Carnet voué à la promotion d'une véritable liberté scolaire au Québec, pour une diversité de programmes, pour une plus grande concurrence dans l'enseignement.
lundi 26 janvier 2026
Thucydide et comment une démocratie peut devenir impérialiste et assujettir ses alliés
samedi 29 novembre 2025
Grèce — exonération d'impôts pour les familles de 4 enfants et plus
Le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis (ci-contre) a annoncé une enveloppe de 1,76 milliard d'euros l'an prochain pour relancer la natalité, assurant que la priorité sera donné « à la protection de la famille en mettant au cœur de notre politique une récompense fiscale pour les familles, en fonction du nombre d'enfants ».
« Pour la première fois dans notre pays, nous disposons d'une stratégie globale sur la question démographique », a souligné Kyriakos Mitsotakis, lors d'un colloque sur ce sujet organisé à Athènes par le quotidien Eleftheros Typos (littéralement la Presse Libre, de centre-droite).
Il a mis en avant la protection de la famille soulignant que la réforme fiscale du gouvernement favorise les familles avec enfants.
« Nous avons à distribuer la somme de 1,76 milliard d'euros pour 2026" et "nous avons donné la priorité à la protection de la famille, en mettant au cœur de notre politique une récompense fiscale pour les familles, en fonction du nombre d'enfants », a ajouté le Premier ministre conservateur soulignant que « plus le nombre d'enfants augmente, plus les impôts diminuent ».
Concrètement, les ménages avec enfant auront des taux réduits sur leur barème d'imposition. 1 enfant donnerait droit à un taux de 18% sur la première tranche d'impôt (jusqu'à 20.000 euros) au lieu de 22%. Avec 2 enfants ça passerait à 16%. Et ainsi de suite jusqu'à 4 enfants et plus où ce taux passerait à 0%.
Un des plus faibles taux de natalité d'Europe
Il a toutefois souligné que le problème démographique n'était pas exclusivement lié au niveau économique ou à la prospérité des pays, mais « à d'autres raisons qu'il nous faut analyser beaucoup plus en profondeur si on veut le résoudre ».
La Grèce a l'un des plus faibles taux de natalité (nombre de naissances pour 1.000 habitants) parmi ses partenaires de l'UE, à 7,3, suivie par l'Espagne (6,9) et l'Italie (6,7) qui occupe la dernière place. Il est à titre de comparaison de 9,7 pour 1.000 en France.
Interrogé sur la possibilité de résoudre le problème du marché du travail et de la démographie par l'arrivée de migrants et réfugiés, Kyriakos Mitsotakis a insisté sur sa politique "stricte" migratoire.
mardi 7 octobre 2025
7 octobre 1571 — La flotte turque est détruite à Lépante
Le 7 octobre 1571, une flotte chrétienne livre bataille à la flotte turque. C'est le point d'orgue d'une croisade organisée par le pape Pie V pour délivrer l'île de Chypre que les Turcs viennent de conquérir.
La bataille de Lépante, qui a lieu le 7 octobre 1571 dans le golfe de Patras, sur la côte occidentale de la Grèce, à proximité de Naupacte (alors appelée « Lépante »), est une bataille navale de la quatrième guerre vénéto-ottomane, où s'affrontent la flotte ottomane de Sélim II et la flotte de la Sainte-Ligue. Cette coalition chrétienne formée sous l'égide du pape Pie V, comprenait des escadres vénitiennes et espagnoles, renforcées par des galères génoises, pontificales, maltaises et savoyardes. Cette bataille s'achève par la défaite des Ottomans qui y perdent la plus grande partie de leurs vaisseaux (187 sur 251 engagés) et plus de 20 000 hommes.
Le retentissement de cette victoire est immense en Europe, plus encore que la défaite des janissaires lors du Grand Siège de Malte en 1565, car elle apparaît comme un coup d'arrêt décisif porté à l'expansionnisme ottoman. C’est d’ailleurs en souvenir de cette victoire qu'est instituée la fête de Notre-Dame de la Victoire, puis fête du Saint-Rosaire à partir de 1573.
Les Turcs sont défaits à la surprise générale. Avant Lépante, ils n'avaient connu aucune défaite face aux chrétiens (sauf le repli devant Malte, en 1565), après Lépante, ils n'allaient plus connaître aucune victoire.
Victoire totale
C'est le point d'orgue d'une croisade organisée par le pape en vue de libérer Chypre que le sultan Sélim II venait de conquérir.
La bataille met aux prises 213 galères principalement espagnoles et vénitiennes et quelques 300 vaisseaux turcs. Cent mille hommes combattent dans chaque camp. Les chrétiens remportent une victoire complète.
La quasi-totalité ses galères ennemies sont prises. L'amiral turc est fait prisonnier et décapité et 15.000 captifs chrétiens sont libérés. Les chrétiens perdirent 8 navires et 8000 hommes et eurent 16 000 blessés.
Le héros de la journée est le prince Don Juan d'Autriche (26 ans), qui commande la flotte chrétienne. Il n'est autre que le bâtard de feu l'empereur Charles-Quint et le demi-frère du roi Philippe II d'Espagne.
Retentissement de Lépante
Lépante a un immense retentissement en Europe car elle libère les Occidentaux de la peur des Turcs.
La bataille permet aussi au roi d'Espagne de se poser en champion de la Contre-Réforme catholique.
Pour Venise, cependant, Lépante a le goût amer d'une victoire à la Pyrrhus. Ruinée par l'effort de guerre et la suspension de son commerce avec l'Orient ottoman, la République se détache de ses alliés et négocie avec les Turcs.
À ceux-ci, elle reconnaît la possession de Chypre, qui avait été pourtant son but de guerre, en échange de la reprise de son commerce.
Notons qu'un jeune soldat espagnol nommé Cervantès perd la main gauche pendant la bataille de Lépante (« pour la gloire de la droite », dira-t-il plus tard)... Ne pouvant plus se battre, il écrira faute de mieux les aventures de Don Quichotte,,,
Source : Hérédote
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jeudi 29 mai 2025
Le 29 mai 1453, Constantinople tombe
La chute de Constantinople marque la fin d’un empire qui, depuis la chute de Rome, avait maintenu l’Occident dans l’ère chrétienne : l’Empire byzantin. Cette ville , qui porte le nom de son bâtisseur Constantin, revêt une symbolique particulière.
Les Turcs du sultan Mehmet II sont parvenus à mettre Constantinople à sac par un déploiement colossal d’artillerie, de guerriers et de navires. Les récits des témoins oculaires de cette bataille sans précédent mettent en lumière la puissance de l'Empire ottoman, qui parvient à faire de la basilique Sainte-Sophie une mosquée stambouliote.
Perte majeure pour l’Occident chrétien, la prise de la ville résulte d’un long abandon, d’un délaissement des marges de l’empire, qui représentaient pourtant un point de contact central avec l’ennemi turc. La prise constitue l’apogée de la lutte entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman.
L'auteur : Sylvain Gouguenheim, historien médiéviste, spécialiste de la Réforme grégorienne, est l'auteur de Constantinople 1453. La ville est tombée, Perrin, Paris, 2024, 372 p., 25 €, ISBN-13 : 978-2262101145
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27 novembre 1095 — Appel lancé pour porter secours aux chrétiens d'Orient et aux pèlerins
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samedi 27 juillet 2024
Non, les Jeux olympiques antiques n'ont pas disparu à cause d'un édit antipaïen de l'empereur Théodose Ier
On a longtemps donné de cette disparition une lecture politico-religieuse, les concours grecs ayant été prétendument interdits par un rescrit antipaïen de l'empereur chrétien Théodose Ier, en 393. Mais cette hypothèse, fondée sur une remarque isolée de l'érudit byzantin Kédrénos, ne résiste pas à l'examen : certains concours persistent jusqu'au début du VIe siècle, à l'exemple des Olympia d'Antioche de Syrie.Les Olympia d'Olympie, quant à eux, disparaissent probablement dans les années 420-430, sous le règne de Théodose II, à la suite de l'incendie du temple de Zeus et du déplacement de la statue de Zeus à Constantinople. Les concours sportifs, victimes au Bas Empire d'une désaffection progressive, laissent la place, à un rythme variable d'une région à l'autre, à d'autres divertissements plus populaires, sans que la christianisation de l'empire ait joué un rôle majeur dans ce processus.
