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mercredi 17 septembre 2025

Les prévisions démographiques trop optimistes de l'ONU

Ce qui est frappant et inattendu, c'est que le déclin de la fécondité s'accélère. Le rythme de la baisse mondiale a doublé entre les années 2000 et 2010, puis a encore doublé au cours de cette décennie, chutant en moyenne de près de 2 % par an. Dans de nombreux endroits, le taux de fécondité diminue beaucoup plus rapidement. Des niveaux qui auraient autrefois été inimaginables deviennent monnaie courante. La Corée du Sud affiche un taux de fécondité total inférieur à 1 depuis sept ans. Si cette tendance se maintient, sa population diminuera de plus de moitié en l'espace d'une seule génération.

De nombreux pays ont déjoué les prévisions des démographes, à l'instar de la Turquie. L'ONU pensait que les femmes thaïlandaises enregistreraient un taux de fécondité total de 1,2 en 2024. Le chiffre réel n'était que de 1. En Colombie, ils s'attendaient à un indice de fécondité de 1,63 et ne voyaient que 2,5 % de chances qu'il soit inférieur à 1,4. Mais l'agence nationale des statistiques estime que la Colombie est déjà passée sous ce seuil, avec 1,2 naissance par femme en 2023. Jesús Fernández-Villaverde, économiste à l'université de Pennsylvanie, pense que le taux de fécondité total de la Colombie pourrait avoir chuté à 1,06 en 2024. Moins de 2 millions de bébés sont nés en Égypte l'année dernière, un seuil qui ne devait pas être franchi avant 2100.

Seul un tiers environ de la population mondiale vit dans des pays où la fécondité est suffisamment élevée pour maintenir la croissance démographique, et même dans ces pays, les taux diminuent rapidement. L'Afrique produit certes encore beaucoup plus de nourrissons que la norme mondiale, mais elle ne fait pas exception à la règle d'un déclin plus rapide que prévu. Tout cela signifie que la population mondiale devrait atteindre son pic beaucoup plus tôt que ne le prévoyaient les experts, et à un niveau beaucoup plus bas. Au lieu d'atteindre 10,3 milliards d'individus en 2084, comme le prévoit actuellement l'ONU, elle pourrait cesser de croître dans les années 2050 et ne jamais dépasser les 9 milliards. À ce moment-là, la population mondiale commencera à diminuer, ce qui ne s'est pas produit depuis le XIVe siècle, lorsque la peste noire a décimé près d'un cinquième de l'humanité. 

Un pic démographique inférieur aux prévisions et un déclin plus imminent ont des implications considérables pour l'humanité. Il ne s'agit pas simplement d'une question de planification, même si la Banque mondiale, le FMI et de nombreux gouvernements s'appuient sur les statistiques de l'ONU pour cela. L'économie mondiale pourrait avoir du mal à faire face à une contraction démographique soutenue, même si les prophètes de malheur exagèrent probablement. L'équilibre international des pouvoirs, l'environnement, les structures sociales et politiques : tout cela risque d'être radicalement remodelé.


lundi 6 février 2023

Frais médicaux : un juge colombien utilise ChatGPT pour rendre une décision

En Colombie, un juge a révélé avoir utilisé le dialogueur ChatGPT pour préparer une décision dans une affaire de droits médicaux concernant un enfant.

En l’espèce, il s’agissait d’une demande d’exonération de frais médicaux pour un enfant autiste, « compte tenu des revenus limités de ses parents ».

« En posant des questions à l’application, nous ne cessons pas d’être des juges, des êtres pensants », s’est défendu le juge Juan Manuel Padilla. Il a finalement statué en faveur de l’enfant.

Pour le magistrat, « ChatGPT effectue des services auparavant fournis par un secrétaire ». Et il le fait « de manière organisée, simple et structurée ». Ce qui pourrait, selon lui, « améliorer les temps de réponse » du système judiciaire.

