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mardi 15 septembre 2026

Zemmour — L'école face aux défis de l'IA

Plus l’intelligence artificielle répondra, plus il faudra savoir lui poser les bonnes questions.

Plus elle écrira, plus il faudra savoir lire.

La révolution la plus radicale de notre siècle nous ramène à la culture la plus ancestrale de notre civilisation.

Grammaire, calcul mental, latin, grec, histoire de France, géométrie, logique : rétablissons l'exigence.


mercredi 5 novembre 2025

L’Université de Chicago, victime de sa course au prestige


Des ambitions dignes des Ivy League, une facture astronomique


Célèbre pour avoir formé Milton Friedman et plus d’une trentaine de lauréats du Nobel, l’Université de Chicago traverse une grave crise financière. Après quatorze années de déficits budgétaires consécutifs, l’établissement est contraint de réduire la voilure : gel des embauches, suspension de près de vingt programmes de doctorat, et coupes de 100 millions de dollars annoncées cet été.

Cette institution du Midwest, longtemps considérée comme un bastion de rigueur intellectuelle, a voulu rivaliser avec les prestigieuses universités de la côte Est. Sous la présidence du mathématicien Robert Zimmer (2006–2021), l’université s’est lancée dans une série d’investissements colossaux : laboratoires ultramodernes, nouvelles résidences, centre d’arts occupant tout un pâté de maisons, et même un campus flambant neuf à Hong Kong. Objectif : attirer davantage d’étudiants et hausser son profil international.

La dette d’un rêve

Ces projets ont dopé l’attractivité de l’université : le nombre d’étudiants de premier cycle a doublé en vingt ans et le taux d’admission est tombé à moins de 5 %. Mais le rêve a un prix : la dette totale atteint aujourd’hui 4,5 milliards de dollars, un niveau comparable à celui de Princeton ou Yale, bien que Chicago dispose de deux fois moins d’actifs.

Pour financer cette expansion, l’université a souvent recouru à des emprunts à taux élevés, voire à des prêts destinés à couvrir ses frais de fonctionnement — une pratique rare dans l’enseignement supérieur. En parallèle, les frais de scolarité ont explosé : plus de 71 000 dollars par an, soit deux fois plus qu’au début des années 2000.

Malgré une campagne de levée de fonds record (plus de 5 milliards de dollars) et un milliard supplémentaire collecté en 2025, le déséquilibre demeure. Les agences de notation, de Moody’s à Fitch, signalent un secteur universitaire « sous tension » et jugent la situation de l’université « stable mais fragile ».

L’ombre d’un modèle à bout de souffle

Les causes du malaise dépassent le cas de Chicago. Dans tout le pays, les universités prestigieuses sont piégées par une spirale d’endettement née des taux d’intérêt historiquement bas des années 2010. La concurrence pour attirer étudiants et mécènes a déclenché une frénésie de construction et de communication coûteuse, sans garantie de rentabilité.

À Chicago, les rendements du fonds de dotation sont inférieurs à ceux des Ivy League, tandis qu’une grande partie de l’argent reste bloquée dans des placements privés peu liquides. La hausse du coût du travail et la stagnation des subventions fédérales n’ont fait qu’aggraver la situation.

Tensions sur le campus

Sur le terrain, la grogne monte. Des tracts circulent sur le campus : « UChicago : vous dépensez nos frais de scolarité pour réparer vos erreurs », dénoncent des étudiants. Des enseignants fustigent des décisions prises sans concertation, notamment la suspension d’admissions en doctorat.

Les humanités sont les plus touchées. « Nous devons décider quel type d’université nous voulons être », résume la professeure de lettres classiques Carolina López-Ruiz, qui craint une réduction durable des ambitions de recherche au profit de l’enseignement de masse.

Quand l’élitisme se heurte à la réalité financière

L’Université de Chicago n’est pas seule à faire face à ce mur budgétaire : New York University ou l’Université de Californie du Sud affichent elles aussi des déficits croissants. Mais dans le cas de Chicago, symbole de l’excellence académique américaine, le contraste est saisissant : des dépenses d’apparat, une dette colossale et un avenir incertain.

Derrière la façade d’un campus rénové à coups de milliards se profile une question que tout l’enseignement supérieur américain devra affronter : jusqu’où peut-on acheter du prestige avant que la facture ne devienne insoutenable ?

mardi 22 juillet 2025

«La revanche des “ploucs ” sur les diplômés qui ne trouvent pas de travail aux États-Unis»

Les difficultés des jeunes «graduates» (diplômés) donnent du grain à moudre à tous ceux qui dénoncent « la surproduction d’élites » quand celles-ci ne trouvent pas à employer leurs compétences.


Les cérémonies de  remise des diplômes  ont été moins festives qu’à l’accoutumée pour clôturer l’année 2024-2025 outre-Atlantique. Traditionnellement, les nouveaux « graduates » , affublés de leur toge noire, se trémoussent joyeusement, lançant en l’air leur « mortier », cette toque à fond plat. Or, non seulement l’Administration Trump cherche noise aux universités les plus prestigieuses, Harvard en tête, mais le marché de l’emploi s’est assombri pour les nouveaux diplômés. Les « bachelors » ayant accompli quatre années de « college » doivent désormais se battre pour se faire une place au soleil qui leur semblait acquise.

Une enquête de la Banque de la Réserve fédérale de New York vient de révéler que les « graduates » de 22 à 27 ans, titulaires au minimum d’un bachelor, d’un master, voire d’un  doctorat (PhD), ont subi un taux de chômage de 5,8 % au premier trimestre 2025, bien supérieur à celui de la population américaine dans son ensemble (4 %). Cela va à l’encontre de la norme qui prévalait depuis 1945, donnant un avantage d’emploi aux diplômés. Le croisement des courbes s’est amorcé avec la pandémie de Covid de 2020, qui avait détraqué le marché du travail, propulsant brièvement le chômage total à plus de 16 %. Et depuis, l’écart ne cesse de se creuser en défaveur des jeunes ayant terminé leurs études.

Les « graduates » des anciennes générations paraissent pour le moment épargnés et leur niveau de chômage n’est que de 2,7 %. Mais le dividende salarial dont ils bénéficiaient en raison de leur formation tend à s’effriter. Selon les données de la Réserve fédérale de New York, les « graduates », tous âges confondus, gagnaient en moyenne 69 % de plus qu’un simple diplômé du secondaire en 2015 et cet avantage n’est plus que de 50 % aujourd’hui.

Déboire des jeunes «graduates»

L’heure de la revanche a-t-elle sonné pour les sans-grade, les « ploucs » («hillbillies», en anglais) comme aime à les appeler JD Vance, le vice président américain, qui estime en être issu et a intitulé son autobiographie Hillbilly Élégie ? « Je veux tout mettreà bas, et détruire nos élites actue lles », a pu dire de son côté l’idéologue populiste trumpiste Steve Bannon, très remonté contre le « wokisme universitaire ».

Les déboires des jeunes « graduates » tiennent d’abord à leur nombre semble-t-il excessif par rapport aux besoins effectifs de l’économie. La baisse des standards universitaires est également incriminée ; selon une enquête de l’université d’État de Pittsburg (Kansas), même les étudiants en lettres ne parviennent plus à lire Charles Dickens ! Et l’intelligence artificielle (IA), qui vient concurrencer en priorité les professions intellectuelles, y compris scientifiques, n’arrange pas les choses.

Durant les deux premières décennies de ce millénaire, et jusqu’à la pandémie de Covid de 2020, la transformation numérique à marche forcée des entreprises américaines a provoqué une très forte demande de services informatiques et scientifiques. Et dans la foulée, les formations de Stem («science, technology , engeenering, mathematics ») ont explosé dans les universités. Or la marée montante de la numérisation s’est stabilisée, observe Matthews Martin, économiste d’Oxford Economics, et les nouveaux entrants sur le marché du travail en font les frais. « Alors que l’emploi pour les qualifications informatiques et mathématiques a progressé d’à peine 0,5 % depuis 2022 pour les “graduates” de plus de 27 ans, il a reculé de 8 % pour les 22-27 ans », a-t-il calculé, dans son étude intitulée « Educated but unemployed ».

Surproduction d’élites

De son côté, l’IA n’est plus une menace sur les emplois mais une réalité qui prend corps à grande vitesse, à en croire les déclarations récentes récurrentes des CEO (patrons) américains. «  L’IA remplacera la moitié des postes de cols blancs dans un avenir proche » , pronostiquait fin juin Jim Farley, le CEO de Ford. Stéphane Bancel, le patron des vaccins Moderna, explique de son côté que sa société « n’aura besoin que de quelques milliers d’employés » grâce à l’IA. Les dirigeants de la tech s’accordent à penser que celle-ci supprimera en priorité les emplois de « matière grise » - programmeurs, « data scientists », juristes, analystes financiers, etc. – et plus leurs qualifications sont techniquement pointues, plus ils seront concernés au premier chef. À l’inverse du titan Cronos dévorant ses enfants (dont le dieu Zeus), l’IA est-elle amenée à avaler ses propres géniteurs ?