Dans Ouest-France du 27 juillet 2024, il revient sur cette disparition :
Le sport disparaît de manière graduelle à partir de la fin du IIIe siècle après J.-C. Le nombre de compétitions diminue. Le dernier concours documenté, les Olympia d’Antioche de Syrie, est encore attesté au début du VIe siècle. Le modèle d’explication longtemps en vigueur consistait à considérer que le sport aurait disparu dans le cadre de la lutte anti-païenne des empereurs chrétiens au IVe siècle. Une disparition supposément soudaine et verticale.En fait, ça n’a pas du tout fonctionné ainsi. On observe un processus de très longue durée, variable d’une région à l’autre. Les concours disparaissent progressivement, sous l’effet de la désaffection dont fait l’objet le spectacle gymnique. En revanche, les concours hippiques vont continuer de passionner les Grecs de l’époque byzantine.À cette évolution des goûts s’ajoute une autre raison : l’argent. Les notables qui trouvaient un intérêt à financer les compétitions – c’était un moyen pour eux de construire une carrière politique – se tournent de plus en plus vers les carrières de l’administration impériale romaine, qui n’impliquent pas ce type d’investissement. Ce paramètre fait partie des multiples raisons qui ont conduit à la désagrégation progressive du phénomène sportif à la fin de l’Antiquité, avant sa renaissance dans le courant de l’Ancien Régime en Europe.
Roubineau parle d'Olympia pour désigner ces concours antiques plutôt que de Jeux olympiques. Les Romains distinguaient le certamen, concours, du ludus, le jeu, activité de la jeunesse.
Jean-Manuel Roubineau est l'auteur de Le sport: Récit des premiers temps paru 13 mars 2024 aux PUF (Presses universitaires de France).
mercredi 24 juillet 2024
L’Australie supprime son système de « visas dorés »
Il ne suffira plus d’avoir un compte en banque bien garni pour s’installer en Australie. Le gouvernement vient de supprimer son visa pour «investisseur significatif », un titre de séjour communément appelé « visa doré ».
Introduit en 2012 pour faire fructifier l’économie et attirer les investissements étrangers, il permettait aux étrangers de s’installer sur l’île-continent et d’obtenir la nationalité australienne plus rapidement que par les canaux habituels.
Contrairement aux autres titres de séjour délivrés par l’Australie, ni limite d’âge ni test d’anglais n’étaient imposés. Il suffisait pour obtenir un visa doré de passer au moins 40 jours par an en Australie et d’y investir un minimum de 5 millions de dollars (environ 3 millions d’euros).
Mais, selon la ministre des Affaires intérieures, Clare O’Neil, qui a annoncé la suppression de ce dispositif il y a quelques jours, « il est évident depuis des années que ce visa n’apporte pas à notre pays et à notre économie ce dont nous avons besoin», il n’a pas «fourni les résultats économiques attendus ».
En 2022, l’institut Grattan, spécialiste des politiques publiques, s’était penché sur ce visa dans un rapport et avait recommandé sa suppression. «Les détenteurs de visa doré sont plus âgés, moins qualifiés et gagnent peu d’argent en Australie. Au cours de leur vie, ils coûtent en moyenne 120 000 dollars (73 000 euros) aux contribuables australiens, car ils ont un recours élevé aux services publics, bien supérieur au montant des impôts qu’ils paient. À l’inverse, un immigré qualifié typique génère un solde fiscal positif de 250 000 dollars (151 000 euros) », souligne ainsi Brendan Coates, le chef économiste du Grattan Institute, qui a dirigé ce rapport. Dans ses conclusions, il soulignait que la suppression de ce dispositif permettrait d’«accroître chaque année les rentrées fiscales générées par les cohortes de migrants au cours de leur vie de 3,7 milliards de dollars (2,2 milliards d’euros) ».
Selon les données les plus récentes (qui s’arrêtent à juin 2020) du ministère des Affaires intérieures, plus de 2300 visas dorés ont été délivrés depuis leur mise en place, en novembre 2012, et plus de 85% de ses détenteurs sont des ressortissants chinois. Parmi ces derniers, plus de 600 ont depuis obtenu la nationalité australienne. Cela n’a rien d’étonnant puisqu’ils étaient explicitement visés, ce visa portant d’ailleurs le numéro 888, un chiffre symbole de triple chance dans la numérologie chinoise.
Blanchiment et corruption
Sa suppression est saluée par Transparency International Australia, dont la présidente, Clancy Moore, a expliqué à la BBC que «pendant trop longtemps, des officiels corrompus et des kleptocrates ont utilisé ces visas dorés comme un moyen de placer leurs fonds illicites en Australie et probablement y cacher les fruits de leurs crimes ».
Le gouvernement australien lui-même, dans un rapport sur ces visas dorés paru en 2016, s’alarmait de leur « potentielle utilisation pour du blanchiment d’argent et d’autres activités malfaisantes ».
Le quotidien The Australian avait ainsi révélé qu’au moins 80 visas dorés avaient été délivrés à des Cambodgiens, parmi lesquels de nombreux hauts dignitaires du régime corrompu de Hun Sen. C’est ainsi le cas d’Aun Pornmoniroth, le ministre cambodgien des Finances, et de sa femme, qui possèdent plusieurs appartements luxueux à Sydney, où ils sont les voisins du major général Lau Vann et de sa femme, également propriétaires d’un logement dans l’un des quartiers les plus prisés de Melbourne.
L’Australie est ainsi le dernier pays occidental en date à supprimer ce type de dispositif, qui selon l’union européenne, «présente un risque en matière de sécurité, de blanchiment d’argent, de financement du terrorisme, de corruption et d’infiltration par le crime organisé ».
Si la Grèce, l’Italie et Malte proposent toujours ce type de visa, l’Espagne envisage de supprimer le sien, tandis que l’Irlande et le Portugal ont abrogé le leur l’an dernier.
mardi 27 juin 2023
« L’Europe à droite toute »
📢 : « L’Europe à droite toute », le parti pris #international d’Abnousse Shalmani#24hPujadas #LCI #La26 ⤵️ pic.twitter.com/Q6S4PWEog5
— 24h Pujadas (@24hPujadas) June 26, 2023
samedi 29 avril 2023
Reine Cléopâtre : Netflix poursuivi par un avocat égyptien pour « noircissement » de l'histoire (m à j)
Jeudi 27 avril, le ministère égyptien des Antiquités a publié un long communiqué citant de nombreux experts, tous catégoriques : Cléopâtre avait la «peau blanche et des traits hellénistiques», concluent-ils tous.
«Les bas-reliefs et les statues de la reine Cléopâtre en sont la meilleure preuve», poursuit le ministère dans son texte agrémenté de tétradrachmes, des pièces de monnaies grecques, et de statues en marbre représentant Cléopâtre avec des traits européens.
Pour Moustafa Waziri, patron des Antiquités égyptiennes, représenter la souveraine en femme noire n'est rien d'autre qu'une «falsification de l'histoire égyptienne». Mais ce rappel à l'ordre est surtout motivé par «la défense de l'histoire de la reine Cléopâtre, qui est une partie importante de l'histoire de l'Égypte antique, indépendamment de toute considération raciale», tient-il à préciser.
Régulièrement en Égypte, des internautes et des commentateurs dénoncent des campagnes, principalement venues de groupes afro-américains, revendiquant l'origine de la civilisation égyptienne.
Cléopâtre appartenait à la dynastie macédonienne des Lagides, issue du général Ptolémée devenu, lors du partage de l'empire d'Alexandre le Grand, roi d'Égypte qui a vu s'épanouir la civilisation hellénistique sur les bords du Nil.
Billet originel du 18 avril
Un avocat égyptien a demandé au procureur général de fermer la plateforme Netflix après la diffusion de la bande-annonce de « Queen Cleopatra », qui dépeint cette figure historique grecque comme une femme à la peau noire.
Selon The Egypt Independent, Mahmoud al-Semary a demandé que toutes les mesures légales soient prises à l’encontre des responsables du documentaire et de la direction de la plateforme de diffusion en continu pour sa participation à « ce crime ». Il a également demandé l’ouverture d’une enquête et le blocage de Netflix en Égypte.
