoire de l’Occident doit être passée par pertes et profits.

En écrivain souverain, Bergeron s’octroie donc ce luxe de redécouvrir avec un œil nouveau une œuvre dont « des peuples moins légers » auraient pu faire, dit-il, « la pierre d’angle » de leur patrimoine. À commencer par cette belle langue du XVIIe siècle qui ravissait La Rochefoucauld et qui nous offre des descriptions fines et truculentes.

Après avoir été des grenouilles de bénitier, les Québécois trouvent le moyen d’être aujourd’hui férocement anticléricaux tout en couvant un messianisme débridé. Heureusement, Carl Bergeron arrive à point pour nous forcer à sortir de cette posture qui ne fait que tirer sur des ambulances. Il nous oblige à regarder l’épistolière telle qu’en elle-même comme un sujet plus grand que nature. Un personnage qui, par sa traversée épique où elle frôle les icebergs, sa remontée du fleuve escortée par des Innus, sa connaissance de plusieurs langues autochtones et son combat contre les éléments, vaut bien des héros d’Alexandre Dumas.

L’écrivain renoue ainsi à sa façon avec la vision d’un historien comme Maurice Séguin, qui voyait dans la Nouvelle-France le seul moment de notre histoire où l’habitant de ce pays a pu agir non pas en dominé, mais « par soi ». Le seul où les Canadiens « n’étaient pas égarés dans leur siècle », écrira son collègue Guy Frégault.

On ne fonde pas de pays sans puiser dans l’histoire. Avec ce livre, Carl Bergeron nous force à renouer le fil d’un passé honni. Non plus comme une mythologie compensatoire, mais comme une inspiration pour ce pays « qui déjoue tous les calculs », disait déjà la Grande Marie.

Être Français, c’est vibrer au sacre de Reims et à la fête de la Fédération, selon Marc Bloch. De Marie de l’Incarnation à Gaston Miron, Bergeron veut nous réconcilier avec nous-mêmes. Et avec une histoire qui, dit-il, malgré les trahisons et les défaites, n’a jamais été aussi excitante.

 


La Grande Marie ou le luxe de sainteté,
par Carl Bergeron,
paru en mai 2021,
aux éditions Médiaspaul,
à Montréal
80 pp,
ISBN : 9 782 897 603 182 (2 897 603 186)

samedi 13 mars 2021

Les manuels et programmes d'Histoire nationale du Québec (de 1832 à nos jours)


 

Préconisant une approche à la fois chronologique et thématique qui couvre la période allant de 1832 jusqu’à nos jours, cet ouvrage collectif porte sur la dualité idéologique qui teintera la création des programmes et des manuels scolaires, mais également la querelle des écoles historiographiques de Québec et de Montréal.

Les auteurs présentent la pensée des tenants de la bonne entente avec le conquérant britannique et le Canada anglais ainsi que celle de ceux qui ont une vision plus nationaliste du parcours historique des Québécois, prônant l’affirmation et l’émancipation de la nation.

Un livre profond et accessible sur l’un des volets les plus importants de l’histoire des idéologies au Québec depuis le début de l’enseignement de l’histoire nationale.


L’Histoire nationale du Québec
Entre bon-ententisme et nationalisme, de 1832 à nos jours

sous la direction de Félix Bouvier et Charles-Philippe Courtois
aux éditions du Septentrion
à Québec,
à paraître le 30 mars 2021,
384 pp,
ISBN 978-2-89791-226-0


Préface de Denis Vaugeois

Félix Bouvier et Charles-Philippe Courtois me parlaient depuis des années de leur ambitieux projet de retracer l’évolution des programmes et des manuels d’histoire nationale. Avec ténacité, ils ont gardé le cap, secondés par quelques proches collègues, jusqu’à l’aboutissement que constitue ce monumental ouvrage. Le résultat est étonnant. Il permet de faire un survol original de l’évolution du Québec à partir d’un aspect en bonne partie méconnu, les programmes d’histoire, les manuels scolaires et les idéologies qui les sous-tendent bien souvent.