Mais pour le professeur Juan David Gutierrez, expert en réglementation et gouvernance de l’intelligence artificielle à l’université de Rosario, « il n’est certainement pas responsable ou éthique » d’utiliser ChatGPT comme l’a fait le juge Padilla. Il explique qu’après avoir posé les mêmes questions que le juge au chatbot, il a obtenu des réponses différentes[1]. OpenAI, la société à l’origine de ChatGPT, a prévenu que son outil pouvait faire des « erreurs ».

[1] Le juge Padilla a déclaré avoir demandé à ChatGPT « Les mineurs autistes sont-ils exonérés du paiement des frais de leurs thérapies ? », « entre autres questions ». Ce à quoi le robot aurait répondu : « Oui, c’est exact. Selon la réglementation en vigueur en Colombie, les mineurs diagnostiqués autistes sont exonérés de frais pour leurs thérapies. »

Source : TechXplore avec AFP (02/II/2023)

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lundi 25 avril 2022

Démographie — Le trilemme de Morland : égoïsme, économie ou ethnie

Sur de vastes étendues de la planète, dans un « croissant infertile » allant de l’Espagne à Singapour, la population vieillit rapidement. Elle amorce un déclin abrupt. C’est le sujet du nouveau livre de Paul Morland, Tomorrow’s People. Le Dr Paul Morland est chercheur associé au Birkbeck College de l’Université de Londres et un spécialiste reconnu en matière de démographie.

L’ouvrage précédent de Morland, The Human Tide, se penchait sur l’impact politique et culturel de la démographie à travers l’histoire. Son dernier livre dépeint le monde du XXIe siècle, un tome bien écrit, informatif et agréable à lire ; bien que « agréable » ne soit peut-être pas le mot approprié, car l’avenir semble sombre à bien des égards et, dans certains pays, cet avenir est déjà présent.

L’avantage est que — et c’est certes un moment étrange pour le suggérer — une grande partie du monde pourrait bien devenir moins violente selon Morland. L’auteur passa ses vacances en Catalogne à l’époque des tentatives d’indépendance de cette province en 2017 : « Alors que j’étais assis sur l’une des places de Portbou, j’ai réfléchi à la raison pour laquelle le référendum était devenu une note de bas de page dans les livres d’histoire plutôt que l’étincelle qui déclencherait un conflit violent. J’ai regardé autour de moi ces habitants grisonnants qui profitaient du soleil d’octobre et sirotaient des tasses de café noir. Ils étaient bien trop vieux pour prendre les armes et défiler dans les rues, exaspérés par l’injustice politique. » Quel contraste avec la tension juvénile qu’il ressentait en Israël à la veille de la première Intifada où une population palestinienne dominée par des adolescents était sur le point de violemment exploser !

Ces dernières années, nous avons bénéficié de ce qu’on a appelé la Pax Americana Geriatrica. La plupart des pays riches ont un âge médian supérieur à 40 ans et les personnes d’âge moyen n’aiment pas commencer des bagarres. Nous avons des responsabilités et des soucis, nos lobes frontaux nous ont rendus prudents et nos niveaux de testostérone sont en déclin terminal.

Dans les années 1930, au début de la guerre civile en Espagne, l’âge médian était la moitié de ce qu’il est aujourd’hui. Au début des années 1990, l’âge médian en Bosnie était inférieur à 30 ans, alors qu’il est aujourd’hui supérieur à 40 ans. Lorsque la guerre civile au Liban a commencé, l’homme libanais moyen avait six enfants et trois frères. Aujourd’hui, il a un frère ou une sœur. C’est au moins en partie pourquoi l’instabilité politique et la crise financière récentes n’ont pas conduit à une répétition de la guerre. Morland cite « des études sur des périodes de plusieurs décennies révélant qu’il n’y a presque pas de guerre civile dans les pays où 55 % ou plus de la population sont âgés de plus de trente ans ».

