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vendredi 6 février 2026

« Beaucoup de jeunes filles [russes] viendraient, grandes, minces» : quand l'ancien premier ministre israélien discutait de « la qualité » de l’immigration avec Epstein

L’enregistrement audio d’Éhoud Barak discutant avec Jeffrey Epstein d’un projet d’immigration massive d’un million de Russes vers Israël a refait surface fin janvier 2026, dans le cadre d’une nouvelle vague de documents déclassifiés par le Département de la Justice américain en application de l’Epstein Files Transparency Act. Cette bande, datant vraisemblablement du début de l’année 2013 (Barak y indique avoir 71 ans, ce qui correspond à sa naissance en 1942), a suscité une vive controverse en Israël et à l’étranger. Elle ravive à la fois les débats sur la démographie israélienne, sur l’identité juive de l’État et sur la nature des relations entretenues par l’ancien Premier ministre avec le financier américain.

Dans la conversation, Éhoud Barak exprime explicitement son inquiétude face à la dynamique démographique arabe en Israël et dans les territoires palestiniens. Il explique avoir déclaré à Vladimir Poutine que « ce dont nous avons besoin, c’est d’un million de Russes supplémentaires » afin de « changer Israël de manière dramatique ».

Contrairement aux grandes vagues d’immigration des premières années de l’État d'Israël — notamment celles du début des années 1950 en provenance des pays arabes et d’Afrique du Nord, organisées dans un contexte de sauvetage collectif et d’urgence existentielle pour le jeune État, sans capacité réelle de sélection — il affirme qu’Israël pourrait aujourd’hui exercer un contrôle plus strict et « contrôler la qualité beaucoup plus efficacement ».

L’un des passages les plus commentés concerne son évocation de « jeunes filles russes grandes et minces » parmi les profils susceptibles d’émigrer, formulation largement perçue comme révélatrice d’une logique ethnique ou du moins sélective assumée. Il évoque également la possibilité d’assouplir les règles de conversion au judaïsme — en limitant le monopole du rabbinat orthodoxe — afin de faciliter l’intégration d’un afflux massif d’immigrants, y compris pour ceux qui ne sont pas juifs selon la Halakha mais éligibles à la Loi du Retour. La Halakha ne reconnaît pas comme juif des gens dont la mère n’est pas juive. En revanche, la Loi du Retour israélienne élargit le droit d’immigration : elle inclut les descendants d’un grand-parent juif et le conjoint d’un juif, même si ces personnes ne sont pas juives selon la Halakha.

Selon Éhoud Barak, la « pression sociale », notamment sur la deuxième génération, conduirait progressivement à une adaptation culturelle et religieuse.

La discussion, qui se déroule dans un cadre privé (Larry Summers est mentionné comme présent), révèle une conception explicitement instrumentale de l’immigration : un levier démographique destiné à consolider la majorité juive face à une natalité arabe plus élevée, tout en renforçant le poids d’une population laïque, éduquée et intégrée à l’économie moderne, susceptible de contrebalancer l’influence croissante des milieux ultra-orthodoxes (haredim).

Il semble qu’à l’époque, le plan d’Éhoud Barak se soit frayé un chemin jusqu’à Moscou. En effet, en réaction à la publication de l’enregistrement, le rabbin Pinchas Goldschmidt s’est dit mercredi sur X « très heureux que, lorsque j’étais grand rabbin de Moscou, nous ayons mis fin à cette initiative folle ». « Je ne savais pas que cela en avait été discuté avec Epstein », a-t-il ajouté.

Benyamin Netanyahou a qualifié cet enregistrement sonore de « révélation stupéfiante » sur le réseau social X jeudi. L’actuel Premier ministre d’Israël en a profité pour adresser une pique à son lointain prédécesseur : « Lorsque la gauche et son messie Éhoud Barak ne parviennent pas à remporter les élections, ils essaient de remplacer le peuple. »

Éhoud Barak (né Éhoud Brog le 12 février 1942 au kibboutz Michmar HaCharon, en Palestine mandataire, aujourd'hui Israël) est issu d'une famille achkénaze d'Europe de l'Est, avec des racines lituaniennes et polonaises. Ses parents, pionniers sionistes, ont immigré en Palestine dans les années 1930 et ont été parmi les fondateurs du kibboutz où il est né.

La réalité de l’immigration ex-soviétique depuis la fin des années 1980

Depuis 1989, Israël a accueilli environ 1,2 à 1,3 million d’immigrants originaires de l’ex-URSS (Russie, Ukraine, Biélorussie, États baltes, etc.). La vague des années 1990 a été la plus massive (près d’un million de personnes en une décennie) et a profondément transformé le pays : apport scientifique et technologique majeur, contribution significative aux secteurs médical, militaire et universitaire, influence culturelle durable. L’intégration socio-économique, initialement difficile, est aujourd’hui considérée comme globalement réussie.

En revanche, la composition religieuse des flux a évolué.

Dans les années 1990, la grande majorité des arrivants étaient reconnus comme juifs selon la Halakha (les estimations varient, généralement entre 85 % et plus de 90 % selon les années et les sources).

À partir des années 2000, cette proportion diminue nettement.

Dans les années 2010-2020, seuls 30 à 40 % des nouveaux immigrants issus de l’ex-URSS sont reconnus comme juifs selon la définition rabbinique orthodoxe.

En 2020, environ 70 % des immigrants en provenance de l’ex-URSS ne sont pas juifs au sens halachique, tout en étant éligibles à la Loi du Retour (ascendance juive jusqu’au grand-parent, conjoint juif, etc.).

Après l’invasion de l’Ukraine en 2022, les flux augmentent fortement (environ 70 000 arrivées cette année-là), avec une majorité de non-halachiques.

En 2025, le nombre total d’immigrants baisse sensiblement, mais l’effet démographique cumulé demeure significatif : les immigrants ex-soviétiques et leurs descendants constituent aujourd’hui une composante majeure — souvent estimée autour de 15 à 20 % de la population juive israélienne.

Intégration et religiosité : la deuxième génération


Éhoud Barak mise, dans l’enregistrement, sur un mécanisme d’intégration rapide par la pression sociale et sur une évolution identitaire au sein de la deuxième génération.

Intégration civique et culturelle.

Les enfants nés en Israël ou arrivés très jeunes (générations 1,5 et 2) sont majoritairement intégrés : hébreu langue dominante, service militaire quasi généralisé, insertion professionnelle élevée, mariages fréquents avec des Israéliens non russophones. Ils se définissent souvent d’abord comme israéliens, même s’ils conservent une identité culturelle familiale partiellement russophone.

Religiosité.
Les données disponibles (notamment Pew Research 2016, toujours cité) montrent un décalage intergénérationnel.

Première génération : environ 80 % se définissent comme laïcs (hiloni), avec une observance faible.

Deuxième génération : la proportion se déclarant strictement laïque diminue (environ 55-60 %), la croyance en Dieu est plus élevée que chez les parents, et certaines pratiques rituelles sont davantage observées.

