Affichage des articles dont le libellé est alcool. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est alcool. Afficher tous les articles

dimanche 12 janvier 2025

Le fait que l'alcool provoque des cancers est le secret le mieux gardé de la santé publique

Boire de l’alcool fait grimper le risque d’être atteint de sept types de cancer, comme celui de la bouche, de la gorge, du foie et du sein.

Cette période de l’année est l’occasion pour les gens de prendre des résolutions qu’ils risquent de ne pas pouvoir tenir. Cela s’explique notamment par la confusion qui règne. Selon l’institut de sondage Gallup, trois adultes sur cinq boivent de l’alcool. Environ 45 % d’entre eux pensent que la consommation d’alcool, même modérée, est mauvaise pour la santé, tandis que 43 % pensent qu’elle n’a pas d’effet. Les Américains boivent plus de spiritueux (ou d’alcools forts) aujourd’hui que pendant la guerre de Sécession, une période tellement marquée par l’ivresse que certains historiens affirment qu’elle a déclenché le mouvement de tempérance. Et ce, bien que les chercheurs en santé publique le sachent depuis longtemps.

Les intellos ont obtenu gain de cause le 3 janvier, lorsque le médecin en chef des États-Unis, Vivek Murthy, a émis un avis sur le lien entre la consommation d’alcool et le cancer. Il souhaite que les bouteilles d’alcool portent un avertissement sur le cancer. L’alcool est la troisième cause évitable de cancer en Amérique, après le tabac et l’obésité. Il est à l’origine de près de 100 000 cas de cancer par an. Mais si 89 % des Américains savent que le tabac peut provoquer un cancer, moins de la moitié d’entre eux savent que l’alcool en est également la cause.

Cela s’explique en partie par le fait que le risque lié à l’alcool est moindre, mais il n’est pas négligeable. Selon le rapport du médecin-chef, 17 % des femmes qui boivent occasionnellement se verront diagnostiquer, à un moment ou à un autre de leur vie, l’un des sept cancers pour lesquels l’effet causal de l’alcool a été établi. Pour les femmes qui boivent deux verres par jour, le taux de cancer passe à 22 %. Chez les hommes, le taux de cancer passe de 10 % chez les buveurs occasionnels à 13 % chez ceux qui boivent deux verres par jour.

Le lien entre l’alcool et le cancer n’est pas une nouvelle scientifique. L’Organisation mondiale de la santé a classé l’alcool parmi les substances cancérigènes en 1988. Pourtant, près de 10 % des Américains affirment aujourd’hui que la consommation d’alcool est bonne pour la santé. La confusion vient en partie des études qui ont montré, au fil des ans, que les buveurs modérés vivent plus longtemps que les non-buveurs. Ce résultat s’explique principalement par l’effet apparemment protecteur d’une consommation modérée d’alcool contre les maladies cardiaques.

Mais ce que les scientifiques ont appris au fil des ans, c’est que les comparaisons simples entre buveurs et non-buveurs donnent l’impression que l’alcool est plus sain qu’il ne l’est. De nombreux abstinents ont renoncé à l’alcool parce qu’ils sont trop malades ; certains sont d’anciens alcooliques. La manière dont les chercheurs tiennent compte de ces « malades » a son importance. Certains excluent tous les non-buveurs des analyses et ne mesurent que l’évolution des risques de maladie en fonction de la quantité d’alcool consommée ; d’autres regroupent les anciens buveurs avec les buveurs actuels. Avec de tels ajustements, l’effet protecteur d’une consommation modérée d’alcool sur la longévité et les maladies cardiaques disparaît presque complètement ; l’augmentation du risque de cancer attribuée à la consommation d’alcool augmente.

Des études plus récentes utilisant la tolérance génétique à l’alcool pour imiter les essais randomisés sur la consommation d’alcool n’ont révélé aucun effet bénéfique de l’alcool sur la santé. Cette méthode d’étude atténue les biais : les personnes qui boivent sont plus riches, plus éduquées et en meilleure santé que celles qui ne boivent pas. Cela pourrait expliquer pourquoi le vin rouge, boisson de prédilection des riches, semble particulièrement sain pour le cœur. La plupart des scientifiques considèrent aujourd’hui que l’idée que l’alcool est bénéfique avec modération est « soit exagérée, soit complètement fausse », déclare Tim Stockwell, de l’université de Victoria, au Canada.