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| Cléopâtre était en réalité d’ascendance macédonnienne… |
vendredi 28 octobre 2022
Le dévoiement du patriotisme en impérialisme sans limites a eu raison de toutes les vertus civiques qui avaient fait la gloire d'Athènes
Dans « La Mélancolie d'Athéna » , Michel De Jaeghere se met dans les pas de Thucydide, et puise dans la guerre du Péloponnèse des leçons pour notre époque. Parcourant le Ve siècle grec, des origines des guerres médiques à la fin de la guerre du Péloponnèse, Michel De Jaeghere ne se contente pas ici de faire le récit frémissant de cet apogée de la civilisation hellénique. Il a suivi à la trace les débats, les dilemmes, les conflits inhérents à la naissance du patriotisme, de sa dilatation dans le panhellénisme à sa caricature en volonté de puissance, et de l’échec tragique auquel la tentation de l’impérialisme avait conduit Athènes, aux crises de sa démocratie. Texte ci-dessus d'Eugénie Bastié publié dans le Figaro.
D'après le mythe, Athéna, la déesse de la guerre, est sortie toute armée du cerveau de Zeus, en poussant un cri martial. Les hommes ne sont pas des dieux. Ils ne sortent pas du ventre de leurs mères casqués, armés de lances et de boucliers, animés d'un indéfectible attachement à leur terre, leur peuple et leur souveraineté. Non, ce noble sentiment, qu'on appelle « patriotisme » , n'est pas spontané. Il est le fruit d'une éducation patiente aux lois de la cité. Il n'a pas toujours existé, mais est né à un moment précis de l'histoire des hommes. C'est une « construction sociale » comme diraient les demi-habiles d'aujourd'hui empressés de tout déconstruire. Michel De Jaeghere n'est pas de ceux-là. Et s'il nous relate dans La Mélancolie d'Athéna (Les Belles Lettres) l'invention du patriotisme dans la Grèce antique, ce n'est pas pour en relativiser la nécessité, mais au contraire pour mieux nous en faire comprendre la précieuse fragilité.
Dans Le Cabinet des antiques , son précédent livre, Michel De Jaeghere s'interrogeait sur l'héritage politique que nous avaient laissé les Anciens. Notre conception de la démocratie, de la citoyenneté avait-elle quelque chose à voir avec celle des Grecs et des Romains ? Dans ce livre, il nous rappelle que la conception du patriotisme qui les animait nous est aujourd'hui étrangère, nous qui voyons les poilus comme les victimes d'une boucherie et ne « voulons plus rien devoir à ce qui est hérité sans avoir été consenti » . « Nous prétendons déterminer jusqu'à notre sexe : comment subirions-nous le choix de notre patrie ? »
Dans ce livre passionnant, d'une érudition qui donne parfois le vertige, le directeur du Figaro histoire nous raconte le siècle de Périclès, ce Ve siècle avant notre ère qui a vu la Grèce accoucher de trésors de civilisation inégalés, mettre au point un idéal civique fondé sur la délibération rationnelle, cultiver un patriotisme « au carrefour de la piété filiale, de la tradition et de l'esprit critique » , puis basculer dans la démesure de la conquête, de l'asservissement des voisins et de la guerre civile. Pendant les guerres médiques, les cités grecques s'étaient unies contre l'ennemi perse, avaient dépassé leurs attachements tribaux pour défendre une civilisation commune contre les barbares. À la suite de la victoire, Athènes avait pris l'hégémonie au sein de la ligue de Délos. Elle avait alors basculé dans l'hubris d'une thalassocratie sans pré carré défini, qui s'était lancée dans un impérialisme insensé. Celui-ci aboutit à la guerre du Péloponnèse, qui vit les hoplites qui combattaient jadis ensemble, boucliers contre boucliers, s'entretuer.
Entre la bataille des Thermopyles (480 av. J.-C.), où les 300 Spartiates emmenés par Léonidas se sacrifièrent pour la liberté des Grecs, et la capitulation d'Athènes (404 av. J.-C.), qui vit la victoire éphémère des Lacédémoniens sur les Athéniens, il s'écoule à peine une vie d'homme. Soixante-dix ans, qui ont vu passer la Grèce du rêve au cauchemar, du patriotisme, ce « sentiment de tendresse poignante pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable » (Simone Weil), à l'idolâtrie.
L'histoire que nous raconte Michel de Jaeghere est celle d'une occasion manquée. « La Grèce avait manqué de faire son unité autour d'une cité solaire. Elle avait échoué à trouver le cadre politique qui lui eût permis de se donner la puissance nécessaire pour se défendre contre toute entreprise conquérante sans remettre en question l'autonomie, l'indépendance à quoi le monde des cités avait dû sa créativité unique, son rayonnement artistique et intellectuel. » Il a manqué à Athènes l'institution politique de la nation, et l'on sent un regret sincère chez cet amoureux de la Grèce que ses splendeurs civilisationnelles n'aient pu rencontrer l'écrin qui fit la gloire des Capétiens.
Cet esprit profond et délié, qui aime trouver refuge dans la méditation des Anciens pour échapper à la médiocrité du temps, n'est pas pour autant un contemplatif. La saveur qu'il trouve dans l'histoire est son pouvoir d'éclairer l'actualité.
Les universitaires français contemporains bannissent du cercle des sachants ceux qui osent faire des analogies (sauf quand il s'agit d'alerter sur le retour du fascisme et des éternelles années 1930, bien sûr). L'un d'entre eux a même jugé que Thucydide n'était pas un « collègue » car il manquait d'objectivité dans sa méthode. Mais Michel De Jaeghere ne se prive pas de ce plaisir de l'intelligence qui consiste à faire des rapprochements historiques et dresser des vies parallèles. Ainsi, sous sa plume, le revirement d'Alcibiade, le patriote combattant sa propre patrie, évoque les tourments du duc d'Enghien émigré, le dilemme se posant aux Athéniens entre sauver leur peuple ou sauver leur terre celui qui s'est posé en France sous l'Occupation, la ligue de Délos qui rassembla les cités grecques contre l'ennemi perse est rapprochée de l'Otan.
Ces parallèles audacieux ne sont pas qu'une gourmandise d'érudit. Ils sont animés par la conviction profonde que nous pouvons puiser dans le passé des leçons pour le présent. De Jaeghere s'attarde d'ailleurs sur la thèse stimulante de l'universitaire Graham Allison qui, dans Vers la guerre. La Chine et l'Amérique dans le piège de Thucydide , a établi 16 situations dans l'histoire où le syndrome Athènes-Sparte, c'est-à-dire la rivalité agressive entre une puissance régnante et une puissance ascendante s'est manifestée, avec dans la plupart des cas pour résultats la guerre.
Mais l'auteur n'est pas qu'un historien. C'est aussi, comme son maître Thucydide, un moraliste. Et cette plongée dans la guerre du Péloponnèse n'est pas seulement l'occasion d'une leçon de géopolitique, c'est aussi une descente dans l'éternité de l'âme humaine. Car les Grecs se posaient les questions que nous nous posons encore. Leurs turpitudes, leurs cas de conscience, leur déchirement entre fidélités concurrentes, leurs lâchetés, la « fatalité qui donne à choisir entre la soumission, la démesure et le repli » qui fut la leur, sont encore les nôtres. L'homme est toujours l'homme. La grande leçon de ce livre, c'est que, selon le mot de Bainville « tout a toujours très mal marché » , même pour les meilleurs. Il y a en effet de quoi rendre Athéna mélancolique.Ces parallèles audacieux ne sont pas qu'une gourmandise d'érudit. Ils sont animés par la conviction profonde que nous pouvons puiser dans le passé des leçons pour le présent
La Mélancolie d'Athéna
par Michel de Jaeghere,
publié aux Belles Lettres,
à Paris,
le 21 octobre 2022,
620 pp.
ISBN-10 : 2251453563
ISBN-13 : 978-2251453569
Voir aussi
Histoire — Il y a 2500 ans, la bataille des Thermopyles
dimanche 16 octobre 2022
Histoire — Il y a 2500 ans, la bataille des Thermopyles
La bataille des Thermopyles, l'un des plus célèbres faits d'armes de l'histoire antique et des guerres médiques, oppose une alliance des cités grecques à l'Empire achéménide en août ou septembre 480 av. J.-C. L'armée grecque, environ 7 000 hoplites, tente de retenir l'armée perse de Xerxès Ier, laquelle compte, selon les estimations modernes, entre 70 000 et 300 000 soldats à l'entrée du défilé des Thermopyles qui commande l'accès à la Grèce centrale, le long de la mer Égée.
