Pendant des décennies, un principe a guidé les politiques éducatives de la plupart des pays développés : plus une société compte de diplômés universitaires, plus elle sera prospère. L'idée semblait aller de soi.
Les statistiques montraient que les titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur gagnaient davantage que les autres, connaissaient moins souvent le chômage et contribuaient davantage à la croissance économique. Dès lors, il suffisait d'élargir l'accès à l'université pour élever le niveau de vie de toute la population.
Cette logique n'était pas absurde. Elle a accompagné l'essor des économies fondées sur la connaissance et contribué à démocratiser des études autrefois réservées à une minorité. Mais une hypothèse implicite s'est progressivement imposée : si un peu d'université est bénéfique, davantage d'université le sera nécessairement.
Or cette hypothèse est aujourd'hui remise en question par des travaux provenant de domaines très différents. Des économistes observent un affaiblissement du rendement de certains diplômes ; des politologues constatent que les diplômés les plus qualifiés mais les moins favorisés constituent désormais le noyau électoral de la gauche américaine ; l'historien Peter Turchin voit dans cette évolution l'un des moteurs récurrents des crises politiques ; enfin, la Chine elle-même cherche désormais à réorienter une partie de sa jeunesse vers les formations techniques. Ces analyses ne disent pas exactement la même chose. Ensemble, elles dessinent toutefois un tableau étonnamment cohérent.
Le rendement décroissant du diplôme
Cette remise en cause n'est pas entièrement nouvelle.
Dès 2022, plusieurs économistes américains soulignaient que l'expansion continue de l'enseignement supérieur produisait des effets de plus en plus ambigus. Les diplômés universitaires continuaient certes à gagner davantage en moyenne que les non-diplômés, mais cette moyenne masquait des écarts considérables entre disciplines, ainsi que le sort de nombreux étudiants quittant l'université sans diplôme (mais endetté) ou obtenant un titre peu recherché sur le marché du travail.
Le phénomène s'accompagnait d'une autre évolution : la multiplication des maîtrises et doctorats, alors que les postes universitaires permanents devenaient plus rares. Dans certaines disciplines, les jeunes docteurs étaient de plus en plus nombreux à occuper des emplois précaires ou à accepter des rémunérations modestes malgré de longues années d'études.
Parallèlement, les entreprises peinaient à recruter des électriciens, des machinistes ou d'autres techniciens qualifiés, tandis que des millions d'offres d'emploi concernaient précisément des métiers ne nécessitant pas de diplôme universitaire, mais une solide formation professionnelle.
Le problème n'était donc plus seulement celui du chômage. Il devenait celui d'une inadéquation croissante entre les formations proposées et les compétences réellement recherchées.
Les diplômés modestes : nouveau cœur du progressisme américain
Quatre ans plus tard, une analyse de Nate Silver apporte un éclairage inattendu sur les conséquences politiques de cette évolution.
En croisant le niveau d'études et les revenus de plus de 400 000 électeurs américains interrogés entre 2016 et 2024, Silver met en évidence un résultat contre-intuitif. Les électeurs les plus progressistes ne sont ni les plus pauvres ni les plus riches. Ce sont les titulaires d'un diplôme de troisième cycle – maîtrise, doctorat ou diplôme équivalent – appartenant à des ménages dont les revenus restent relativement modestes.
Chez eux, la proportion de personnes se définissant comme « très progressistes » atteint un niveau sans équivalent dans le reste de l'électorat. Beaucoup exercent des professions intellectuelles ou de service : enseignants, travailleurs sociaux, salariés du secteur associatif, chercheurs, fonctionnaires. Leur niveau d'étude est élevé, mais leur situation économique ne correspond pas toujours aux attentes que ces longues études avaient fait naître.
Silver reste très prudent. Il souligne que ses données mettent en évidence une corrélation et non un lien de causalité. Rien ne permet d'affirmer que ces diplômés deviennent progressistes parce qu'ils connaissent une forme de déclassement. L'inverse est tout aussi plausible : certains choisissent délibérément des carrières peu lucratives parce qu'elles correspondent à leurs convictions.
Mais cette photographie statistique fait apparaître un profil sociologique particulièrement net : celui de diplômés hautement qualifiés dont la réussite matérielle demeure limitée.
Peter Turchin : quand les aspirations dépassent les débouchés
C'est précisément ce phénomène que Peter Turchin tente d'inscrire dans une perspective historique beaucoup plus vaste.
Dans un entretien accordé au Point, il rappelle que les grandes crises politiques ne sont généralement pas provoquées par les plus pauvres. Les révolutions, les guerres civiles ou les effondrements d'États sont beaucoup plus souvent impulsés par des groupes issus des couches instruites et relativement favorisées, mais frustrées dans leurs ambitions.