La part se définissant comme haredi ou religieuse augmente légèrement, mais reste minoritaire.

Il ne s’agit pas d’une « judaïsation » massive au sens orthodoxe. La tendance est plutôt celle d’une intégration nationale avec une religiosité modérée, souvent culturelle ou traditionnelle.

Par ailleurs, parmi les immigrants non reconnus comme juifs selon la Halakha — devenus majoritaires dans certaines vagues récentes — beaucoup ne se convertissent pas. Ils vivent dans une situation juridique et identitaire intermédiaire : citoyens israéliens, intégrés socialement, mais exclus du mariage religieux juif et d’une pleine reconnaissance rabbinique.

Conclusion

Le projet évoqué par Éhoud Barak — un million d’immigrants supplémentaires sélectionnés selon des critères démographiques et socioculturels — n’a jamais donné lieu à un programme officiel structuré. Aucune réforme majeure du système de conversion n’a été adoptée depuis 2013.

Cependant, indépendamment de cette stratégie explicite, l’immigration ex-soviétique a bel et bien contribué au maintien d’une majorité juive en Israël dans un contexte de rivalité démographique avec la population arabe israélienne et palestinienne.

L’effet observé est principalement civique et national plutôt que religieux. L’intégration est réelle, mais elle ne s’est pas traduite par une transformation religieuse profonde à grande échelle.

L’enregistrement met ainsi en lumière une vision stratégique de la démographie comme instrument politique. La controverse actuelle ne porte pas seulement sur les formulations employées — jugées par certains crues ou ethnicistes — mais sur la légitimité même d’une politique démographique pensée comme outil d’ingénierie nationale.

mercredi 29 octobre 2025

Tension en Israël : les juifs ultra-orthodoxes réprimés violemment (m à j. vidéo Montréal)

Rarement a-t-on vu autant de juifs hassidiques manifester au centre-ville de Montréal. Ils étaient plusieurs centaines à se diriger hier soir au consulat d’Israël. L’enjeu tourne autour de l’obligation de servir le pays en zone de guerre. Cette communauté en est actuellement exemptée.


En Israël, des juifs ultraorhodoxes de la communauté haredim (les « pieux ») s’opposent à l'engagement militaire de leur pays au Proche-Orient. 

À la suite des attaques terroristes du 7 octobre, Israël a mobilisé son armée sur de nombreux fronts. Avec un besoin d’hommes important pour mener ses campagnes militaires, le pays s’est tourné vers les Haredim, une communauté d’ultra-orthodoxes juifs, exemptés jusqu’alors de service militaire.

Depuis plusieurs mois, les Haredim manifestent contre les guerres d’Israël et pour sauvegarder leur statut spécial, estimant que leur judéité doit se traduire dans leur pratique religieuse et non par des campagnes militaires.
 


Voir aussi 

Brève : mise à jour de l'indice de fécondité en Israël pour 2024 et (1T2025)

Israël a besoin de plus de troupes, mais la coalition au pouvoir ne veut pas enrôler les ultra-orthodoxes. (2024)

Les « séminaristes » Israéliens ultra-orthodoxes s'opposent au service militaire (2024)

En Israël, le taux de fécondité en 2022 était de 3 enfants par femme (1,49 au Québec; 1,80 en France; 1,39 en Suisse et 1,53 en Belgique)

Les communautés chrétiennes en Israël font face à une hostilité croissante, selon un rapport annuel

Le Noël tourmenté des chrétiens d'Orient

« Certains Israélites crachent sur les chrétiens qu’ils croisent à Jérusalem », Mgr Gollnisch de l'Œuvre d'Orient

Un journaliste israélien se fait passer pour un prêtre - et se fait cracher dessus à Jérusalem (juin 2023)

Attaque de colons sionistes contre un village chrétien palestinien (Taybeh/Tayibé) (2025)

 

 

 

 

samedi 26 août 2023

Le grand écart : ce fossé qui se creuse entre les valeurs « occidentales » [progressistes] et celles du reste du monde

On a longtemps pensé que les différences culturelles entre les grandes civilisations allaient s’estomper avec le temps et le développement économique. Mais tel n’est pas le cas.

 
The Economist  (voir la traduction de la majorité de l’article ci-dessous) souligne, en s’appuyant sur le World values survey, que contrairement à ce qu’on a longtemps pensé, les valeurs occidentales divergent du reste du monde. À quel point ce phénomène est-il marqué ?

Vincent Tournier — On a longtemps pensé que les différences culturelles entre les grandes civilisations allaient s’estomper avec le temps et le développement économique. Telle était la thèse optimiste qui a été avancée par Francis Fukuyama au début des années 1990, au moment de la chute de l’URSS et au début de la mondialisation. Le politologue américain Ronald Inglehart, décédé récemment, qui est le concepteur des World Values Survey (WVS), est allé dans le même sens. Sa réflexion a été fortement influencée par le contexte français puisqu’il est venu en France lors des événements de Mai-1968. Il a pensé qu’une profonde transformation des valeurs était à l’œuvre qui se caractérisait par le déclin du nationalisme, de la religion et du consumérisme au profit de ce qu’il appelait les valeurs post-matérialistes : l’autonomie individuelle, la recherche du bien-être, l’engagement civique. Pour désigner cette mutation, il parlait d’une « révolution culturelle ». Ses principaux ouvrages datent des années 1990, au moment où l’optimisme était à son maximum.

Assez rapidement toutefois, les données ont indiqué que son schéma évolutionniste ne marchait pas complètement. Alors que les pays occidentaux connaissent toujours un processus de libéralisation des mœurs, ce que vient de confirmer une équipe française dirigée par Pierre Bréchon qui travaille sur les données européennes des WVS, les comparaisons internationales montrent que les zones de fracture sont toujours très nettes. Même si la plupart des pays évoluent, il y a toujours des différences très fortes entre les grandes ères civilisationnelles : l’Asie, l’Amérique latine, l’Europe et ses divisions (protestants, orthodoxes et catholiques), le monde musulman.

— Concrètement, quelles sont les valeurs où l’on observe les écarts se creuser ?

Vincent Tournier Les principaux points de clivage portent sur le rapport à l’autorité, aux hiérarchies sociales, à la religion et aux mœurs. Ce dernier point occupe une place particulièrement saillante, notamment la question de l’homosexualité. Le rapport à l’homosexualité cristallise les antagonismes. Les pays occidentaux voient l’homosexualité comme une situation légitime qui mérite de recevoir une pleine reconnaissance sociale et juridique, alors que le reste du monde, à des degrés divers, considère que l’homosexualité est une situation anormale qui doit rester tabou ou cachée [ou punie…]. Précisons que cette divergence ne concerne pas seulement les hommes, car, dans la plupart des pays, les deux sexes ont généralement des opinions assez proches sur les mœurs.

— Y a-t-il néanmoins des thématiques où une convergence s’opère ?