Lien de téléchargement de la Bataille des Thermopyles, VF, 1962.
(Il se peut que la vidéo ci-dessus disparaisse)
Ce film avait été diffusé en 1975 sur l’antenne de la deuxième chaîne de l’ORTF aux Dossiers de l’écran. Cette diffusion avait été suivie de commentaires forts doctes et érudits de spécialistes de l’antiquité parmi lesquels Jacqueline de Romilly à l’accent cultivé désormais archaïque (comme il sied à une helléniste) avec ces longs « â » : « passa-age », « des rivâ-ages », « utilisa-âtion ». Extrait de cette émission :
dimanche 18 septembre 2022
Le piège de Thucydide
Dans « Vers la guerre », paru en français en 2019, un universitaire américain établit les risques de conflit entre la Chine et les États-Unis en fonction des situations comparables dans le passé. Passionnant. Une recension d’Éric Zemmour parue à l’époque dans le Figaro.
C’est sans doute à ce genre de choses, et de livre que l’on voit que la France n’est plus qu’une province excentrée de l’empire américain.
Alors que la vie intellectuelle et politique parisienne s’agite autour des « années 30 » — et encore, une vision fallacieuse de cette période ! —, le cœur universitaire américain bat au rythme de Thucydide et de son célébrissime récit de la « guerre du Péloponnèse » entre Athènes et Sparte au Ve siècle avant J.-C.
Pendant que notre président de la République, suivi d’une escouade hétéroclite d’universitaires et de saltimbanques, décerne des médailles en chocolat de résistance antifasciste et dresse des poteaux d’exécution pour une nouvelle épuration des soi-disant collabos, à Harvard, un émérite professeur fait travailler ses étudiants sur ce qu’il appelle le « piège de Thucydide » et ses nombreuses occurrences dans les cinq cents dernières années. Oui, vous avez bien lu : les cinq cents dernières années ! Comme disait Churchill : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. »
Ce « piège de Thucydide » désigne donc « l’inévitable bouleversement qui se produit quand une puissance ascendante menace de supplanter une puissance établie ». À l’époque, c’était Athènes qui menaçait de supplanter Sparte ; aujourd’hui, c’est bien sûr la Chine qui menace de supplanter les États-Unis. Notre universitaire, en bon pédagogue, fait l’aller-retour entre le Ve siècle avant J.-C. et le XXIe siècle, et ne peut que constater, au-delà des évidentes différences, les nombreuses similitudes entre les deux situations. « Quand Thucydide dit que la guerre était “inévitable”, il veut dire qu’à mesure qu’Athènes devenait plus puissante et Sparte plus inquiète les deux États ont pris des décisions qui rendaient difficile d’éviter la guerre. »
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| Alliance des puissances asiatiques avec la Chine au centre ? Le 22e sommet de l'Organisation de coopération de Shanghaï s'est tenu le 15 et 16 septembre 2022 à Samarcande (Ouzbékistan). |
Mais — francophobie persistante des élites américaines ? — notre universitaire n’évoque pas la geste victorieuse de Richelieu et de Mazarin, et occulte le sacrifice des poilus français de 1914 dans le cadre plus vaste de l’affrontement entre l’Angleterre et l’Allemagne. Il est vrai que cette lutte à mort entre Anglais et Allemands ressemble comme une sœur jumelle à celle qui a déjà débuté entre Américains et Chinois.
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| Les présidents Modi (Inde), Poutine (Russie) et Xi Jinping (Chine) au sommet de Samarcande de cette semaine (16 septembre 2022) à la tête d'environ 3 milliards d'habitants. |
Et, suivant eux aussi l’enseignement de l’inventeur de la géopolitique, Mahan, qui expliquait que la « mer » gagnait toujours sur la « terre », les Chinois édifient à marche forcée une marine capable de chasser l’US Navy de la mer de Chine et des eaux asiatiques. Le nouveau patron du Parti communiste chinois, Xi Jinping, dont un sinologue décrit « l’assurance napoléonienne », a pour objectif avoué de « retrouver la grandeur passée », ce qui signifie la première place mondiale, et non pas « en tant que membre honoraire de l’Occident ».
En 1913, le diplomate Norman Angell expliquait, dans un livre à succès, que les liens économiques entre l’Angleterre et l’Allemagne retiendraient les deux pays au bord du précipice ; de même, aujourd’hui, nos doctes libéraux nous assurent que les chaînes de valeur sont trop imbriquées entre les deux géants pour qu’il y ait un risque d’affrontement. En vérité, tout cela serait balayé s’il n’y avait une seule différence majeure entre les deux époques : l’arme nucléaire. C’est elle qui a déjà retenu Kennedy et Khrouchtchev lors de la fameuse crise des missiles de Cuba en 1962 ; et c’est toujours cette apocalypse nucléaire (« Je ne sais pas quand aura lieu la prochaine guerre mondiale, mais je sais que celle d’après se fera avec des arcs et des flèches », disait, sarcastique, Einstein) qui arrêtera même des nationalistes aussi farouches que Trump et Xi Jinping. Avec deux nuances de taille : d’abord, la sophistication des nouvelles armes, cyberattaques ou missiles antimissiles, peut entraîner une escalade inenvisageable pendant la guerre froide. Et surtout, les hiérarques chinois n’ont pas oublié que Mao leur a toujours dit que la Chine, elle, survivrait à la disparition de 300 millions de Chinois sous le feu nucléaire.
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| Toujours au sommet de Samarcande, de droite (au fond assis) à gauche: Erdogan (Turquie), Aliyev (Azerbaïdjan), Chehbaz Charif (Pakistan), Poutine (Russie), Loukachenko (Biélorussie) et Raïssi (Iran). |
L’optimisme forcé de notre universitaire américain ne trompe personne, et surtout pas l’auteur lui-même. Il faudrait que la Chine accepte de rentrer dans le rang de la Pax americana ou que les Américains renoncent à leur suprématie dans le Pacifique, alors même que la force de frappe industrielle des États-Unis est concentrée en Californie (les fameux GAFAM) et que le cœur de la croissance mondiale — le centre de l’économie-monde, aurait dit Braudel — est désormais en Asie. Le « piège de Thucydide » nous tend ses bras mortels. Et pour une fois, nous, Français, ne sommes pas au cœur de la bataille. L’avantage d’être devenus provinciaux. On se console comme on peut.
Vers la guerre,
par Graham Allison,
paru chez Odile Jacob,
le 20 février 2019,
à Paris,
337 pp.
ISBN-10 : 273814702X
ISBN-13 : 978-2738147028
mercredi 23 juin 2021
Solstice d'été en 240 av. J-C.: Ératosthène calcule la mesure de la circonférence de la Terre
En 240 av. J.-C. lors du solstice d’été dans l’hémisphère nord, Ératosthène calcula la circonférence de la Terre.
Le mérite d’Ératosthène tient au fait qu’il ait pu calculer celle-ci sans aucun moyen technique moderne. Le seul instrument dont il se soit servi est incroyablement simple : le « gnomon », un bâton planté verticalement dans un sol parfaitement plat. En étudiant l’ombre, on peut suivre les mouvements du soleil pendant la journée et l’année. C’est aussi le principe du cadran solaire.
L’expérience
Ératosthène savait qu’à Syène (au sud de l’Égypte) à midi, le solstice d’été, le soleil illumine le fond des puits. Ce phénomène s’explique par le fait que la ville se trouvant sur un tropique, les rayons du soleil tombent exactement perpendiculaires à la ville au solstice. Ce jour-là, un bâton planté verticalement au sol ne projette donc aucune ombre : le soleil est au zénith.
Le même jour, Ératosthène fit mesurer l’ombre du gnomon à Alexandrie, une ville égyptienne elle aussi qui, selon ses connaissances, se trouvait à 5000 stades au nord de Syène sur le même méridien. Grâce à cette mesure, il a établi que la direction des rayons solaires formait un angle de 7,2° avec la verticale, soit 1/50 d’un tour de 360°.