Le paradoxe de Moravec - du nom du chercheur en robotique -, qui remonte aux années 1980, nous a appris que les raisonnements intellectuels de haut niveau sont plus aisés à reproduire par un logiciel d’IA que les aptitudes sensorimotrices les plus basiques. C’est en train de se réaliser à grande échelle. La robotique et l’IA remplaceront plus difficilement un plombier réparant une baignoire qu’un chercheur en mathématiques.

Ces tendances de fond, certes difficilement quantifiables, donnent du grain à moudre à tous ceux qui dénoncent « la surproduction d’élites » quand celles-ci ne trouvent pas à employer leurs compétences. Alors que 15 % des Américains étudiaient dans l’enseignement supérieur durant les années 1950 et qu’ils sont 60 % aujourd’hui, l’anthropologue Peter Turchin, de l’université du Connecticut, explique cette envolée des effectifs de l’enseignement supérieur par le passage d’une société industrielle à une économie de la connaissance. Mais il met en garde contre les phénomènes de déclassement et la formation de « contre-élites » plus ou moins violentes. (Le Chaos qui vient, Éditions Le Cherche midi).

À cet égard, l’hebdomadaire The Economist cite le cas de  Luigi Mangione , 27 ans, bachelor of Science in Engineering de l’université de Pennsylvanie, qui a assassiné par balle en décembre 2024 le CEO de UnitedHealthcare, compagnie américaine d’assurances santé. Plus stupéfiant encore, Mangione a suscité un courant de sympathie et de ressentiments anti-élites à la fois au sein de la population, permettant de collecter plus de 1 million de dollars en sa faveur. Fait divers ou fait de société ?

Source : Le Figaro
 
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lundi 14 juillet 2025

Surproduction d'« élites » conjuguée à un appauvrissement de masse ?

En France, comme dans le reste de l’occident, les jeunes sont de plus en plus nombreux à être diplômés. En l’absence d’un nombre suffisant de postes à pourvoir, cela engendre de la frustration et crée, in fine, des dynamiques dangereuses, alerte l’anthropologue américain Peter Turchin, auteur du succès de librairie Le Chaos qui vient.

LE FIGARO. — En France, le taux de réussite au baccalauréat général est d’environ 96 %. On observe le même phéno­mène dans l’ensei­gnement supé­rieur : 40 % des 25-34 ans détiennent un diplôme de niveau licence (bac + 3) ou plus, contre 16 % des 55-64 ans. Cette tendance se retrouve-t-elle dans le reste du monde occidental ? Pourquoi ?

PETER TURCHIN. — Oui, c’est une tendance générale observée dans une grande partie du monde occidental. Aux États-unis, par exemple, la proportion de diplômés du lycée accédant à l’université est passée de 15 % dans les années 1950 à plus de 60 % dans les années 2020. Cette augmentation est souvent expliquée par la restructuration économique - le passage d’une économie industrielle à une économie fondée sur la connaissance -, qui a accru la demande de main-d’œuvre diplômée.

Elle résulte également de décisions politiques visant à élargir l’accès à l’éducation et d’un changement culturel associant l’enseignement supérieur à l’ascension sociale et à l’épanouissement personnel. Mais, dans mon livre Le Chaos qui vient (Élites, contre-élites et la voie de la désintégration politique publié au Cherche-midi), je soutiens que le désir d’échapper à l’appauvrissement, qui s’est développé au cours des quatre à cinq dernières décennies, est un moteur supplémentaire, et puissant.

— La valeur symbolique, mais surtout marchande, des diplômes s’en retrouve-t-elle affectée ?

— Oui, bien sûr. Plus les diplômes deviennent courants, plus leur valeur - à la fois symbolique et économique - diminue. Ce qui était autrefois un signe distinctif est désormais perçu comme un minimum requis. Cela conduit à une inflation des diplômes, où des qualifications de plus en plus élevées sont nécessaires pour accéder aux mêmes postes. Le rendement économique du diplôme universitaire a chuté ces dernières décennies, et est actuellement très proche de zéro.

Quel est le résultat de tout cela ? Une génération de jeunes très diplômés, souvent endettés, aux perspectives économiques limitées et de plus en plus désabusés.

— Cette massification des études et de l’accès aux diplômes présente donc un risque ?

— Oui, et le risque principal se résume dans ce que j’appelle la « surproduction d’élites ». Si de plus en plus de personnes obtiennent des diplômes du supérieur et nourrissent ainsi de grandes aspirations, le nombre de postes prévus pour ces élites - emplois prestigieux, mandats politiques, postes dans les grandes universités - n’augmente pas au même rythme. Cela provoque donc une concurrence accrue entre élites et, par un effet boule de neige, un ressentiment chez les individus en déclin social, dont certains deviennent des contre-élites remettant en cause la légitimité des institutions en place. Historiquement, cette dynamique a souvent été un facteur majeur d’instabilité politique, comme ce fut le cas avant les révolutions de 1848.

— La frustration des élites peut-elle s’ajouter à l’irritation des masses situées en bas de la pyramide sociale ?

— Oui, tout à fait. De nombreux aspirants frustrés, qui se sentent exclus du statut élitaire, se radicalisent politiquement. Ces contre-élites canalisent le mécontentement populaire en devenant les leaders ou les organisateurs de mouvements radicaux, aussi bien à gauche qu’à droite. La combinaison de la surproduction d’élites et de l’appauvrissement des masses crée une dynamique explosive. L’ascension de Donald Trump - et des mouvements populistes plus larges aux États-unis et ailleurs - peut d’ailleurs être comprise comme le résultat de ces pressions jumelées. D’un côté, nous avons un groupe croissant d’élites frustrées et de contre-élites qui rejettent l’ordre politique établi. De l’autre, une classe ouvrière et moyenne qui se sent économiquement sous pression et culturellement aliénée. Trump a su tirer parti des deux : en offrant du statut et une voix aux groupes marginalisés, tout en sapant les institutions traditionnelles. Ce phénomène n’est pas propre aux États-unis ; il s’inscrit dans un cycle démographique et structurel d’instabilité plus large.

— En quoi cela peut-il être un facteur de déstabilisation pour les sociétés ?

— Lorsque la surproduction d’élites coïncide avec l’appauvrissement des masses, et avec une fragilité croissante de l’État (dette publique incontrôlée, effondrement de la confiance institutionnelle), cela crée un terrain fertile à l’instabilité. On observe une polarisation politique accrue, des manifestations de rue, une augmentation du terrorisme, des émeutes violentes, et un soutien renforcé aux figures autoritaires ou antisystèmes. Historiquement, ces périodes de forte instabilité ont souvent précédé de grands bouleversements : révolutions, voire guerres civiles. Si les issues spécifiques diffèrent d’un pays à l’autre, les dynamiques sous-jacentes sont d’une cohérence alarmante.

— Dans ces conditions, le chaos est-il inévitable ?

— Non, le chaos n’est pas inévitable, mais il devient un risque réel et croissant tant que les pressions structurelles sous-jacentes ne sont pas traitées. Dans 10 % à 15 % des cas historiques que nous avons étudiés, les élites ont su se rassembler et adopter des réformes qui ont fini par désamorcer la crise sans guerre civile ni révolution majeure. La clé est de comprendre qu’il s’agit de problèmes systémiques nécessitant des solutions systémiques. Les ignorer, ou ne traiter que les symptômes, accélérera la trajectoire vers l’effondrement de l’état.

Source : Le Figaro

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jeudi 24 avril 2025

Cette censure, il l’appelle démocratie. L’historien Pierre Rosanvallon en appelle à la censure d’un peuple en révolte.

Texte de Mathieu Bock-Côté paru dans le Figaro du 19 avril.

Pierre Rosanvallon est depuis près de cinquante ans une figure majeure de l’intelligentsia française, et c’est vers lui que Le Monde s’est tourné pour justifier l’exécution judiciaire de Marine Le Pen, et défendre les tribunaux qui ont mené la charge. Sa thèse tenait à peu près en une formule : la légitimité démocratique des magistrats est plus grande que celle des élus. Plusieurs ont pu s’étonner : l’éminent penseur considère donc vraiment que la démocratie a bien davantage à voir avec le droit et les juges qui l’interprètent qu’avec la souveraineté populaire, qu’il réduit à la forme d’un peuple arithmétique, addition de volontés individuelles arbitrairement rassemblées par un rituel usé, pouvant se dissoudre au rythme du mouvement des humeurs travaillées par les démagogues ? Rien de tout cela, toutefois, ne devrait nous surprendre, car Rosanvallon, présenté comme un grand théoricien de la démocratie, a consacré une partie importante de son oeuvre à la détacher de la figure du peuple, qu’il a depuis longtemps décrété introuvable - c’est d’ailleurs pour cela qu’il a été consacré grand théoricien.