Ce travail colossal m’a ramené aux difficultés qui ont accompagné les débuts du ministère de l’Éducation (MEQ) dans les années 1960. À mon avis, on les a trop facilement oubliées. Si seulement leurs conséquences s’étaient limitées à cette pagaille interminable entourant les programmes d’histoire, ce serait un moindre mal, mais c’est tout le système scolaire qui a été contaminé. Cette affirmation en surprendra plusieurs ; aussi, je sens le besoin de témoigner du contexte général de l’époque et du cas particulier des programmes d’histoire.

Acteur et témoin

J’ai vécu intensément la naissance du MEQ. J’ai fait partie de la première équipe. J’étais bien préparé. Je n’étais pas arrivé par hasard. Un rapport publié au début des années 1950 par Jean-Marie Beauchemin, secrétaire général de la Fédération des collèges classiques, annonçait des perspectives intéressantes pour les laïcs dans le monde de l’enseignement. J’avais décidé, contre l’avis de plusieurs de mes professeurs, d’y faire carrière. Mes activités de jeunesse m’y avaient préparé et j’avais en outre l’exemple de deux amis qui avaient choisi, l’année précédente, pédagogie-lettres. André Marchand et Paul É. Langlois étaient des pionniers. Ils m’ont beaucoup inspiré.

vendredi 1 novembre 2019

Table ronde sur la crise de la foi, de la famille et de l'Église catholique

Table ronde tenue le 28 octobre 2019*sur la décadence dans le monde et dans l'Église catholique, et comment en sortir. En compagnie de :



* La date incrustée dans le bandeau inférieur de la vidéo (28 octobre 2010) est une erreur.

mardi 26 juin 2018

Critique de la réforme Parent (1963-1968)



Né en 1961, Jean-Claude Dupuis a étudié au Collège de L’Assomption, au Cégep de Saint-Jérôme, à l’Université de Montréal et à l’Université Laval. Diplômé en histoire, en droit et en pédagogie, il fut procureur de la couronne pendant quelques années avant de faire une maîtrise sur L’Action française de Montréal (1917-1928), sous la direction de Pierre Trépanier, et un doctorat sur Mgr Elzéar-Alexandre Taschereau et le catholicisme libéral au Canada français (1820-1898), sous la codirection de Brigitte Caulier et Nive Voisine. Spécialisé en histoire intellectuelle et religieuse du Québec des XIXe et XXe siècles, boursier du Fonds FCAR et du CRSHC, il a présenté plusieurs communications dans les sociétés savantes et publié des articles dans diverses revues, notamment la Revue d’histoire de l’Amérique française, L’Action nationale, Études d’histoire religieuse et Le Sel de la Terre. Il a remporté le Prix Guy-Frégault (1994), décerné par l’Institut d’histoire de l’Amérique française, pour son article sur « La pensée économique de L’Action française ».  Se considérant comme un héritier du nationalisme groulxien, il n’hésite pas à critiquer le bilan de la Révolution tranquille et les valeurs matérialistes du Québec contemporain.

Décès de Paul Gérin-Lajoie et les fruits de la démocratisation de l'enseignement ?

Paul Gérin-Lajoie, « le père de l’éducation au Québec », s’est éteint à 98 ans cette semaine. Ministre de l’Éducation dans le gouvernement libéral de Jean Lesage de 1964 à 1966, il fut l’un des plus grands artisans des transformations apportées au système d’éducation québécois. Paul Gérin-Lajoie naquit à Montréal le 23 février 1920. Après des études à Montréal et à l’Université d’Oxford, en Angleterre, il fut admis au Barreau du Québec en 1943. Déjà, à l’époque, il exprima sa ferme volonté de lutter en faveur de « la démocratisation » de l’enseignement.

Peu après son élection comme député et sa nomination comme ministre de la Jeunesse, il créa la commission Parent. Le but était d’établir un ministère de l’Éducation aux pouvoirs très élargis et de centraliser le plus rapidement possible toutes les responsabilités en matière d’enseignement auprès de celui-ci.