« Bien qu’on ne puisse pas dire que la jeunesse “cause” la guerre », écrit-il, « ou que la maturité “cause” la paix, la structure par âge d’une société crée des conditions de fond contre lesquelles d’autres choses provoquent ou non des conflits ». Un peu comme dans une forêt dont le bois est sec, les conditions sur le terrain détermineront si une étincelle s’avère désastreuse.

Les origines de la transformation du monde remontent à la plus grande réalisation de l’histoire de l’humanité : l’énorme chute de la mortalité infantile grâce à l’hygiène et la médecine modernes. Cette baisse commença dans le nord-ouest de l’Europe au XVIIe siècle, les décès d’enfants ont ensuite diminué dans le monde entier et une grande partie de l’amélioration n’a été que récente. Même au début des années 1970, la mortalité infantile au Pérou était 10 fois supérieure à son niveau actuel. « Un travailleur humanitaire qui vivait autrefois dans l’un des pays les plus pauvres d’Afrique m’a dit que la mortalité infantile était si courante il y a une quinzaine d’années qu’un de ses employés pouvait ne pas prendre un jour de congé si cela leur arrivait — cela faisait partie de la vie et on s’y opposait donc moins. »


Mark Steyn interviewe Paul Morland, auteur de Tomorrow’s People: The Future of Humanity in Ten Numbers

Même dans les pays les plus pauvres, la vie est bien meilleure pour la plupart des parents, mais il en va de même pour tout le monde, même une fois qu’ils ont atteint l’âge adulte ; alors qu’en 1900, 75 femmes américaines sur 100 étaient en vie à 30 ans, en 2020, 75 sur 100 étaient encore en vie à 80 ans.

La prochaine étape de la transition démographique, après une baisse de la mortalité, est habituellement une baisse subséquente de la fécondité (bien que la relation ne soit pas simple). La taille des familles passe en théorie d’une moyenne de 5 à 6 jusqu’au niveau de remplacement de 2 enfants par femme. Mais ensuite, on observe qu’elle continue de baisser — et semble ne jamais remonter. En effet, dans la majeure partie du monde, en dehors de l’Afrique subsaharienne, la taille des familles baisse sous le taux de remplacement des générations, puis continue de diminuer alors que les populations vieillissent.

En 1990, le Japon comptait 2 000 centenaires ; il y en a aujourd’hui 79 000. Il existe même un mot, rougai, pour désigner une personne âgée agaçante qui énerve les jeunes, « que ce soit en obstruant les portes qui se ferment dans le métro de Tokyo ou en donnant des conseils déplacés sur le nombre décroissant de jeunes mères ». En Chine voisine, le nombre de plus de 80 ans est passé de 500 000 en 1950 à 7,5 millions en 1990, et en 2050, ils seront 150 millions, soit plus de 8 % de la population chinoise.

En Italie, la population a déjà commencé à décliner et ce déclin s’accélérera dans les années à venir. Le nombre d’Italiens de moins de 5 ans a culminé à 4,5 millions au milieu des années 1960. Ce nombre n’est plus que de 2,2 millions environ aujourd’hui, après quoi il tombera en dessous de 2 millions avant le milieu du siècle. D’ici 2050, il y aura deux fois moins d’Italiens de moins de 25 ans qu’en 1980. Le nombre de jeunes en Corée du Sud sera également divisé par deux d’ici 2050.

Pour Morland, les Européens s’inquiètent de la menace d'un monde musulman dominant, mais la plupart des pays arabes ont maintenant une fécondité modérée, voire faible. Morland semble oublier que nombre de pays africains non arabes (Sénégal, Mali, Niger, etc.) sont également musulmans et à très forte natalité. 

