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vendredi 17 juillet 2026

L'Odyssée de Nolan : l'adjudant-chef Ulysse, traumatisé, ramène ses GIs métissés du Levant

L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan suscite déjà des interrogations sur ses choix artistiques et culturels. Au-delà de la question de la fidélité au texte d’Homère, c’est surtout la manière dont le cinéaste semble projeter des références contemporaines américaines sur une œuvre profondément enracinée dans le monde grec antique qui fait débat.

La disparition du « sentiment d’étrangeté » du monde homérique

La critique de Michel de Jaeghere ne porte pas seulement sur des anachronismes visibles (distribution des rôles, costumes, rap, esthétique), mais sur une erreur fondamentale de compréhension de ce qui fait la grandeur de l’œuvre d’Homère.

De Jaeghere explique que L’Iliade et L’Odyssée ont été composées aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles avant J.-C., mais qu’elles racontent un monde beaucoup plus ancien : celui de la civilisation mycénienne du XIIIᵉ siècle avant J.-C. Entre ces deux périodes, le monde grec a connu l’effondrement des royaumes mycéniens, la disparition de l’écriture et plusieurs siècles de bouleversements.

Les auditeurs grecs qui écoutaient ces récits vivaient donc dans un monde appauvri par rapport à celui décrit par les poèmes : ils entendaient parler de palais somptueux, de royaumes riches en or et de héros d’un âge disparu.

C’est précisément cette distance qui produit la poésie homérique : un monde à la fois étranger et familier.

Nolan commet l’erreur de croire que rapprocher une œuvre du présent permet de mieux la comprendre

De Jaeghere compare le film aux metteurs en scène de théâtre qui modernisent systématiquement les œuvres anciennes en pensant qu’un décor contemporain facilite leur compréhension.

« Nolan veut rapprocher Homère de nous ; or la grandeur d’Homère est justement de nous faire sentir la distance qui nous sépare d’un monde disparu tout en nous révélant la permanence de la nature humaine », déclare le directeur du Figaro Histoire.

La volonté de rendre Homère immédiatement contemporain produit paradoxalement l’effet inverse : elle efface ce qui fait son universalité. L’homme moderne n’a pas besoin de retrouver dans Ulysse ses propres vêtements, son langage familier, ses propres codes sociaux ou ses propres références culturelles ; il doit pouvoir rencontrer un homme venu d’un autre monde.

Nolan inverse presque la nature d'Ulysse

Pour De Jaeghere, l’Ulysse homérique est :
  • le « roi aux mille tours » ;
  • un homme d’intelligence et de ruse ;
  • un maître de la parole et du récit ;
  • un héros qui vainc moins par la force que par l’esprit.
Or Nolan en ferait presque l’inverse : un personnage traumatisé, amnésique, qui cherche à retrouver son identité.

La plus grande trahison du film ne réside peut-être pas dans son apparence, mais dans son héros lui-même. L’Ulysse d’Homère n’est pas un guerrier diminué par ses blessures : c’est précisément parce qu’il est l’homme de l’intelligence, de la ruse et de la parole qu’il surmonte les épreuves. En faisant de lui un personnage amnésique cherchant à reconstruire son passé, Nolan remplace la figure du héros rusé par celle, beaucoup plus moderne, du survivant traumatisé.

« On a l’impression d’être devant un adjudant-chef qui ramène ses GIs. »

Le film semble parfois transformer l’Odyssée en récit d’expédition militaire américaine moderne. L’équipage d’Ulysse n’apparaît plus comme un groupe de compagnons grecs liés par une civilisation et une mémoire communes, mais comme une unité d’hommes embarqués dans une opération lointaine, donnant au récit une tonalité proche des grandes fictions guerrières américaines, comme tant d'autres.

Ulysse traumatisé par la sauvagerie de la guerre de Troie...

Notons le paradoxe de cet Ulysse qui dénonce la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval dont il est l'auteur (Chant IV, v. 271-289 et Chant VIII, v. 492-520), mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche de sauvagerie. 

On a l'impression que Nolan joue sur les deux tableaux : il se complaît dans cette violence, tout en la drapant dans un pamphlet antiguerre.  Nolan sait que les scènes de violence spectaculaires (combats, effets visuels) attirent le public (comme dans Dunkerque ou Le Chevalier noir (The Dark Knight à Paris). En même temps, il semble vouloir plaire aux critiques et aux spectateurs « engagés » en intégrant des thèmes comme la culpabilité, la guerre inutiles, ou la complexité morale.

Dans la version « classique », Ulysse raconte la ruse dy cheval de Troie avec fierté (Chant IV et VIII). Il décrit son stratagème comme une preuve de ruse et d’intelligence, pas comme une source de culpabilité. Le sac de Troie est évoqué comme une victoire légitime (même si Homère montre aussi les souffrances des vaincus, comme dans l’Iliade avec la mort d’Hector). Ulysse est donc un héros qui assume ses actes et n'est en rien tourmenté par ceux-ci. Sa souffrance vient des épreuves après Troie (errance, perte de ses hommes), pas de la guerre elle-même.

Nolan invente un Ulysse tourmenté par la guerre, une réinterprétation moderne (probablement influencée par des lectures psychologisantes comme la traduction d’Emily Wilson). 

