lundi 2 mars 2026

Controverse autour d'une étude sur les violences politiques en France : méthodologie contestée et deux poids deux mesures

Dans le sillage de la mort tragique de Quentin Deranque, un militant catholique et étudiant en mathématiques âgé de 23 ans, survenue le 14 février 2026 à Lyon à la suite d'un lynchage impliquant des militants d'extrême gauche proche de LFI et de la Jeune Garde, une étude datant de 2021 a été largement diffusée par les médias de grand chemin.

Dirigée par la sociologue Isabelle Sommier, en collaboration avec Xavier Crettiez et François Audigier, et publiée sous le titre Les violences politiques en France. De 1986 à nos jours (Presses de Sciences Po), cette recherche financée par l'Agence nationale de la recherche (ANR) recense environ 9 200 incidents de violence politique sur la période. Parmi les 418 homicides identifiés, 53 sont qualifiés dans ce rapport de "meurtres à caractère idéologique", dont 90 % (environ 48) sont attribués à l'extrême droite, contre seulement 5 à l'extrême gauche. L'étude note également une hausse récente des violences : un doublement des agressions et une multiplication par cinq des affrontements au cours des dix dernières années. Depuis 2022, Sommier évoque six à douze morts supplémentaires imputés à l'extrême droite dans des mises à jour non publiées.Ce chiffre choc des "90 %" a été largement relayé pour relativiser le meurtre de Deranque comme un événement rare de la part de la gauche, contrastant avec une supposée domination de la violence létale par l'extrême droite. 

En 2023 (et potentiellement d'autres années), Isabelle Sommier a participé aux universités d'été de La France insoumise. Elle y est intervenue en tant qu'experte sur la violence politique, aux côtés de figures comme Raphaël Arnault (député LFI et cofondateur de la Jeune Garde antifasciste) et de militants de la Jeune Garde. 
Cependant, des critiques méthodologiques ont émergé, pointant une asymétrie dans le traitement des cas. Ces débats ont culminé lors d'une confrontation télévisée le 23 février 2026 sur France 5, où le journaliste Paul Sugy, du Figaro, a qualifié la méthodologie de "bidon" et "asymétrique". 
 
La complaisance des médias : une reprise sans filtre des chiffres contestés

Dans les jours suivant la mort de Quentin Deranque, de nombreux médias ont cité l'étude de Sommier comme une référence incontestable, souvent pour déplacer le narratif d'une violence d'extrême gauche montante vers une violence politique plus grave à droite. Cette reprise aveugle illustre une forme de complaisance, où les chiffres sont présentés comme des faits irréfutables sans s'interroger sur les critères d'inclusion ou les potentiels biais.  On trouve en fin de billet un un aperçu des principales reprises complaisantes de cette  « étude » dans les médias.

Mais abordons les principales critiques de cette « étude » telles que publiées par Paul Sugy.

Les attentats djihadistes représentent la majorité des meurtres politiques en France

Pour comprendre le débat, il faut d’abord revenir à la catégorisation retenue par l’étude. Celle-ci distingue plusieurs niveaux d’analyse : les «meurtres idéologiques» constituent une sous-catégorie des «meurtres politiques», eux-mêmes inclus dans l’ensemble plus large des faits de «violences politiques». Autrement dit, les meurtres idéologiques ne représentent qu’une fraction des meurtres à dimension politique, lesquels ne constituent eux-mêmes qu’une partie des violences politiques recensées.

Cette précision étant faite, notons déjà qu’Isabelle Sommier et ses coauteurs n’attribuent pas 90 % des violences politiques à l’extrême droite, mais seulement 90 % des meurtres idéologiques. L’ensemble des violences comprend quant à lui bien d’autres faits, comme les dégradations (dont 51,8 % sont commises par la gauche, selon les auteurs). Or sur le total des actes de violence recensés, les auteurs n’en attribuent que 59,7 % à la droite. Ils relèvent par ailleurs que la violence politique a très nettement changé de bord au cours de la période étudiée, pour se déplacer de la droite vers la gauche : plus des trois quarts des faits de violence étudiés entre 1986 et 1990 étaient imputés à la droite, tandis que les deux tiers des faits étudiés entre 2013 et 2017 étaient le fait de la gauche. 