Si l’on exclut l’Afrique subsaharienne et quelques pays comme le Sri Lanka, les États passent rapidement d’une fécondité élevée à des niveaux de sous-remplacement inquiétants. La Colombie est passée en à peine une décennie d’un taux de fécondité idéal légèrement au-dessus de 2 enfants par femme pour se situer désormais au niveau de l’Europe du Nord. Pourtant, la Colombie, favorable aux familles, malgré ses problèmes de criminalité et de pauvreté, est depuis de nombreuses années l’un des pays les plus heureux au monde. Le Japon isolé et à faible fécondité est l’un des plus malheureux selon Morland. À mesure que la fécondité a diminué, divers gouvernements ont changé d’attitude quant à la taille idéale des familles. Le conseil officiel de Singapour dans les années 1960 était « Arrêtez-vous à deux », mais en 1987, c’était « Ayez-en trois ou plus (si vous pouvez vous le permettre). » La politique chinoise de l’enfant unique est belle lurette abandonnée au profit d’une politique de deux enfants et le gouvernement permet maintenant à certaines personnes d’en avoir trois ; les encourage même. Mais il semble qu’il soit trop tard.

Morland pense que « tenter d’augmenter la fertilité [s’apparente] au travail de Sisyphe ». La République tchèque et la Hongrie ont connu des augmentations au cours de ce siècle, grâce à un effort financier gouvernemental important, mais elles sont encore bien en deçà du taux de remplacement. Seul Israël semble aller à contre-courant de la tendance dans le monde développé, tant parmi les religieux que les laïcs, la Géorgie est le seul pays qui semble être revenu à un taux de remplacement, avec l’aide de l’église, le chef religieux du pays baptisant chaque enfant qui y est né. Pour Morland, le gouvernement peut facilement faire baisser la natalité, plus difficilement la faire remonter. Ce qui permet de redresser la natalité est une question de changement d’attitude, de culture.

En Russie, après l’effondrement démographique des années 1990, lorsque l’espérance de vie a plongé à mesure que le pays a été saccagé, les choses se sont améliorées pour de nombreuses personnes sous Poutine (meilleures conditions économiques, lutte contre l’alcoolisme). Depuis le début du XXIe siècle, la fécondité russe est passée de 1,2 à 1,75, mais cela est loin d’être suffisant pour inverser la baisse à venir (résultat du peu d’enfants nés entre la fin de l’URSS et l’avènement de Poutine, la sous-natalité persistante et la fin de l’allongement rapide de la vie sous Poutine).

À l’échelle mondiale, tout cela aura des conséquences économiques assez moroses dans les décennies à venir, le Japon étant le premier pays à entrer dans une « stagnation séculaire ». 

Morland parle du trilemme auquel sont confrontées les nations vieillissantes, selon lequel vous pouvez avoir deux des trois aspects suivants :

  • la continuité ethnique,
  • une économie florissante ou
  • un style de vie égoïste et confortable sans l’énorme stress de concilier éducation des enfants et carrière moderne.

Israël a sacrifié le confort égoïste individuel (le 3e e), mais a une économie dynamique et une continuité ethnique. Le Japon, quant à lui, a choisi de subir le coup économique (le 2e e) pour privilégier la continuité ethnique et le confort personnel ; tandis que les dirigeants britanniques ont renoncé à sa continuité ethnique (le 1er e). Mais ce fut, hélas, une solution à court terme, puisque les jeunes immigrants n’empêchent pas le déclin démographique et donc économique.

Comme il le souligne, malgré la douleur de l’austérité après 2010, les coupes du gouvernement britannique n’ont même pas réduit la dette, juste le déficit, ce qui est très difficile à faire lorsque la démographie est à la baisse. Au début des années 1960, il y avait 5 millions de naissances au Royaume-Uni ; en 2000-2005, ils n’étaient plus que de 3,5 millions. Il s’agit de la cohorte sur le point de commencer à travailler. Même avec des niveaux d’immigration sans précédent — les mères nées à l’étranger représentent désormais près d’un tiers des naissances au Royaume-Uni — il n’y a tout simplement pas assez de jeunes pour faire croître l’économie.