Vincent Tournier — Les convergences se font plutôt au sein des zones civilisationnelles. C’est particulièrement le cas en Europe occidentale : les pays du sud, traditionnellement plus catholiques, ont tendance à se rapprocher des pays protestants du nord sur les questions de société.

Pourquoi pensait-on, notamment Inglehart, que, avec le temps, les valeurs allaient converger ?

Vincent Tournier — La thèse de Ronald Inglehart est que la sécurité matérielle conditionne les valeurs individuelles : plus la sécurité progresse, plus les individus ont tendance à adhérer aux valeurs post-matérialistes. Ce schéma n’est pas faux : le développement des valeurs individualistes à partir des années 1960 doit beaucoup à la hausse du pouvoir d’achat et du niveau d’éducation, ainsi qu’à la mise en place de la sécurité sociale et au bouclier américain, autant de facteurs qui ont créé un environnement rassurant, ce qui permet par exemple aux individus de prendre leurs distances avec la religion.

Mais Inglehart a sous-estimé plusieurs éléments. Il a d’abord eu une vision radicale de l’opposition entre les valeurs matérialistes et les valeurs post-matérialistes. Non seulement le consumérisme n’a pas disparu en Occident, y compris dans les milieux éduqués, mais dans le reste du monde, la hausse du niveau de vie n’a pas toujours fait reculer les valeurs traditionalistes. Ensuite, Inglehart n’a pas vu que, en Occident, la sécurité matérielle pouvait s’accompagner d’une insécurité psychologique et existentielle, ce qui se manifeste notamment par de nouvelles formes de religiosités telles que les croyances ésotériques ou complotistes. Même la Silicon Valley semble gagner par un technomessianisme empreint de religiosité.

Enfin et surtout, Inglehart a mal évalué les réactions de rejet que pouvaient susciter les valeurs post-matérialistes. Il en a pris conscience tardivement, dans un ouvrage intitulé Cultural backlash, que l’on pourrait traduire par « retour de balancier ». En voulant trop analyser les valeurs à partir de la psychologique individuelle, il a oublié que les valeurs ont aussi une dimension politique, ce qui signifie qu’elles peuvent se politiser et devenir un objet de conflit. On l’a vu en France lors de la loi sur le mariage gay et on le voit aujourd’hui avec les débats sur la GPA ou l’euthanasie. C’est aussi le cas avec l’immigration qui est devenue un point de polarisation très important dans beaucoup de pays occidentaux.

— Qu’est-ce qui peut expliquer que, plutôt que de converger, les valeurs divergent ? Faut-il s’en inquiéter ?

Vincent Tournier — L’économie ne fait pas tout. Le développement économique n’a pas d’effets mécaniques et systématiques. Malgré les progrès, beaucoup de régions du monde sont loin de bénéficier d’un environnement aussi sécurisé que celui que connaît l’Occident, lequel constitue finalement une exception dans le monde actuel.

De plus, il ne faut pas sous-estimer la dimension répulsive des valeurs individualistes. Les polarisations que l’on observe au sein des pays occidentaux se retrouvent aussi au niveau international. Le libéralisme des mœurs ne s’exporte pas facilement. Il est d’autant moins attractif qu’il est perçu comme le symbole de l’Occident. Les pays occidentaux sont fiers de leurs valeurs et ils sont tentés d’en faire une référence universelle. Curieusement, alors que l’histoire coloniale de l’Europe est regardée avec horreur, cette ambition moralisatrice n’est pas perçue comme une forme de néo-colonialisme. Or, pour beaucoup de pays, ces injonctions moralisatrices relèvent d’un interventionnisme inacceptable. Du Brésil à la Russie sans oublier les pays musulmans, le sentiment se développe que les Occidentaux veulent imposer un modèle de société qui n’est pas forcément conforme à leur culture. 

Repoussoir pour beaucoup dans le Tiers-Monde : Macron reçoit à l’Élysée des « artistes » pratiquant une danse urbaine qui trouve son origine dans la communauté LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) noire américaine.

Le problème est que les pays occidentaux considèrent que ces valeurs libérales ou individualistes sont consubstantielles à la démocratie elle-même. En somme, elles sont censées former un tout indissociable : si vous voulez être démocrate, il faut aussi souscrire au panel de valeurs que les Européens ont défini comme incontournables. Cette confusion entre la politique et la morale n’est pas saine, car elle peut rendre la démocratie moins désirable. Si beaucoup de gens aspirent à vivre dans un régime démocratique, tout le monde n’a pas forcément envie de copier le mode de vie occidental. C’est une des raisons qui peut expliquer le désamour pour la démocratie et le regain d’intérêt pour les pouvoirs autoritaires. En Afrique, les pays qui se présentent comme des contre-modèles occidentaux (Chine, Russie, Turquie, pétromonarchies) rencontrent un certain succès. Dans le cas du Sahel, où plusieurs coups d’État se sont produits (Mali, Burkina Faso, Niger), une partie du sentiment anti-français peut aussi venir de là. Le modèle français fait d’autant moins rêver que les gouvernements africains, soutenus par la France, sont accusés de corruption et d’inefficacité dans la lutte contre le djihadisme. De ce point de vue, la théorie de Inglehart n’est pas totalement dépassée : c’est parce que les habitants de ces régions se sentent en insécurité qu’ils ne sont pas prédisposés à accueillir dans la joie les valeurs post-modernes. 

Source

 

Extraits de l’article de The Economist

EN 1981, plus de 40 % de la population mondiale vivait dans l’extrême pauvreté. Mais la croissance économique commençait à s’accélérer dans les pays en développement. Ron Inglehart, professeur à l’université du Michigan, organise une enquête mondiale pour vérifier la théorie selon laquelle, lorsque les paysans échappent à la pauvreté, ils commencent à penser et à se comporter différemment, comme l’ont fait les gens dans le passé lorsqu’ils ont rejoint les classes moyennes.  

Ils pourraient accorder une plus grande priorité à l’éducation, à l’élargissement des connaissances de leurs enfants, que ne l’avaient fait leurs propres parents. Ils pourraient accorder plus d’importance à leur propre expérience et à leur raisonnement, et moins aux livres religieux ou à l’autorité des rois. Et peut-être que ces nouvelles façons de faire, ces valeurs fondamentales, commenceraient à converger dans le monde entier. Inglehart pensait que l’on pouvait tester ces éléments en posant des questions révélant des valeurs sous-jacentes telles que « Quelle est l’importance de la religion dans votre vie ? », « Seriez-vous heureux de vivre à côté d’un étranger ? » et « Pouvez-vous faire confiance à la plupart des gens ? ».  

 Quarante ans plus tard, seuls 8 % de la population mondiale sont encore en situation d’extrême pauvreté ; plus de la moitié, selon certaines mesures, font partie de la classe moyenne. Le World Values Survey (WVS), le bébé d’Inglehart, est devenu le plus grand réseau de recherche sociale au monde. Tous les cinq ans environ, ses chercheurs se rendent sur le terrain pour interroger, aux dernières nouvelles, près de 130 000 personnes dans 90 pays. Pourtant, la dernière vague de résultats, qui couvre la période 2017-22, ne confirme que partiellement l’idée selon laquelle les valeurs fondamentales tendent à converger à mesure que les gens s’enrichissent. De manière significative, les différences entre les modes de pensée des différentes parties du monde semblent se creuser.
 