Revenons-y : compagnon de route de la deuxième gauche, et longtemps occupé à refonder intellectuellement l’état-providence, Pierre Rosanvallon, dès le début des années 1990, se lance dans une grande enquête sur l’histoire de la démocratie, qu’on dit alors triomphante, et dont la définition ne lui semble pourtant plus aller de soi. Son travail, documenté, fouillé, recherché, sans le moindre doute, repose toutefois sur une idée étonnante : le peuple, en démocratie, serait introuvable, insaisissable. Il faudrait certes postuler son existence, au nom du droit reconnu à la société de s’autoproduire, de s’auto-instituer, à condition de reconnaître immédiatement qu’il n’existerait pas vraiment, sauf à travers, le système de représentation qu’on met en place pour l’apercevoir, ou même le construire. Il se matérialiserait ainsi à travers la société civile organisée, les différentes autorités administratives, ou encore les tribunaux, censés incarner la continuité institutionnelle dans le temps. On pourrait y voir une forme de corporatisme de gauche. À sa manière, Rosanvallon a repris la logique argumentative de la contre-révolution, pour l’investir d’un contenu progressiste.

On retrouvait là, évidemment, le présupposé épistémologique de toutes les gauches : la société n’est qu’une « construction sociale ». La société n’est pas construite à partir de réalités anthropologiques, mais à partir d’une projection philosophique, presque d’un plan d’ingénieur, même si elle se construit ensuite au fil de temps, par couches de sédimentation institutionnelle successives. Le peuple n’est pas antérieur à sa mise en forme institutionnelle. On y revient : Rosanvallon a tout fait pour relativiser le moment électoral de la démocratie, comme s’il s’agissait de sa forme primitive, sans jamais parvenir à le congédier totalement. Le peuple électoral, soumis à toutes les manipulations, doit être bridé ou, du moins, neutralisé. Chaque fois qu’on le consulte, il peut surprendre, démanteler l’œuvre du temps. Il peut sortir des consensus dans lesquels on l’invite à se reconnaître, et qui sont censés correspondre à ce qu’on a autrefois osé appeler le cercle de la raison. Il en est de même du référendum, qui peut toujours servir, hypothétiquement, mais dont on limitera l’usage et la portée. Il permet aux mauvaises humeurs de s’exprimer, aux démagogues et aux agitateurs de rejoindre l’opinion. Le peuple tiendrait bien davantage dans le foisonnement institutionnel censé l’incarner que dans l’expression d’une volonté majoritaire peu convaincante, même vulgaire.

Il y a un autre oublié chez Rosanvallon : la définition culturelle, ou même identitaire, du peuple. C’est pourtant ce peuple qui, dans l’histoire, peut surgir pour former de temps en temps un nouvel État indépendant. C’est aussi ce peuple, que je nomme le peuple historique, qui, en Europe, se lève aujourd’hui contre l’immigration massive, effrayé à l’idée de devenir minoritaire chez lui. Sans surprise, il trouve lui aussi sur son chemin des démographes et des sociologues pour lui expliquer qu’il n’existe pas. De ce point de vue, il y a une convergence profonde entre le travail de Pierre Rosanvallon, celui de Patrick Boucheron et d’Hervé Le Bras. Le premier a nié le peuple démocratique, le second le peuple historique, le troisième le peuple démographique. Cela nous rappelle que les sciences sociales entendent moins révéler le réel que d’en confisquer la représentation, en construisant un écran pour empêcher de l’apercevoir. Derrière leur jargon se cache une volonté démiurgique, celle de décréter le réel ou de l’abolir.

Et pourtant, le peuple existe, et il accueille généralement assez mal la savante démonstration de son inexistence, et la poursuite d’une politique ouvertement anti-majoritaire. Alors il se révolte. C’est ce qu’on appelle le populisme. Nous entrons dans une période insurrectionnelle, qu’il faut mater. Rosanvallon constate ainsi que «la démonisation du populisme n’a désormais plus aucun effet ». C’est faux, mais l’aveu est intéressant : il y a eu diabolisation du contradicteur, et d’une part importante de la population, ce qui n’est pas conforme à l’éthique de la conversation civique. Il faut alors plus que jamais verrouiller le débat public. Citons-le : « Il faut donc instaurer une vigilance du langage et poursuivre sans relâche les voleurs de mots et les trafiquants d’idées ». C’est ce qui se passe lorsqu’on trace un cordon sanitaire contre les mauvais partis et qu’on multiplie les délits d’opinion pour empêcher les mauvaises idées de circuler. C’est ici que Rosanvallon retrouve la fonction stratégique qui est la sienne dans le dispositif intellectuel français : point de convergence entre la gauche radicale et l’extrême centre, il en appelle à la censure d’un peuple en révolte. Cette censure, il l’appelle démocratie. 

dimanche 30 mars 2025

Ces étudiants des universités d'élite qui ne savent plus lire des livres...

Pour lire un livre à l'université, il est utile d'en avoir lu un au lycée.

Les élèves du secondaire (collégiens et les lycéens) aux États-Unis semblent eux aussi être confrontés à un nombre de plus en plus réduit de livres dans les salles de classe. Pendant plus de vingt ans, les nouvelles initiatives éducatives aux États-Unis telles que No Child Left Behind et Common Core ont mis l'accent sur les textes informatifs et les tests standardisés. Dans de nombreuses écoles, les enseignants ont délaissé les livres au profit de courts passages informatifs, suivis de questions sur l'idée principale de l'auteur, imitant ainsi le format des tests standardisés de compréhension de l'écrit. Article paru dans The Atlantic d'Octobre 2024.


Nicholas Dames enseigne depuis 1998 la littérature classique, le cours obligatoire sur les grands oeuvres littéraires de l'université de Columbia. Il adore son travail, mais celui-ci a changé. Au cours de la dernière décennie, les étudiants se sont sentis dépassés par la masse de livres à lire. Les étudiants n'ont jamais lu tout ce qu'on leur demandait de lire, bien sûr, mais là, c'est différent. Les étudiants de M. Dames semblent aujourd'hui déconcertés à l'idée de terminer plusieurs livres par semestre. Ses collègues ont remarqué le même problème. De nombreux étudiants n'arrivent plus à l'université, même dans les établissements d'élite très sélectifs, préparés à lire des livres.

Cette évolution a laissé M. Dames perplexe jusqu'à ce qu'un jour, au cours du semestre d'automne 2022, une étudiante de première année se présente à ses heures de bureau pour lui faire part de la difficulté qu'elle avait trouvée dans les premiers travaux. Le programme de littérature classique exige souvent des étudiants qu'ils lisent un livre, parfois très long et très dense, en une semaine ou deux seulement. Mais l'étudiante a expliqué à Dames que, dans son lycée public, on ne lui avait jamais demandé de lire un livre en entier. On lui avait demandé de lire des extraits, de la poésie et des articles de presse, mais pas un seul livre de bout en bout.

« J'en suis resté bouche bée », m'a dit M. Dames. Cette anecdote l'a aidé à expliquer le changement qu'il observait chez ses élèves : ce n'est pas qu'ils ne veulent pas lire, c'est qu'ils ne savent pas comment le faire. Les collèges et les lycées ont cessé de leur demander de le faire.

En 1979, Martha Maxwell, une spécialiste influente de l'alphabétisation, a écrit : « Chaque génération, à un moment donné, découvre que les élèves ne peuvent pas lire aussi bien qu'ils le voudraient ou que les professeurs l'espèrent ». M. Dames, qui étudie l'histoire du roman, reconnaît la longévité de cette plainte. « Une partie de moi est toujours tentée d'être très sceptique quant à l'idée qu'il s'agit de quelque chose de nouveau », a-t-il déclaré.

Daniel Shore, directeur du département d'anglais de Georgetown, m'a dit que ses étudiants avaient du mal à rester concentrés sur le moindre sonnet.

Pourtant, « je pense qu'il y a un phénomène que nous remarquons et que j'hésite à ignorer ». Il y a vingt ans, les classes de M. Dames n'avaient aucun problème à s'engager dans des discussions poussées sur Orgueil et préjugés une semaine et sur Crime et châtiment la semaine suivante. Aujourd'hui, ses étudiants lui disent d'emblée que la charge de lecture leur semble impossible. Ce n'est pas seulement à cause du rythme effréné, mais aussi parce qu'ils ont du mal à s'intéresser aux petits détails tout en suivant l'ensemble de l'intrigue.

mardi 25 février 2025

« La principale cause de l’effondrement de l’Occident, c’est l’exclusion des gens ordinaires »

De livre en livre, le géographe Christophe Guilluy ne cesse de décrire la fracture entre les élites et le peuple. Métropolia et Périphéria (Flammarion), son nouvel opus, ne déroge pas à la règle mais est sans doute son essai le plus personnel. Guilluy y mêle fable orwellienne, satire et souvenirs autobiographiques pour mieux toucher du doigt la contestation existentielle initiée par les gens ordinaires.