La même chose se passe partout en Eurasie. En 2000, la Thaïlande comptait 7 travailleurs pour chaque retraité ; d’ici 2050, ce chiffre ne sera plus que de 1,7. En Grèce, 1 700 écoles ont fermé entre 2009 et 2014, tandis que la Macédoine du Nord voisine a perdu un quart de sa population à cause de la faible fécondité et de l’émigration. Des régions entières, comme la province de Vidine dans le coin nord-ouest de la Bulgarie, se sont contractées et ont vu des services, comme les vols aériens, disparaître par manque d’intérêt. Un habitant aurait déclaré : « C’était comme si je revenais dans ma tombe. C’est une ville moribonde. À Stoke-on-Trent, 40 % des bars et clubs ont fermé leurs portes au cours des vingt dernières années, le ratio enfants/retraités étant passé de 4:1 à 1:2 en un siècle. Au centre de Paris, 15 écoles ont fusionné ou fermé entre 2015-2018. »

Plus d’un quart des grandes jeunes pousses (startups) japonaises, celles qui valent plus d’un milliard de dollars, se concentrent sur les soins aux personnes âgées. La technologie est impressionnante : dans les maisons de retraite, « les travailleurs reçoivent désormais un signal lorsque les résidents incontinents ont besoin d’attention, les avertissant de la nécessité d’une intervention urgente. Il existe également des appareils qui suivent les signes vitaux et indiquent des battements cardiaques ou des battements irréguliers, tandis qu’on y fabrique des lits robotisés qui se transforment en fauteuils roulants. »

Mais le tableau est sombre. Au Japon, des milliers de personnes meurent seules chaque semaine. En Allemagne, les obsèques payées par la commune ont doublé à Hambourg entre 2007 et 2017, car de plus en plus de personnes quittent cette terre sans parents pour prendre soin de leur héritage. Morland cite Manfred Grosser, un ecclésiastique d’une ville entre Berlin et Dresde, qui officie à cinq funérailles pour chaque baptême, voit « de sombres nuages démographiques à l’horizon ».

Pour Morland, certaines parties du monde ressemblent au roman de Leonard Woolf de 1913, Le village dans la jungle, sur une colonie engloutie par la forêt en raison du déclin de la population. Dans le nord du Japon, le nombre d’observations d’ours a doublé en une seule année et les animaux sauvages reviennent dans certaines parties de l’Espagne, de la France et de l’Italie alors que les villages se vident.

Les pays riches sont confrontés à des choix impopulaires à mesure que leurs électeurs vieillissent, y compris la nécessité d’une forte augmentation de l’âge de la retraite. Mesure à un tel point difficile politiquement que, comme le souligne Morland, même Vladimir Poutine n’a pas réussi à l’imposer. Il est peut-être le nouveau tsar et possède le plus grand arsenal nucléaire du monde, mais il existe une force invincible : le pouvoir électoral des baby-boomers. Pour l’auteur, les personnes âgées ont tendance à voter pour leurs propres intérêts et, dans le cas de la Grande-Bretagne, finissent par contrôler le gouvernement au pouvoir ; les électeurs ayant des pensions et des maisons optent pour une croissance plus faible et préfèrent limiter la construction de logements, ce qui augmente encore le coût de la propriété du logement pour les jeunes et fait donc encore baisser le taux de fécondité.


On a du mal à le croire, mais dans les années 1970, l’un des livres les plus lus était La Bombe P de Paul R. Ehrlich qui affirmait de façon alarmante : « La bataille pour nourrir l’humanité est terminée. Dans les années 1970, le monde connaîtra des famines — des centaines de millions de personnes vont mourir de faim. »

Heureusement, Ehrlich avait tout faux et si l’avenir devait ressembler à une dystopie, il prendrait la forme d’une vision cauchemardesque à la P. D. James : un lieu triste, solitaire, dépourvu du bruit des enfants.