Circé réduite à une sorcière caricaturale de conte

Chez Homère, Circé n’est pas seulement une sorcière : elle est une femme d’une beauté surnaturelle, une séductrice qui représente une véritable tentation pour Ulysse. Son pouvoir ne repose pas uniquement sur la magie, mais sur une alliance entre charme, intelligence et danger. En la réduisant à une sorcière de conte, proche de l’imaginaire médiéval merveilleux de Johan et Pirlouit, Nolan perd ce qui faisait l’ambiguïté du personnage : Circé n’était pas simplement une ennemie à vaincre chez Homère, mais une épreuve intérieure pour le héros.

L’équipage d’Ulysse transformé en creuset américain


Dans le poème homérique, comme dans le contexte historique de la Grèce mycénienne de l’âge du bronze, les compagnons d’Ulysse appartiennent à un univers grec : ils sont originaires d’Ithaque et des îles voisines, au sein d’un monde méditerranéen certes ouvert aux échanges, mais dont la réalité démographique et culturelle n’a rien à voir avec celle des sociétés américaines actuelles.

Le film leur impose pourtant une diversité visible — Asiatiques, Africains, Pakistanais ou Indiens, avec notamment Himesh Patel dans le rôle d’Euryloque — qui semble davantage refléter la composition de la société américaine contemporaine qu’une représentation du monde grec ancien. Ce choix apparaît comme une projection culturelle, où l’épopée antique devient le support d’une lecture sociale propre au XXIᵉ siècle américain.

Hélène de Troie et la rupture avec l’imaginaire grec antique

Le traitement d’Hélène de Troie accentue encore cette impression de déconnexion historique. Dans l’œuvre homérique, Hélène est décrite par l’expression célèbre « aux bras blancs », qui participe d’un idéal esthétique propre à la poésie grecque antique. Le film confie pourtant le rôle d'Hélène et de sa sœur Clytemnestre à une actrice kényane-mexicaine fortement typée.

Au-delà de la question individuelle du choix d’une interprète, la distribution des rôles participe à une transformation plus large de l’imaginaire grec traditionnel. L’absence presque totale d’acteurs grecs dans les rôles principaux renforce le sentiment d’un effacement de l’ancrage hellénique au profit d’un modèle de représentation typique des grandes productions hollywoodiennes contemporaines.

 

La disparition du patriotisme dans une œuvre qui n’est pourtant pas guerrière

De Jaeghere rappelle que L’Odyssée est une œuvre profondément patriotique, mais d’un patriotisme différent de celui de L’Iliade.

Dans L’Iliade, la patrie est défendue contre un ennemi extérieur.

Dans L’Odyssée, le patriotisme est celui du retour : Ulysse veut retrouver son île, son épouse, son fils, son royaume.

Cette dimension disparaît dans une adaptation centrée sur l’aventure individuelle.

L’Odyssée est une épopée du patriotisme en temps de paix. Elle ne célèbre pas la cité assiégée comme L’Iliade, mais l’attachement d’un homme à sa terre, à sa famille et à son héritage. Le véritable exploit d’Ulysse n’est pas seulement de survivre aux dangers : c’est de rester fidèle à son foyer malgré toutes les séductions qui pourraient l’en détourner.

L’aède devenu rappeur américain : une analogie pour le moins discutable

La transformation de l’aède grec en rappeur noir américain, avec l’apparition de Travis Scott, constitue probablement l’un des choix les plus symboliques. Dans le monde homérique, l’aède est un poète oral qui accompagne son récit à la lyre, selon des règles métriques précises et une tradition fondée sur des formules transmises de génération en génération.
 
Le rappeur afro-américain Travis Scott dans le rôle de l'aède Phémios à Ithaque

Assimiler cette figure au rap contemporain américain relève d’une analogie qui paraît forcée. La poésie orale n’est pas une spécificité de la culture afro-américaine moderne : elle existait dans quasiment toute les civilisations peu alphabétisées: des scaldes nordiques aux bardes celtes. Réduire l’héritage de l’oralité poétique au seul modèle du rap américain revient à imposer un horizon culturel contemporain (indépassable apparemment) à une réalité historique beaucoup plus vaste. Ajoutons qu'il existe des rappeurs qui ne sont pas noirs...

Une esthétique hollywoodienne éloignée du monde mycénien

Le problème ne concerne pas seulement le casting ou les références culturelles, mais aussi l’univers visuel du film. Les armures sombres évoquent davantage l’esthétique de Batman ou des grandes productions de super-héros Marvel Comics que celle de l’âge du bronze grec. Les navires rappellent parfois davantage les embarcations vikings, apparues plusieurs millénaires plus tard, que les navires grecs de l’époque mycénienne.

Or l’univers homérique n’était pas celui d’une Antiquité sombre et monochrome : les sociétés de l’âge du bronze méditerranéen utilisaient le bronze brillant, les ornements métalliques, les couleurs et des équipements spécifiques, comme les célèbres casques à défenses de sanglier associés aux guerriers mycéniens. Le choix d’une esthétique sombre et spectaculaire semble donc répondre davantage aux codes actuels des blockbusters américains (peu importe l'époque de l'intrigue) qu’à une volonté de restitution historique.

Le budget total estimé de L'Odyssée de Christopher Nolan est d’environ 250 millions de dollars américains pour la seule production (soit 218,5 M€, 352 M$ CA). Si l’on ajoute les dépenses de promotion et de distribution, estimées autour de 125 millions de dollars, l’investissement global approcherait 375 millions de dollars (c.-à-d. 328 M€  ou 528,8 M$ CA).


Calypso : disparition de la vraie tentation d’Ulysse

Dans le film, selon De Jaeghere, Calypso devient une sorte de personnage fantastique menaçant.