Les Américains sont bombardés de titres sur les bienfaits de l’alcool (« Le vin pourrait être bon pour le cœur, selon une nouvelle étude »). Parfois, un titre les fait réfléchir (« Même un peu d’alcool peut nuire à la santé »). Le message du médecin-chef pourrait clarifier les choses et faire en sorte que les résolutions de boire moins soient plus efficaces.

Source : The Economist

mercredi 27 novembre 2024

Kebab, « barber shop », « fast-food », déclin de la vigne, augmentation des fautes d'orthographe... : voyage dans la France hors sol

[...]

En agronomie, on appelle culture hydroponique le fait de faire pousser des fruits ou des légumes en dehors des champs, dans des serres, sur un substrat inerte (terreau, billes d’argile, laine de roche, fibres de coco…) parcouru par des solutions liquides enrichies en nutriments.

[...]

On peut avoir régulièrement l’impression que la France contemporaine fonctionne sur ce modèle. La roche mère a été arasée, de nouvelles couches se sont déposées, et ce qui pousse maintenant dans de nombreux endroits est hors-sol, sans les racines qui ont longtemps nourri notre culture. C’est une France générique où tout semble interchangeable, uniformisé, sans ancrage profond. Dans de nombreux territoires, cette réalité hydroponique est devenue la norme et marque les paysages comme les modes de vie.

Dans la nuit du 31 octobre dernier, deux fusillades ont eu lieu, l’une à Poitiers et l’autre à Saint-Péray, dans l’agglomération de Valence, événements au cours desquels deux jeunes ont trouvé la mort et plusieurs autres ont été blessés.

[...]  Certes, la roche mère subsiste encore à la façon d’un vieux relief érodé. Les fusillades se sont déroulées dans le quartier des Couronneries à Poitiers et dans la commune ardéchoise de Saint-péray, toponymes se rattachant au référentiel de la France traditionnelle. Mais si le substrat historique affleure encore, on note également les indices du dépôt d’une couche culturelle yankee, résultat de l’américanisation désormais assez ancienne du pays. À Poitiers, le plus haut et le plus emblématique bâtiment du quartier d’habitat collectif des Couronneries, sorti de terre à la fin des années 1960, porte le nom de tour Kennedy. La discothèque de Saint-Péray devant laquelle la fusillade s’est produite s’appelle The Seven.

[...] À Poitiers, dans le cadre d’un vaste programme de rénovation urbaine, la vieille tour Kennedy est en voie de démantèlement et le foyer de jeunes travailleurs qui s’y trouvait sera relogé dans une nouvelle résidence s’intitulant Barankaï K2, le terme « barankaï » signifiant « communauté » en philippin (nous sommes loin du vieux patois poitevin), «K2» faisant référence au nom de l’ancien immeuble, comme un «Kennedy 2». À Saint-Péray également, la couche culturelle d’inspiration technocratique est présente dans la toponymie, puisque la discothèque est implantée au cœur d’une vaste zone commerciale portant le nom de « zone Pôle 2000 », la référence moderniste à l’an 2000 ayant été très en vogue parmi les aménageurs dans les années 1980 et 1990. Cette zone commerciale regroupant de multiples enseignes et desservie par plusieurs ronds-points est par ailleurs typique des paysages de la France hydroponique.

Parallèlement à la multiplication des zones commerciales, la topographie de la France hydroponique se caractérise également par l’émergence de commerces communautaires ou en lien avec la présence d’une population issue des immigrations. À Poitiers, l’auteur de la fusillade a fait feu sur la terrasse d’un kebab. Ce type d’établissement, comme les bars à chicha, est régulièrement le théâtre de règlements de comptes entre bandes rivales. En juin 2020, de violents affrontements avaient opposé des Tchétchènes et des Maghrébins dans le quartier des Grésilles à Dijon, à la suite d’une altercation dans un bar à chicha, le Black Pearl, le nom de l’établissement étant puisé soit dans la pop culture hollywoodienne en référence au nom du navire de Jack Sparrow (alias Johnny Depp) dans le film Pirates des Caraïbes, soit dans l’une des plus célèbres séries télévisées turques, intitulée Black Pearl. En juin 2024 à Saumur, le jeune Bilal était tué dans le cadre d’un règlement de comptes à la terrasse d’un kebab. Quelques mois plus tard, en septembre dernier, c’est à Cagnes-sur-Mer qu’un autre kebab essuyait des tirs faisant deux blessés graves. On notera qu’historiquement, les règlements de comptes entre malfrats se déroulaient dans les bars et les bistrots (par exemple, la fusillade du Bar du Téléphone dans le nord de Marseille en 1979). Dans les quartiers marqués par un référentiel hydroponisé, délinquants et trafiquants s’affrontent désormais préférentiellement dans des kebabs ou des bars à chicha.