De cette expérience Ératosthène a déduit que la circonférence de la Terre devait être 50 fois la distance entre Alexandrie et Syène, donc 250 000 stades, soit 39 000 km (il existe une dispute sur la valeur du stade utilisée : égyptien il vaut 157,5 m, attique il vaut 185 m, olympique 176 m).
La mesure d’Ératosthène reposait sur deux connaissances géométriques : deux droites parallèles coupées par une transversale forment des angles alternatifs internes égaux et les arcs de circonférence sont proportionnels aux angles respectifs du centre. Il a également considéré les rayons solaires entre eux parallèles, une hypothèse correcte en raison de la grande distance du Soleil par rapport à la Terre. Le fait que la Terre soit sphérique avait déjà été prouvé par Aristote (384-322 av. J.-C.).
Un peu de chance
Les chiffres de 1/50 e et de 5000 stades sont trop ronds pour être précis. De toute évidence Ératosthène cherchait un ordre de grandeur, il savait qu’il n’avait pas les moyens d’être parfaitement précis. Ces mesures étaient quand même très proches des vraies mesures. Par ailleurs, Ératosthène a joué un peu de chance. Puisque Syène et Alexandrie ne sont pas exactement sur le même méridien et que leur distance est un peu plus grande que ce que leur différence angulaire permet de calculer, certains ont émis l’hypothèse que le chameau utilisé pour établir la distance entre Alexandrie et Syène était peut-être un peu plus rapide que la moyenne des chameaux et que la distance calculée aurait effectivement été un peu plus longue que la vraie distance, compensant le fait qu’Alexandrie n’est pas exactement au nord de Syène, aujourd'hui Assouan.
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| Syène (aujourd'hui Assouan) n'est pas exactement sur le même méridien qu'Alexandrie |
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lundi 21 octobre 2019
Capital et idéologie de Piketty, une idéologie naïve de l'égalitarisme et de la confiscation

Si « Le Capital au XXIe siècle, » précédent ouvrage de Monsieur Piketty, a pu faire illusion, notamment par l’originalité de son appareil statistique, il est rationnellement impossible d’accorder à « Capital et idéologie » le moindre crédit intellectuel.
L’objet d’étude que se donne Monsieur Piketty est la façon dont toute société doit justifier ses inégalités — inégalité étant prise dans son sens le plus rigoureusement matériel.
L’assertion selon laquelle toute société humaine se doit de justifier ses inégalités matérielles est, en soi, une « boîte noire » qui aurait mérité, à tout le moins, qu’on la problématise, ne serait-ce qu’en introduction, à défaut de pouvoir complètement l’élucider. Au lieu de quoi Monsieur Piketty se contente d’asséner son obsession personnelle comme évidence rationnelle : la grande question « idéologique » de toute société humaine est la justification de ses inégalités matérielles !
Tout indique, au contraire, que la plupart des sociétés humaines n’ont jamais considéré la justification de leurs inégalités comme prioritaire — ni que cette justification conditionnait leur subsistance, comme le soutient l’auteur -- si même elles n’en ont jamais problématisé le principe.
Au vrai, l’institution de l’inégalité matérielle en alpha et oméga des sociétés humaines est un choix qui appartient à Monsieur Piketty — et la tradition socialiste dans laquelle il s’inscrit — et ce choix est un choix en valeur.
Quel ennui que ce choix, notre auteur ne l’assume pas en tant que tel -- un parmi d’autres choix possibles : la liberté, la réduction de la pauvreté... -- à supposer qu’il ait conscience de la contingence historique et subjective de sa perspective.
Prenons un exemple : les Grecs. À Sparte comme Athènes, dans toutes les cités du bassin égéen, on pratiquait l’esclavage, figure ultime et la plus extrême de l’inégalité (dans un sens plus profond que la seule « inégalité matérielle » qui obsède Monsieur Piketty). Les penseurs grecs étaient conscients de l’inégalité radicale qui existait — y compris dans un sens matériel — entre l’esclave et l’homme libre.
Des auteurs tels Aristote ne se sont pas fait défaut de tenter, au détour d’un paragraphe, de justifier cette inégalité et l’institution de l’esclavage. Mais il ne serait jamais venu à l’idée d’aucun auteur grec d’aucune école de considérer l’inégalité matérielle comme le grand problème de son temps ni d’aucune société humaine, et l’on ne sache pas qu’un traité de philosophie politique grecque se soit jamais donné pour objet l’inégalité réelle entre les hommes. L’isonomos (ἰσόνομος) — l’égalité en droits — fut la grande affaire des cités grecques — mais le concept de cette égalité en droit est radicalement étranger et sans rapport, ni empirique ni logique, avec celui de l’égalité en fait chère à Monsieur Piketty ; et nul auteur du grand siècle philosophique grec, pas plus Platon qu’Aristote, ne s’avisa d’y inclure les esclaves.
Il ne s’agit évidemment pas de soutenir que la conception des Grecs était meilleure que la nôtre ; seulement de constater que leur appareil de références morales, philosophiques et politiques, divergeait du nôtre et que c’est une erreur de méthode, voire d’amateur, que de leur prêter des préoccupations propres à notre époque -- tout du moins la frange socialisante du monde intellectuel.
Les mille deux cents pages que Monsieur Piketty consacre à l’étude de son ambitieux projet le conduisent à considérer toutes sortes de sociétés, depuis les esclavagistes occidentaux jusqu’à nos jours. Mais ce qu’il gagne en extension, il le perd en pertinence. Quand on se donne un objet aussi vaste — rien moins que l’histoire humaine — le risque est de se montrer superficiel. Force est de constater que Monsieur Piketty y succombe. Les chapitres grecs et américains, par exemple, atteignent péniblement le niveau d’un article de quotidien, tant l’auteur reste à la surface des faits, qu’il égrène en quelques paragraphes rapides avant de les engluer dans l’épais mélange de sa propre idéologie.
La lecture laborieuse de « Capital et idéologie » fait apparaître, de façon limpide et immédiate, que la vraie préoccupation de Monsieur Piketty est moins la connaissance de l’histoire des inégalités, que de justifier ses conclusions « programmatiques » — qui tiennent en quelques pages (comme on aurait aimé le même esprit de synthèse dans les chapitres précédents).
Monsieur Piketty préconise des taux d’imposition qu’il qualifiait dans son précédent opus, avec une gourmandise assumée, de confiscatoires : 80-90 %. Le fait que certains individus perçoivent des revenus, héritent de patrimoines, largement supérieurs à ceux des moins nantis, est insupportable à Monsieur Piketty ; à cette réalité, il faut porter remède. Ce remède est la confiscation.
Le mal est l’inégalité, le remède est la confiscation : telle est la seule équation rationnelle — sur le mode de l’impératif hypothétique kantien — de l’œuvre de Monsieur Piketty.
Un quidam lisant « Capital et idéologie » concevra que nous suffoquons dans des enfers horriblement inégalitaires et que l’absence de taux d’imposition de 90 % sur les plus élevés revenus et patrimoines est une injustice en soi, et même la grande injustice de notre temps ; qu’en y portant remède, tout ira mieux -- y compris dans le domaine climatique (sic), glisse Monsieur Piketty, fidèle à l’esprit « gretiste » [adepte de Greta Thunberg] de notre temps.
Considérons les faits :
1°) Nos sociétés ouest-européennes sont parmi les plus égalitaires dans le monde, ce dont atteste le coefficient « Gini » ;
2°) Nos sociétés ouest-européennes n’ont jamais été aussi taxées, et sont les plus imposées de la planète — si l’on excepte des cas pathologiques tels la Corée du Nord.
Ces deux réalités, Monsieur Piketty ne peut les ignorer. Alors il se contente, d’une part, de récuser le coefficient Gini, non par des motifs rationnels — ce coefficient n’est contesté dans sa rigueur scientifique et synthétique par personne — mais parce que sa préférence le conduit à comparer, par exemple, les revenus des 10 % les plus « riches » et ceux des 10 % les plus « pauvres ». Un choix possible, mais partial et subjectif, qui ne permet en rien de récuser « Gini ».