Par ailleurs, les auteurs rappellent aussi que la plupart des meurtres politiques sont bien entendu le fait des djihadistes : 69 % des morts politiques au total sur la période, dont 216 rien qu’en 2015-2016, soit déjà quatre fois plus que le nombre de meurtres idéologiques.

Déduire de ces travaux que la droite ou l’extrême droite serait responsable de 90 % des violences politiques en France est donc fallacieux : ce chiffre n’est avancé que pour ce qui concerne les meurtres idéologiques.

Il faut donc comprendre que le chiffre avancé de 90 % des meurtres idéologiques commis par la droite est le résultat d’un double choix méthodologique contestable. D’une part, les auteurs expliquent d’abord en introduction qu’ils ont adopté une définition très extensive de la «violence politique», entendue au sens d’actes dont «l’objet, le choix des cibles ou des victimes, la mise en œuvre ou les effets acquièrent une signification politique», plutôt que de s’en tenir à des faits de violence dont la cible est politique, ou dont l’intention est de provoquer un changement politique, ce qui aurait limité le champ. Ensuite, une fois adoptée cette définition très englobante, les auteurs excluent ensuite des violences idéologiques les attentats islamistes pour les ranger dans la catégorie des violences religieuses - ce qui élude le caractère idéologique de la violence djihadiste. 

La plupart des attentats d’Action directe ne sont pas pris en compte

D’autre part, la construction de la base de données étudiée présente elle aussi des biais. 

La chronologie retenue est déjà surprenante : «l’année 1986 a été retenue comme point de départ car elle est marquée par l’apogée des violences d’Action directe», écrivent les auteurs. Ce groupe terroriste communiste emblématique des «années de plomb» né en 1979 a revendiqué plus de 80 assassinats ou attentats en France, et 4 des 5 meurtres commis par la gauche dans l’étude d’Isabelle Sommier lui sont imputés. Sauf que précisément, l’immense majorité des homicides commis par des commandos d’Action directe ont eu lieu... avant 1986 ! Entre 1979 et 1985, Action directe a tué au moins 12 personnes. Si ces meurtres avaient été intégrés dans la base de données de leur étude, les chercheurs auraient calculé une proportion bien moindre de meurtres idéologiques imputables à l’extrême droite. 

D’autre part il apparaît vite que les auteurs ont écarté de leur base de données plusieurs homicides qui semblent pourtant entrer très clairement dans le champ des meurtres idéologiques tel que celui-ci a été défini. Comme l’ouvrage ne mentionne pas en annexe la liste complète des meurtres recensés, il faut procéder par déduction. Ainsi puisque les auteurs ne mentionnent que 4 meurtres commis par Action directe, il faut supposer qu’il s’agit essentiellement de ceux commis en 1986 (assassinat du patron de Renault Georges Besse, assassinat terroriste d’un policier, victime collatérale dans une explosion dirigée contre Alain Peyrefitte...). 

Par élimination, cette liste n’inclut donc pas les quatre personnes (trois policiers et un chauffeur de taxi) tuées dans une fusillade le 4 octobre 1994 par  Florence Rey et Audry Maupin , deux militants syndicaux et anarchistes biberonnés à la lecture d’idéologues de la violence révolutionnaire d’extrême gauche (comme Bakounine) et que la presse de l’époque a souvent considéré comme des héritiers du mouvement Action directe. 

Il apparaît également que la tuerie commise en 2002 à l’hôtel de ville de Nanterre par Richard Durn n’a pas été prise en compte. Cet ancien responsable associatif dans l’humanitaire et militant altermondialiste, qui avait été membre du Parti socialiste puis des Verts et avait exercé des responsabilités au sein de la Ligue des droits de l’homme, a tué 8 élus municipaux et en a blessé 19 autres avant de se suicider lors de sa garde à vue. Dans une lettre testament envoyée avant de passer à l’acte, il évoquait notamment son admiration pour Pol Pot ou Staline. 