Selon les lieux, le dépôt, sur la couche yankee, d’une couche culturelle qu’on qualifiera d’« orientale » est plus ou moins épais et visible. Dans de nombreux territoires, les kebabs, bars à chicha, barber shops [anathème de dire barbiers] ou établissements halals s’intègrent dans le tissu commercial traditionnel ou américanisé. Dans certains quartiers, ils sont omniprésents et constituent la quasi-totalité de l’offre commerciale, comme l’écrivait en octobre 2024 le député LFI de Vénissieux, Idir Boumertit, à propos de la reprise par l’enseigne halal Triangle du supermarché Casino de sa ville, qui, si «elle permet de conserver une offre commerciale de moyenne surface sur le plateau des Minguettes et de maintenir les postes des salariés », impliquerait également « des ajustements dans l’offre de produits, et notamment la suppression des boissons alcoolisées et du porc. (…) Ce changement soulève des questions légitimes sur la capacité de l’offre commerciale à répondre aux besoins variés de l’ensemble des habitants », poursuivait-il, estimant qu’« il est important que la population multiculturelle de Vénissieux puisse accéder à une diversité de produits ». D’après le député, l’arrivée de Triangle pourrait également menacer l’équilibre économique des « petits commerces indépendants du plateau des Minguettes qui proposent une offre similaire ».

Dans le quartier des Couronneries à Poitiers, la place de Coimbra où se situe le kebab (halal) qui fut le lieu du drame, présente, elle, une diversité de commerces et de services (boulangerie, boucherie, restaurant Pac Miam, bureau de poste…). Ce restaurant s’appelle L’Otentik. Une rapide recherche sur internet montre que ce nom - ou sa variante L’Otantik - est également celui d’autres restaurants kebabs ou snacks à Niort, Brest, Saint-Martin de Crau, Saint-Priest, Bondy, Clermont-Ferrand ou bien encore à Uckange. Le choix de ce nom pour un restaurant de kebab renvoie sans doute au terme «otantik», traduction turque du terme français « authentique ». Mais cette variante orthographique n’est pas sans rappeler l’essor dans toute une partie de la population, via la pratique des textos et les réseaux sociaux, d’une nouvelle syntaxe basée sur une phonétique des plus rudimentaires. Ce sabir, très éloigné de l’orthographe officielle, constitue sur le plan linguistique une des manifestations de cette culture hydroponique en cours de métabolisation.

Si la consommation régulière de vin se maintient quelque peu dans les tranches d’âge les plus âgées, les jeunes générations sont nettement moins consommatrices. Dans la jeunesse populaire, on est passé en deux générations du pinard au pétard.

Plusieurs études statistiques ont objectivé la baisse significative de la maîtrise du français parmi les élèves. D’après les données du ministère de l’Éducation nationale, la proportion d’élèves de CM2 faisant 15 fautes ou plus à la même dictée de 67 mots a littéralement explosé depuis la fin des années 1980. Alors qu’en 1987 seul un tiers des élèves effectuaient 15 fautes ou plus, ce très faible niveau de maîtrise de l’orthographe est devenu quasiment généralisé en 2021 (90% des élèves se trouvant dans cette situation).

Ce constat est partagé par de nombreux enseignants, comme cette professeur dans un collège privé de Pau ayant commencé à enseigner en 1992 : « Ce que je faisais il y a vingt ans pour un niveau de sixième ou de cinquième serait compliqué à faire aujourd’hui dans les mêmes classes. » Ces lacunes, observées initialement chez les enfants et les adolescents, se retrouvent dorénavant mécaniquement, au gré de l’avancée en âge des cohortes générationnelles, progressivement dans l’ensemble de la société. Le vocabulaire employé est moins fourni et la langue, relâchée. Des études l’ont mesuré, mais on le constate empiriquement quand on compare par exemple des micros-trottoirs réalisés auprès de Français ordinaires dans les années 1960 et ceux tournés aujourd’hui.