S’enclencha alors une petite révolution : il abolit les collèges classiques, qui, selon la légende (lire Gary Caldwell sur le sujet et extrait ci-dessous), n’étaient accessibles qu’à une élite, et instaura un système d’éducation gouvernemental. On vit alors surgir un peu partout au Québec des polyvalentes et, plus tard, des cégeps.


Voir aussi

Québec — Analphabétisme fonctionnel et diplomation sont en hausse

Baccalauréat (licence) — le retard grandissant du Québec

Sur les collèges classiques et l’éducation avant Paul-Gérin Lajoie et la « démocratisation » de l’enseignement par le « père de l’Éducation » du Québec :
[A]u milieu des années 60, le taux de scolarisation au primaire (6 ou 7 années) était très élevé : plus de 90 % du groupe d’âge en question (6 à 13 ans) fréquentait l’école. [...] [O]n disposait d’un bon réseau d’écoles techniques et professionnelles, dispensant une formation toute particulière (école de métiers, instituts, écoles normales, etc.) et d’un réseau « d’écoles privées d’intérêt public » où l’on dispensait surtout le « cours classique » de huit ans. De plus, contrairement à l’opinion propagée par les réformateurs des années 60, ces collèges semi-publics parce que largement financés par les autorités publiques étaient, hors de Montréal et de Québec, relativement accessibles aux classes sociales inférieures ; et par le fait même, ils ont contribué à une circulation des élites relativement efficace. En effet, dans une ville de province, au moins la moitié de la clientèle des collèges classiques était d’origine ouvrière ou agricole ! Par la suite, l’université presque gratuite devenait, à cette période, accessible à ces diplômés.
Gary Galwell, dans l’étatisation de l’école québécoise (1965-2005) [Ire partie]

Critique de la réforme Parent (1963-1968)

Gary Caldwell sur l'étatisation de l'école québécoise (1965-2005) [Ire partie]

Gary Caldwell est professeur de sociologie à la retraite. Membre de l’Institut québécois de recherche sur la culture, il a enseigné à tous les niveaux éducatifs québécois. Avec Pierre Anctil, il a notamment fait des études sur l’histoire des Juifs au Canada. Il a été membre de la Commission des États généraux sur l’éducation. Dans le n° 14 de la revue Égards (2006-2007), il revenait sur l’étatisation et la concentration de l’éducation au Québec (1965 — 2005). Extraits, les intertitres et les textes entre crochets sont de nous.

[Lors d’une visite auprès d’une école en Estrie en 2005, Gary Caldwell se voit confronté « six fois en vingt minutes » par des questions d’élèves similaires et qui tranchent avec l’opinion des adultes de la région. En l’occurrence, les élèves demandaient au professeur d’expliquer « Pourquoi êtes-vous contre le mariage [dit] gai ? » Chaque élève voulant bien faire ou bien paraître en l’interrogeant de la sorte.]

J’ai par conséquent rencontré des élèves qui, trop jeunes pour être parvenus par eux-mêmes à une position réfléchie sur cet enjeu social et maintenant politique, se trouvent déjà endoctrinés au nom d’un nouveau dogme que leurs parents n’ont pas encore accepté. C’est une expérience qui m’a, il n’y a pas d’autres mots, affligé.

Comment se fait-il que l’école véhicule auprès de ces jeunes un dogme encore étranger à leur propre milieu (le vote de leurs parents en est la preuve) ? Comment se fait-il que l’école ne reproduise pas la culture du milieu où elle se trouve ? Au contraire, les élèves ont voté massivement, lors de leur élection simulée, contre le Parti conservateur. [...] Qui est responsable de cette déculturation ?  [...]

[L]es élèves sont pris en charge par des enseignants. De quelle institution sociale ces professeurs se conçoivent-ils les agents ? Autrement dit, quelle est leur allégeance sociale ?