Inglehart (décédé en 2021) a soutenu que la sécurité — ou, pour être précis, l’insécurité — est à l’origine de la façon dont les gens pensent et de ce à quoi ils accordent de la valeur. Dans un monde incertain où les enfants ou les récoltes peuvent être anéantis par la maladie ou la sécheresse du jour au lendemain, la famille est souvent le seul rempart contre le désastre, tandis que l’église, la mosquée ou le temple sont les principaux pourvoyeurs de consolation ou d’explication. Mais à mesure que la richesse s’étend, l’insécurité de base recule. Dans un environnement plus stable, les gens peuvent penser davantage par eux-mêmes.
 
Inglehart pensait que ce processus se produisait sous deux formes légèrement différentes. Il a inventé des méthodes pour mesurer chacune d’entre elles.
  

La première évalue l’influence des sources d’autorité coutumières, telles que la famille et la religion. À une extrémité de ce spectre se trouve le respect de la tradition. À l’autre extrémité, on trouve les croyances laïques et une pensée plus scientifique. C’est ce qu’il a appelé l’axe « tradition-laïcité ». Votre position sur cet axe dépend de vos réponses à des questions telles que « Croyez-vous en Dieu ? » et « Quelle est l’importance de l’obéissance chez les enfants ? ».

La deuxième mesure évalue l’attachement des personnes à un groupe d’appartenance. À une extrémité, on trouve une association étroite avec une ethnie, une nation ou une race ; il y a une division nette entre « nous » et « eux ». À l’autre extrémité, on trouve un plus grand individualisme et le fait de penser par soi-même. Cette approche repose sur des questions telles que « Pouvez-vous faire confiance à la plupart des gens ? » ou « Seriez-vous prêt à signer une pétition ? ». Il s’agit d’une sorte d’indice de tribalisme politique, bien que les chercheurs soient trop polis pour l’appeler ainsi. L’ensemble de ces indices crée une carte des valeurs mondiales. 

Les populations voisines se regroupent librement :

  • Les Européens dans une région,
  • les Latino-Américains dans une autre,
  • les pays africains et islamiques dans une troisième, etc.

Et les valeurs ont tendance à ne pas changer rapidement.  Comme le dit Pippa Norris, l’un des coauteurs de l’étude d’Inglehart, « si elles changent, il s’agit d’opinions et non de valeurs ».  Mais au cours des dernières décennies, on a assisté à un changement substantiel — et extraordinaire.

  •  Les pays orthodoxes sont devenus plus traditionnels.
  •  Les pays latino-américains le sont moins.
  •  Les pays anglophones se distinguaient clairement des Européens protestants (dont l’appartenance religieuse est plus forte), mais les deux groupes sont devenus plus difficiles à distinguer.

[Si l’on compare les résultats de l’enquête de 1998 à ceux d’aujourd’hui, on constate que dans les deux cas], les Européens protestants sont les plus laïques et les plus individualistes. Les Européens catholiques ont des opinions similaires, bien que moins marquées. Dans les pays islamiques et africains, la religion et la famille tiennent le haut du pavé. Ce que le WVS appelle les pays « confucéens », dont la Chine, le Japon et la Corée du Sud, sont un mélange. Ils sont aussi attachés aux valeurs laïques que les Européens ; lorsqu’ils répondent à des affirmations telles que « en cas de conflit entre la religion et la science, la religion a toujours raison », ils sont même moins susceptibles d’être d’accord que les Allemands ou les Néerlandais. Mais ils sont loin d’être aussi tolérants que ces nations à l’égard des homosexuels et d’autres minorités.
 

Il y a deux décennies, un groupe de pays combinait les convictions religieuses avec le soutien à l’individualisme et à l’expression de soi, c’est-à-dire une sorte d’hybride de valeurs traditionnelles et modernes. Il s’agissait de l’Amérique, de l’Irlande et de certains pays d’Amérique latine, comme le Venezuela. Cet amalgame les place dans le coin inférieur droit. De nombreux pays orthodoxes (comme la Russie et la Roumanie) présentaient l’inverse : des valeurs religieuses faibles, mais des valeurs « tribales », ou collectives, fortes.
 
[…]

À première vue, cette évolution suggère que les gens pensent différemment lorsqu’ils échappent à la pauvreté et à l’insécurité. La ligne diagonale implique que les pays sont soit traditionalo-collectifs, soit rationalo-individualistes. Les pays les plus pauvres se trouvent (pour la plupart) à une extrémité et les plus riches (pour la plupart) à l’autre. On peut supposer que les pays les plus pauvres finiront par se déplacer le long de la diagonale.
 
 Peut-être. Mais pour l’instant, les résultats du WVS suggèrent que cela ne se produit pas sans obstacle ni détour. Si les pays pauvres convergeaient effectivement avec les pays riches en termes de valeurs, on pourrait s’attendre à ce qu’ils soient ceux où les valeurs évoluent le plus rapidement, tandis que les pays qu’ils rattrapent seraient plus stables. En fait, l’enquête révèle le contraire. Les pays qui sont déjà les plus laïques et les plus individualistes changent le plus rapidement et deviennent encore plus laïques ; ceux qui sont les plus traditionnels et les plus claniques changent moins et deviennent parfois plus traditionnels, et non moins. 

En 1998, 38 % des Européens protestants et 32 % des musulmans déclaraient que la plupart des gens étaient dignes de confiance. En 2022, la confiance avait augmenté en Europe (plus de la moitié des Européens déclarant faire confiance aux gens), mais elle s’était effondrée dans les pays islamiques, où seulement 15 % des personnes interrogées déclaraient que les gens étaient dignes de confiance. En 1998, les Européens catholiques et les Latino-Américains avaient des niveaux de confiance comparables. En 2022, la proportion d’Européens catholiques déclarant faire confiance aux gens était trois fois plus élevée que celle des Latino-Américains.
 
Tout comme la méfiance à l’égard des étrangers est une mesure des valeurs collectives, la réticence à signer des pétitions l’est également. En effet, les sociétés claniques ont tendance à ne pas croire que les autorités dirigeantes agiront dans leur intérêt, et ce par crainte de représailles. En 2022, près de la moitié des personnes interrogées en Amérique latine et dans les pays orthodoxes ont déclaré qu’elles ne signeraient jamais une pétition. Il s’agit d’une forte augmentation en Amérique latine depuis 1998, et d’une faible augmentation dans les pays orthodoxes. En revanche, le nombre d’Européens ayant déclaré qu’ils ne signeraient jamais une pétition a nettement diminué, pour atteindre des niveaux inférieurs de moitié à ceux de la plupart des pays du reste du monde. 