Norbert Elias insistait sur l’importance de l’écrit dans les processus de civilisation. On peut dès lors se demander si l’écriture numérique a les mêmes vertus civilisatrices que l’écriture manuscrite sur papier. L’écriture cursive participe en effet de la structuration de la pensée et l’apprentissage de l’écriture passe par l’inculcation de règles formelles qui sont beaucoup moins respectées avec l’écriture numérique, sans même parler des textos ou des commentaires sur les réseaux sociaux.

mercredi 25 novembre 2020

Une Ode américaine, le film que la critique « progressiste » n'aime pas

Tout commence par une autobiographie, Hilbilly Élégie, saluée par la critique quand elle est sortie en 2016. Figurant dans la liste des meilleures ventes du New York Times en 2016 et 2017, le livre écrit par James David Vance séduisit les lecteurs par son habile description de la culture des Appalaches et des problèmes sociaux qui sévissent dans son Ohio natal désindustrialisé et ravagé par le fléau des drogues.

« Là où les Américains voient des Hillbillies [ploucs], des rednecks [bouseux] ou des White trash [racailles blanches], je vois mes voisins, mes amis, ma famille. »

Dans cet ouvrage à la fois personnel et politique, J.D. Vance racontait son enfance chaotique dans l’Ohio, cette région des États-Unis qui a vu l’industrie du charbon et de la métallurgie péricliter. Il décrit avec humanité et bienveillance la rude vie de ces « petits Blancs », ces « péquenots », que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump.

Roman autobiographique, Hillbilly Élégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ? La presse française avait acclamé « Un récit poignant, et nécessaire » (Télérama), « Une somme sur l’Amérique qui va mal » (Marianne) et « Le portrait d’une Amérique délaissée, celle qui a voté Trump ».

La trame du film
 
Il y a deux semaines le film, Une Ode américaine, inspiré du livre de J.D. Vance, est sorti dans quelques salles obscures de plusieurs pays. Ce 24 novembre, Netflix le diffuse sur Internet doublé dans une douzaine de langues. Populaire, il est déjà disponible gratuitement sur des plateformes de partage.

 
Bande annonce (VF)

Après une brève introduction sur les racines appalachiennes de la famille, on retrouve quatorze ans plus tard J. D. Vance à deux doigts de décrocher le stage de ses rêves dans un prestigieux cabinet d’avocats. C’est alors que sa sœur l’appelle  : il doit retourner dans sa ville natale afin d’aider sa mère qui a cédé à nouveau à son plus gros vice : la toxicomanie. Si le constat de départ du film semble déprimant, Une ode américaine est une ode à la vie, à la compréhension, à l’entraide et à la responsabilité personnelle. Le passé nous modèle, êtres complexes et faillibles, mais le passé n’est pas qu’une fatalité, un atavisme dont on ne peut s’extraire, nos actions et nos relations changent également le cours de notre destin.

Éreinté par la critique, apprécié par les spectateurs

Selon le site Rotten Tomatoes qui recense les critiques de film et l’avis des spectateurs, ce long métrage est un navet pour les critiques (25 % est une très mauvaise cote), mais très bon pour les spectateurs.

Pour la Boston Review (tirage de 62 000) « L’adaptation Netflix par Ron Howard de Hillbilly Élégie perpétue une longue tradition qui constitue à voir les hillbillies [ploucs des Appalaches] comme un symbole de la blancheur américaine immaculée. C’est la même nostalgie que Trump a mobilisée à l’extrême droite. […] [JD Vance] était là pour dire aux élites côtières pourquoi les petits blancs des zones rurales étaient ravis d’entendre les diatribes pro-industrialisation, pro-américaines et anti-immigrés de Trump. […] La nostalgie blanche est une sacrée drogue. Afin de briser notre dépendance nationale, nous devons apprendre à la reconnaître : pas seulement dans le grondement du flambeau d’un suprémaciste blanc, mais aussi dans ses apparences plus insipides et plus futées sur Netflix. »