Leur allégeance, pour des raisons purement bureaucratiques, n’est pas envers la société civile dans laquelle se situe l’école elle-même : en effet, ils ne viennent pas de la [petite ville locale]. [Techniquement, ils dépendent] de la commission scolaire [locale, abrégée en C.S.], qui, elle, dépend entièrement de l’État sur le plan constitutionnel.

Les commissions scolaires sous tutelle, les contribuables locaux sans pouvoir

Depuis 1998, année où l’on a abrogé l’article 93 de la Constitution de 1867, les C.S. n’ont plus aucun statut constitutionnel en dehors de la législature du Québec. Autrement dit, rien ne fait obstacle à l’administration des écoles par l’État, et la province pourrait même, à son gré, supprimer les C.S., ce que le Nouveau-Brunswick a déjà fait. De plus, sur le plan financier, les C.S. dépendent à 85 % de l’État [plutôt que des contribuables locaux]. À la suite de l’instauration d’une négociation collective centralisée à la fin des années 70, elles n’ont d’ailleurs plus qu’un pouvoir très limité sur la gestion de leur personnel enseignant, si ce n’est celui d’administrer mécaniquement des conditions de travail et des salaires établis par l’État. [...]

En conséquence, il n’est pas étonnant que les enseignants se décrivent eux-mêmes comme des employés de l’État. Ainsi, les élèves [de la ville] sont scolarisés par un appareil proprement étatique, qui échappe presque totalement à l’emprise locale des parents et des contribuables [de cette région]. [Rappelons que dans la vision traditionnelle, les enseignants sont au service des parents qui détiennent l’autorité parentale et éducative. Les parents choisissent l’école et ses enseignants pour leur compétence et leur adéquation avec leurs valeurs pour ensuite leur déléguer l’autorité parentale le temps de la classe.] [...]

L’éducation au Québec, avant sa « modernisation »

[A]u milieu des années 60, le taux de scolarisation au primaire (6 ou 7 années) était très élevé : plus de 90 % du groupe d’âge en question (6 à 13 ans) fréquentait l’école. [...] [O] n disposait d’un bon réseau d’écoles techniques et professionnelles, dispensant une formation toute particulière (école de métiers, instituts, écoles normales, etc.) et d’un réseau « d’écoles privées d’intérêt public » où l’on dispensait surtout le « cours classique » de huit ans. De plus, contrairement à l’opinion propagée par les réformateurs des années 60, ces collèges semi-publics parce que largement financés par les autorités publiques étaient, hors de Montréal et de Québec, relativement accessibles aux classes sociales inférieures ; et par le fait même, ils ont contribué à une circulation des élites relativement efficace. En effet, dans une ville de province, au moins la moitié de la clientèle des collèges classiques était d’origine ouvrière ou agricole ! Par la suite, l’université presque gratuite devenait, à cette période, accessible à ces diplômés.

[Si les écoles étaient inspectées par des inspecteurs de l’État et les collèges classiques par les autorités ecclésiastiques et les universités qui décernaient les baccalauréats,] l’administration et le choix des enseignants incombaient à la société civile : commissions scolaires, sociétés religieuses ou corporation publiques. Il n’y avait pas de ministère de l’Éducation. [...]

De l’importance de laisser participer la société civile à l’éducation

[L]es membres de la société civile [locale donc] assumaient eux-mêmes la responsabilité de l’éducation de leurs enfants, soit au niveau des C.S., des corporations publiques ou des sociétés religieuses (où toute famille avait de la parenté). Les sentiments de fierté et de dignité que procurent la prise en charge et l’acquittement d’une telle responsabilité sont une facette de la « responsabilisation citoyenne » sans laquelle il n’y a pas de liberté au sens où on l’entend en Occident. [...]

