Greg Lukianoff est le co-auteur, avec le psychologue Jonathan Haidt, de The Coddling of the American Mind [Le maternage intellectuel des jeunes Américains] qui met en question l’hypersensibilité des récentes générations d’étudiants, et la rend responsable pour leur passion d’interdire et de censurer. Ce qu’on appelle désormais « la culture du bâillon ». Greg Lukianoff est aussi le responsable d’un site consacré aux libertés universitaires, FIRE pour Foundation on Individual Rights in Education.
Trois mauvaises idées
Lukianoff et Haidt soutiennent que de nombreux problèmes sur les campus ont leur origine dans trois « grandes contre-vérités » qui ont pris de plus en plus d’importance en éducation :
- « Ce qui ne vous tue pas vous affaiblit »,
- « Faites toujours confiance à vos sentiments » et
- « la vie est une bataille entre les bons et les méchants ».
Les auteurs affirment que ces trois « grandes contre-vérités » contredisent la psychologie moderne et la sagesse ancienne de nombreuses cultures.
1. L’antifragilité
Ajoutons que l’on assiste à une dérive du sens des mots. Des concepts tels que « traumatisme » et « sécurité » n’ont plus le même sens que dans les années 1980. Leur sens a glissé et le plus souvent leur nouvelle acception n’est plus fondée sur une recherche psychologique légitime. Ils désignent des conditions nettement moins graves qu’auparavant. L’acception largement élargie de concepts comme « traumatisme » et « sécurité » est maintenant utilisée pour justifier la surprotection des enfants de tous âges — même les étudiants, dont on dit parfois qu’ils ont besoin d’espaces sûrs et qu’on avertit de mots et d’idées qui les mettraient en danger. [Voir Disney+ fait précéder ses films pour enfants « culturellement datés » d’un avertissement]
Le « sécuritisme » (safetyism) est le culte de la sécurité — l’obsession visant à éliminer les menaces (réelles et imaginaires) au point où les gens deviennent réticents à faire des compromis raisonnables. Le sécuritisme prive les jeunes des expériences dont leur esprit antifragile a besoin. Cette privation les rend plus fragiles, plus anxieux et enclins à se considérer comme des victimes.
Pour Richard McNally directeur de la formation clinique à la Faculté de psychologie de Harvard cité par les auteurs : « Les avertissements de déclenchement (trigger warnings) sont contre-thérapeutiques, car ils incitent à éviter les rappels de traumatisme. Cet évitement entretient le SSPT [syndrome de stress post-traumatique]. Des réactions émotionnelles graves déclenchées à la lecture du matériel de cours indiquent que les étudiants doivent prioriser leur santé mentale et chercher à bénéficier de traitements cognitivo-comportementaux fondés sur des données probantes qui les aideront à surmonter ce SSPT. Ces thérapies impliquent une exposition graduelle et systématique à des souvenirs traumatiques jusqu’à ce que leur capacité à déclencher la détresse diminue. »
L’exemple de l’allergie aux arachides
Pendant longtemps, on a cherché à bannir les arachides pour éviter le développement de l’allergie aux arachides. Haidt et Lukanoff résument cet épisode de la façon suivante :
On a découvert plus tard que les allergies aux arachides augmentaient précisément parce que les parents et les enseignants avaient commencé à protéger les enfants de l’exposition aux arachides dans les années 1990. En février 2015, une étude faisant autorité a été publiée. L’étude LEAP (Learning Early About Peanut Allergy) formait l’hypothèse que « la consommation régulière de produits contenant des arachides, lorsqu’elle est commencée pendant la petite enfance, provoquera une réponse immunitaire protectrice au lieu d’une réaction immunitaire allergique ». Les chercheurs ont recruté les parents de 640 nourrissons (âgés de quatre à onze mois) qui présentaient un risque élevé de développer une allergie aux arachides parce qu’ils avaient un eczéma sévère ou avaient été testés positifs pour une autre allergie. Les chercheurs ont dit à la moitié des parents de suivre le conseil standard pour les enfants à haut risque : éviter toute exposition aux arachides et aux produits à base d’arachides. On a fourni à l’autre moitié des collations à base de beurre d’arachide et de maïs soufflé et on leur a dit d’en donner à leur enfant au moins trois fois par semaine. Les chercheurs ont suivi attentivement toutes les familles et, lorsque les enfants ont eu cinq ans, ils ont subi un test d’allergie aux arachides.
Les résultats furent stupéfiants. Parmi les enfants qui avaient été « protégés » des arachides, 17 % avaient développé une allergie aux arachides. Dans le groupe témoin qui avait été délibérément exposé aux produits d’arachide, seuls 3 % avaient développé une allergie. Comme l’a déclaré l’un des chercheurs lors d’un entretien, « depuis des décennies, les allergologues recommandent aux jeunes nourrissons d’éviter de consommer des aliments allergènes tels que les arachides pour prévenir les allergies alimentaires. Nos résultats suggèrent que ce conseil était mal avisé et qu’il pourrait avoir contribué à l’augmentation des allergies à l’arachide et à d’autres aliments. »
C’est parfaitement logique. Le système immunitaire est un miracle d’ingénierie évolutive. Il ne peut probablement pas anticiper tous les agents pathogènes et parasites auxquels un enfant sera exposé — en particulier comme membre d’une espèce aussi mobile et omnivore que la nôtre — il est donc « conçu » pour apprendre rapidement de ses premières expériences.
Le système immunitaire est un système adaptatif complexe qui peut être défini comme un système dynamique capable de s’adapter et d’évoluer dans un environnement changeant. Il nécessite une exposition à une gamme d’aliments, de bactéries et même de vers parasites afin de développer sa capacité à développer une réponse immunitaire à de réelles menaces (comme la bactérie qui cause l’angine streptococcique) tout en ignorant les non-menaces (telles que les protéines d’arachide). La vaccination utilise la même logique.
Les vaccins pour enfants nous rendent plus sains non pas en réduisant les menaces dans le monde (« Bannir les microbes des écoles ! »), mais en exposant les enfants à ces menaces à petites doses, donnant ainsi au système immunitaire des enfants l’occasion d’apprendre à repousser des menaces similaires à l’avenir. C’est la justification sous-jacente de ce qu’on appelle l’hypothèse de l’hygiène, la principale explication au fait que les taux d’allergies augmentent généralement à mesure que les pays deviennent plus riches et plus propres — un autre exemple de problème lié au progrès. La psychologue du développement Alison Gopnik explique succinctement l’hypothèse et nous fait la faveur de la relier à l’objectif de ce livre : grâce à l’hygiène, aux antibiotiques et à trop peu de jeux en plein air, les enfants ne sont plus exposés aux microbes comme ils l’étaient naguère. Cela peut les conduire à développer un système immunitaire qui réagit de manière excessive à des substances qui ne sont pas réellement menaçantes en provoquant des allergies. De la même manière, en protégeant les enfants de tous les risques possibles, nous pouvons les amener à réagir avec une peur exagérée à des situations qui ne sont pas du tout risquées et les empêcher d’obtenir des compétences adultes qu’ils devront un jour maîtriser [italiques ajoutés].












