En 2007, des chapitres du roman Orgueil et Préjugés de Jane Austen ont été envoyés avec quelques modifications mineures à 18 éditeurs, sous le prétexte qu'il s'agissait d'un « nouveau » roman intitulé First Impressions (Premières impressions). Bien que ce « nouveau » roman contint l'un des incipits les plus célèbres de la littérature anglaise, un seul éditeur a dénoncé le fraudeur. « Ma première impression » à la lecture de Premières impressions, a-t-il répondu avec une malice digne d'Austen, a été « une légère irritation », puis « un éclat de rire ».
Ce livre, dont le contenu est davantage constitué d'anecdotes sur le plagiat que d'arguments à son sujet, donne l'impression d'une occasion manquée. Le plagiat est un vice ancien – le mot a été emprunté (plagié ?) à un poème de Martial, un écrivain romain – qui semble aujourd'hui plus que jamais d'actualité. Ce qui constitue un vol intellectuel et ce qui est considéré comme un emprunt ou une inspiration acceptable sont les grandes questions de l'ère de l'IA. Cela vaut tant sur le plan personnel (est-il acceptable d'utiliser l'IA pour rédiger une lettre à un employeur potentiel ou une lettre d'amour ?) que sur le plan juridique (les modèles d'IA populaires seront-ils sanctionnés pour s'être entraînés sur des contenus protégés par le droit d'auteur ?).
Une partie du problème réside dans le fait qu'il n'existe pas de définition précise du plagiat, qui va de la copie mot pour mot au vol plus flou de concepts. Comme pour la pornographie, on suppose qu'« on la reconnaît quand on en voit ». Et on en voit beaucoup de nos jours, à cause de l'informatique. Lorsque Shakespeare a emprunté la scène de la barque dans Antoine et Cléopâtre à Plutarque, il a dû l'écrire à la main, ce qui était fastidieux. Pour produire des copies de contrefaçons telles que « Martin Guzzlewit » et « Oliver Twiss », les imitateurs de Dickens ont dû consacrer du temps et des efforts à la composition. Depuis l'avènement des touches « Contrôle » et « Copier », le plagiat est devenu plus facile à réaliser, mais plus difficile à contrôler.
C'est encore plus difficile aujourd'hui. Les grands modèles linguistiques (LLM) tels que ChatGPT et Claude d'Anthropic sont entraînés à partir d'une grande quantité de documents écrits, souvent protégés par des droits d'auteur, ce qui fait que certains considèrent que leurs résultats constituent une appropriation illicite du travail des auteurs et autres créateurs. Des écrivains ont intenté des poursuites judiciaires contre des entreprises d'IA. Dans une plainte, les plaignants ont déclaré que les entreprises technologiques se livraient à un « vol systématique à grande échelle ». Anthropic a récemment accepté de verser 1,5 milliard de dollars à des auteurs pour avoir utilisé 7 millions de livres piratés à des fins d'entraînement. (La rédactrice de cet article publié dans l'hebdo The Economist pourrait recevoir une compensation financière dans le cadre de cet accord pour l'un de ses livres.) Le 15 janvier, deux éditeurs ont demandé à se joindre à un recours collectif contre GoogleAI pour s'être livré à « l'une des violations les plus massives de droits d'auteur de l'histoire ».
Qu'en est-il des utilisateurs de ces LLM ? S'entraîner sur des millions de livres, puis recracher ses propres mots, c'est une très bonne définition de ce que fait un écrivain. De plus, selon M. Kreuz, utiliser ChatGPT ne fait pas de vous un plagiaire, car il ne s'agit pas de copier un seul texte « original ». Il suggère que les LLM sont des « auteurs de l'ombre » [des nègres littéraires comme on disait au XXe siècle]. Pour beaucoup, il s'agit là d'une interprétation trop généreuse : il s'agit toujours de plagiat, mais avec un complice IA. Il s'agit d'un vol à plusieurs niveaux, presque de recel : l'IA vole et répète souvent les mots sur lesquels elle a été formée, puis vous reprenez ces mots comme si c'étaient les vôtres, dans un but lucratif, celui de l'imposture.