LE FIGARO. — Votre nouveau livre prend la forme d’une fable orwellienne. Vous y racontez la révolte et la victoire de Périphéria sur Métropolia. Cette victoire représente-t-elle le basculement culturel qui traverse l’occident ?

CHRISTOPHE GUILLUY. — Oui, vous avez bien reconnu, c’est même je crois la description la plus réaliste possible du renversement culturel et politique de l’Occident qui est en cours. Une force tellurique, qui se nourrit depuis des décennies de la dépossession des classes moyennes et populaires par un modèle qui ne fait plus société – celui de Métropolia –, est en train de nous faire passer d’un monde à l’autre. Le centre de gravité culturel des sociétés occidentales est en passe de basculer du côté de la majorité ordinaire, du côté de Périphéria. Ce processus n’est d’ailleurs qu’un aboutissement puisque depuis vingt ans toutes les contestations sociales ou politiques sans exception ont émergé dans les périphéries et nulle part ailleurs.

— La victoire de Trump aux États-unis est-elle une conséquence de ce basculement ?

— La majorité ordinaire américaine, celle des classes populaires et moyennes, vit à Périphéria. C’est elle qui a porté Trump à la Maison-blanche. Mais il est important de rappeler que, contrairement à ce qu’on imagine, Donald Trump n’a pas créé ce mouvement : il s’y est au contraire adapté. Notamment sur les conseils de JD Vance, il a intégré (ce qu’il n’avait pas fait en 2020), les nouvelles attentes, et surtout la réalité de ces catégories populaires qui ne ressemblent plus aux catégories populaires du siècle passé. Cette majorité ordinaire est – comme en France - largement désidéologisée (avec la fin du clivage droite/gauche) et autonomisée (c’est une conséquence de l’ostracisation culturelle dont elle est victime). Enfin, elle s’est recomposée démographiquement. En Occident, les classes populaires sont désormais multiethniques et multiconfessionnelles mais peuvent se rassembler sur la défense d’un mode de vie, des valeurs communes et une volonté, celle de vouloir continuer à « faire société » en refusant l’idée d’une société liquide, relative. C’est la compréhension de cette recomposition démographique au sein des milieux populaires qui a permis à Trump de capter près de la moitié du vote des Latinos – et une fraction du vote noir – sans lesquels il n’aurait pu l’emporter.

— À cet égard, qu’est-ce que vous ont inspiré le discours de JD Vance et les réactions qu’il a suscitées ?

— Le plus significatif, ce sont évidemment les réactions outrées et le plus souvent surjouées du petit salon européen. Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-on être aussi fragile ? Qu’est-ce qu’une société qui a peur des mots d’un conférencier ? Est-ce encore une société libre, qui tient debout ? Car ce sont bien des mots qui ont provoqué cette panique. Pourtant, JD Vance a-t-il interdit aux Européens de penser contre lui ? Non. De proposer un modèle alternatif, de converser ? Non. Mais, sur le fond, je crois que ce qui a choqué, c’est l’évocation d’un vieux concept démocratique avec lequel les Européens sont désormais très mal à l’aise : celui de l’existence d’une majorité ordinaire, et, pire, d’une majorité qui serait souveraine. En Europe, et spécifiquement en France, lorsqu’on évoque l’existence d’une majorité ordinaire, on vous répond que cela n’existe plus, que le pays ne serait constitué que de segments, de minorités, de morceaux de territoire, bref d’un conglomérat sans valeurs communes, bref, qu’il n’y aurait «plus de société », comme le disait Margaret Thatcher. Le paradoxe est d’entendre un Américain faire une leçon de souverainisme à des Européens qui ne parlent plus désormais que le langage du marketing, celui du panel, du morcellement infini, des gens pour qui la société, le bien commun ont disparu au profit du marché. En fait, la peur panique de la majorité perceptible à chaque fois que Périphéria gronde (référendum de 2005, « gilets jaunes », Brexit, vote populiste…) n’a cessé de se renforcer. Vous remarquerez que, déjà enfermées dans leurs citadelles métropoles, les classes supérieures « progressistes » demandent maintenant l’installation de la ZFE pour en finir définitivement avec la moindre cohabitation avec les classes populaires. Vous verrez, dans quelque temps, Paris, Bordeaux, Lyon, New York ou la Californie demanderont leur indépendance !

— JD Vance est un enfant des classes populaires. Son accession à la vice-présidence des États-unis est-elle un symbole ?

— D’abord, je voudrais rappeler un point : l’origine populaire ne dit rien de la hauteur ou de la bassesse de vue. La plupart des gens d’en bas qui «montent» se fondent parfaitement dans le décor, ce qui fait d’ailleurs perdurer le modèle souvent pour le pire. Ce qui me plaît chez Vance, c’est la clarté de sa pensée. Le monde des clercs parlerait ici de simplisme, évidemment. D’ailleurs, je rappelle dans le livre la définition que les gens ordinaires me donnaient de l’intelligence : «Est intelligent celui qui comprend les choses. » Cette définition permet d’opérer un distinguo assez radical entre nos gouvernants et un Vance, vous ne trouvez pas ? Et puis, j’apprécie beaucoup les gens qui sont capables de penser contre leur propre camp. Or c’est le cas de Vance, qui était démocrate, comme beaucoup de Blancs de la « working class », il avait d’ailleurs soutenu Hillary Clinton et critiqué violemment Trump. Il avait donc reçu immédiatement la bénédiction du « Vatican », du New York Times et de sa succursale Netflix, qui a acheté les droits de son livre. Et puis, catastrophe, Vance opère avec sincérité un revirement radical en admettant qu’il s’était trompé et en soutenant Trump parce qu’il s’engageait notamment à stopper les délocalisations pour réindustrialiser. Depuis, JD Vance est cloué au pilori par ceux qui le plébiscitaient hier, alors que, fondamentalement, il n’a pas changé sur le fond. Démocrate ou républicain, la sincérité de son engagement pour la défense des gens ordinaires est la même.

— Au-delà de Trump ou de Vance, assiste-t-on au renversement de la table par les classes moyennes et populaires ?

— Ce retour des classes populaires dépasse Trump, Vance et même ce qu’on appelle le populisme. Ce retour de la majorité est non seulement un retour à la démocratie, mais aussi celui de la société, de ses valeurs, mais aussi de la civilisation. C’est un aspect qu’on relève peu souvent, mais on oublie que ce sont d’abord les classes populaires, la majorité, qui fait vivre ou non une société. Celles-ci ne sont pas seulement « les premières de corvées », ce sont elles qui font exister, évoluer un mode de vie, mais aussi, in fine, une civilisation. Or l’histoire occidentale de ces cinquante dernières années est celle d’un modèle qui a évincé cette majorité ordinaire qui avait contribué à construire la civilisation occidentale. La principale cause de ce qu’on appelle « l’effondrement ou la fin de l’occident » n’est pas l’émergence du « Sud global », l’islam ou le wokisme, il n’est même pas prioritairement l’effondrement des naissances (qui est un phénomène mondial à l’exception de l’Afrique sahélienne), non, il est d’abord la conséquence du choix des élites occidentales entamé au siècle dernier. Celui d’avoir exclu ceux qui font la sève de la société, ceux qui font vivre et perdurer une culture : les gens ordinaires. Le mouvement tellurique de la majorité ordinaire est celui de catégories qui n’entendent plus rester hors jeu mais souhaitent au contraire faire perdurer une civilisation qu’ils ont contribué à construire.

— Pour en revenir à votre livre, pourquoi avoir choisi cette forme très éloignée de vos précédents essais ? Après avoir maintes fois tenté de décrire la réalité sans être entendu par les « élites », est-ce une forme de pied de nez ?

— Une fable métaphysique pour décrire le grand schisme d’occident, cela s’imposait, non? Cette forme part aussi d’un constat : je pense que le dôme de chiffres et de données dont nous sommes abreuvés ne nous permet plus de voir l’essentiel, c’est-à-dire le développement de deux expériences humaines parfaitement antinomiques et qui nous conduisent vers l’abîme. Quant aux élites et couches supérieures, vous vous trompez, elles ont parfaitement compris et entendu. Mais elles n’entendent pas bouger pour deux raisons. La première est un manque d’intérêt pour le bien commun et un manque de courage. La deuxième, et c’est un point essentiel : les élites et catégories supérieures ne jouent pas leur peau dans le modèle qu’elles ont promu, au contraire, elles en bénéficient un peu ou beaucoup. Dans ce contexte, et à un moment où l’individualisme et l’égotisme imprègnent de plus en plus ce monde d’en haut, il y a peu de chance pour qu’elles reconnaissent un jour qu’elles se sont trompées. Elles n’évolueront que sous la contrainte. Nous vivons un moment qui n’est pas « social » ou « économique » mais un moment existentiel qui n’est évidemment pas réductible à des tableaux statistiques ou à des cartes. La question fondamentale est celle des lisières, du mystère de la civilisation et des valeurs qui portent la société et la culture populaire. Cette transcendance, ce mystère, n’est pas et ne sera jamais un sujet pour le chercheur d’État idéologisé (pléonasme) en sciences sociales.