D’autre part, Monsieur Piketty ne s’occupe pas de l’impôt en général — qui indique en effet que nos sociétés sont taxées comme jamais — seulement des taux les plus élevés. Car, il lui est facile de montrer que les taux supérieurs étaient plus élevés à certaines époques de l’histoire récente. Toutefois, la considération du taux sans celle de l’assiette est dénuée de valeur. Si le taux de 90 % s’impose à partir de 1 million de revenu, le prélèvement global — y compris sur les « riches » ! — sera nettement moindre qu’avec un taux marginal supérieur de 55 % qui s’applique dès 30 000 euros. Ce truisme ne manquera pas d’échapper au lecteur rapide de Piketty, comme à son étudiant.
Ne perdons pas notre temps à relever les innombrables outrances -- Monsieur Piketty taxe nos sociétés de pratiquer la même « quasi-sacralisation » de la propriété que les sociétés esclavagistes, il qualifie le philosophe et prix Nobel d’économie F.A. Hayek de penseur « semi-dictatorial » (sic) — pour aller au système proposé dans la conclusion : un socialisme participatif, instituant une forme temporaire et collective de la propriété, par le moyen de taux d’imposition confiscatoires.
Ces « remèdes » n’ont de neuf que leur habillage verbal ; ils sont aussi anciens que les premières formes de proto-socialisme — « l’égalité réelle ou la mort ! », s’écriait Gracchus Babeuf — et se heurtent à autant d’arguments rationnels et moraux que de difficultés pratiques. Parmi ces difficultés : la fuite des capitaux, qui ne manquerait pas de se produire si un pays devait s’aviser d’instituer le néocommunisme pikettien. Eh bien, c’est fort simple, rétorque Monsieur Piketty : il suffit de supprimer la libre circulation des capitaux ; en revenir donc à des formes strictement nationales de l’économie financière. Ce qui ne paraît pas de trop bon augure pour un pays aussi endetté — sur les marchés financiers internationaux — que la France. Quid si, ne pouvant soustraire leur capital à la confiscation, les Français quittaient en masse leur pays, pour échapper aux colonnes infernales de la confiscation ? Monsieur Piketty ne le dit pas, pourtant le remède est simple : il suffit de renoncer à la libre circulation des personnes ! On perçoit aisément les contours sympathiques et humanistes d’un régime qui s’inspirerait des préceptes de Monsieur Piketty.
On perçoit surtout les ravages produits par ce que l’on a nommé par ailleurs « la passion de l’égalité » [1] sur un grand nombre de penseurs socialistes. Leur seul impératif, intégralement moral — résultant d’un choix de valeur, non d’une analyse du réel, contrairement à ce soutient naïvement et fautivement Thomas Piketty — est, pour emprunter nos mots à l’un des principaux penseurs du socialisme italien au XXe siècle, « la réduction des inégalités sociales » ; « et si l’on ne peut faire que tous soient égaux et riches, on fera que tous seront égaux et pauvres ! »[2]
Au final, le succès de Monsieur Piketty doit être vu comme symptôme, celui d’une radicalisation à l’extrême gauche des universités occidentales, radicalisation dûment attestée par les enquêtes statistiques, qui permet à des penseurs aussi obsessionnels et, disons-le, superficiels, de prospérer en toute impunité.
[1] Essai sur la civilisation socialiste, Texquis, 2017.
[2] L’auteur de cette formule universelle du socialisme est Benito Mussolini, cité par son ministre des affaires étrangères Ciano, Journal politique, au 8 mars 1939. Mussolini fut l’un des dirigeants du parti socialiste italien (PSI), et directeur du quotidien socialiste L’Avanti, avant de colorer son socialisme de nationalisme militariste pour fonder le fascisme.
samedi 8 juillet 2017
La conservation du savoir grec à Constantinople et sa diffusion dans l'Europe romane
Ce bagage byzantin fut transmis aux cours royales et aux abbayes de l’Europe à l’époque romane. On rencontre ainsi les influences artistiques byzantines à travers toute l’Europe des Xe-XIIe siècles, dans les vallées de la Meuse ou du Rhône, en Allemagne, jusque dans les royaumes scandinaves. De nombreux textes antiques furent alors traduits en latin puis commentés.
Les routes et les intermédiaires humains par lesquels cette transmission s’est effectuée montrent un couloir de circulation reliant la Sicile, l’Italie du Sud, la vallée du Rhône, la cour de Champagne, les abbayes d’Île-de-France et de Normandie, le monde rhénan...
C’est toute l’influence byzantine sur le monde latin, visible dans les fresques et les enluminures, dans la transmission d’ouvrages, d’abord religieux, puis savants que retrace dans cet essai magistral Sylvain Gouguenheim.
Extrait relatif à l’enseignement byzantin
Le conservatoire de la paideia
Pour établir un pont entre la culture de l’Antiquité tardive et Byzance médiévale, il faut nous tourner vers le système scolaire, dont la survivance est illustrée directement, pour la fin du VIIIe siècle et le début du IXe par certaines œuvres parvenues jusqu’à nous.
« Les Byzantins, écrit B. Flusin, ont vu dans la paideia un trait caractéristique de leur identité » : l’école dispensait une culture à la fois classique, hellénique, et chrétienne ; la culture profane jouant un rôle « subordonné et instrumental. »
De Justinien aux souverains macédoniens, pas plus que dans l’Antiquité tardive des II-Ve siècles, l’enseignement ne se fonda uniquement sur des œuvres chrétiennes. Au début du IXe siècle, les textes scientifiques et techniques de l’Antiquité grecque sont encore à la disposition des lettrés.
Par exemple, les patriarches de Constantinople Taraise (784-806) et Nicéphore (806-815) reçurent une instruction où la tradition antique, païenne, était présente.
Tout commençait par une formation élémentaire, auprès du grammatistès, vers l’âge de 6-7 ans, « pendant laquelle l’enfant apprenait des rudiments de calcul et à lire et à écrire en utilisant des textes religieux ».
Ensuite, au bout de trois ou quatre ans commençait l’enseignement dit « encyclopédique » (εγκύκλιος παιδεία) dont le but était de fournir des connaissances « circulaires » c’est-à-dire un savoir global portant sur l’ensemble des disciplines jugées nécessaires à l’exercice des fonctions ecclésiales ou administratives. Cet enseignement reposait sur la mathimatiki tétraktys (arithmétique, géométrie, astronomie et musique) après les trois disciplines littéraires, la grammaire, la rhétorique et la poésie.
Les écoles byzantines demeurèrent fidèles au modèle de la paideia ; l’empire chrétien d’Orient ne l’avait pas détruite, ni ne lui avait substitué une école « chrétienne ». L’enseignement y reposait toujours sur les mêmes auteurs, dont les textes étaient abordés sous la forme de compilations, de florilèges et d’abrégés.
Homère, considéré comme le fondateur de la littérature grecque, donc comme le fondement de l’éducation, en constituait la base ; on étudiait sinon le texte entier de l’Iliade du moins les premiers chants ; Ignace le Diacre, actif dans la première moitié du IXe siècle le cite, ainsi qu’Hésiode ; Michel Psellos prétend l’avoir appris par cœur. À la fin du XIIe siècle, Eustathe de Thessalonique et Jean Tzétzès ont composé des commentaires sur les poèmes d’Homère.
Les Travaux et les Jours d’Hésiode et les tragédies servaient à l’étude de la grammaire, Démosthène à l’enseignement de la rhétorique et Aristote à celui de la logique ; on abordait les savoirs scientifiques par le biais d’Euclide et de Ptolémée : un palimpseste des Éléments écrit à la fin du VIIe ou au début du VIIIe siècle témoigne de la permanence de leur étude même dans ces « âges sombres ». Il n’est pas exclu que Plutarque et la Cyropédie de Xénophon aient également été utilisés.
Il n’y avait pas d’université telle que l’Europe latine les inventa au XIIIe siècle. Au VIIIe siècle il n’y a même plus dans la capitale de lieux publics d’enseignement supérieur.
Au siècle suivant, l’école patriarcale, qui formait en théologie, dispensait un enseignement de base où dominaient la grammaire, la philosophie, les mathématiques. Même les futurs moines, écrit J. Irigoin s’initiaient à la logique et à la poétique. Mais ils ne semblent pas en avoir ensuite fait grand cas si l’on se fie au faible rôle des monastères dans la copie des textes classiques.