Mais dans Homère, elle représente une tentation beaucoup plus subtile : elle offre à Ulysse l’immortalité, une beauté supérieure à celle de Pénélope et une vie sans souffrance.

Le choix d’Ulysse est donc extraordinaire : il préfère une vie humaine, limitée, auprès des siens, plutôt qu’une éternité heureuse mais sans patrie.

En supprimant cette dimension, le film perd l’un des plus grands moments philosophiques de l’Odyssée. Ulysse ne quitte pas Calypso parce qu’elle est un danger : il la quitte parce qu’il choisit volontairement la condition humaine. Il préfère la mort auprès des siens à une immortalité sans foyer, sans peuple et sans mémoire.

Une Odyssée américaine plutôt qu’une épopée grecque ?

Ces choix ne semblent pas chercher prioritairement à restituer le monde d’Homère ou l’époque mycénienne. Ils imposent plutôt un prisme contemporain : celui de la diversité sociétale américaine, des références culturelles américaines et d’une esthétique de méga-production proche des univers de bandes dessinées hollywoodiennes.

Le risque est alors de voir une œuvre grecque millénaire perdre son identité propre pour devenir une nouvelle variation d’un imaginaire cinématographique américain. L’épopée d’Ulysse, au lieu de faire découvrir un monde ancien dans toute son étrangeté, serait ainsi remodelée selon les préoccupations et les codes du présent.

C’est précisément ce que critique Michel de Jaeghere lorsqu’il dénonce les concessions faites à l’air du temps au détriment d’une œuvre véritablement enracinée dans son époque et sa civilisation.

La critique du féminisme contemporain appliquée à Pénélope

De Jaeghere cite une scène où Pénélope reproche à Télémaque l’idée qu’un roi soit nécessaire, en affirmant qu’elle pourrait elle-même gouverner.

La critique de ne vise pas la force du personnage féminin (Pénélope l’est déjà chez Homère), mais que ses valeurs soient remplacées par celles du XXIᵉ siècle.

Pénélope, qui est déjà dans l’épopée homérique une figure remarquable d’intelligence et de fidélité, est réinterprétée à travers des catégories contemporaines. Chez Homère, Pénélope est l'égale d'Ulysse quant à sa détermination et ses stratagèmes. Le problème n’est donc pas de montrer une femme forte, mais de substituer à une figure antique une conception moderne du pouvoir et de l’égalité.



La place des femmes dans le film

Argos, le chien d’Ulysse, prend plus de place dans le film que certains personnages féminins dans l’histoire. Lors d’un entretien, Lupita Nyong’o disait qu’elle aimerait demander à Homère ce qu’il pensait de la représentation féminine dans le film en comparaison avec le peu de place que le poète antique leur avait donnée dans L’Odyssée. De toute évidence, Lupita n’a pas lu le livre… L’Odyssée est l’une des épopées antiques les plus riches en personnages féminins forts et complexes : Pénélope, Athéna, Circé, Calypso, Nausicaa, Hélène, etc. Argos, chien fidèle, n'apparaît qu'une seule fois (Chant XVII, v. 290-327) : il reconnaît Ulysse déguisé en mendiant, remue la queue, puis meurt.

Imaginaire antique uniformisé par un Hollywood moderne et diversitaire 

On semble assister aux remplacement des différences entre civilisations anciennes par une esthétique mondiale standardisée (armures sombres, héros torturés, combats spectaculaires), qui finit par rendre interchangeables des univers historiques pourtant très différents.

La lecture contemporaine d’Homère, incarnée notamment par la traduction d’Emily Wilson, une militante féministe, a profondément bouleversé la lecture de l’Odyssée en insistant sur les rapports de pouvoir, la condition féminine et la complexité psychologique des personnages. Bref, les préoccupations de la traductrice.

Emily Wilson traduit ainsi l'incipit célèbre de l’Odyssée :

« Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον »

par 

« Parle-moi d'un homme compliqué »

plutôt que des formulations classiques comme :

« Chante-moi, Muse, l’homme aux mille tours... » (il est rusé) ou
« Raconte-moi, ô Muse, l’homme aux multiples détours. » (il erra dix ans)

L'adjectif πολύτροπος (πολύς multiple, τροπος tours) est une épithète homérique fixe qui distingue Ulysse. Les héros et dieux dans l'épopée ont des surnoms récurrents (exemples : « Achille au pied léger », « Athéna aux yeux pers »).

Le choix d'Emily Wilson met immédiatement en avant l'homme torturé, en psychologisant son périple. Une préoccupation éloignée de celle d'Homère mais que l'on retrouve dans le film de Nolan. Ce n’est pas une erreur de traduction : c’est une interprétation. Elle oriente la lecture vers une sensibilité moderne.

Que Christopher Nolan ait revendiqué la lecture de cette traduction n’est donc pas anodin. On retrouve dans son adaptation une volonté comparable de rapprocher Homère des préoccupations morales contemporaines progressistes. Pour Michel de Jaeghere, c’est précisément le risque de cette démarche : à force de rendre l’épopée antique conforme à nos catégories contemporaines, on finit par effacer ce qui faisait son étrangeté et sa force propre.