— C’est aussi un moyen de parler pour la première fois de vous, et surtout des vôtres. Tout votre travail de géographe a-t-il été finalement guidé par votre enfance dans un milieu populaire ?

— Il s’agit moins de parler de moi que de l’expérience que beaucoup de personnes ont vécue, ressentie. Il s’agit de mettre en scène « l’universel » d’une expérience et d’un ressenti qui sont celui de la majorité ordinaire en France comme en Occident. Je revendique complètement cette absence de distance avec un sujet qui n’est pas un « sujet », les gens dont je parle ne sont pas inventés, je les connais, je vis avec eux, je mourrai avec eux. Je sais que ces gens ordinaires n’ont pas besoin qu’on pense à leur place, qu’on les définisse. Je ne ferai jamais ça.

— Vous refusez de vous catégoriser comme « pauvre ». L’image véhiculée par la sociologie ou les médias des classes populaires est-elle trop misérabiliste ? Qu’est-ce que cela révèle ?

— Il n’y a évidemment aucune honte à être pauvre, mais le revendiquer, c’est autre chose, c’est accepter la victimisation, c’est pour nous la marque de la soumission. Pour les classes populaires, cette catégorie, « pauvre », et ce qui y était associé, l’aide sociale notamment, n’a jamais été quelque chose que l’on mettait en avant. C’est la petite bourgeoisie de gauche qui a collé cette étiquette, notamment aux habitants de banlieue - en cherchant à les enfermer dans une victimisation éternelle.

— Vous détestez également l’expression « quartiers populaires ». Pourquoi ?

— Cette expression stupide, « quartiers populaires », a été médiatisée au moment où la gauche lâchait la classe ouvrière et la question sociale, il s’agissait alors d’essentialiser les banlieues pour en faire un objet culturel et politique à la main des partis de gauche. Par essence majoritaire, le « populaire » est ainsi devenu un concept « minoritaire ». La majorité des classes populaires ont alors commencé à être invisibilisées, celles qui vivaient dans la France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes, des zones rurales. C’est ainsi, grâce à la gauche, que le «populaire» est devenu un petit segment marketing, un panel de la société, au plus grand bénéfice du capitalisme. (Rires.)

— Vous expliquez également que, dans votre quartier, il n’y avait aucune « mixité sociale » et que ce n’était pas un problème…

— Je rappelle dans le livre que les quartiers populaires n’ont jamais été mixtes socialement et que cela ne posait aucun problème, ni aux gens ni au Parti communiste de l’époque, puisque les catégories populaires étaient intégrées économiquement et culturellement. Cette expression ridicule a été popularisée par la gauche au début des années 1980, au moment où elle allait abandonner la question sociale pour le sociétal en adoptant le modèle globalisé.

— « Sans en avoir conscience, nous faisions vivre une sorte de “socialisme îlien”, en appliquant au quotidien des préceptes chrétiens et communistes fondés sur la valorisation du bien commun et le respect des autres », écrivez-vous. Cela pourrait être la définition même de la décence commune…

— Vous remarquerez que cette idée orwellienne d’un sens moral inné des classes populaires, qui les préserve de l’« égoïsme libéral », rend toujours fous le monde d’en haut et son intelligentsia. Comme si parler de morale, de transcendance, de bien commun, de joie était interdit. Ce constat est d’ailleurs le point de rupture originel entre Métropolia et Périphéria, celui aussi qui mènera Métropolia à sa perte. Il explique en profondeur le mouvement de contestation existentiel initié par la majorité ordinaire. Dépossédés de ce qu’ils ont et de ce qu’ils sont, les gens ordinaires, contre toute attente, ont su préserver un bien unique, dont est parfaitement dépourvu le monde d’en haut : la décence commune. La permanence, au cœur de Périphéria, de ce précieux capital social et culturel, constitue le môle existentiel sur lequel bute le projet eschatologique du monde individualiste et sans limites que nous impose Métropolia. À l’inverse, la société populaire est celle des limites, des contraintes sociales et culturelles, celle du monde « des hommes qui s’empêchent ». Dans une période marquée par «l’extension du domaine du capitalisme», cette morale commune ne peut être tolérée par les tenants d’un ordre économique et sociétal sans limites. Il existe une métaphysique ordinaire, quotidienne, qui protège l’humanité depuis des temps immémoriaux, se manifeste à travers des pratiques, des valeurs et des croyances populaires. C’est cette transcendance du quotidien - dont semblent dépourvues les âmes mortes qui nous gouvernent – qui sauvera la civilisation.


samedi 22 février 2025

Les élites républicaines françaises n’ont jamais été libérales ni d’esprit démocratique

Texte de l'historien Pierre Vermeren paru dans Le Figaro. Pierre Vermeren est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages remarqués, comme « On a cassé la République : 150 ans d’histoire de la nation »(Tallandier, 2020) et « La France qui déclasse. De la désindustrialisation à la crise sanitaire » (Tallandier, « Texto », 2020). Dès la Révolution, la période de la Terreur a forgé la méfiance ontologique des élites françaises envers un peuple réputé dangereux, souligne l’historien. Une tendance que la fermeture de C8 et de NRJ12, chaînes parmi les plus regardées de la TNT, vient confirmer de façon éclatante.

Des atteintes aux libertés publiques et privées sont régulièrement commises par les pouvoirs publics français : justice zélée pour empêcher le favori de la présidentielle de concourir; enfermement général de la population à l’occasion du Covid - dont le contre-exemple suédois a démontré l’inutilité -; incarcération d’un policier pendant des mois pour un homicide commis dans l’exercice de ses fonctions dont il fut relaxé, etc. La fermeture en cours de deux chaînes de télévision parmi les plus regardées de la TNT est la dernière en date. Cette décision autoritaire est moins une innovation que la confirmation d’un fait établi aussi vieux que notre régime : les élites républicaines françaises n’ont jamais été libérales ni démocrates.

Pour la présidente de la radio d'État française, « la liberté d'expression est le cheval de Troie du néo-impérialisme américain » (article du 20 février dans Le Figaro)

La chose peut paraître contre-intuitive au pays des droits de l’homme, de la Révolution et de la République. Mais le mouvement libéral des Lumières, qui a porté ces grandes idées du XVIIIe siècle à la victoire politique, s’est fracassé sur le mur de la Terreur et la guerre civile. Omniprésente dans les têtes au XIXe siècle, cette tragédie a forgé la méfiance ontologique des élites françaises envers un peuple réputé dangereux et sanguinaire. Et ce, quand bien même il ne fut que l’auxiliaire des bourreaux, et surtout leur victime. C’est une moyenne bourgeoisie ivre de sa nouvelle toute-puissance qui a peuplé le Comité de salut public et le Tribunal révolutionnaire, qui a manié la guillotine et ordonné le massacre des Vendéens.

La réaction thermidorienne a mis fin à la Grande Terreur, mais les violences n’ont pas cessé avant l’été 1795, sans évoquer la chouannerie. En 1799, le Premier consul, continuateur et sauveur de la Révolution, forge l’appareil judiciaire français toujours en vigueur. Comme enseigné depuis des générations en faculté de droit, si la France possède deux ordres de juridictions, le judiciaire et l’administratif - aberration liberticide aux yeux des Anglo-saxons -, c’est parce que Napoléon a voulu protéger l’état, ses dirigeants et ses fonctionnaires, des menées du peuple.


La récente décision du Conseil d’état, qui trône au sommet de l’ordre administratif, est conforme à sa mission historique. Sa validation de la suppression de deux chaînes de télévision populaires était écrite : jugées populistes, donc dangereuses, par des élites unanimes, leur sort avait été instruit au Parlement, scellé par une autorité administrative et justifié par des médias publics, tous démembrements de l’état. Nul doute que le lien, pourtant direct, entre ces faits et le discours de Munich du vice-président américain Vance qui évoqua la censure en Europe - soit mentalement impossible à établir dans le cerveau de nos dirigeants.