En 863, Bardas — frère de l’impératrice Théodora et régent entre 858 et 866 — installa à Constantinople dans le palais de la Magnaure une sorte d’école supérieure où l’on enseignait les sept arts libéraux et la philosophie.
Entre ces disciplines, il n’y avait pas de séparation : ce sont souvent les philosophes qui les enseignaient, en les orientant dans un sens spéculatif, par exemple en astronomie. Quatre professeurs y furent actifs à l’époque de la fondation ; outre Léon dit le « Mathématicien » ou le « Philosophe », chargé de la philosophie, son élève Théodore enseignait la géométrie, Théodègios l’arithmétique et l’astronomie, tandis que Kométas prenait en charge la grammaire. Constantin VII en relança l’activité au milieu du Xe siècle. Au début du XIIe siècle, la princesse Anne Comnène (1083-1153), fille de l’empereur Alexis Ier, témoigne dans son Alexiade, vaste poème à l’honneur de son père, avoir reçu une formation complète dans les sciences de la tétraktys ainsi que dans la philosophie platonicienne et aristotélicienne (étaient ainsi enseignés Proclus, Jamblique, Porphyre).
Le savoir antique avait, comme dans l’Antiquité tardive, une triple utilité : il fournissait le socle des connaissances nécessaires à la formation des élites ; il servait de propédeutique à la foi chrétienne et permettait — au prix d’une exégèse — de la corroborer ; il jouait, par ses « erreurs » le rôle d’un repoussoir. Il serait donc erroné de voir dans la paideia le souci de se cultiver auprès des auteurs anciens, de vivre en compagnie de Socrate, Sophocle ou Thucydide. De tels sentiments ont existé, mais furent rares et ne constituaient pas l’objectif de l’institution scolaire. Celle-ci a toutefois donc permis, dans une période où on ne s’en souciait guère, la conservation de la culture classique.
[…]
Dans la première moitié du IXe siècle, s’amorça à Constantinople un vaste mouvement de copie des textes antiques qui toucha tous les domaines et démontrait un regain d’intérêt pour la culture classique. Entre le IXe et le XIIe siècles, la plus grande partie des textes philosophiques, historiques, littéraires, mathématiques firent l’objet de copies. Ce travail fondamental, assurant à la fois conservation et transmission, a été étudié de nombreux historiens.
Sans ces translittérations de la « Renaissance macédonienne », la majeure partie de ces œuvres, notamment le théâtre et l’histoire, serait tombée dans les oubliettes. Sans ce travail, nous n’aurions pas aujourd’hui les versions originelles non seulement de Platon ou Aristote, mais de Thucydide Hérodote, Eschyle, Sophocle, Euripide, Euclide, Diophante, etc., grâce auxquelles sont élaborées les éditions modernes.
Caractères généraux de la « Renaissance macédonienne »
Cet intérêt toutefois ne se diffusa qu’au sein de certaines élites et notamment, au contraire de ce qui se passa dans les scriptoria monastiques d’Occident, les moines ne s’y impliquèrent guère. Ils ignorèrent la littérature antique, alors que leurs homologues bénédictins recopièrent inlassablement les auteurs latins. Le moine constantinopolitain Éphrem représente une exception.
Peut-être d’ailleurs a-t-il agi sur commande. Quoi qu’il en soit, il dirigea un important atelier de copie dans la seconde moitié du Xe siècle, qui produisit des textes d’Aristote, de Polybe, sans doute aussi de Thucydide, Appien, Lucien et Plutarque.
Ce renouveau ne fut pas une mode passagère puisqu’il inaugura un courant qui dura jusqu’à la chute de Constantinople en 1453. Il concerna les œuvres classiques dans tous les — domaines ainsi que leurs commentaires de l’époque hellénistique. Le terme de renaissance ne doit pas être pris dans un sens trop proche de celui que l’on affecte à l’Italie des XVe et XVIe siècles ; J.-M. Spieser l’estime même « impropre », notamment parce que sa « véritable caractéristique est la production d’objets de luxe, mais l’usage s’en est répandu.
La reprise des œuvres artistiques de l’Antiquité n’eut en tout cas pas la même ampleur, encore moins le même esprit, que celle effectuée trois ou quatre siècles plus tard par les artistes italiens. — Et s’il y eut « floraison artistique » à l’époque macédonienne, elle imita l’art byzantin, ou paléochrétien, que la période iconoclaste avait bridé, plutôt que l’art antique.
Les débuts de cette « renaissance », à laquelle on donne le nom de la dynastie régnante entre 867 et 1056, mais qui se prolongea sous les Comnènes, se situent, selon les auteurs, entre 813 et 842 ou bien après le triomphe de l’Orthodoxie en 843 scellant la fin de la crise iconoclaste.
Ce fut encore la paideia qui servit d’appui à ce mouvement, notamment les écoles de la capitale qui portaient le nom de l’église qui les abritait (écoles des Chalkoprateia, des Quarante-Martyrs, de Saint-Pierre où enseignait au XIe siècle Michel Psellos, etc.)
Si les petites écoles et l’alphabétisation étaient supérieures dans l’empire grec à ce qu’elles étaient alors en Occident, la culture demeurait limitée à un maigre cercle social et dépendait beaucoup du mécénat de hautes personnalités ou des empereurs. Constantinople disposait, sans doute vers 950, d’une organisation d’ensemble d’écoles secondaires. Plusieurs cités de province abritent des écoles (Thessalonique, Trébizonde), mais la majorité de la population restait à l’écart.
Un commentaire porté sans doute par le juriste Xiphilin à la fin du XIe siècle sur un manuscrit des œuvres de l’historien Zosime émet un jugement négatif sur la culture du temps. Plus tard, le métropolite d’Athènes, Michel Choniatès (1139-1222), qui avait rassemblé une riche bibliothèque, se lamentait de l’ignorance des habitants de sa ville.
À l’origine du renouveau culturel se trouvent une poignée d’individus et les initiatives de certains empereurs, au prix d’entreprises de longue haleine. Mais ce que firent ces lettrés et savants eut une répercussion sans commune mesure avec leur nombre. Deux d’entre eux émergent : Léon le Mathématicien (ou « le Philosophe ») et Photios, futur patriarche de Constantinople.
Léon enseigna à l’école des Quarante-Martyrs à partir de 829/833 jusqu’en 840, puis à la Magnaure. Il était d’abord un scientifique, auteur de courts poèmes sur le Traité des coniques d’Appolonios de Perge, sur la mécanique et l’astronomie. On sait qu’il détenait des manuscrits des Éléments d’Euclide ou de l’Introduction à la Grande Syntaxe de Ptolémée, voire des traités d’Archimède. Il s’intéressait, en outre, à la philosophie antique et a notamment révisé les Lois de Platon ; travail qu’il signale dans une note marginale portée sur le plus ancien manuscrit de ce texte qui nous soit parvenu, qu’il a donc eu entre les mains. Il avait enfin une « connaissance étendue de l’Iliade et de l’Odyssée. » C’est avec lui, écrit J. Irigoin, que l’on peut commencer à parler d’une renaissance de la littérature antique.
Photios, patriarche de Constantinople entre 858 et 867 puis entre 877 et 886, est le second grand acteur de ce renouveau. Réputé pour sa science et sa maîtrise de l’ensemble des disciplines (grammaire, métrique, philosophie, médecine, géométrie, etc.), il enseigna la dialectique et la philosophie. Son Lexique (antérieur à 855) et sa Bibliothèque (855) donnent une idée de son érudition.
Le premier de ces ouvrages offre à travers les mots définis un choix de lecture de prosateurs et « historiens ; y sont insérées de nombreuses citations.
Le second présente des notices et extraits de 279 manuscrits lus et annotés par Photios lui-même et dont 122 correspondent à des œuvres d’auteurs profanes antiques et hellénistiques (99 au total, dont 31 historiens). Il s’agit de véritables comptes rendus critiques. N’y figurent pas les ouvrages classiques, qui étaient la base de l’enseignement, ni les philosophes autres que mineurs, ni aucun poète ; les œuvres latines sont absentes.