Un bon film

Nous avons vu Une Ode américaine. Amy Adams et Glenn Close sont toutes deux formidables. Il s’agit d’un drame familial narré d’une façon poignante. Peu de rebondissements, sans aucun décor grandiose, ni aucun effet spécial si l’on exclut le maquillage qui rend Glenn Close méconnaissable. C’est un film émouvant axé sur les traumatismes de l’enfance et la lutte pour se sortir de la drogue et plus généralement d’un milieu toxique. Le film trace un portrait réaliste, humain et en rien caricatural de ce milieu.

C’est un bon long métrage qui nous permet d’entrer dans la peau de personnages imparfaits, comme nous tous, mais attachants dans leurs luttes et leur volonté de se sortir de situations et de choix calamiteux. Glenn Close est impressionnante dans la matriarche Mémô (Mamaw) crainte et aimée. À la force de ces vieux poignets, cette fumeuse invétérée fait tout pour sauver sa famille et ses petits-enfants.

Parfois, le réalisateur semble faire un peu trop appel aux analepses (retours en arrière) pour expliquer l’enfance difficile de J.D. Vance. Autre petite lacune à nos yeux : le film ne décrit pas assez la ville ou les environs, il reste concentré sur la famille de Vance. C’est sans doute compréhensible pour un film d’un peu moins de deux heures. Le sociologue en nous a cependant trouvé le livre meilleur à ce niveau, car il fournit ce contexte qui enrichit la plongée dans ce monde.

 Humaniser une partie de l’électorat de Trump, c’est mal

Si le livre a d’abord été bien accueilli, il est désormais considéré par les sachants progressistes comme une tentative d’humaniser des « partisans de Trump ». C’est donc devenu un Mauvais LivreMD. Le film doit donc également être MauvaisMD. L’évolution de la critique du livre « Hillbilly Élégie » est fascinante. Le livre est sorti en 2016 et a été un énorme succès de libraire, car il décrivait les pathologies culturelles qui conduisent à la pauvreté à long terme dans certaines communautés rurales blanches. Par la suite, des critiques ont décidé que le livre était MauvaisMD, probablement pour trois raisons :

  • Le livre glorifie une rédemption faite de décisions individuelles — de la part de J.D. Vance et de sa grand-mère — pour échapper à ce qui semble être le déterminisme de mauvais comportements de génération en génération. Quoi pas besoin d’aide sociale et de plans gouvernementaux ?
  • Il traite la culture de la pauvreté et de la dépendance comme d’un problème non intersectionnel (aucun LGBTQ à l’horizon, l’esclavage, la colonisation, la race ne joue aucun rôle : les policiers sont noirs, la fiancée de JD est d’origine hindoue, etc.)
  • Il humanise les pauvres partisans blancs de Trump.
On peut se demander comment le film a réussi à être tourné à Hollywood avec de grosses vedettes alors qu’il est étrillé par les critiques progressistes. Il se peut qu’il ait été approuvé dans la première vague de « cela pourrait expliquer le sentiment de Trump ». Ou alors on pensait pouvoir avec ce film rabaisser cette frange de l’électorat trumpiste. Mais voilà que le film, sans être un chef-d’œuvre, est bon et poignant. Voilà qu’il humanise ces culs-terreux des Appalaches. Quatre ans après l’élection de Trump, il est loin chez les progressistes le temps du premier choc, de l’introspection après la défaite inexpliquée de Hillary Clinton. Lointaine l’idée qu’il fallait essayer de comprendre ce qui s’était passé en Ohio et dans les autres États ouvriers qui votaient machinalement démocrate. Les progressistes militants ont pris le dessus : plus question d’humaniser, de comprendre, il faut vouer aux gémonies ces gens, diaboliser les partisans de Trump. Le film, comme le livre, est donc devenu MauvaisMD.

 

Six premières minutes d'Une Ode américaine (VF)


L’Amérique trumpiste ne se résume pas aux Hillbillies

Il faut cependant éviter de caricaturer l’électorat trumpiste. L’Amérique pro-Trump ne se résume pas aux hillbillies et à leurs descendants, bien que beaucoup d’entre eux ont sans doute appuyé Trump. Il existe bien d’autres sous-cultures américaines qui appuient Trump et le trumpisme. Il suffit de penser à celles du Mid-Ouest (plus allemande et scandinave), de l’Utah mormon, de la Floride latine, du Nord du Maine ou même, catégorie plus sociale et non géographique, aux conservateurs universitaires discrets rebutés par la dérive « woke ».