Nul besoin de regarder ces deux chaînes aux millions de téléspectateurs - l’auteur de ces lignes ne regarde pas la télévision - pour comprendre que leur interdiction signe un réflexe de classe. Au XIXe siècle, la garde nationale, puis la troupe, étaient envoyées pour mater manifestations, grèves et révoltes populaires, parfois au prix de centaines - voire de milliers - de morts , afin de rétablir l’ordre et prévenir la subversion. La violence de masse des deux guerres mondiales a brutalement pacifié nos mœurs politiques; mais les préventions envers le peuple n’ont pas régressé. Elles ont muté.

Au XIXe siècle, la bourgeoisie était libérale sous la Restauration puis sous le second Empire. Ces régimes autoritaires et économiquement libéraux lui ont permis de s’enrichir. Pourtant, en 1914, les écarts de richesses entre les Français étaient les mêmes qu’en 1789. Grâce à la révolution industrielle, la richesse globale des Français a progressé au XIXe siècle, ainsi qu’espéré par les révolutionnaires : mais nul dirigeant ne songea à résorber les écarts de niveau de vie entre l’étroite bourgeoisie et le peuple, ces 80 % à 90 % de paysans, d’ouvriers et de boutiquiers.

Depuis un demi-siècle, tout ce qui a transformé la France et la vie des Français, par la plus grande dépossession de leur histoire, s’est décidé hors des urnes. (...) Rien n’a été voulu, voté ni validé par les Français, Maastricht excepté

La bourgeoisie libérale finit par imposer la République à partir des années 1880. Sa grande affaire fut d’éduquer le peuple pour le « civiliser », l’éloigner de sa violence « atavique » et l’arracher des mains de l’église. Des choses contradictoires sortirent de cet agenda idéologique : l’éducation pour tous, qui, même assez courte, visait l’excellence ; la francisation du peuple, que paracheva l’institution militaire ; l’interdiction du vote pour les femmes pendant soixante-quinze ans, réputées trop proches des prêtres pour bien voter - ce déni de démocratie de plus en plus anachronique n’a été résorbé que par de Gaulle - ; la laïcisation méthodique de la société et du régime politique. Le demi-échec de ce long travail - mesuré au succès de l’enseignement catholique, majoritaire en 1905 -, imposa le brutal raidissement laïciste que l’on sait.

Les deux guerres mondiales imposèrent finalement dans la souffrance collective l’intégration des forces sociales et politiques tenues de concourir à la défense de la nation dans la République : catholiques, paysans, ouvriers et socialistes, droite monarchiste devenue nationale, armée et anciens combattants, femmes, puis communistes et cégétistes. Le Conseil national de la Résistance, dont le gaullisme et le pacte passé avec les communistes prolongèrent les effets jusqu’aux années a forgé le moment le plus démocratique de la vie politique et sociale française. Mais la vieille prévention contre le peuple demeurait.

L’effacement du mythe résistancialiste forgé par de Gaulle et cautionné par les communistes raviva l’ère du soupçon. Déjà, la construction européenne avait été conçue par d’étroites élites comme une machine destinée à contenir les passions nationales, voire à déconstruire les nations. Tant que de Gaulle imprima sa marque, le projet fut neutralisé. Mais, comme il l’avait prédit, la bourgeoisie libérale - qu’incarnèrent tour à tour Pompidou, Giscard d’Estaing ; puis Chirac - parvint à endiguer puis à corseter la souveraineté du peuple, au nom de l’ordo-libéralisme européen. En 1981, les bourgeois de gauche qui accèdent au pouvoir au nom du peuple, ne dérogent nullement à cette trajectoire. L’idée selon laquelle la liberté du peuple et la souveraineté nationale pouvaient conduire à Hitler – ce qui constitue un double mensonge historique, du fait que c’est l’état-major allemand, soutenu par l’industrie, qui a ouvert par la force le pouvoir à Hitler, et que le contexte des années 1930 n’est pas reproductible – conduisit les élites à s’affranchir ouvertement de la souveraineté populaire, rabaissée en populisme.

Depuis un demi-siècle, tout ce qui a transformé la France et la vie des Français, par la plus grande dépossession de leur histoire, s’est décidé hors des urnes. Certes, la consultation du peuple par des élections régulières s’est poursuivie. Mais le slogan « blanc bonnet, bonnet blanc » de la IVe République s’est mué en « pensée unique », alias « cercle de la raison ». Construction européenne, État de droit, gouvernement des juges, désindustrialisation, liquidation de l’agriculture paysanne, métropolisation, mort des villes moyennes, liquidation des grands services publics, déconstruction de l’école, endettement public, déficit commercial, chômage structurel, immigration de masse, laxisme judiciaire, dénationalisation des élites, financiarisation de l’économie, écologie punitive, lutte contre la voiture succédant au tout-voiture, déculturation de la jeunesse, abaissement de la France dans le monde, etc. : rien de tout cela n’a été voulu, voté ni validé par les Français, Maastricht excepté. Or cela est advenu, sous la conduite de gens réputés pour leur extrême intelligence. Promesses et campagnes électorales se sont déconnectées des politiques publiques qui ont traversé les alternances et dénaturé les programmes annoncés.

Si les élites politiques avaient gouverné le pays suivant les vœux du peuple souverain, ce qui constitue la promesse démocratique, la France serait-elle tombée si bas ?

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Censure — Les autorités françaises ferment la très populaire chaîne de télé C8

Allemagne — La police d'État se pointe à l'aube et saisit un ordi et un téléphone à cause d'une caricature (m à j)

« Nous évoluons vers une démocratie [sic] anti-majoritaire »

Suppression de la culture générale — constance dans l'erreur bourdieusienne des « élites »

France & Québec — 9 décembre 1905, promulgation de la Loi de la séparation de l'État et des Églises

France – La guerre des manuels sous la IIIe République

Que se passera-t-il lorsque la laïcité ne suffira plus pour nous définir ?

France — « L’école laïque, gratuite et obligatoire » constitue un mythe fondateur

Mythe — C’est grâce à la République que l’enseignement est devenu obligatoire, public et gratuit (mais le laïc obligatoire, c’est vrai)

Jules Ferry : « nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, non plus que la neutralité politique »

France — L’instruction gratuite et universelle ne date pas de Jules Ferry ni de la République

France — la « gratuité » de l’école laïque visait à assécher les écoles privées

jeudi 30 mai 2024

« Nous évoluons vers une démocratie [sic] anti-majoritaire »

« Je crois que nous évoluons vers une démocratie anti-majoritaire. Les citoyens en déduisent, assez logiquement, que ça ne sert strictement à rien d’aller voter », affirme l'historien et sociologue français Marcel Gauchet.

Émission au complet

L'État de droit est-il le rempart de la démocratie ou est-il devenu l'adversaire de la souveraineté populaire ? Le Conseil d'État et le Conseil Constitutionnelle s'érigent-ils en gouvernement des juges ? Le Coup d’État de droit permanent est-il l'avenir de l'Union Européenne ?

Pour en débattre, Alexandre Devecchio reçoit Marcel Gauchet et Arnaud Montebourg.

 

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L'État de droit international aux dépens de la démocratie (suisse)

Cour de « justice » européenne interdit de refouler les immigrants qui traverse illégalement la frontière

Jordan Peterson : « Je savais que le pouvoir judiciaire au Canada avait été saisi politiquement », « les thérapeutes sont obligés de mentir sur l'identité de genre »

« Valeurs européennes » : la promotion de contenus LGBT auprès des mineurs ?

Juges européens : droit de blasphème contre christianisme, mais délit de blasphème contre l’islam ?

Zemmour (vidéos) : gouvernement des juges, concordances entre hier et aujourd’hui, Napoléon, Algérie, sentiments dans la politique

Dicastocratie [le gouvernement des juges] — « La réinvention du despotisme éclairé »

« État de droit » (gouvernement des juges) contre démocratie ?

Les juges-prêtres (sur le livre L’emprise contemporaine des juges)

Colombie-Britannique : trois parents pour un enfant  

Cour supérieure du Québec : vers l’effacement des concepts immémoriels comme le sexe, le père et la mère ? (m à j)  

Père : ma fille de 14 ans a été détruite par des hormones de transition imposées par un tribunal

 

jeudi 4 mai 2023

Les écoles publiques de Seattle supprimeraient la fanfare et orchestre pour «suprématie blanche»

Un district scolaire de l’État de Washington (Nord-Ouest des États-Unis) envisage de supprimer les cours de musique qui, selon lui, encouragent la « culture de la suprématie blanche » et une « violence institutionnelle importante ».
 

Le district scolaire d’Olympia, qui doit faire face à un déficit budgétaire de 11,5 millions de dollars, a voté la semaine dernière la suppression de la fanfare et de l’orchestre pour les élèves de quatrième année, dans un souci d’économie et de lutte contre le racisme.

Le directeur du conseil scolaire, Scott Clifthorne, a admis lors de la réunion que les recherches prouvent que les cours de musique sont « bénéfiques pour les jeunes esprits », mais qu’ils sont dispensés de manière disproportionnée dans les 12 écoles élémentaires du district.