Christopher Nolan affirme de manière surprenante que L’Odyssée porte en définitive sur l’idée qu’une société ne peut fonctionner que par le respect des étrangers. Il croit que, malgré les 3 000 ans écoulés depuis Homère, cette vérité fondamentale sur la nature humaine n’a pas changé. Rappel : L’Odyssée s’achève littéralement par l’exécution des étrangers qui abusaient de l’hospitalité de la famille d’Ulysse (les prétendants). L’Iliade, auparavant, décrit en détail le siège brutal de Troie et le sac impitoyable de cette ville parce que l’un de ses princes avait abusé de l’hospitalité de Ménélas en séduisant sa femme. Leçon des deux poèmes homériques : les vrais hommes châtient impitoyablement les étrangers qui abusent de leur hospitalité et ces hommes ne souffrent pas de trouble de stress post-traumatique par la suite, à la différence de l'Ulysse de Nolan.

Toute adaptation d’un texte antique reflète l’époque qui la produit : c’est moins une lentille qu’un miroir. Les Athéniens de l’Antiquité ont transformé l’épopée homérique en une tragédie d’une grande finesse psychologique. Au XVIIIe siècle, la traduction d’Alexander Pope a réussi à faire passer Ulysse pour un poète efféminé des Lumières plutôt que pour un ancien roi-guerrier. En 1922, James Joyce a transposé L’Odyssée dans un roman qui met en avant le sexe, le flux de conscience et ce thème littéraire incontournable du modernisme : l’ennui.

En ce sens, 
la réécriture du cinéaste britannique s’inscrit dans une tradition séculaire. Elle est manifestement un produit de notre époque. Les personnages féminins y tiennent ainsi fréquemment des plaidoyers en faveur du féminisme. 

Le casus belli de la guerre de Troie est présenté comme un désir d’améliorer les routes commerciales, comme si Agamemnon n’était qu’un défenseur irréprochable du libre-échange plutôt que l’un des plus grands monarques, puissant et arrogant, de l’Antiquité.

Il est vrai que les adaptations disposent d’une certaine latitude, car L’Odyssée recèle une multitude de facettes.

D'aucuns diront qu'il n’est donc pas surprenant qu’Ulysse, le saccageur de cités, ait été une nouvelle fois transformé par Sir Christopher. L’Odyssée originale raconte le périple de dix ans d’Ulysse pour rentrer chez lui après la guerre de Troie et est donc généralement considérée comme une sorte de pérégrination maritime grecque. Mais c’est aussi un film mêlant sexualité et monstres marins, un film sur la relation père-fils, sur la relation mari-femme, sur l'étrangeté d'un âge d'or disparu, sur l'amour de la patrie et des siens.  Sa structure est d’une complexité redoutable. L’œuvre parle d’Ulysse — mais les lecteurs ne le rencontrent qu’au bout de quatre livres. De plus, bon nombre des récits que l’on considère comme archétypaux de l’Odyssée ne sont soit pas racontés du tout, soit présentés sous forme d'analepses rapides chez Homère : les Sirènes sont évoquées en une soixantaine de vers et les Lotophages en une vingtaine.

Chaque génération réinvente L’Odyssée à son image : on obtient la version que mérite son époque. Ou, en l’occurrence, celle que mérite la culture anglo-saxonne actuelle. Les Athéniens de l’Antiquité, inventifs et querelleurs, se sont emparés d’Homère et l’ont transformé en une tragédie à leur image. Les modernistes l’ont transformé en prose et en poésie modernistes. Le monde anglo-saxon moderne, simpliste et centré sur le visuel, s’est emparé d’Homère pour y dépeindre ses obsessions actuelles : la diversité ethnique, les revendications féministes, la culpabilité du monde occidental, le tout dans une esthétique violente et grise à l'aide de moyens cyclopéens.

Deux poids, deux mesures selon l'origine du mythe

Dans le débat autour de la distribution controversée des rôles dans L’Odyssée de Christopher Nolan ou des libertés prises à l’égard du récit d’Homère, de nombreux défenseurs du film écartent ces critiques en rappelant les éléments fantastiques du mythe (le Cyclope, la magicienne qui transforme les hommes en porcs). Tout deviendrait donc permis : réinterpréter, adapter, moderniser, voire dénaturer.

Pourtant, dans le cas de Vaiana, la Légende du bout du monde (Moana), le film d’animation de Disney racontant le voyage initiatique d’une jeune Polynésienne qui traverse l’océan pour sauver son peuple avec l’aide du demi-dieu Maui, le studio a mobilisé des anthropologues et un groupe d’experts culturels afin de garantir une représentation jugée authentique et respectueuse des cultures polynésiennes et océaniennes. La même exigence a été appliquée à la version en prises de vues réelles sortie en 2026 avec Dwayne Johnson dans le rôle de Maui : les deux adaptations — le film d’animation comme le film en prises de vues réelles — ont fait l’objet d’un examen attentif afin d’en vérifier la fidélité culturelle.

De même Lupita N'yongo qui joue Hélène de Troie a déclaré qu'il n'était pas important de respecter l'apparence européenne de celle-ci parce qu'il s'agit d'un mythe, mais lorsqu'il s'agissait de Black Panther (qui est une histoire moderne fictive) elle a plusieurs fois évoqué l’importance de respecter la culture et l’authenticité africaine dans Black Panther, en insistant sur le fait que le film était porté par des personnes qui comprenaient la représentation du continent et que c'était pourquoi le film s’appuyait sur des cultures africaines réelles (costumes inspirés de divers peuples, apprentissage du xhosa [une des rares langues à clics du continent...], importance d'avoir l'accent correct, etc.) et qu’il s’agissait de « respecter le continent »  et de « re-représenter » l’Afrique.