La culture redneck déjà analysée par Thomas Sowell et Charles Murray

L’ouvrage de JD Vance est à rapprocher de Coming Apart : The State of White America, 1960—2010 publié en 2013 par Charles Murray. À ses yeux, la classe supérieure blanche et la classe moyenne-inférieure partagent de moins en moins de valeurs et de comportements, ce gouffre menacerait les fondements mêmes de l’Amérique. Certains traits des hillbillies (patriotisme, loyauté à la famille, entraide), seraient hérités des Scots-Irish qui ont peuplé les Appalaches américaines, en ont fait d’excellents pionniers lors de la conquête de l’Ouest, mais d’autres minent cette communauté (rejet de l’étranger de la région, du horsain, violence, alcool). Notons aussi que la religiosité est en pleine implosion dans ces communautés. Un sondage social général a indiqué dans les années 2000 que près de 32 % des Blancs de la classe moyenne-supérieure, entre l’âge de 30 et 49 ans, allaient régulièrement à l’église, contre seulement 17 % de la classe ouvrière blanche de la même tranche d’âge. J.D. Vance et Charles Murray en ont discuté pendant une heure (vidéo). 

Le célèbre économiste noir, Thomas Sowell, s’est également penché sur la culture blanche des Hillbillies. Dans son livre Black Rednecks and White Liberals, Sowell soutient que la culture du ghetto noir trouve son origine dans la culture dysfonctionnelle du redneck blanc du Sud, qui était prédominante dans le Sud avant la Guerre de Sécession (1861-1865). Cette culture serait venue, à son tour, de la « culture Cracker » [une insulte désignant les blancs ruraux] des « Britanniques du Nord », c’est-à-dire des Anglais des marches écossaises, des Écossais des Highlands, des Gallois et des Irlandais protestants qui ont émigré des régions frontalières les plus anarchiques de la Grande-Bretagne au XVIIIe siècle. La Nouvelle-Angleterre a pour sa part été peuplée par des Anglais du Sud. Sowell rappelle que dire « acrost » plutôt que « across » ou « ax » à la place de « ask » sont aujourd’hui considérés comme faisant partie de la manière dont les noirs parlent anglais aux États-Unis. Mais cette façon de parler était courante il y a des siècles dans les régions du Nord de la Grande-Bretagne. Ils n’ont pas apporté que leur propre dialecte. Ils ont également apporté tout un mode de vie qui a rendu les sudistes blancs avant la guerre très différents des Blancs du Nord. La violence était beaucoup plus courante dans le Sud — et dans les régions de la Grande-Bretagne d’où venaient les sudistes. Il en était de même pour les naissances illégitimes, une musique et des danses plus entraînantes et un style d’oratoire religieux marqué par un style oratoire enflammé, des émotions débridées et des images flamboyantes. Tout cela ferait partie de l’héritage culturel des Noirs, qui ont vécu pendant des siècles au milieu de la culture redneck du Sud. 

Cette culture ne mettait pas l’accent sur l’éducation et était peu portée sur la recherche intellectuelle en général. L’analphabétisme était beaucoup plus répandu chez les Blancs du Sud avant la Guerre de Sécession que chez les Blancs du Nord, et bien sûr, les Noirs tenus en esclavage dans le Sud étaient pratiquement tous analphabètes. Selon Sowell, au début du XXe siècle, les Blancs du Sud avaient de moins bons résultats aux tests d’intelligence mentaux que les Blancs des autres régions du pays, comme les Noirs continuent d’en obtenir. Pour l’économiste, de nombreux aspects de la vie du Sud que certains observateurs ont attribué à la race ou au racisme, ou encore à l’esclavage, étaient communs aux Noirs et aux Blancs du Sud — et étaient communs dans les parties de la Grande-Bretagne d’où venaient les Blancs du Sud, où il n’y avait pas d’esclaves et où la plupart les gens n’avaient jamais vu un noir.