Des meurtres racistes commis par des individus isolés sont imputés à la droite

Dès lors que ces deux tueries marquantes et très médiatisées, qui sont incontestablement le fait de militants de gauche ou d’extrême gauche, ont été écartées de la base statistique retenue par les auteurs de l’étude, peut-on considérer simplement qu’il s’agit d’un choix méthodologique visant à ne conserver que des faits dont la dimension politique ou idéologique est absolument certaine ? Rien n’est moins sûr. Car  dans une mise à jour récente de ses travaux proposée à Franceinfo , Isabelle Sommier a dressé une liste de 6 meurtres qu’elle impute à l’extrême droite, parmi ceux commis en France depuis 2022. Or aucun d’entre eux ne satisfait complètement à une telle exigence.

Il s’agit dans le détail de la mort de Federico Martin Aramburu, de trois militants kurdes, d’Éric Casado-Lopez et d’Hichem Miraoui. Examinons chacun de ces meurtres. 

Le rugbyman Federico Martin Aramburu a été tué en mars 2022 par un militant d’extrême droite et ancien membre du GUD,  Loïk Le Priol , après s’être interposé lors d’une bagarre survenue à 6h du matin dans un bar parisien alors que les protagonistes étaient fortement alcoolisés. Les juges d’instruction n’ont pour l’heure qualifié cet homicide ni comme un acte politique, ni même comme un acte raciste. 

En mai de la même année, un Français d’origine marocaine et espagnole, Éric Casado-Lopez, a été tué d’une balle dans la tête dans une rue de Paris alors qu’il était confronté à d’autres individus au cours d’une rixe : un autre conducteur est sorti de sa voiture, s’est d’abord interposé puis l’a assassiné froidement. Le meurtrier, Martial Lanoir, est un chanteur raté qui versait dans le complotisme (notamment depuis la pandémie de Covid-19) et l’antisémitisme. Sa victime a toutefois été choisie au hasard et rien ne laisse penser que son crime revêtait une signification politique précise.

Les deux autres crimes recensés sont en revanche des crimes racistes.  Hichem Miraoui , un coiffeur tunisien vivant dans le Var, a été assassiné en mai 2025 par son voisin Christophe Belgembe, un individu ayant partagé sur Internet des contenus racistes et hostiles aux immigrés, ainsi que des appels à voter pour le Rassemblement national (sans être membre pour autant de ce parti, ni militant au sein d’autres groupes politiques).

Enfin rue d’Enghien à Paris en 2022, un ancien militaire et repris de justice, non connu pour une quelconque affiliation à un mouvement politique, a assassiné trois militants kurdes : ce crime raciste semble motivé par la volonté de se venger de la trop grande mansuétude reprochée aux Kurdes par le meurtrier,  William Malet , dans le contexte des combats contre Daech. Seuls à ce jour des responsables politiques de gauche ou d’extrême gauche ont décrit cette fusillade comme un attentat imputé à l’extrême droite, le gouvernement ou le président de la République n’ayant pas employé ces termes.

Aucun de ces crimes en revanche n’a été commis par un groupe politique constitué, et encore moins au nom d’un idéal politique clairement affiché, au contraire des attentats commis par Action directe par le passé... ou du meurtre de Quentin Deranque,  lynché  par des membres de La Jeune Garde, un collectif antifasciste, et réunis le soir du 12 février dans les rues de Lyon au nom de leur appartenance politique commune.