Cette différence de traitement révèle une application à géométrie variable des normes d’authenticité culturelle : les récits issus de cultures non européennes sont souvent soumis à un contrôle très strict de leur représentation, tandis que des critiques sur la dénaturation des mythes occidentaux sont fréquemment considérées comme excessivement puristes ou mesquines. Le cas de Vaiana et de Black Panther illustrent ainsi une forme de sélection dans l’application des exigences de « respect culturel » dans la représentation des mythes.

samedi 8 novembre 2025

Les Carthaginois avaient peu de sang phénicien

À Acragas (Agrigente, Sicile), les temples de Héra et d’Héraclès portent encore les traces de l’incendie provoqué par les Carthaginois en 406 av. J.-C.. Grands rivaux des Grecs dans la Méditerranée occidentale, ils étaient aussi leurs partenaires commerciaux : l’huile sicilienne alimentait les marchés puniques.

Mais une étude récente menée par Harald Ringbauer et David Reich (université Harvard) bouleverse notre vision de ce peuple : avant 400 av. J.-C., les Carthaginois auraient partagé des origines génétiques proches de celles des populations de la mer Égée, plutôt que du Levant. Une découverte qui remet en question leur ascendance traditionnellement dite « phénicienne ».

Égéens, Grecs et Phéniciens : trois mondes distincts

Le mot « Égéen » désigne les civilisations installées autour de la mer Égée à l’âge du Bronze (env. 3000–1200 av. J.-C.). Ce monde comprend :
  • les Minoens de Crète, grands bâtisseurs et navigateurs, parlant une langue non grecque,
  • puis les Mycéniens, ou Achéens des poèmes d’Homère, installés sur le continent grec, qui parlaient déjà une forme ancienne de grec.
Les Mycéniens sont donc à la fois des Égéens et les premiers Grecs historiques.

Après l’effondrement du monde mycénien vers 1200 av. J.-C., de nouvelles populations grecques, les Doriens, migrent vers le sud. Elles marquent le passage à l’âge du Fer et à la Grèce classique.

Ainsi, parler d’un « fonds génétique égéen » revient à évoquer un héritage ancien, issu des peuples du monde mycénien (grec ancien) et de leurs proches voisins des îles, antérieur à la Grèce historique.

Les Phéniciens, en revanche, formaient un peuple sémitique du Levant (Liban et Syrie actuels). Leur langue, leur écriture et leur culture étaient très différentes, bien que leurs routes maritimes aient croisé celles des Grecs dès le IIe millénaire av. J.-C.

Or, la tradition raconte que Carthage fut fondée par des Phéniciens venus de Tyr, sous la conduite de la reine Didon, en 814 av. J.-C. : on les pensait donc naturellement descendants de Phéniciens.

Les chercheurs se sont procurés 398 génomes provenant de nombreux sites carthaginois du bassin méditerranéen occidental et de plusieurs populations anciennes contemporaine des Puniques à fins de comparaison.


Quand la génétique contredit l’histoire

Les travaux de Harvard remettent ce récit en cause. Une première étude menée à Kerkouane (Tunisie) avait déjà révélé une absence d’ascendance phénicienne parmi douze individus puniques.

Les chercheurs ont alors élargi l’échantillon à 398 génomes issus de 14 sites carthaginois de Sardaigne, Sicile, Afrique du Nord et Levant. Après datation, 128 individus clairement de culture punique ont été analysés.

Les résultats sont frappants : les Carthaginois se situent génétiquement entre les populations nord-africaines et les Égéens, mais très proches de ces derniers, et éloignés des Levantins.

Autrement dit, le peuple punique semble lié biologiquement au monde égéen, c’est-à-dire à l’ancien substrat mycénien et insulaire grec, plutôt qu’à la Phénicie.

Les origines possibles d’un tel métissage

Comment expliquer qu’un peuple de culture phénicienne ait un ADN d’origine égéenne ?
Les chercheurs envisagent deux scénarios :

L’hypothèse chypriote
  • Au Bronze final, Chypre était un carrefour entre Égée et Levant : on y trouvait des communautés parlant grec mais influencées par les Phéniciens. Des Chypriotes d’origine égéenne auraient pu adopter la culture phénicienne avant de fonder Carthage. Ils auraient donc exporté en Afrique du Nord une culture levantine, mais avec un fond biologique égéen.

L’hypothèse du métissage commercial
  • Une petite élite phénicienne, venue de Tyr, aurait établi Carthage, mais, isolée de sa région d’origine, elle se serait rapidement mêlée aux populations méditerranéennes déjà présentes dans les réseaux grecs et siciliens.
  • La forte diversité des chromosomes Y chez les Carthaginois indique d’ailleurs une circulation intense d’hommes entre les colonies puniques (Afrique, Sicile, Sardaigne, Ibérie). Ce brassage aurait produit un peuple mêlé, culturellement phénicien, mais génétiquement méditerranéen.

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Reportés dans le plan des composantes principales élaborées par les chercheurs, les génomes carthaginois s’étirent entre ceux des Nord-Africains et ceux des Égéens, mais sont massés près de ceux de ces derniers, indiquant une origine génétique commune. Ils se distinguent clairement de ceux des Européens (à gauche) et de ceux des Levantins (à droite).


Une civilisation méditerranéenne hybride


Ce mélange expliquerait pourquoi les Carthaginois apparaissent à la fois proches des Grecs par leurs gènes et distincts par leur langue et leur culture.

Leur fond égéen aurait été entretenu par les échanges constants entre les deux rives : commerce, mariages, esclavage et alliances locales.

Ainsi, les grandes cités puniques auraient formé un monde propre, relié mais indépendant, où circulaient les mêmes marins, artisans et marchands que dans les cités grecques voisines.