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jeudi 14 mai 2015

En Turquie et en Roumanie, les enfants seraient plus heureux

Écolières turques entre Van et Doğubeyazıt (Bazîd)
Le premier sondage mené à grande échelle auprès d’enfants révèlerait que les écoliers les plus heureux vivaient en Turquie et en Colombie — les plus malheureux étant en Corée du Sud et en Afrique du Sud. Les plus lettrés se trouvent en Estonie et les plus sportifs en Pologne.

Les enfants âgés de 10 à 12 ans seraient les plus heureux en Turquie et en Roumanie, tandis que ceux de Corée du Sud et d’Afrique du Sud seraient les moins satisfaits de leur sort, annonce une équipe de chercheurs qui a présenté le premier rapport du genre au Parlement européen. « Ce rapport est le résultat de plusieurs années d’un travail dans le cadre duquel nous avons tenté de comprendre comment les enfants voyaient leur vie et leur bien-être. Nous avons montré que de telles études pouvaient être menées et nous voudrions remercier 53.000 personnes de 16 pays du monde qui y ont participé. Les conclusions sont à prendre en compte par tous les politiciens préoccupés par l’avenir des futures générations », a déclaré Acher Ben-Arieh de l’université hébraïque de Jérusalem.

Avec plusieurs dizaines d’autres sociologues et assistants volontaires, il a participé à la collaboration internationale ISCWeB pour tenter de découvrir ce qui préoccupait les enfants et quels problèmes ils éprouvaient. Ce projet avait été commandé par la fondation Klaus Jacobs et le Parlement européen.

Les chercheurs ont interrogé des dizaines de milliers d’enfants et leurs parents en Europe, mais aussi en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud et au Proche-Orient.

L’étude a révélé que dans l’ensemble les enfants avaient une vision positive de leur vie et ne voyaient pas de grands ou sérieux problèmes, cependant l’écart parmi les écoliers très heureux ou très malheureux s’est avéré très important.


Par exemple, plus de 70 % des enfants turcs, roumains et colombiens voient leur enfance très positive en lui donnant la note maximale – 10/10, tandis que seulement 40 % des écoliers sud-coréens ont donné cette note. La Corée du Sud et l’Afrique du Sud sont également « en tête » du classement négatif – plus de 7 % des enfants ont mis une note très basse à leur enfance, soit le double, voire le triple par rapport à d’autres pays.

Il est à noter que « l’angoisse » de l’adolescence touche uniquement les enfants des pays d’Europe – tous les autres écoliers des autres coins de la planète n’éprouvent pas de mécontentement croissant envers leur vie et l’avenir en grandissant. Autre particularité intéressante de l’Europe : un enfant sur dix, notamment dans les pays du Nord, vit dans une famille divorcée ou dans deux maisons à la fois. Environ 5-17 % d’entre eux sont nés en dehors de l’UE.

Hormis le bonheur des enfants, les auteurs du rapport ont cherché à savoir dans quels pays les enfants étaient les plus sportifs et les plus assidus à l’école. D’après les chercheurs, les écoliers polonais sont les plus nombreux à pratiquer le sport de rue et le sport professionnel, alors que les enfants estoniens sont ceux qui apprennent le plus, lisent le plus de livres et utilisent internet le plus activement.


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vendredi 25 mai 2012

Colombie — L'enseignement par concession

En Colombie, l’État a décidé de confier à Bogota la gestion de certains établissements scolaires à des concessionnaires privés à but non lucratif. Il s’agit d’une sorte de délégation de service public que les Colombiens appellent « l’enseignement par concession ». Cette innovation qui produit d’excellents résultats, selon les évaluations disponibles, a été motivée avant tout par le souci de permettre un meilleure couverture des besoins en créant suffisamment de places pour que les enfants de quartiers pauvres puissent étudier. Et ce en évitant tout dérapage de la dépense publique d’éducation, dans un contexte de pénurie de ressources budgétaires. Un entretien avec Carlos Molina, docteur en droit public (Université Panthéon-Assas-Paris II), professeur de droit public à l’Université de Medellin (Colombie).