Le rapport Parent et sa « révolution scolaire »

Sans hésiter, les membres de cette élite culturelle et politique [du début des années 60] ont décidé que les établissements d’éducation, dont ils étaient eux-mêmes issus, étaient inadéquats, chose étonnante lorsque l’on connaît la qualité exceptionnelle de leur formation. [Caldwell, lui-même né en Ontario, raconte comme il fut impressionné lors de rencontres au début des années 60 par l’envergure culturelle, la conscience historique et sociale, la compétence intellectuelle et le savoir-vivre de ces membres de l’élite québécoise qui « dépassaient de loin ceux des Anglo-canadiens du même groupe ».]

[Survient le rapport Parent dont Caldwell résume les conclusions ainsi] :
  1. on assiste à une expansion majeure du système [éducatif] qui a doublé depuis 5 ans, une expansion similaire est à prévoir dans les 5 prochaines années ;
  2. l’éducation au Québec n’est pas assez « démocratique », c.-à-d.. trop loin de l’égalité des chances ;
  3. la formation « scientifique » et « technologique » manque pour répondre aux besoins d’une société « moderne »
  4. il faut un « système d’éducation » orchestré par l’État ;
  5. il faut un ministère de l’Éducation pour rationaliser, coordonner, planifier et financer ce système.
[Caldwell poursuit]

On ne s’est même pas posé la question de savoir comment le régime existant avait pu s’adapter à l’augmentation des effectifs scolaires, qui avaient doublé de 1947 à 1961, et ce, sans ministère de l’Éducation !

Quant au danger que le nouveau ministère ne devienne un instrument d’endoctrinement comme, disait le rapport, on venait de le voir en Allemagne et en Russie, on prévoyait le contrer en maintenant l’ancien Conseil supérieur de l’éducation, lequel conserverait ses fonctions de surveillance, devant aussi celui qui veille à ce que l’État n’abuse pas de son pouvoir. Cette recommandation du rapport entrait en contradiction avec le peu d’estime dont il faisait preuve à l’égard du Conseil existant, un corps dormant qui ne servait qu’à convoquer et à chapeauter le Comité catholique et le Comité protestant [les deux réseaux scolaires de l’époque]. Mais si l’État était seul capable de prendre l’éducation en main, de quoi serait faire l’indépendance d’un Conseil dont les membres sont nommés en majorité par l’État lui-même ?

[Les rapporteurs ont la conviction d’avoir le mandat de faire une « révolution » en éducation, combinée à une volonté d’éliminer l’influence de l’Église au profit du seul État.]

Cela a fait de ses auteurs les jacobins d’un nouvel étatisme. Des jacobins doivent confirmer leur légitimité en infirmant celle de leur propre histoire, ce qui s’est produit dans la subséquente rhétorique de « la Révolution tranquille » à propos de « la grande noirceur », processus idéologique qui a été documenté et mis en lumière deux décennies plus tard. [...]

De surcroît, il est absolument remarquable de constater à quel point, dans le rapport Parent, l’on renie sa propre éducation : l’institution du « collège classique » ne figure simplement pas, concrètement, dans le rapport. Le vocable même ne s’y retrouve pas. On s’y réfère dans l’abstrait, comme exemple d’un problème, à savoir l’insuffisance de l’enseignement québécois face au monde moderne : une éducation trop orientée vers un monde qui n’existe plus, une éducation « libérale » réservée à une élite ; une éducation où la science et la technologie ne sont pas suffisamment à l’honneur. Et tout cela sans jamais prononcer (je n’en ai trouvé trace), dans cinq volumes, l’expression « collège classique » [le nom habituel de ces établissements dont était issue l’élite...] Ce constat est assez révélateur : silence absolu sur ces collèges, apparus vers le début du XIXe siècle, qui étaient au moins une centaine en 1960, à travers le Canada français (sauf, curieusement, dans Charlevoix), et par où étaient passés tous les détenteurs d’une formation universitaire. Cela ressemble à un refoulement collectif, au sens freudien.

(à suivre)

Voir aussi

Ministre Proulx : le ministère de l’Éducation créé pour s'assurer que tous aient accès à l’école (Vraiment ?)