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mercredi 21 février 2024

Histoire — Un papyrus carbonisé d’Herculanum partiellement déchiffré

Les quelque 800 manuscrits de la villa de Lucius Calpurnius Piso Caesoninus, beau-père de Jules César, forment l'unique bibliothèque du monde antique qui nous soit parvenue, mais dans un état illisible. Peut-être plus pour très longtemps...

Un des rouleaux carbonisés
 

Trois chercheurs ont remporté lundi un prix de 700 000 dollars pour avoir réussi à déchiffrer grâce à l’intelligence artificielle une petite partie de rouleaux manuscrits vieux de près de 2000 ans et gravement endommagés par l’éruption du Vésuve en 79 après J.C.

Les papyrus d’Herculanum consistent en quelque 800 rouleaux, selon les organisateurs du concours, carbonisés lors de cette éruption qui a enseveli Pompéi et Herculanum.

Ressemblant à des bûches calcinées et conservés à l’Institut de France à Paris et à la Bibliothèque nationale à Naples, les rouleaux s’effritent et sont facilement endommagés lorsque l’on tente de les dérouler.

Le concours, nommé « Vesuvius Challenge » a été créé par Brent Seales, un chercheur en informatique à l’université du Kentucky aux Etats-Unis, et Nat Friedman, fondateur de la plateforme Github, détenue désormais par Microsoft.

Les organisateurs avaient réalisé au préalable des scans de quatre rouleaux et offraient une récompense totale d’un million de dollars pour qui déchiffrerait au moins 85% de quatre passages de 140 caractères.

Le trio récompensé par le « Vesuvius Challenge » est composé de Youssef Nader, un doctorant à Berlin, Luke Farritor, un étudiant et stagiaire de SpaceX originaire du Nebraska aux Etats-Unis, et Julian Schilliger, un étudiant suisse en robotique.

Ils ont notamment utilisé l’intelligence artificielle pour distinguer l’encre du papyrus et ont déterminé la nature des caractères grecs en détectant les répétitions.

Grâce à cette technique, Luke Farritor avait déchiffré le premier mot d’un passage, le mot grec pour violet.

Unissant leurs efforts, ils ont désormais déchiffré environ 5% d’un rouleau, selon les organisateurs. Selon Nat Friedman, son auteur serait « probablement le philosophe épicurien Philodemus », écrivant « à propos de nourriture, de musique, et de comment profiter des plaisirs de la vie ».

Certains historiens estiment que ces documents ont appartenu un temps à Lucius Calpurnius Piso Caesoninus, père de Calpurnia, l’une des épouses de Jules César. La « villa des papyrus », où ont été retrouvés au 18e siècle les rouleaux, est toujours en majorité enfouie et pourrait contenir plusieurs milliers d’autres manuscrits.

« Certains de ces textes pourraient complètement réécrire l’histoire de périodes clés du monde antique », a estimé Robert Fowler, chercheur en études classiques et président de la Herculaneum Society, auprès du magazine Bloomberg Businessweek.

Le déchiffrage de ces textes pourrait en effet représenter une percée majeure: selon un inventaire de l’université de Californie à Irvine, seuls 3 à 5% des textes de grec ancien auraient survécu jusqu’à l’ère moderne.

Déchiffrage par AI

En octobre 2023, dans le cadre d'un concours international, le Vesuvius Challenge, auquel participent plus de 1 200 équipes, des experts en informatique ayant mis au point un programme d'intelligence artificielle pour repérer les traces d'encre ont réussi à faire apparaître dans un rouleau carbonisé quatre colonnes de texte et à déchiffrer le mot πορφυρας. On peut dès lors envisager de rapides progrès dans le déchiffrage des quelque 500 rouleaux encore jamais ouverts.

Le mot πορφύρας à la deuxième ligne (c'est le mot grec pour pourpre d'où porphyre)

Le 5 février 2024, le site du "Vesuvius Challenge" annonce les trois gagnants du grand prix 2023. Travaillant en équipe, Youssef Nader, Luke Farritor et Julian Schilliger ont réussi à récupérer 4 passages de 140 caractères chacun, avec au moins 85% des caractères déchiffrables. Leur contribution contenait également 11 colonnes supplémentaires, pour plus de 2000 caractères au total.

Les papyrologues de ce projet avaient pu à cette date lire 5% du premier rouleau. Ils ont pu affirmer qu'il contient un texte inédit de l'Antiquité. Il s'agit fort probablement d'un texte de Philodème de Gadara, de l'école épicurienne, dont on pense qu'il était le philosophe résident de la villa et travaillait dans la petite bibliothèque où ont été trouvés les rouleaux. L'auteur pourrait aussi être Métrodore de Scepsis ou Démétrios Lacon. Le sujet général du texte est le plaisir. Dans ces deux extraits de deux colonnes consécutives du rouleau, l'auteur se demande si et comment la disponibilité des biens, tels que la nourriture, peut affecter le plaisir qu'ils procurent.