Quel est le principe de ce système scolaire par concession ?
Les collectivités locales construisent des écoles et leur octroient un budget ; ces écoles sont ensuite déléguées à des particuliers reconnus pour leur expérience éducative et pour la qualité de leur gestion et de leur administration dans le secteur scolaire. Le modèle de concession vise à renforcer la qualité de l’enseignement public en en confiant la gérance au secteur privé.
La loi 1176 du 27 décembre 2007 prévoit à l’article 30 que les services éducatifs sont du ressort des départements, districts et municipalités certifiés. En cas d’échec démontré des prestations de son établissement, le directeur doit recourir à des services éducatifs émanant d’organismes publics ou privés à but non lucratif pour relever le niveau de son école, sans faire payer les familles. D’où le recours au système de concession.
L’expérience a commencé avec 23 collèges, construits et dotés par l’administration publique de Bogotá. Ils ont été concédés à des entités privées, sur appel d’offre public, entre 1999 et 2002.
À qui bénéficient ces écoles ?
Le ministère de l’Éducation colombien a développé ce projet dans les zones où l’addition de l’offre scolaire publique et privée ne permettait pas de couvrir la totalité des besoins de scolarisation de la population. En pratique, il s’agit uniquement de zones défavorisées, dans des périphéries urbaines et des territoires ruraux où vivent des personnes en grande difficulté économique, et qui connaissent des problèmes de violence. Un accord a ainsi été conclu en 2007 avec le fonds financier de développement Fonade (Fonds National d’enseignement) pour la gestion intégrale de projets d’investissement dans les villages les plus défavorisés du pays.
Ces financements sont accompagnés de subventions pour le transport, la cantine scolaire et les services de santé. À Bogota, grâce à ce système de concession, le taux de scolarisation des enfants de 7 à 15 ans est passé de 70 % en 1995 à 100 % aujourd’hui.
Comment définiriez-vous ce modèle, et comment sélectionne-t-on les concessionnaires ?
Le modèle consiste à confier la gestion d’établissements scolaires à des prestataires privés, pour assurer une offre scolaire de grande qualité dans le cadre d’une dépense publique maîtrisée. Les candidats à la concession peuvent répondre à l’appel d’offres individuellement ou conjointement avec d’autres ; ils doivent apporter la preuve de leur expérience dans l’enseignement, pour pouvoir répondre aux appels d’offres publics concernant la gestion, l’administration, l’organisation et le fonctionnement de ces nouveaux établissements d’enseignement.
Les entreprises à but lucratif ne peuvent pas postuler. Les concessionnaires, qui prennent l’école seuls ou groupés, sont donc des entités à but non lucratif; ils doivent de plus se soumettre à une évaluation annuelle par une entité indépendante.
Comme les écoles à charte américaines, ces établissements ne peuvent pas sélectionner leurs étudiants, sont financés par des fonds publics et opèrent en dehors des accords collectifs d’enseignants ; enfin, les contrats sont soumis à l’impôt.
Les programmes des écoles colombiennes sous contrat de concession doivent être les mêmes que ceux des autres établissements d’enseignement de la ville, qu’ils soient publics ou privés. La journée scolaire est plus longue dans les écoles sous concession que dans les autres écoles, pour avoir le temps de renforcer les enseignements fondamentaux et permettre aux élèves de faire leur devoir dans le cadre d’études surveillées.
Comment fonctionne ce modèle ?
Dans ce modèle d’école par concession, des opérateurs privés fournissent des services éducatifs pour une durée de douze ans. Ils sont payés par les fonds des collectivités locales dans le cadre du Système général de Participation. Cette expérience n’augmente pas les coûts de scolarisation des élèves pour la collectivité.
Chaque école a renforcé sa capacité d’accueil d’environ 940 enfants. Ce changement dans la gestion, l’organisation et la prestation des services éducatifs a engendré un coût annuel de 938 pesos (400 euros environ) par enfant scolarisé. Le nombre d’enfants bénéficiaires est réévalué chaque année sur la base de l’indice des prix à la consommation (Indice-CPI).