 Mesure après mesure, qu’il s’agisse de penser que les enfants doivent être obéissants, de tolérer l’homosexualité ou de convenir que « lorsque la religion et la science s’opposent, la religion a toujours raison », les pays européens ont évolué vers plus d’individualisme et de laïcité au cours des 25 dernières années. C’est également le cas de l’Amérique. Bien que les Américains aient longtemps été un peu plus religieux que la plupart des Européens, ils ont évolué au fil du temps vers plus d’individualisme et de laïcité, au moins autant que les Européens.
 
En 1981, par exemple, 47 % des Américains se décrivaient comme non religieux (déclarant que Dieu n’était pas important dans leur vie, qu’ils n’assistaient pas aux offices religieux, etc.)). En Suède, cette proportion était de 58 %. En 2022, la part des Américains avait augmenté de 14 points, atteignant presque celle de la Suède. Entre-temps, les pays orthodoxes, islamiques et latino-américains ont connu des changements moins importants ou, dans certains cas, une évolution vers plus de traditionalisme et de collectivisme. Cela n’invalide pas nécessairement l’idée que les valeurs mondiales convergeront un jour. Mais cela suggère que ce jour est peut-être [au minimum] encore loin.
    
 Attention à l’écartement

Ces résultats soulèvent trois autres questions. Premièrement, combien de temps cet écart peut-il continuer à se creuser ? En particulier, les Européens et les Américains peuvent-ils vraiment continuer à devenir de plus en plus individualistes et laïques ? « Les gens ne cessent de me demander s’il y a une limite », déclare Christian Welzel, professeur à l’université Leuphana de Luneburg, en Allemagne, et l’un des coauteurs de l’étude d’Inglehart. « Mais je n’ai encore vu aucun signe ». Le Dr Welzel a examiné les données de la WVS par cohorte d’âges. Il constate que, dans chaque région, chaque génération devient plus individualiste et plus laïque que la précédente.
 
 En Europe, l’écart entre les jeunes et les vieux est particulièrement important et bien plus grand que dans les pays islamiques ou orthodoxes. Cela signifie que l’évolution vers une plus grande expression de soi se poursuivra dans la prochaine génération. En Amérique, il existe un écart de valeurs entre les régions les plus religieuses et les plus laïques du pays, ce qui pourrait théoriquement signifier que les régions religieuses (dans le Sud et le Midwest) ne participent pas à la dérive vers la laïcité. Pourtant, même cette hypothèse semble erronée. L’écart entre les États les plus et les moins religieux n’a pas changé de manière significative depuis 1981. Quelle que soit la cause de la polarisation inhabituelle de la politique américaine, il ne s’agit pas, comme le suggère le WVS, d’un changement fondamental des croyances dans les différentes régions du pays.

Deuxièmement, quelles sont les implications politiques et géopolitiques ? D’une manière générale, les valeurs et la politique sont manifestement et intimement liées. Les valeurs traditionnelles semblent être davantage associées aux autocraties ; les systèmes « une personne, une voix » incarnent des valeurs individualistes. Ce n’est pas une coïncidence si, au cours de la dernière décennie, les populistes autoritaires ont particulièrement bien réussi dans deux des régions où le ralentissement ou l’inversion des valeurs séculaires et rationnelles s’est produit : les pays orthodoxes (tels que la Russie et le Belarus) et l’Amérique latine (Brésil, Nicaragua, Venezuela).
 
Dans les pays orthodoxes, latino-américains et islamiques, le soutien à la démocratie s’est également effondré, mesuré par la part de la population estimant qu’il est bon ou assez bon d’avoir un dirigeant fort qui ne s’embarrasse pas de parlement ou d’élections. Dans les trois régions, cette proportion a augmenté d’un tiers à deux tiers entre 1998 et 2022. Cela n’augure rien de bon pour l’avenir de la démocratie.
 

Néanmoins, il n’existe pas de relation simple entre les valeurs et la politique, comme le suggère l’exemple des électeurs religieux américains. La persistance de la droite dévote et traditionaliste en Europe et en Amérique est clairement liée au mécontentement suscité par la diffusion de l’individualisme. Mais il n’est pas évident de savoir si les électeurs ont changé et se sont organisés en partis d’extrême droite plus puissants, ou si les partis ont simplement réussi, avec plus de succès que par le passé, à vendre leur politique à des électeurs qui n’ont pas tellement changé eux-mêmes.
 
 Une remarque similaire peut être faite à propos des valeurs et de la géopolitique. Les conflits internationaux sur les valeurs semblent s’étendre. Il ne se passe pas un jour sans que les gouvernements occidentaux et non occidentaux ne s’affrontent sur la question des droits des LGBT. Après que le président Joe Biden a critiqué l’introduction par l’Ouganda d’une loi anti-homo sévère au début de l’année, Anita Among, la présidente du parlement ougandais, a déclaré : « Le monde occidental ne viendra pas gouverner l’Ouganda ». Et lorsque Recep Tayyip Erdogan, le président turc, a menacé de bloquer la demande d’adhésion de la Suède à l’OTAN parce qu’un homme avait brûlé des pages du Coran en Suède, il a fait appel aux fortes convictions religieuses des Turcs. Mais pour de nombreux Suédois individualistes, le brûleur de livres avait tout à fait le droit de s’exprimer librement, tant qu’il respectait la loi. 

 Les dissentiments sur les valeurs sont également omniprésents dans la rivalité entre les superpuissances américaine et chinoise. Les dirigeants chinois se plaignent sans cesse que « les soi-disant valeurs universelles de l’Occident » n’existent pas (comme le dit Xi Jinping, le président chinois) et que les appels du gouvernement américain à de telles valeurs ne sont qu’un écran de fumée pour un nouveau type d’impérialisme. Dilma Rousseff, ancienne présidente du Brésil, qualifie le libéralisme occidental de « système de valeurs imposé ».
 
 Néanmoins, bon nombre de ces conflits se seraient certainement produits indépendamment des différences de valeurs. La Chine aurait défié l’Amérique pour des raisons stratégiques et technologiques. La Turquie aurait pu bloquer la Suède pour obtenir des concessions de l’OTAN. Vladimir Poutine, le président russe, affirme avoir envahi l’Ukraine parce que ce pays, qui faisait autrefois partie intégrante du monde orthodoxe, s’imprègne des habitudes de pensée européennes qui, selon M. Poutine, menacent la Russie. Mais M. Poutine avait de nombreuses raisons de prendre sa décision, qu’elles soient paranoïaques ou calculées. Il ne s’agit pas de dire que les différences de valeurs sont artificielles. Mais elles peuvent ne pas être déterminantes. Pour les gouvernements autoritaires, les « valeurs » sont une excuse aussi bien qu’un ensemble de croyances. 

Troisièmement, qu’est-ce que tout cela signifie pour les arguments sur les « valeurs universelles » ? La WVS implique que les valeurs laïques et libérales ne sont pas plus universelles que les valeurs religieuses et autoritaires. Les deux ensembles de valeurs se situent aux extrémités opposées du même spectre d’opinions ; tous deux sont des moyens par lesquels les gens s’adaptent à leurs circonstances, qu’elles soient sûres ou incertaines. En ce sens, M. Xi et d’autres ont raison : ces valeurs ne sont pas universelles. Mais elles ne dépendent pas entièrement de l’histoire ou de la culture politique d’un pays.
 