Son expression de « surproduction d'élites » est devenue célèbre. Elle est également quelque peu trompeuse. Turchin ne prétend évidemment pas que les sociétés modernes produisent trop de personnes exceptionnellement talentueuses. Il désigne plutôt une situation où le nombre de personnes aspirant à des professions autrefois réservées aux élites intellectuelles augmente beaucoup plus vite que les positions prestigieuses disponibles dans les faits.
Le résultat est une concurrence de plus en plus intense pour un nombre relativement stable de carrières universitaires, administratives, juridiques ou dirigeantes.
Cette concurrence nourrit ce que Turchin appelle une « privation relative ». Les individus ne se comparent pas aux plus pauvres ; ils se comparent à ce qu'ils pensaient devenir. Beaucoup ont grandi dans des familles ayant massivement investi dans leur éducation, persuadées que le diplôme garantirait une ascension sociale ou, au minimum, le maintien du statut parental. Lorsque cette promesse cesse d'être tenue, la frustration peut devenir profonde.
Selon lui, cette frustration ne produit pas automatiquement de la radicalisation. Mais elle crée un vivier de « contre-élites » susceptibles d'organiser le mécontentement populaire. Les classes populaires fournissent souvent les troupes ; les diplômés déçus apportent les dirigeants, les idéologues, les réseaux militants et les entrepreneurs politiques.
L'originalité de son analyse réside également dans son refus de réduire cette dynamique à un camp politique particulier. Les mêmes tensions structurelles peuvent alimenter des mouvements de gauche comme de droite. Les causes défendues changent – climat, race, immigration, nation ou religion –, mais le mécanisme social demeure comparable : lorsque la compétition pour les positions d'élite devient excessive, les rivalités se déplacent vers le terrain idéologique.
La Chine change de cap
L'exemple chinois est particulièrement révélateur.
Pendant longtemps, Pékin a lui aussi encouragé une expansion spectaculaire de l'enseignement supérieur. Mais les autorités estiment désormais que cette stratégie a atteint ses limites.
Le diagnostic officiel est saisissant. De nombreux diplômés universitaires peinent à trouver un emploi correspondant à leurs qualifications, alors que les entreprises manquent de techniciens capables d'entretenir les robots industriels, les véhicules électriques, les centres de données ou les nouvelles infrastructures numériques.
La réponse des autorités consiste à revaloriser massivement les formations professionnelles. Des dizaines de millions de jeunes suivent déjà ces cursus, tandis que de nouvelles filières sont créées dans l'intelligence artificielle, la robotique, les terres rares ou les technologies marines. Plus étonnant encore, certaines provinces développent désormais des programmes permettant à des diplômés universitaires de revenir suivre une formation technique lorsque leurs qualifications initiales débouchent sur un marché saturé.
Cette évolution ne signifie pas que la Chine renonce à former des chercheurs ou des ingénieurs de haut niveau. Au contraire. Elle reconnaît simplement qu'une économie moderne ne peut fonctionner uniquement avec des diplômés universitaires. Elle a également besoin d'un vaste corps de techniciens hautement qualifiés.
Le discours officiel chinois marque ainsi une rupture avec l'idée selon laquelle l'université constituerait nécessairement la voie normale de la réussite sociale.
Une même histoire racontée sous quatre angles
Ces quatre analyses ne se répètent pas ; elles se complètent.
Le texte de 2022 soulignait déjà le rendement décroissant de certains diplômes et la saturation progressive de nombreuses professions intellectuelles.
Nate Silver montre aujourd'hui que cette évolution s'accompagne d'une recomposition du paysage politique américain.
Peter Turchin propose un modèle historique permettant d'interpréter cette évolution comme l'une des manifestations d'une concurrence croissante entre aspirants aux positions d'élite.
Enfin, la Chine semble reconnaître implicitement l'existence du même déséquilibre en réorientant une partie de son système éducatif vers les formations techniques.
La fin d'un paradigme
Cela ne signifie évidemment pas que l'université serait devenue inutile, ni qu'il existerait « trop » de diplômés en général. Les besoins en chercheurs, médecins, ingénieurs ou scientifiques demeurent immenses. En revanche, il devient de plus en plus difficile d'ignorer que toutes les formations n'offrent pas les mêmes perspectives, et qu'une économie développée repose tout autant sur des techniciens hautement qualifiés que sur des professions intellectuelles.