Les élèves de certaines écoles doivent rater des cours dans les matières de base pour assister aux cours de musique, a-t-il expliqué, tandis que des écoles proposent des cours de pratique instrumentale plus longs que d’autres.

« Nous savons par ailleurs que certaines personnes dans la communauté considèrent qu’une tradition d’excellence est un facteur d’exclusion », a déclaré M. Clifthorne.

« Nous sommes un district scolaire qui vit dans la culture de la suprématie blanche, qui y est enracinée et qui en est entouré. Et c’est une réalité. »

Le directeur du conseil scolaire a déclaré aux parents inquiets qu’il n’y avait rien « d’intrinsèquement suprémaciste » dans les fanfares ou les violons, mais qu’il y avait des façons que leur enseignement contribue à la culture raciste.

« Nous devons réfléchir attentivement, en tant que communauté, à la manière dont cette culture et toutes nos institutions — pas seulement les écoles, mais aussi le gouvernement local, le gouvernement de l’État, nos églises, nos quartiers — inculquent et permettent à la culture de la suprématie blanche de continuer à se propager et de provoquer une violence institutionnelle importante », a-t-il déclaré.
 
Un porte-parole du district a déclaré au New York Post que les réductions ne s’appliquaient qu’à un cours optionnel. Le district ne supprimerait pas les cours obligatoires musicales dans le secondaire, de cours de musique générale dans l’élémentaire ni, pour l’instant, de fanfares et d’orchestre à cordes en cinquième année, ces derniers étant également sur la sellette.

La décision a suscité la colère des parents, dont l’un a déclaré que cette décision était « normale » pour le conseil controversé, qui a permis à l’une de ses écoles élémentaires d’interdire aux élèves blancs l’accès à un nouveau club « espace sûr » jusqu’à ce que les réactions l’obligent à reconsidérer la ségrégation de ses élèves de cinquième année.

Alesha Perkins, mère de trois enfants du district, a déclaré à Fox News qu’il n’y avait « aucune preuve » que les cours de musique en quatrième année contribuaient à la suprématie de la race blanche.

« Nous avons atteint un niveau d’absurdité dans notre district scolaire, au sein de notre conseil scolaire et de notre direction qu’il est difficile d’ignorer à ce stade », a déclaré Alesha Perkins.

Le district scolaire d’Olympia n’a pas encore adopté son budget controversé.

Source : New York Post

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dimanche 1 août 2021

Brève — Le latin sera enseigné dans 40 écoles publiques anglaises afin de rendre la matière moins « élitiste »

Un programme d’excellence latine de 4 millions de livres sterling verra la langue proposée à 40 écoles britanniques.

Le secrétaire à l’Éducation, Gavin Williamson, a déclaré qu’un nouveau programme garantirait que le sujet n’était pas « pour quelques privilégiés ». Le programme d’excellence en latin de 4 millions de livres sterling du ministère de l’Éducation verra la langue ancienne offerte à 40 écoles publiques en Angleterre dans le cadre d’un projet pilote de quatre ans, selon le Daily Telegraph.

Le personnel sera formé et doté de ressources pour enseigner aux élèves de 11 à 16 ans.

Gavin Williamson a déclaré : « Nous savons que le latin a la réputation d’être un sujet élitiste ».

Il a ajouté : « Mais le sujet peut apporter tant d’avantages aux jeunes ».

 

Romanes eunt domus, leçon de latin en Judée (Monthy Python)

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« Les langues anciennes nous permettent de former une pensée et ainsi de commencer à dire non »

Herī des Beatuli, apprendre le latin par la chanson (Yesterday des Beatles et autres « classiques »)

États-Unis — Princeton supprime l’obligation de faire du latin ou du grec pour les études classiques

Le grec et le latin, nouvelles cibles des « wokes » 

Ces historiens américains et canadiens de l’Antiquité qui haïssent l’Antiquité… gréco-latine 

La haine de la culture à l’école des « compétences » 

Lettres classiques — beaucoup d’élèves ne connaissent plus la patience 

Vive le latin ! 

Oxford réorganise les études classiques pour réduire inégalités entre hommes et femmes 

France — Valoriser le latin et le grec, auprès de tous 

Les Français veulent le retour à l’uniforme et la promotion du latin et du grec

 

lundi 10 mai 2021

« L’élite diplômée croit mériter son succès et ne se sent désormais aucun devoir »

Dans La tyrannie du mérite, traduit en français chez Albin Michel, le professeur renommé de philosophie politique à l’Université de Harvard analyse l’obsession du diplôme depuis quarante ans dans nos démocraties. Selon Michael Sandel, l’élite diplômée développerait une forme d’ingratitude envers la société. Elle mépriserait les « perdants », qui, en retour, nourriraient un grand ressentiment. Extraits d’un entretien accordé au Figaro.


LE FIGARO. — Votre livre commence par la révélation en 2019, aux États-Unis, d’un réseau de tricherie permettant à des parents fortunés de faire entrer leurs enfants dans de prestigieuses universités de l’Ivy League moyennant finances. Qu’a révélé ce scandale ?

Michael SANDEL. — Pour faire entrer leurs enfants dans des universités prestigieuses, des parents fortunés ont fait appel à un consultant qui non seulement a soudoyé certains responsables d’université, mais a également créé de faux documents. Ça a été un scandale et ils ont été poursuivis en justice. Cet épisode a révélé combien l’accession au diplôme est devenue obsédante dans la méritocratie américaine, au point que des parents désespérés emploient des moyens illégaux pour y parvenir. Mais cela a révélé aussi le rôle de l’argent dans la méritocratie.

Car, en réalité, les voies légales d’entrée à l’université favorisent aussi les plus riches, puisque deux tiers des étudiants de l’Ivy League (groupe des huit universités privées du nord-est des États-Unis les plus prestigieuses du pays, NDLR) viennent de familles très aisées. Plus votre famille est riche, plus il y a de chances que vous obteniez de bons résultats aux examens d’entrée. En cela, la discrimination positive n’est qu’une solution tronquée, qui aide les étudiants issus de minorités raciales et ethniques défavorisées, mais ne prend pas en compte les autres. Et, de ce fait, les étudiants issus de familles pauvres ou issus de la classe ouvrière ont un gros désavantage et sont sous-représentés dans les universités.

Un documentaire sur ce scandale des admissions a été diffusée par Netflix

— Quand cette obsession pour le diplôme a-t-elle débuté en Occident ?

— Elle s’est déployée au cours des quatre dernières décennies, et cela a à voir avec deux tendances de la mondialisation néolibérale. Celle-ci a creusé les inégalités. Mais elle a également enclenché un changement d’attitude envers le succès, avec un fossé plus profond entre les soi-disant gagnants et les perdants. Et ce parce que les gagnants de la mondialisation en sont venus à croire que leur succès était le leur, à la mesure de leur mérite et de leur réussite éducative. Ils ont fini par penser que les perdants le sont parce qu’ils ont échoué à acquérir l’instruction nécessaire pour s’épanouir dans l’économie mondialisée.

À mesure que les inégalités se sont creusées, l’avantage économique à avoir un diplôme s’est amplifié. Les avantages de revenu des diplômés sur les non-diplômés se sont accentués en même temps qu’ont été gonflés l’estime sociale et le prestige associés au fait d’être diplômé plutôt que d’exercer un métier qui ne nécessite pas d’études. L’enseignement supérieur est devenu le gardien, l’arbitre du succès dans une société méritocratique axée sur le marché. Cela a contribué à l’intensification de la compétition pour l’admission dans les universités d’élite hautement sélectives.

 

Les emplois de col blancs (ingénieurs, informaticiens, radiologistes, etc.) sont de plus en plus délocalisés

— Ne pensez-vous pas que le mépris, l’arrogance de l’élite envers ceux qui n’y appartiennent pas est un phénomène universel ? En quoi le mépris des élites méritocratiques est-il différent ?

— Vous avez raison. Ceux qui sont au sommet ont toujours trouvé un moyen de croire qu’ils méritaient leur place et que ceux qui sont en bas la méritaient aussi. C’est une tendance universelle. Mais, à la différence de notre société méritocratique, dans les sociétés aristocratiques ou de caste, cette histoire était moins crédible, car, si le sort d’une personne était déterminé par l’accident de sa naissance, alors tout le monde savait au fond que c’était une question de chance. Que ce succès et cette richesse n’étaient ni mérités ni gagnés.