S’il connaît Thucydide et Xénophon, il ne les présente pas ; de même Il ne recense pas les travaux d’Euclide et de Ptolémée qu’il ne peut ignorer. Ses silences ne sont donc pas des lacunes, mais des choix : il fait figurer ce qu’il a lu, à l’exception des textes classiques et usuels.
Fait remarquable, les manuscrits byzantins ultérieurs ne nous ont transmis qu’un tiers des ouvrages mentionnés par Photios. Celui-ci avait donc trouvé nombre d’anciens textes dans les bibliothèques de la capitale ou des environs. À partir du Xe siècle et avec la réalisation des encyclopédies, on jugea inutile de les conserver, puisque les éléments les plus intéressants venaient d’être compilés. Photios fut donc précieux : aux auteurs antiques dont l’étude s’était perpétuée au fil des siècles (Aristote et ses commentateurs, Euclide, Homère), il ajoutait les historiens, les orateurs et des romanciers. D’où la conclusion de J. Irigoin :
“Photius, Léon le Philosophe, voilà les deux hommes qui se trouvent à l’origine de la renaissance byzantine et ont exercé une influence décisive sur son développement. C’est à eux que nous devons, pour une grande part, de pouvoir encore lire et aimer les chefs-d’œuvre de l’antiquité hellénique.”
Leur action trouve un écho dans le goût pour la culture classique manifesté par des hommes comme le diplomate Léon Choirosphaktès (mort vers 919), auteur de poèmes et d’épigrammes, ou Jean le Géomètre (935-1000) dont les poésies contiennent des références à Homère, Xénophon, Sophocle et Euripide, etc.
[…]
Un savoir prolongé
Décrié, recherché, imité, l’hellénisme fut donc en grande partie conservé, parfois prolongé, comme en philosophie et en médecine. Ces éléments ont été depuis longtemps relevés par les spécialistes de l’histoire de Byzance.
[...]
Dans le domaine que nous classons comme scientifique, sans bénéficier d’innovations majeures (aucun théorème ne porte le nom d’un Byzantin), le savoir mathématique ; basé sur les Éléments d’Euclide et l’Arithmétique de Diophante fut conservé : lorsque l’Arménien Anania de Chirak (m. 685) voulut s’instruire dans cette matière il se dirigea vers Constantinople, et trouva un précepteur à Trébizonde.
La Géographie de Ptolémée ne fut pas oubliée, mais ses intentions ne furent pas bien comprises. P. Gautier-Dalché en relève des traces d’utilisation, ainsi dans un traité anonyme de date incertaine (“Exposition de la géographie en épitomé” VIe-IXe siècle), mais qui s’écarte totalement de l’esprit du savant alexandrin. Des références au livre de Ptolémée figurent dans des gloses portées sur des résumés (Chrestomathies) de la Géographie de Strabon, peut-être issues de l’entourage de Photios ou d’Aréthas ; elles attestent un usage des cartes de Ptolémée, confrontées au texte de Strabon. Au XIIe siècle Jean Tzétzès, auteur de commentaires d’Aristote, composa des poèmes, les Chiliades, où l’on trouve des références à la Géographie. Mais il fallut attendre la fin du XIIIe siècle et les travaux de Maxime Planude pour assister à une redécouverte du livre de Ptolémée. Ce moine mathématicien (il commenta les travaux d’Euclide et de Diophante), astronome et géographe, en retrouva deux manuscrits. Surtout, il édita, en y rétablissant les cartes, la Géographie à partir d’un superbe manuscrit qu’il découvrit vers 1295, qui contenait une petite trentaine de cartes, et qu’il offrit à l’empereur Andronic II.
Il reste qu’à Byzance, les aspects “scientifiques” de la Géographie furent laissés de côté. Elle était un réservoir de données, non une image d’ensemble de l’œcumène ; on l’utilisait, conclut P. Gautier-Dalché, comme une géographie descriptive, sans en relever les éléments relatifs à la construction des cartes, signe de la “défaite de la géographie ptoléméenne dans ce qu’elle a de plus spécifique”.
Il est deux domaines scientifiques où le savoir antique fut conservé, voire amélioré, pour d’évidentes raisons pratiques. L’agriculture reprit intégralement l’agronomie romaine à travers la large diffusion des Geoponika. La médecine byzantine fut par ailleurs moins pauvre qu’on ne le pense d’ordinaire rappelle M.-H. Congourdeau.
D’une part on avait gardé les ouvrages et les pratiques héritées d’Hippocrate et Galien, dont les œuvres furent souvent copiées. S’y ajoutèrent les compilations médicales de l’Antiquité tardive (Oribase au Ve siècle, Aétius d’Amide au VIe, Paul d’Égine au VIIe puis les commentaires de médecins byzantins tels que Théophile le protospathaire [sans doute IXe siècle] qui laissa un traité Sur les pouls inspiré de Galien. Était en outre à la disposition des médecins toute une série d’encyclopédies et de manuels pratiques ; parmi ces derniers notamment figuraient les ouvrages d’Alexandre de Tralles [VIe siècle auteur d’un traité médical en 12 livres, θεραπευτικά, ainsi que d’un traité d’ophtalmologie], Paul de Nicée [IXe] ou encore Théophane Chrysobalanthès [Xe]. Enfin une très abondante masse de recettes médicales, les iatrosophia, vint au Xe siècle compléter le bagage littéraire de la médecine grecque médiévale. Ces textes mêlaient remèdes antiques à des innovations récentes, prises partout où c’était possible [s’y côtoient des traitements grecs, persans et arabes]. La plupart des lettrés byzantins semblent ainsi avoir eu des connaissances médicales ; Jean Philogathos, généreusement pourvu par les Ottoniens [Note du carnet : rois et empereurs allemands de 962 à 1024] a participé à la traduction en latin d’œuvres médicales grecques.
M.-H. Congourdeau cite à cet égard le Poème médical de Michel Psellos et souligne que nombre de sources littéraires attestent la diffusion de ce savoir.
Byzance introduisit par ailleurs plusieurs innovations. D’une part on y fonda, à partir du VIe siècle, des hôpitaux une époque où l’Europe latine ne connaissait — et pour longtemps encore — que des hospices [l’hospice abrite le pauvre malade et fait en somme œuvre de charité ; l’hôpital soigne : on y entre avec l’espoir d’en sortir]. Souvent fondés par des empereurs, associés à des monastères, ces hôpitaux furent installés principalement dans la capitale : le Myrélation de Romain 1er [Xe siècle], les Manganes de Constantin IX [XIe siècle], le Pantocrator de Jean II [XIIe siècle].
D’autre part, les médecins byzantins, s’ils n’apportèrent guère de progrès théoriques ni ne firent de grandes découvertes, améliorèrent les techniques d’ophtalmologie ou de gynécologie. Ils pratiquaient des dissections de cadavres dès le VIIe siècle et semblent avoir eu une certaine maîtrise des actes chirurgicaux : M.-H. Congourdeau cite une vie de saint du IXe siècle relatant “une opération d’extraction de calculs rénaux sans incision, ce que les Anciens ne savaient pas faire”, ou des interventions aussi délicates que des séparations de siamois [Xe siècle].
Enfin, utile à l’agriculture, aux transports et à la guerre, l’art vétérinaire semble avoir été d’un très bon niveau, en particulier dans les soins apportés aux chevaux.
On savait dès l’Antiquité panser les plaies, réduire les fractures, faire des sutures, remettre en place des articulations luxées, etc.
D’importants traités d’hippiatrie furent rédigés entre la fin du IIIe et la fin du IVe siècle ; ils furent réunis dans un corpus, les Hippiatrica, dont on connaît aujourd’hui 15 manuscrits ; les deux plus anciens remontent aux Xe et XIe siècles.
Ainsi, conclut S. Lazaris,
“Les Grecs ont jeté les bases d’une médecine scientifique du cheval, que les Romains ont transformée en une médecine du bétail. Quant aux Byzantins, ils ont eu le mérite de recueillir les acquisitions des Grecs et des Romains et de développer une ‘science du cheval’ pratique, tout en conservant les connaissances de leurs ancêtres.”

La Gloire des Grecs
par Sylvain Gouguenheim,
paru le 1 janvier 2017,
aux éditions du Cerf,
à Paris,
410 pages.
ISBN : 9782204103367
49,95 $
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