En règle générale, à mesure que la prospérité s’étend, que l’espérance de vie augmente, que les taux de fécondité diminuent et que l’éducation se développe, les gens tendent à se rapprocher de l’extrémité laïque/rationnelle du spectre. M. Welzel décrit ce phénomène comme un changement d’état d’esprit, passant d’une « orientation vers la prévention » (dans laquelle la principale préoccupation des gens est de prévenir les dommages et les pertes pour eux-mêmes et leur famille) à ce qu’il appelle une « orientation vers la promotion » (dans laquelle les gens recherchent l’expression de soi et la liberté de choisir la manière de vivre leur vie).
 
 Le WVS constate toutefois que la vitesse à laquelle ce changement se produit varie considérablement d’un pays à l’autre. Dans certains endroits, le processus s’inverse même. Les différentes générations s’adaptent plus ou moins facilement. Les gouvernements interviennent pour ralentir les choses si cela les arrange. Et il est clair que l’enrichissement n’est pas nécessairement suffisant pour déclencher le changement de valeurs, car les pays qui s’enrichissent peuvent souvent se sentir moins en sécurité. 

 
Pour toutes ces raisons, les modes de pensée traditionnels persistent et la convergence des valeurs qui devrait accompagner la croissance économique est loin d’être achevée. Pourtant, l’impact d’une plus grande sécurité sur les valeurs des gens ne disparaît pas. Lentement, sans certitude, les valeurs religieuses et autoritaires tendent à perdre de leur attrait, tandis que les valeurs laïques et libérales tendent à en gagner. La bataille des valeurs se joue entre ces deux pôles. 

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Québec — La construction d’une nouvelle citoyenneté par l’école 

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lundi 11 mai 2015

La Russie et sa relation apaisée avec la religion


À comparer avec la volonté laïciste au Québec et au Canada de chasser le religieux de l’espace public : en Russie un ministre de la Défense bouddhiste est le premier à se signer avant de passer sous l’icône d’un Christ sauveur.

Défilé du 9 mai 2015, à 9 minutes 56 secondes, le ministre de la Défense se signe

Le 9 mai 2015, la Russie a célébré avec pompe le 70e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie. Pendant ce conflit, l’URSS a perdu quelque 25 millions de ses citoyens, alors que l’Allemagne perdait 5,38 millions de soldats sur le front de l’Est, contre « seulement » 0,6 sur le front de l’Ouest.

Le défilé du 9 mai comprenait pour la première fois un détachement de l’Inde et un autre de Chine. On notera d’ailleurs que, lors de ce défilé, les symboles de la Russie tsariste et soviétique se côtoyaient en commençant par les drapeaux, le ruban de Saint-Georges, les aigles tsaristes ou l'étoile soviétique. La Russie commémore toute son histoire.

Mais une autre chose, non moins étonnante, s’est également produite : le ministre de la Défense Choïgou a fait le signe de la croix avant le début des célébrations.

Jamais, depuis la Révolution d’Octobre 1917, aucun ministre russe de la Défense n’avait fait un tel geste. Certes, une vieille tradition veut qu'on fasse le signe de croix quand on passe sous la Tour du Saint-Sauveur du Kremlin parce qu’une icône du Sauveur orne le haut du portail.

Comme le note le journaliste russe Victor Baranets : « À ce moment-là, j’ai senti que par son geste simple Choïgou a galvanisé toute la Russie. Il y avait tant de bonté, tant d’espoir, tant de notre sens russe du sacré [dans ce geste] ». Voir un bouddhiste touvain faire le signe de la Croix à la manière orthodoxe a envoyé un électrochoc à travers la blogosphère russe : tout le monde sentait que quelque chose d’incroyable venait de survenir.



Les commentateurs russes s’accordent pour dire que Choïgou n’a pas fait ce signe « pour la frime ». L’homme a un immense capital de popularité et de crédibilité en Russie et il n’a nul besoin de jouer au Tartuffe. En tant que bouddhiste, Choïgou vit facilement la diversité religieuse et la domination symbolique de l'orthodoxie russe. En outre, plusieurs commentateurs soulignent que Choïgou était très concentré, très solennel, quand il a fait ce signe. 

Un des commentateurs croit que « Choïgou a littéralement demandé l’aide de Dieu dans un des moments les plus dangereux de l’histoire russe contemporaine alors que — en tant que ministre russe de la Défense — il pourrait être appelé à prendre des décisions capitales dont l’avenir de la planète pourrait dépendre. »

L’icône du Saint-Sauveur est restée cachée pendant près de 80 ans. L’icône était considérée comme perdue avant qu’elle ne fût redécouverte en 2010 au-dessus de la Porte du Sauveur. La sainte image avait été murée dans les années 1930. Le pouvoir soviétique athée ne pouvait tolérer que tous ceux qui entraient au Kremlin par la porte principale vénérassent l’icône. L’ordre fut alors donné de supprimer l’image. Mais au lieu de détruire l’icône, on la recouvrit d’un crépi. Et sous la couche de crépi se dissimulaient un grillage et un treillis métalliques qu’environ 10 cm séparaient de la couche chromatique de l’icône. (Plus de détails.)

Voir aussi

Éducation, démographie : la surprenante Russie (Emmanuel Todd)

Démographie russe — le solde naturel est redevenu positif

Russie — la démographie expliquerait-elle le retour au conservatisme ?

Malgré les prédictions des Cassandre occidentales, la démographie russe se stabilise

L’enseignement de la culture religieuse en Russie, le patriarche se plaint

La Russie rend obligatoire l’enseignement religieux dans les écoles


samedi 25 mai 2013

Québec — La popularité des écoles privées et plus particulièrement catholiques augmente

Selon le quotidien Le Devoir :

« un rapport inédit du ministère de l’Éducation sur les écoles confessionnelles remet les pendules à l’heure. Contrairement aux croyances populaires, de toutes les écoles confessionnelles (nécessairement privées), ce sont les écoles catholiques qui connaissent la plus forte croissance (25 %).

Selon le rapport intitulé Le fait religieux dans les écoles privées du Québec dont Le Devoir a obtenu copie, « la seule augmentation des effectifs des écoles catholiques au cours des douze derniè̀res anné́es (15 366 élèves) est supé́rieure au nombre total d’é́lè̀ves fré́quentant toutes les autres é́coles confessionnelles (12 655) ».

Pour Jean-Marc St-Jacques, président de la Fédération des établissements d’enseignement privé (FEEP), cette croissance d’effectifs dans les écoles privées catholiques ne signifie pas nécessairement un retour clair à l’éducation catholique, d’avant la déconfessionnalisation en 1998. « Cette tendance suit peut-être la hausse générale de la clientèle des écoles privées au secondaire », explique-t-il. Vrai que les écoles privées catholiques sont majoritaires et qu’elles accaparent à elles seules 86 % des effectifs totaux des écoles privées confessionnelles.