Une chercheuse très politisée

Cette asymétrie dans l’imputation de meurtres à des criminels identifiés comme appartenant à l’extrême droite ou à l’extrême gauche fragilise le résultat final des auteurs, et donc le chiffre de 90 % de meurtres politiques relevant de la violence d’extrême droite. Si par exemple chaque crime raciste dirigé contre des étrangers relève de la violence d’extrême droite, au motif que les partis d’extrême droite banaliseraient des discours hostiles aux étrangers, pourquoi ne pas imputer en miroir de ces crimes les meurtres relevant du racisme anti-Blancs à l’extrême gauche, et donc possiblement  la mort de Thomas Perotto à Crépol  ? Une telle construction méthodologique serait sûrement critiquable - mais en ce cas, il faut admettre également que l’imputation de crimes racistes à l’extrême droite au seul prétexte que le meurtrier a tenu des propos xénophobes est également contestable.

Il faut relever enfin que la neutralité de la sociologue Isabelle Sommier par rapport à son propre objet de recherche est sujette à caution, compte tenu notamment de sa participation en 2023 à une table ronde avec le député (LFI) Antoine Léaument aux AMFIS, l’université d’été de la France insoumise, pour une discussion animée par la sociologue Marlène Benquet, elle-même membre de l’Institut La Boétie affilié à la France insoumise et coprésidé par Jean-Luc Mélenchon.

Dans une autre étude statistique  fondée sur les données d’Europol  et portant sur les arrestations liées au terrorisme dans l’Union européenne entre 2010 et 2021, le Conseil de l’Europe recensait 258 arrestations liées au «terrorisme de droite» contre 564 liées au «terrorisme de gauche et anarchiste» - et 4416 liées au terrorisme djihadiste ou d’inspiration religieuse.

Voici un aperçu des principales reprises dans les médias en février 2026 :

Le Monde (19 février) : Dans une interview de Sommier, le journal rapporte que "les violences politiques connaissent une augmentation significative avec un doublement des agressions depuis dix ans", et cite les 90 % de meurtres idéologiques attribués à l'extrême droite sur 53 cas, sans mentionner de limites méthodologiques ou de critiques.  L'article se concentre sur la hausse globale, en distinguant les répertoires d'action (létal pour la droite, symbolique pour la gauche), mais omet tout débat sur la classification des actes.

Nouvel Obs (17 février) : Sommier y affirme une "augmentation très nette de la violence politique", avec 52 morts pour l'ultra-droite contre 5 pour l'ultra-gauche entre 1986 et 2017. L'article contextualise la mort de Deranque comme potentiellement le premier homicide imputable à la gauche depuis les années 1980, sans aborder les contestations sur les critères d'attribution. 

Alternatives Économiques (20 février) : L'entretien avec Sommier qualifie la mort de Deranque d'"issue tragique prévisible" dans un contexte de tensions à Lyon, et reprend les 90 % sans critique, en insistant sur la distinction des modes d'action entre ultra-droite (ciblant des personnes) et ultra-gauche (ciblant des biens). 

Le Progrès (21 février) : Sommier y évoque "huit décès attribués à la droite radicale depuis 2022, un à l'ultragauche", en référence à Deranque. L'article présente l'étude comme une base empirique solide, sans questionner les méthodes de recensement. 

Radio France (23 février) : Dans un podcast, Crettiez, co-auteur, cite 58 morts pour l'ultra-droite contre 6 pour l'ultra-gauche (1986-2017), en soulignant la rareté des homicides létaux à gauche. Aucune mention de critiques. 

BonPote (17 février) : Le site reprend les 90 % pour contrer un "deux poids, deux mesures" favorisant l'extrême droite, sans examiner la validité des chiffres. 

D'autres médias comme Mediapart (20 février), Marianne (20 février), Le Parisien (17 février), Politis (16 février), L'Opinion (24 février), Franceinfo (18 février), La Croix (21 février), L'Express (18 février) et même des sources étrangères (The Times, The Guardian) ont évoqué l'étude dans le contexte de Deranque, souvent pour souligner une "recrudescence de la violence" ou une "fracture politique", mais rarement avec une analyse critique. Cette diffusion massive, sans contrepoint, a amplifié les chiffres au détriment d'une vérification approfondie, contribuant à un narratif polarisé où l'étude sert de bouclier contre les accusations de violence à gauche.

Voir aussi