Les statistiques montraient que les titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur gagnaient davantage que les autres, connaissaient moins souvent le chômage et contribuaient davantage à la croissance économique. Dès lors, il suffisait d'élargir l'accès à l'université pour élever le niveau de vie de toute la population.
Cette logique n'était pas absurde. Elle a accompagné l'essor des économies fondées sur la connaissance et contribué à démocratiser des études autrefois réservées à une minorité. Mais une hypothèse implicite s'est progressivement imposée : si un peu d'université est bénéfique, davantage d'université le sera nécessairement.
Or cette hypothèse est aujourd'hui remise en question par des travaux provenant de domaines très différents. Des économistes observent un affaiblissement du rendement de certains diplômes ; des politologues constatent que les diplômés les plus qualifiés mais les moins favorisés constituent désormais le noyau électoral de la gauche américaine ; l'historien Peter Turchin voit dans cette évolution l'un des moteurs récurrents des crises politiques ; enfin, la Chine elle-même cherche désormais à réorienter une partie de sa jeunesse vers les formations techniques. Ces analyses ne disent pas exactement la même chose. Ensemble, elles dessinent toutefois un tableau étonnamment cohérent.
Le rendement décroissant du diplôme
Cette remise en cause n'est pas entièrement nouvelle.
Dès 2022, plusieurs économistes américains soulignaient que l'expansion continue de l'enseignement supérieur produisait des effets de plus en plus ambigus. Les diplômés universitaires continuaient certes à gagner davantage en moyenne que les non-diplômés, mais cette moyenne masquait des écarts considérables entre disciplines, ainsi que le sort de nombreux étudiants quittant l'université sans diplôme (mais endetté) ou obtenant un titre peu recherché sur le marché du travail.
Le phénomène s'accompagnait d'une autre évolution : la multiplication des maîtrises et doctorats, alors que les postes universitaires permanents devenaient plus rares. Dans certaines disciplines, les jeunes docteurs étaient de plus en plus nombreux à occuper des emplois précaires ou à accepter des rémunérations modestes malgré de longues années d'études.
Parallèlement, les entreprises peinaient à recruter des électriciens, des machinistes ou d'autres techniciens qualifiés, tandis que des millions d'offres d'emploi concernaient précisément des métiers ne nécessitant pas de diplôme universitaire, mais une solide formation professionnelle.
Le problème n'était donc plus seulement celui du chômage. Il devenait celui d'une inadéquation croissante entre les formations proposées et les compétences réellement recherchées.
Les diplômés modestes : nouveau cœur du progressisme américain
Quatre ans plus tard, une analyse de Nate Silver apporte un éclairage inattendu sur les conséquences politiques de cette évolution.
En croisant le niveau d'études et les revenus de plus de 400 000 électeurs américains interrogés entre 2016 et 2024, Silver met en évidence un résultat contre-intuitif. Les électeurs les plus progressistes ne sont ni les plus pauvres ni les plus riches. Ce sont les titulaires d'un diplôme de troisième cycle – maîtrise, doctorat ou diplôme équivalent – appartenant à des ménages dont les revenus restent relativement modestes.
Chez eux, la proportion de personnes se définissant comme « très progressistes » atteint un niveau sans équivalent dans le reste de l'électorat. Beaucoup exercent des professions intellectuelles ou de service : enseignants, travailleurs sociaux, salariés du secteur associatif, chercheurs, fonctionnaires. Leur niveau d'étude est élevé, mais leur situation économique ne correspond pas toujours aux attentes que ces longues études avaient fait naître.
Silver reste très prudent. Il souligne que ses données mettent en évidence une corrélation et non un lien de causalité. Rien ne permet d'affirmer que ces diplômés deviennent progressistes parce qu'ils connaissent une forme de déclassement. L'inverse est tout aussi plausible : certains choisissent délibérément des carrières peu lucratives parce qu'elles correspondent à leurs convictions.
Mais cette photographie statistique fait apparaître un profil sociologique particulièrement net : celui de diplômés hautement qualifiés dont la réussite matérielle demeure limitée.
Peter Turchin : quand les aspirations dépassent les débouchés
C'est précisément ce phénomène que Peter Turchin tente d'inscrire dans une perspective historique beaucoup plus vaste.
Dans un entretien accordé au Point, il rappelle que les grandes crises politiques ne sont généralement pas provoquées par les plus pauvres. Les révolutions, les guerres civiles ou les effondrements d'États sont beaucoup plus souvent impulsés par des groupes issus des couches instruites et relativement favorisées, mais frustrées dans leurs ambitions.