Leur degré de confessionnalisation varie toutefois. Le rapport détaille d’ailleurs trois types d’écoles confessionnelles : celles qui incluent des apprentissages obligatoires de la foi (81), celles qui offrent des activités d’animation à participation libre relativement à un culte (34) et celles qui se limitent simplement à affirmer leur appartenance à une tradition religieuse et à se réclamer de ses valeurs (23).

M. St-Jacques, ancien professeur de religion et clerc de Saint-Viateur, fait remarquer que l’enseignement catholique a toujours eu bonne réputation. Dans certains pays, des musulmans choisissent même souvent d’étudier dans des institutions catholiques, note-t-il. « J’ai l’impression qu’on choisit l’école privée confessionnelle non pas nécessairement pour la confession, mais pour l’excellence. »

[Voir aussi En Belgique, les élèves musulmans aiment l'école catholique]


Projet de réseau d’écoles [vraiment] catholiques

Cela n’empêche pas l’archevêque de Montréal, Christian Lépine, de rêver d’un réseau d’écoles privées catholiques. « Il faut qu’il y ait des écoles privées confessionnelles, pour aller au bout de la foi et de son impact pédagogique », affirmait Mgr Lépine, dans un entretien à La Presse dans le temps des Fêtes. « C’est un désir qui occupe le cœur des gens. Il y a un chantier en cours. »

À Québec, le diocèse a relancé le Petit séminaire diocésain de Québec, dont la mission vise notamment à « donner une formation spirituelle particulière à des jeunes de niveau secondaire, à les instruire des vérités de la foi », et aussi « à favoriser la réponse à un appel possible à la vocation sacerdotale », comme indiqué sur son site Internet. N’offrant pas de services relevant de la Loi sur l’enseignement privé, ce séminaire n’est pas titulaire d’un permis du ministère de l’Éducation. Les jeunes garçons qui le fréquentent doivent s’inscrire dans d’autres écoles reconnues ou faire l’école à la maison.

Selon l’Association des parents catholiques du Québec, un tel réseau d’écoles catholiques serait bienvenu, même si pour l’instant, il n’existe pas à proprement parler. « C’est un projet à l’étude, c’est une volonté, mais en ce moment, on ne peut pas donner des critères ou des balises », a dit au Devoir Diane Joyal, nouvelle présidente de l’APCQ. « C’est certain que [l’engouement] a augmenté, même si c’est minime. C’est quand même une bonne nouvelle de voir que quelques parents sont de plus en plus curieux de demander cette option-là. »

Des jeunes plus croyants

Une étude longitudinale de la FEEP sur les croyances des jeunes fréquentant les écoles de son réseau conclut qu’ils sont légèrement plus croyants qu’il y a dix ans. En 2000-2001, ils étaient 37,7 % à dire qu’ils croyaient en Dieu ou en une divinité dans l’ensemble du Québec, comparativement à 56,2 % en 2009-2010. Ils étaient auparavant plus nombreux à se dire incroyants (29 %) ou indécis (33,3 %) il y a dix ans qu’aujourd’hui, où 18 % se disent incroyants et 29,3 %, indécis. Les pratiques religieuses, comme la prière ou assister à une messe, ont toutefois nettement diminué au cours des dix dernières années.

[...]

***

Les écoles confessionnelles privées au Québec

Un rapport de recherche produit pour le compte du ministère de l’Éducation en 2012 trace un portrait inédit des écoles confessionnelles privées.

138
Nombre d’écoles privées confessionnelles sur le territoire québécois.

8
Confessions qui y sont exprimées : catholique, orthodoxe grecque, apostolique arménienne, évangélique, adventiste,"brethen", juive et musulmane.

55 %
Part de ces écoles sur l’ensemble du réseau d’écoles privées.

1,3 %
Pourcentage d’élèves fréquentant les écoles des minorités religieuses [non catholiques] par rapport à l’ensemble des 995 233 élèves du Québec.

86 %
Pourcentage d’effectifs des écoles catholiques par rapport au réseau privé confessionnel.

54,7 %
Proportion de filles dans les écoles privées confessionnelles (54,8 % dans les écoles catholiques, 56,2 % dans les écoles juives, 53,9 % dans les écoles musulmanes, 45,4 % dans les écoles protestantes).

61,5 %
Pourcentage des écoles privées bénéficiant d’une subvention publique de l’ordre de 60 %.

18 %
Augmentation des effectifs dans les écoles privées des minorités religieuses [non catholiques] entre 1998-1999 et 2010-2011.

22,7 %
Augmentation des effectifs dans le réseau privé entre 1998-1999 et 2010-2011.

25 %
Augmentation des effectifs dans les écoles privées catholiques entre 1998-1999 et 2010-2011.

Source : Le fait religieux dans les écoles privées du Québec, juin 2012, données de 2010-2011.




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lundi 7 janvier 2013

La Russie rend obligatoire l’enseignement religieux dans les écoles

Cette année, tous les élèves de quatrième année (10-11 ans) en Russie doivent suivre un cours de religion. Contrairement au Québec qui prétend valoriser la diversité, mais impose un seul programme à tous, les élèves russes ont le choix entre six options : le christianisme orthodoxe, l'islam, le judaïsme, le bouddhisme, la morale laïque ou les religions du monde. La plupart des Russes se considèrent comme des chrétiens orthodoxes, mais la majorité des parents n'ont pas choisi cette classe pour leurs enfants.

Les élèves de quatrième année dans la classe de « Bases de la culture orthodoxe » discutent aujourd'hui de concepts sérieux. « Dieu est le créateur », explique l’institutrice. « Que faut-il entendre par là ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Une fillette répond : « Il a créé le monde entier. »

La classe appelée « Bases de la morale laïque » est populaire parmi les élèves
Ici un cours sur le temple de Jérusalem, centre spirituel du peuple hébreu

L'enseignante utilise des manuels scolaires tout neufs et du matériel audiovisuel préparé par le ministère de l'Éducation.

Cette petite salle de classe à Saint-Pétersbourg est l'un des fruits d'une bataille de plus de 20 ans menée par l'Église orthodoxe russe pour réintroduire l'éducation religieuse dans toutes les écoles de Russie. Le porte-parole de l’Église orthodoxe, Vsevolod Tchapline affirme que ce fut vraiment une tâche très difficile.

« Nous avons eu des discussions eu commodes et très émotionnelles avec certains bureaucrates » de déclarer Tchapline. « Certains membres de la bureaucratie pédagogique sont encore très soviétiques d'esprit. »

En fin de compte, selon Tchapline, l'Église orthodoxe est satisfaite du résultat. « Je pense que les enfants et leurs parents comprennent qu'une telle éducation apporte un supplément de morale dans la vie de l'enfant et de la famille, il apporte une meilleure compréhension de ce qui fait la différence entre un musulman, un juif, un chrétien et un non-croyant », précise Tchapline.