De son côté, l’intendant doit gérer et fournir des services d’enseignement en conformité avec les directives de l’enseignement public et avec celles du projet éducatif institutionnel – PEI – de chaque établissement. Il doit également fournir du matériel didactique et un goûter quotidien, préserver et maintenir les installations en bon état.
Ces écoles sont entièrement gratuites pour les familles, comme dans une école publique normale.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?
Les démarches administratives commencées en décembre 2000 ont permis de concéder cinq collèges situés dans les régions les plus pauvres de Bogota, ce qui a donné des résultats positifs sept ans plus tard. Par exemple, dans les examens nationaux de l’enseignement secondaire SABER 11 (ICFES), les résultats, autrefois très faibles, sont maintenant au-dessus de la moyenne nationale et continuent à progresser.
Le plus grand concessionnaire, l’association d’éducation ALLIANCE, regroupe 6 000 élèves issus de milieux très défavorisés ; il s’est engagé à fournir un enseignement secondaire de qualité, former des enseignants qualifiés, développer un modèle interinstitutionnel, être un centre d’influence pour la communauté et faire progresser la recherche en éducation.
Les écoles gérées par des particuliers accueillent 6 160 enfants et jeunes qui bénéficient du programme d’éducation préscolaire, primaire et secondaire ; ces écoles utilisent les modèles de l’enseignement privé mais aussi divers services éducatifs visant à générer un impact sur la qualité de la vie de la communauté.
A-t-on pu évaluer les résultats obtenus par les élèves de ces écoles ?
Les premiers contrats de concession établis depuis 1996 ont pris fin en 2008, ce qui a permis de dresser un premier bilan de ces programmes, en publiant les résultats des élèves aux tests nationaux et internationaux.
Ce modèle a donné de bons résultats : on enregistre notamment de faibles niveaux d’abandon de scolarité et de redoublement. À cet égard, la carte du rapport sur l’éducation en Colombie Corpoeducación 2006 nous apprend qu’« entre 2000 et 2003, le décrochage a diminué, à l’école primaire, de 8 % à 6 %, et dans le secondaire, de 6 % à 5 % ». Le rapport indique également que « ces résultats peuvent être liés à des programmes promus par le gouvernement national et des gouvernements locaux qui encouragent la fréquentation et l’assiduité scolaires ».
Les évaluations nationales recouvrent toute la gamme des tests SABER, effectués en CM2, en 3e, en terminale et en fin de premier cycle universitaire. Tous les résultats sont accompagnés de données socio-économiques sur l’individu, sa famille et l’école.
Les évaluations internationales sont les tests TIMSS (mathématiques et sciences, pour les CM2 et les 4e) ; les tests PISA ; les tests PIRLS (sur la lecture, pour les CM1) ; les tests CIVED et CIEC, qui mesurent les connaissances et les attitudes civiques des élèves de 14 ans.
L’expérience a donc été évaluée et jugée concluante.
L’enseignement par concession a donc de beaux jours devant lui ?
Le programme continue à se développer avec succès. Cela permet désormais aux opérateurs de chercher des ressources auprès d’organismes de coopération, au niveau national ou international, qui aident à la mise en œuvre de programmes visant à améliorer les institutions. En outre, ce modèle contribue au développement des communautés en offrant des programmes complémentaires aux parents et à la communauté au sens large.
Un des mérites de ce régime par concession est de parvenir à améliorer l’éducation du public en offrant une éducation de qualité aux élèves issus de milieux défavorisés, sans engorger pour autant les installations publiques actuelles ni embaucher plus de personnel dans le secteur public.
La limitation des dépenses publiques ainsi obtenue dans le domaine éducatif est d’autant plus appréciée que la Colombie est un pays en voie de développement, dans lequel l’éducation est un droit gratuit et obligatoire que l’État peine à garantir de manière générale.




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