Le projet annonce dans la foulée son nouveau concours 2024, dont le but est de déchiffrer 90% des quatre rouleaux déjà scannés par leurs soins, et ainsi de poser les bases nécessaires au déchiffrement de l'ensemble des 800 rouleaux. Le problème principal étant la segmentation - le processus initial consistant à "séparer" les feuilles sur la numérisation en 3D du papyrus - qui reste pour le moment une étape principalement manuelle et donc très couteuse. À environ 100$ le centimètre carré, il en coûterait plusieurs centaines de millions voire des milliards de dollars pour déchiffrer tous les rouleaux. La mise au point du processus d'auto-segmentation sera donc primordiale pour la suite de ce projet.

jeudi 21 décembre 2023

Militant LGBTQ2SAI+ en classe, le cas d'« adelphe »

Dans la courte vidéo ci-dessous, un militant LGBTQ2SAI+ « explique » à des élèves québécois en classe qu’« en langage [sic] français on a des termes non genrés qu’on n’utilise plus vraiment qui sont [?] populaires, j’ai appris qu’on a le mot “adelphe”, c’est l’équivalent de l’anglais “sibling” qui est comme frère et sœur, mais de manière non genrée, c’est plus général. » 

Autrement dit son frère ne doit plus dire « mon frère » pour parler de ce militant qui se dit non binaire, mais « mon adelphe » (terme cependant masculin en français).

Cette tirade n’est pas claire, le mot « adelphe » serait-il un de ces « termes non genrés qu’on n’utilise plus vraiment » ? Qui serait ou ne serait plus populaire ? 

S’il est vrai que le mot adelphe est vieux, il n’a jamais été populaire bien au contraire, c'est un terme didactique très rare.

En outre, il n’avait jusqu’à récemment pas le sens que lui donne ce militant devant les élèves.
On doute que l’enseignant ait précisé par la suite les choses.

Son sens original est simplement « frère » en grec. Voir la comédie Les Adelphes de Térence. Cette pièce de théâtre inspira notamment L’École des maris de Molière. Dans cette pièce, deux frères, Eschine et Ctésiphon, sont éduqués l’un d’une manière stricte et autoritaire, l’autre de façon plus libérale ou laxiste. 

On retrouve la même racine dans le nom de la ville de Philadelphie, c'est-à-dire la ville de l'amour fraternel (The City of brotherly love en anglais, pas The City of sibling love) dont la devise est « Philadelphia maneto », soit « Que l'amour fraternel demeure ».

Le Trésor de la Langue française (qui a la vertu de ne plus être mis à jour et échappe ainsi aux réécritures par des lobbies) indique :

Qui est frère issu de la même mère.

« Les fils d’une même mère étaient seuls de vrais frères  (amadelphes ou adelphes [...])» (citation de Renan,
Hist. du peuple d’Israël, t. 1, 1887-1892, p. 19.)

Remarque : Ce sens n’est enregistré dans aucun des dictionnaires consultés ; il est directement emprunté au grec. […] Le mot comble une lacune du vocabulaire français, utérin, employé pour désigner une commune origine maternelle, signifiant en même temps « mais de père différent », ce que ne suppose pas adelphe.

En grec, ἀδελφός est le frère, ἀδελφή la sœur. Le pluriel ἀδελφοί qui signifie « frères » peut à l'occasion englober quelques sœurs dans un groupe (comme en français quand on dit « mes très chers frères » à l'église, chose que les féministes désapprouvent).

La définition « asexuée » qu’en donne cet intervenant militant en classe (pourquoi y est-il invité ?)  est celle détournée récemment par les LGBTQ2SAI+ et plus particulièrement les milieux non binaires pour qui la déconstruction du sexe et du genre est au cœur de leurs revendications.

Miniature illustrant les Adelphes de Térence


samedi 2 juillet 2022

« Ne plus enseigner le latin et le grec, c’est nous couper de nos racines culturelles »

Le Figaro. — Seuls 535 candidats (sur plus de 380 000) ont présenté la spécialité « littérature, langues et cultures de l’antiquité - Latin » au bac 2022, et 237 en « littérature, langues et cultures de l’antiquité - Grec ancien ». Et seuls 3 % des lycéens ont suivi l’option latin en 2021-2022. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Andrea MARCOLONGO. — Je suis bouleversée par ces chiffres et réellement préoccupée. On parle désormais d’une toute petite minorité qui étudie le grec et le latin en France. Je le dis d’abord en tant qu’helléniste, mais aussi en tant qu’italienne, pays où les chiffres sont tout de même différents. Pour moi, c’est très grave. Si on laisse les choses se dérouler ainsi, dans quelques années, il n’y aura plus d’élèves ou d’étudiants français qui suivront des cours de langues anciennes.


—  Quelles en sont les raisons ?

— Cette situation nous la devons d’abord à un conformisme de la classe politique et intellectuelle. On ne peut pas reprocher aux élèves et étudiants français de ne pas faire du latin et du grec car ces langues, et les références à ces langues, ont entièrement disparu du débat public. Lors de la dernière campagne électorale, je ne me rappelle pas en avoir entendu parler. Par ailleurs, depuis une dizaine d’années, on a commencé à juger la culture avec un paramètre d’utilité. On a pensé que ces langues n’étaient plus utiles et que le but de l’école était de former des travailleurs. Dans cette perspective, l’enseignement du grec et du latin était inefficient. Il n’y a même pas de débat intellectuel à ce sujet. Le conformisme à l’état pur, c’est de dire que l’on passe à autre chose et que ce n’est pas important.

— La paresse intellectuelle est-elle l’une des raisons de ce déclin ?

— Oui, c’est une paresse intellectuelle généralisée. Cela ne concerne pas que les élèves.

— Il est très rare de voir quelqu’un, issu de la classe politique ou intellectuelle, parler de L’Odyssée, de L’Iliade, d’Homère, des classiques ou des humanités. Les jeunes élèves de 14 ans ne se mettront pas au latin ou au grec seuls. Il faut assumer une responsabilité et pour moi elle est très claire : c’est d’abord celle de la classe politique et intellectuelle.