Son expression de « surproduction d'élites » est devenue célèbre. Elle est également quelque peu trompeuse. Turchin ne prétend évidemment pas que les sociétés modernes produisent trop de personnes exceptionnellement talentueuses. Il désigne plutôt une situation où le nombre de personnes aspirant à des professions autrefois réservées aux élites intellectuelles augmente beaucoup plus vite que les positions prestigieuses disponibles dans les faits.
Le résultat est une concurrence de plus en plus intense pour un nombre relativement stable de carrières universitaires, administratives, juridiques ou dirigeantes.
Cette concurrence nourrit ce que Turchin appelle une « privation relative ». Les individus ne se comparent pas aux plus pauvres ; ils se comparent à ce qu'ils pensaient devenir. Beaucoup ont grandi dans des familles ayant massivement investi dans leur éducation, persuadées que le diplôme garantirait une ascension sociale ou, au minimum, le maintien du statut parental. Lorsque cette promesse cesse d'être tenue, la frustration peut devenir profonde.
Selon lui, cette frustration ne produit pas automatiquement de la radicalisation. Mais elle crée un vivier de « contre-élites » susceptibles d'organiser le mécontentement populaire. Les classes populaires fournissent souvent les troupes ; les diplômés déçus apportent les dirigeants, les idéologues, les réseaux militants et les entrepreneurs politiques.
L'originalité de son analyse réside également dans son refus de réduire cette dynamique à un camp politique particulier. Les mêmes tensions structurelles peuvent alimenter des mouvements de gauche comme de droite. Les causes défendues changent – climat, race, immigration, nation ou religion –, mais le mécanisme social demeure comparable : lorsque la compétition pour les positions d'élite devient excessive, les rivalités se déplacent vers le terrain idéologique.
La Chine change de cap
L'exemple chinois est particulièrement révélateur.
Pendant longtemps, Pékin a lui aussi encouragé une expansion spectaculaire de l'enseignement supérieur. Mais les autorités estiment désormais que cette stratégie a atteint ses limites.
Le diagnostic officiel est saisissant. De nombreux diplômés universitaires peinent à trouver un emploi correspondant à leurs qualifications, alors que les entreprises manquent de techniciens capables d'entretenir les robots industriels, les véhicules électriques, les centres de données ou les nouvelles infrastructures numériques.
La réponse des autorités consiste à revaloriser massivement les formations professionnelles. Des dizaines de millions de jeunes suivent déjà ces cursus, tandis que de nouvelles filières sont créées dans l'intelligence artificielle, la robotique, les terres rares ou les technologies marines. Plus étonnant encore, certaines provinces développent désormais des programmes permettant à des diplômés universitaires de revenir suivre une formation technique lorsque leurs qualifications initiales débouchent sur un marché saturé.
Cette évolution ne signifie pas que la Chine renonce à former des chercheurs ou des ingénieurs de haut niveau. Au contraire. Elle reconnaît simplement qu'une économie moderne ne peut fonctionner uniquement avec des diplômés universitaires. Elle a également besoin d'un vaste corps de techniciens hautement qualifiés.
Le discours officiel chinois marque ainsi une rupture avec l'idée selon laquelle l'université constituerait nécessairement la voie normale de la réussite sociale.
Une même histoire racontée sous quatre angles
Ces quatre analyses ne se répètent pas ; elles se complètent.
Le texte de 2022 soulignait déjà le rendement décroissant de certains diplômes et la saturation progressive de nombreuses professions intellectuelles.
Nate Silver montre aujourd'hui que cette évolution s'accompagne d'une recomposition du paysage politique américain.
Peter Turchin propose un modèle historique permettant d'interpréter cette évolution comme l'une des manifestations d'une concurrence croissante entre aspirants aux positions d'élite.
Enfin, la Chine semble reconnaître implicitement l'existence du même déséquilibre en réorientant une partie de son système éducatif vers les formations techniques.
La fin d'un paradigme
Cela ne signifie évidemment pas que l'université serait devenue inutile, ni qu'il existerait « trop » de diplômés en général. Les besoins en chercheurs, médecins, ingénieurs ou scientifiques demeurent immenses. En revanche, il devient de plus en plus difficile d'ignorer que toutes les formations n'offrent pas les mêmes perspectives, et qu'une économie développée repose tout autant sur des techniciens hautement qualifiés que sur des professions intellectuelles.
La question n'est plus de savoir s'il faut davantage ou moins d'université. Elle est de déterminer quel équilibre une société doit rechercher entre enseignement universitaire, formations professionnelles et besoins réels de son économie. Cet équilibre ne conditionne pas seulement la croissance ou l'emploi. Il façonne aussi les attentes des nouvelles générations, les tensions sociales et, peut-être, la stabilité politique elle-même.
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