La société américaine prétend être supérieure aux sociétés aristocratiques précisément parce que les gens ne sont pas « coincés » dans leur classe d’origine. […] Les gens sont libres de travailler dur pour exercer leurs talents. Et donc, contrairement aux sociétés aristocratiques, ceux qui réussissent méritent leur succès. Et ils développent une forme d’ingratitude envers la société. Vous connaissez l’expression française « noblesse oblige »… Eh bien, tout cela a disparu : la nouvelle élite ne se sent plus aucun devoir, contrairement à l’aristocratie, car elle croit ne devoir son succès qu’à elle-même.

— La société américaine repose en particulier sur le mythe de l’autodidacte, l’idée qu’en travaillant dur n’importe qui peut se hisser en haut de l’échelle sociale. Ce mythe n’existe plus ?

— Il existe encore. La croyance selon laquelle l’ardeur au travail amènera au succès et à la capacité de s’élever persiste. Selon un sondage récent réalisé au niveau international, quand on demande si travailler dur est important pour réussir dans la vie, 73 % des Américains disent oui, pour 25 % seulement des Français. Mais, paradoxalement, la mobilité sociale est légèrement supérieure en France qu’aux États-Unis. Comparés à de nombreux pays européens, et notamment les pays du Nord, les États-Unis ont moins de mobilité sociale, mais plus de croyance que cette mobilité sociale est possible. Si vous naissez dans une famille pauvre, la probabilité de devenir riche étant adulte est de seulement 1 sur 10 ou 12. Et ce hiatus entre le mythe et la réalité conduit à un immense ressentiment et une grande frustration.

— Vous expliquez dans votre livre que les populistes, et en particulier Trump, ont su exploiter cette frustration que génère la société méritocratique. Comment ?

— Les démocrates, de Bill Clinton à Barack Obama, en passant par Hillary Clinton, ont mis l’accent sur l’augmentation de la mobilité ascendante grâce à l’enseignement supérieur. Tout leur message était : si vous voulez être compétitif et gagner dans l’économie mondiale, allez à l’université. Ce que vous gagnerez, disaient-ils, dépendra de ce que vous apprenez. Mais ils ne se sont pas rendu compte que ce conseil apparemment inspirant était une insulte implicite à ceux qui ne sont pas diplômés. La « diplomanie » est la dernière discrimination acceptable.

Les élites éduquées dénoncent le racisme, le sexisme, mais sont sans complexes quand il s’agit de critiquer les moins éduqués. Si vous n’êtes pas allé à l’université et si vous avez des difficultés économiques, votre échec est de votre faute. Cette manière de traiter les inégalités par la mobilité ascendante individuelle à travers l’enseignement supérieur a eu pour effet d’aliéner les personnes sans diplôme universitaire. Et cela a créé du ressentiment contre les élites bien qualifiées et bien éduquées. Aux États-Unis, deux tiers de la population n’a pas de « bachelor » [licence]. En Europe aussi. Donc c’est une erreur d’avoir créé une économie qui affirme que la condition nécessaire d’un travail digne et d’une vie décente est un diplôme universitaire que la plupart des gens n’ont pas.

Cette démesure méritocratique a créé une immense frustration envers les élites qualifiées qu’ont exploitée des gens comme Trump. C’est une des raisons pour lesquelles les classes populaires ont abandonné les partis de gauche, qui étaient les partis de travailleurs, mais sont devenus les partis des diplômés. Les partis de droite populiste ont récupéré cet électorat non diplômé. C’était le clivage le plus frappant lors des dernières élections américaines. Deux tiers des hommes blancs sans diplôme ont voté pour Trump.

L’une des conséquences de la méritocratie est l’apparition d’un discours technocratique, qui substitue aux clivages idéologiques la division entre « intelligent et stupide »…

La valorisation des personnes bien qualifiées et bien éduquées a conduit à un nouveau tournant dans le discours public. On n’évalue plus les politiques publiques en termes de gauche ou de droite, de juste ou d’injuste, de promotion de l’égalité et de lutte contre les inégalités, mais en termes technocratiques apparemment neutres, « intelligent » (« smart » NDLR) contre « stupide ». Cela est lié au jargon de l’ère numérique, car maintenant nous parlons de téléphones intelligents (smartphones), de bombes intelligentes, de thermostats intelligents, et même de grille-pain intelligents. De même, « intelligent » est devenu une rhétorique de gouvernement.

Obama par exemple, en technocrate invétéré, ne cessait d’employer ce mot pour qualifier ses politiques : il parlait de « diplomatie intelligente » de « régulations intelligentes » d’« investissements intelligents » de « politique commerciale intelligente » etc. C’est un exemple de la façon dont la méritocratie et la technocratie s’associent dans le discours public. Cela renforce également l’idée que les experts plutôt que les citoyens devraient décider de la politique en démocratie parce que décider de la politique est une question d’intelligence plutôt que de bien ou de mal ou juste contre injuste.

— N’est-il pas normal que les gens les plus intelligents et les plus qualifiés dirigent les affaires publiques ?

— Nous préférons généralement des gens bien éduqués pour gouverner. 

Mais ce qui rend quelqu’un capable de gouverner, ce n’est pas seulement l’expertise technocratique. C’est aussi une identification à tous les membres de la société. Et parfois, être trop instruit peut vous couper du réel. Il y a un livre très célèbre sur les conseillers politiques de Kennedy qui ont conduit les États-Unis dans le fiasco de la guerre du Vietnam et qui s’appelait The Best and Brightest (« les meilleurs et les plus brillants »), un titre ironique puisqu’il montrait que la débâcle du Vietnam avait été conduite par les esprits les plus brillants, les technocrates les plus qualifiés qui aient jamais été rassemblés à Washington. Et ça a continué pendant quarante ans.

Notamment pendant la crise financière de 2008 où l’élite a renfloué les banques et sauvé Wall Street tout en faisant très peu pour les gens ordinaires qui avaient perdu leurs maisons et leurs emplois. Les experts et les technocrates, pour la plupart économistes ont assuré que la mondialisation néolibérale, le prétendu consensus de Washington allait accroitre le PIB et que certes, il y aurait des gagnants et des perdants, mais que les gains des gagnants couvriraient les pertes des perdants. Mais cela a créé des inégalités de plus en plus profondes, une stagnation des salaires, la dérégulation de la finance et les délocalisations de l’industrie, tout cela a conduit à un immense ressentiment qui a pavé la voie à Donald Trump.

Et c’est ainsi que l’expertise technocratique de l’ère méritocratique a mal tourné. Pendant cette pandémie, nous avons vu ce ressentiment à l’égard des experts se diriger envers les spécialistes de la santé publique, ceux qui nous disent que nous devons porter des masques et que nous devons nous éloigner socialement et que nous devons nous faire vacciner. La conséquence de l’ère méritocratique, c’est que l’expertise est désormais hautement politisée. De sorte que Trump et ses partisans étaient contre le port de masques et dans certains cas, très sceptiques quant au vaccin. La défiance envers les experts est devenue un problème politique.

— Mais la méritocratie n’est-elle pas, pour paraphraser Churchill, le pire des régimes à l’exception de tous les autres. Quelle est l’alternative ?

— Le contraire de la méritocratie n’est pas l’aristocratie, c’est la démocratie. Et j’entends par là une notion civique de démocratie plus forte que celle que nous avons actuellement. Nous devons changer le projet politique, en nous concentrant moins sur le souci d’équiper les gens pour une compétition méritocratique et davantage sur le renouvellement de la dignité du travail. Rendre la vie meilleure pour la majorité des gens qui n’ont pas de diplôme. Par exemple, nous investissons énormément d’argent dans l’enseignement supérieur, mais nous négligeons la formation professionnelle et technique. Nous devons redonner de la dignité et du prestige à des formes de travail qui ne nécessite pas d’être très qualifié [intellectuellement]. Je pense qu’il faut aller au-delà du credo libéral sur l’égalité des chances et travailler à l’égalité des conditions, qui n’est pas l’égalité de résultats qui bien sûr est utopique.

Il faut créer au sein de la société civile des institutions mixtes, des espaces publics et des lieux communs (écoles, bibliothèques, parcs, centres de santé, évènements sportifs et culturels) qui rassemblent des personnes de différents milieux sociaux. Car le problème de notre société méritocratique divisée entre gagnants et perdants, c’est que ceux qui sont riches et ceux qui ont des moyens modestes sont de plus en plus séparés dans la vie sociale. Ils vivent, consomment et se divertissent dans des lieux différents, envoient leurs enfants dans des écoles différentes. Or, si la démocratie n’exige pas une égalité parfaite, elle exige que des personnes d’horizons différents se rencontrent, se heurtent au cours de leur vie quotidienne, car c’est ainsi que nous apprenons à négocier et à vivre avec nos les différences et c’est ainsi que nous prenons soin du bien commun.

 

La tyrannie du mérite
Qu’avons-nous fait du bien commun ?,
de Michael J. Sandel,
chez Albin Michel,
publié le 17 mars 2021,
384 pp.,
22,90 €
ISBN-13 : 978-2226445599 


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