C'est une question épineuse. Mais cela l'a toujours été. La créativité et l'originalité sont en conflit depuis des siècles. La liste des auteurs accusés de vol est un véritable Who's Who de la littérature : Chaucer, Shakespeare, Swift. Certains, il est vrai, ont pris position par principe : il y a 250 ans, Laurence Sterne a dénoncé les plagiaires qui, comme des apothicaires, se contentent de transvaser le contenu d'un « récipient à un autre ». Il s'est avéré qu'il avait emprunté cette phrase à un autre auteur, Robert Burton. Selon Mark Twain, « il n'y a pas grand-chose dans les propos humains... à part le plagiat ! ».
On dit souvent que c'est le romantisme et son obsession de l'« originalité » qui ont poussé les gens à s'en soucier. Mais le plagiat a toujours été source d'irritation. Le mot latin plagiarius signifie « ravisseur », un criminel qui, selon le droit romain, devait être « jeté aux bêtes sauvages lors du premier spectacle public ». Les auteurs qui ont intenté un procès contre Anthropic pourraient partager ce sentiment.
Il existe une distinction floue mais cruciale entre l'inspiration et le plagiat pur et simple. T.S. Eliot a déclaré que « les poètes immatures imitent, les poètes mûrs volent ». Peu de gens prennent la peine de citer la deuxième partie de la phrase, qui précise que « les mauvais poètes défigurent ce qu'ils prennent, et les bons poètes l'améliorent, ou du moins lui donnent une forme différente ». Tout auteur s'inspire au moins en partie d'autres œuvres. Le procès intenté contre Anthropic a partiellement échoué : un juge a comparé Anthropic à un « lecteur aspirant à devenir écrivain » qui utilise les mots des autres pour « créer quelque chose de différent ».
Selon M. Kreuz, ce qui a vraiment changé la donne, ce n'est pas tant une nouvelle catégorie littéraire qu'une nouvelle catégorie juridique. Avec la création du droit d'auteur au XVIIIe siècle, les droits de copie ont pu être définis plus précisément, et les infractions en matière de copie ont pu être poursuivies plus clairement. Selon Robert Douglas-Fairhurst, professeur d'anglais à Oxford, la création littéraire « est une profession », et « il faut donc protéger sa propriété ». Charles Dickens a poursuivi en justice les imprimeurs qui produisaient des contrefaçons, en partie par indignation, mais aussi pour des raisons financières.
La technologie a également changé la donne : grâce à l'imprimerie, davantage de personnes pouvaient lire et acheter des livres, et vérifier ce qui avait été volé. Elle est en train de changer à nouveau la donne. Les universités se tournent de plus en plus vers l'IA pour repérer les travaux rédigés par l'IA (même si les étudiants utilisent des services tels que Dumb it Down [Baisse le niveau] pour rendre leurs travaux alimentés par l'IA plus convaincants). Ceux-ci peuvent être détectés. Chris Caren, le patron de Turnitin [Rends-le (ton devoir)], un détecteur de plagiat très populaire, décrit la prose plagiée comme « sans relief » : « bien écrite, mais pas très dynamique ». Elle présente des tics verbaux : elle affectionne les mots ennuyeux comme « holistique » et particulièrement « particulièrement ».
La donne est à nouveau en train de changer. Et aujourd'hui, ce ne sont plus seulement les auteurs qui doivent y réfléchir, mais nous tous. M. Kreuz note que les mentions de plagiat dans les articles du New York Times ont été multipliées par huit depuis les années 1950. Peut-être parce qu'il y en a davantage. Mais aussi, sans doute, parce que c'est amusant. Les histoires de plagiat suivent un arc narratif tragique parfait : un héros imparfait subit un châtiment sévère. C'est un spectacle merveilleux. Pourquoi sommes-nous sur terre, sinon pour fournir quelque distraction à nos voisins, et en retour, nous amuser à leurs dépens ? Ou est-ce quelqu'un d'autre qui a dit cela ? [Jane Austen toujours dans Orgueil et Préjugés].
Charles Dickens, l’un des romanciers les plus lus du XIXᵉ siècle, connut de son vivant un succès immense. Des œuvres comme Oliver Twist, David Copperfield ou Un chant de Noël conquirent des millions de lecteurs. Pourtant, derrière ce triomphe se cache une profonde frustration : aux États-Unis, où ses livres se vendaient par centaines de milliers d’exemplaires, Dickens ne percevait aucune rémunération. Cette situation illustre de manière frappante la manière dont le droit d’auteur américain s’est longtemps développé en fonction d’intérêts économiques nationaux plutôt que d’un principe universel de protection des créateurs.