Mais le nouveau programme n'est pas nécessairement ce que l'église escomptait. Les analystes disent que l'Église a dû accepter un compromis avec la bureaucratie d'État russe profondément laïque. L'Église avait tout d'abord insisté pour que ne soient offerts que des cours de religion orthodoxe russe.

Alors que, selon les sondages, entre 70 et 80 pour cent des Russes se considèrent comme des croyants orthodoxes, beaucoup sont clairement mal à l'aise de voir un programme de religion présentée par l’État dans les écoles laïques du pays. Au niveau national, seul un tiers des parents ont choisi de faire suivre le programme sur l'orthodoxie par leurs enfants.

Manuel du cours de religion orthodoxe

Nathalie Saprouga, mère d’écolier qui se dit une fervente orthodoxe, soutient que la religion n'a pas sa place dans les écoles publiques.

« Nous pensons que la religion est vraiment une affaire privée et que l’éducation religieuse devrait commencer en famille et continuer à l'église », explique Mme Saprouga. « C'est pourquoi nous avons choisi ce cours de morale laïque qui vise à aider nos enfants à développer des qualités telles que l'honnêteté, la bonté et de la justice. » (Au passage, on ne sait pas trop quelles valeurs le Cours d’éthique et de culture religieuse québécoise veut et peut inculquer si ce n’est la « tolérance » et le « dialogue »…)

Lors de ce cours de « bases de morale laïque », la classe discute d’Abraham et son importance pour les juifs et les musulmans. (C’est un grand classique de la tolérance superficielle, mais Ibrahim est en fait assez différent d’Abraham, voir ici.) La classe est le plus populaire des six choix, tant au niveau national que dans cette école.

Pour l’institutrice Nathalie Savinova, le programme laïc est très populaire parce qu'il va au-delà de la religion. Elle dit que les parents veulent que leurs enfants soient des personnes morales, mais ils ne se sentent pas confiants dans leur capacité à leur enseigner cette morale à la maison.

L’option la plus populaire après morale laïque est le cours orthodoxe, viendrait ensuite le cours qui présente un survol des religions du monde. En plus de ces trois options, on peut également donner des cours de base sur l'islam, le judaïsme et le bouddhisme. Selon le commentateur politique Constantin von Eggert, l'Église orthodoxe russe n’a peut-être pas obtenu ce qu'elle espérait, mais il salue les efforts de l'Église orthodoxe pour se rendre plus « pertinente » dans le monde d'aujourd'hui.

« Notre hiérarchie ne peut simplement pas penser que parce que nous sommes en théorie un pays majoritairement orthodoxe, ils peuvent se reposer sur leurs lauriers », de déclarer von Eggert.

En tant qu'église nationale, l'orthodoxie russe n'a jamais eu à rivaliser avec les autres religions, poursuit von Eggert. Jusqu'à présent. Il dit que la lutte pour les cœurs et les esprits renforceront l'Église. Toutefois, les parents russes préfèrent enseigner eux-mêmes la religion à leurs enfants, et cela ne fera probablement pas à l’aide d’un cours dans les écoles publiques.

Le président russe Vladimir Poutine a signé une nouvelle Loi sur l’éducation qui rend obligatoires ces classes de religion (à six options) dans toutes les écoles de Russie.

Sources (The Word & Moscow Times)

Voir aussi

Russie — Succès mitigés des cours de religion chrétienne, fort succès des cours de religion musulmane

Russie — Retour de l’enseignement religieux dans les écoles

Regard sur l'Est.

mardi 11 septembre 2012

Ontario — Père demande exemption pour ses enfants pour les matières morales auxquelles il s'oppose

Le Dr. Steven Tourloukis
Un père de famille de Hamilton demande aux tribunaux de forcer l'école de ses enfants à lui accorder l'exemption de ses enfants de certains cours. Il entame ainsi une poursuite contre le conseil scolaire anglais de Hamilton-Wentworth.

Steven Tourloukis veut connaître le contenu de certains cours offerts à son fils en quatrième année et sa fille, en première année. Il affirme qu'il voudrait pouvoir choisir de les retirer de certaines classes ou activités si l'enseignement va à l'encontre des valeurs de sa religion grecque orthodoxe.

« Pour lui et à cause de sa foi, il a l'obligation d'éduquer ses enfants de la perspective chrétienne. La famille, le mariage et la sexualité humaine sont des thèmes qu'il veut dicter la façon dont ils sont enseignés », explique l'avocat Albertos Polizogopoulos, au sujet de son client. Le Dr Steve Tourloukis cherche à obtenir une une ordonnance du tribunal déclarant qu'en tant que parent, il a l'autorité finale quant à l'éducation de ses enfants.

Steve Tourloukis, qui a deux enfants dans les écoles primaires au sein du Conseil de Hamilton-Wentworth District School (HWDSB), dit qu'il croit que le conseil accommode les parents d'autres confessions, notamment des musulmans et des Témoins de Jéhovah.

Tourloukis dit qu'il appuie ces autres familles d'autres, mais qu'il veut bénéficier du même traitement.


Ses demandes ont jusqu'à maintenant été rejetées par le conseil scolaire public Hamilton-Wentworth.

Selon le directeur du conseil, John Malloy, plusieurs familles demandent de pouvoir superviser ainsi l'éducation de leurs enfants chaque année. Il affirme que les élèves doivent recevoir, d'une manière ou d'une autre, la matière scolaire obligatoire inscrite au programme. Selon lui, toutes les demandes, jusqu'à maintenant, ont pu « être réglées » par la discussion.

Dans des documents déposés en Cour supérieure de l'Ontario, l'avocat invoque la Loi sur l'éducation et la Charte canadienne des droits et libertés pour exiger que les choix religieux soient respectés par le conseil scolaire.

Le Dr Tourloukis, un dentiste, dont la femme travaille pour le conseil scolaire  public Hamilton-Wentworth, s'est dit pas le moins du monde un extrémiste, mais il veut que ses enfants reçoivent une éducation sur le mariage, la famille et la sexualité qui respecte les préceptes de sa foi.

Les responsables de l'école lui ont suggéré de mettre ses enfants à l'école privée ou des les instruire à la maison, mais ils lui ont refusé de retirer ses enfants de la classe, car cela serait « discriminatoire » envers les autres enfants, comme le relate le D
r Tourloukis.

La Ministre de l'Éducation de l'Ontario, Laurel Broten a déclaré que les conseils scolaires locaux sont obligés d'accommoder les demandes religieuses.

À titre d'exemple, des parents ont demandé à ce que leurs enfants ne dansent pas, leur école leur a permis de plutôt écrire une rédaction sur la musique, a déclaré Mme Broten au Toronto Sun.

« Ceci dit, notre programme d'études factuelles doit être enseignée partout dans la province, que vous soyez à Timmins ou Toronto...  », a déclaré M
me Broten.

Le Dr Tourloukis est soutenu financièrement par une association torontoise The Parental Rights in Education Defense Fund.


Reportage en anglais sur le sujet

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