Un cadre juridique très différent de part et d’autre de l’Atlantique
Au XIXᵉ siècle, les lois sur le droit d’auteur variaient fortement selon les pays.
Au Royaume-Uni, la loi de 1842 sur le droit d’auteur garantissait aux écrivains une rémunération sur la vente de leurs œuvres. Bien qu’elle protégea d’abord les auteurs britanniques, elle évolua progressivement vers une reconnaissance des droits des écrivains étrangers, ce qui conduira plus tard à la conclusion d'accords entre États.
Aux États-Unis, la situation était tout autre. La loi américaine de 1790 réservait explicitement la protection aux seuls citoyens et résidents américains. Les auteurs étrangers, même très populaires, ne disposaient d’aucune protection légale. Leurs œuvres pouvaient donc être imprimées et vendues librement par des éditeurs américains, sans autorisation ni paiement d'une contrepartie aux auteurs.
Il ne s’agissait pas simplement d’un détail technique : cette politique était délibérée. Les États-Unis, encore importateurs de culture européenne, bénéficiaient économiquement de cette absence de protection pour alimenter à bas coût leur industrie du livre et diffuser largement la littérature auprès du public (américain ou étranger).
La diffusion massive et non rémunérée des œuvres de Dickens
Dans ce contexte, les romans de Dickens furent reproduits en grand nombre par des éditeurs américains. Les Papiers posthumes du Pickwick Club, son premier grand succès, circula largement outre-Atlantique sans qu’il en tirât le moindre revenu. D’autres auteurs britanniques comme Walter Scott ou Jane Austen subirent le même sort peu enviable.
Dickens ne put rien faire sur le plan juridique. Il pouvait poursuivre des contrefacteurs en Grande-Bretagne, mais il était totalement dépourvu de droits aux États-Unis. Dans sa correspondance, il déplora ce « pillage » qui le privait non seulement de revenus, mais aussi de tout contrôle sur la qualité des éditions diffusées.
Les éditeurs américains, de leur côté, justifiaient cette pratique en affirmant qu’elle rendait la littérature abordable et favorisait l’instruction dans un pays en plein développement...
La tournée de 1842 : l’écrivain face à la réalité américaine
En 1842, Dickens effectua un voyage très médiatisé aux États-Unis. Accueilli avec enthousiasme par le public, il découvrit cependant l’ampleur de la reproduction non autorisée de ses livres. Il décida alors de plaider publiquement pour un accord international sur le droit d’auteur, expliquant que l’absence de protection nuisait à la fois aux auteurs étrangers et, à terme, aux écrivains américains eux-mêmes.
Ses prises de position provoquèrent une vive réaction. Une partie de la presse le dépeignit comme un écrivain cupide voulant renchérir le prix des livres. Déçu par cet accueil, Dickens exprima son amertume dans Notes américaines (1842) et dans le roman Martin Chuzzlewit, qui dessinait une satire mordante de la société américaine.
Il mourut en 1870 sans avoir vu évoluer la législation américaine.
Le revirement opportuniste de 1891 : quand les intérêts des éditeurs américains changent
Il fallut attendre 1891 pour qu’une loi américaine accordât enfin une protection aux auteurs étrangers, sous certaines conditions. Ce changement ne tint pas à une soudaine conversion morale, mais à une transformation économique : les États-Unis étaient devenus exportateurs d’œuvres littéraires. Des écrivains américains commencèrent alors à être reproduits à l’étranger sans autorisation. La protection de leurs œuvres à l'étranger devient alors un enjeu pour les États-Unis. Des auteurs comme Mark Twain militèrent activement en faveur de cette réforme.
Tant que les États-Unis importaient surtout des œuvres étrangères, l’absence de protection leur était avantageuse ; une fois devenus producteurs majeurs, ils soutinrent un système plus protecteur.
Une leçon toujours d'actualité
L’histoire des démêlés de Dickens avec les éditeurs américains illustre que le droit d’auteur n’est pas seulement une question de principe moral : il évolue souvent en fonction des rapports de force économiques et culturels entre pays.
À l’heure des débats sur la reproduction numérique des œuvres, l’intelligence artificielle et la circulation mondiale des contenus, cet épisode du XIXᵉ siècle rappelle que les règles de la propriété intellectuelle sont liées aux intérêts des sociétés qui les élaborent.
Dickens, à son corps défendant, aura ainsi été l’un des symboles précoces de la protection des auteurs.