— Cette baisse de l’enseignement des langues anciennes en France fait écho à la décision de l’université de Princeton en avril 2021 de supprimer de son cursus de lettres classiques l’obligation d’un enseignement du latin et du grec. Les langues anciennes sont-elles rejetées par l’occident ?

— Il faut même parler ici de renoncement intellectuel. Ce n’est plus une remise en cause ou un rejet, c’est un effacement. Pourtant, les classiques servent à réfléchir. Italo Calvino disait que l’enseignement classique est fait pour se définir en rapport, être pour ou contre. Il faut toujours remettre en cause, la discussion avec l’enseignement classique est essentielle, mais pour cela il faut qu’il existe… Sinon, le risque est celui d’un véritable monologue intellectuel. «Je ne suis pas d’accord avec cela, donc la seule solution est d’effacer et supprimer» : c’est très grave de fonctionner comme cela. On forme une génération habituée au monologue et non pas au dialogue. Pour apprendre le dialogue avec l’autre, il faut connaître, et les classiques servent à cela.

— Pourquoi les langues latine et grecque sont-elles essentielles ? Que perd-on à ne plus les enseigner ?

— On perd la possibilité de former des citoyens et des êtres humains complets. Les langues grecque et latine sont des langues philosophiques. On n’apprend pas le latin et le grec pour la grammaire [mais cela renforce singulièrement l'analyse grammaticale et la connaissance des langues mêmes modernes], ce n’est pas le but de l’enseignement. Si on revient à l’antiquité, à la Grèce antique, à Athènes, c’est pour ce qu’on appelle le miracle grec, c’est-à-dire cette société qui a su inventer la philosophie, l’astronomie, les mathématiques, la tragédie, l’art. Toutes ces inventions ont été permises par la langue. La démocratie d’Athènes s’est appuyée sur la langue grecque. C’est une langue née pour la discussion et pour l’échange. La première langue qui a eu une capacité d’abstraction, qui a pu exprimer des concepts abstraits et qui les a rendus compatibles avec le dialogue. Le logos est devenu «dialogue». C’est tout cela qu’on perd aujourd’hui.

— S’affranchir de cet apprentissage des humanités, qui a prévalu pendant des siècles, équivaut-il à se couper d’une grande partie de nos racines ?

— Absolument. Je ne parle pas des racines uniquement antiques, avec cette fausse idée que nous serions tous des petits-enfants de la Grèce ou de Rome. La question n’est pas de savoir si Platon, César ou Cicéron sont nos ancêtres. Ce sont les racines culturelles et les racines humaines qui nous intéressent. Ne plus lire Homère signifie que nous nous contentons de vivre à la surface de nous-mêmes, comme les plantes aquatiques qui n’ont pas de racines dans la terre mais qui flottent à la surface de l’eau. Je suis inquiète sur ce fait, celui d’être entourée par des gens intellectuellement déracinés. Ne pas connaître Platon ne constitue pas un tort envers Platon, mais si l’on ne connaît pas Platon, c’est très difficile de lire Dante, et si l’on ne comprend pas Dante, on a du mal à lire Rabelais, et ainsi de suite jusqu’au XIXe et XXe siècles. Je ne sais pas dès lors quel type de relation on peut avoir avec la culture dans son ensemble. Si on pense l’équivalent avec les mathématiques, c’est essayer de comprendre la théorie de la relativité sans avoir fréquenté les classes de primaire.

—  Cette coupure peut être conçue comme la conséquence d’une modernité qui ne se préoccupe que de sa propre avancée. Le modernisme peut-il s’affranchir de l’humanisme ?

—  J’aime beaucoup les mots «humanités» et «humanisme», ou, pour les dire en grec, « anthropocentrisme ». À l’heure actuelle, on renonce à une conception humaniste de la vie et de la société et on la remplace par l’individualisme. L’humanisme, c’est être capable de vivre avec soi-même dans une société. L’individualisme, c’est le contraire : en tant qu’individu, je pense que mes idées sont plus importantes que les tiennes.

—  Aujourd’hui, nous distinguons, voire séparons, les sciences « pures » des humanités, dont les langues anciennes et les cultures grecque et latine font partie. Cette séparation n’a pas été toujours vraie. Humanités et sciences dures ne devraient-elles pas au contraire se nourrir réciproquement ?

— J’en suis tout à fait convaincue. Il faut que les gens se souviennent de ce lien. Évidemment, pendant l’antiquité, cette séparation n’existait pas : sciences et humanisme étaient situés dans un grand ensemble, celui du savoir. La métaphysique, que l’on peut aussi appeler philosophie, portait ce nom car dans la bibliothèque d’Alexandrie, les livres de philosophie étaient rangés juste après les livres de physique (« méta » veut dire « après »).


Je ne peux pas imaginer la science pure sans la capacité de s’interroger sur ce que l’on découvre. C’est d’autant plus vrai dans une société comme la nôtre où les découvertes scientifiques sont de plus en plus importantes. On a à notre disposition une quantité inouïe de ressources technologiques. Mais chaque découverte scientifique doit être accompagnée d’un questionnement éthique : la question des limites, de l’utilité et surtout du «pourquoi ». Sinon, nous risquons une perte de sens et le déracinement. Je ne connais pas une autre façon de progresser en tant que société que cette conception humaniste : s’interroger sur ce que signifie être « humain » et vivre, sinon on se limite à être à la surface.

Dernier ouvrage paru :

L’Art de résister.
Comment “L’Énéide” nous apprend à traverser une crise,
trad. Béatrice Robert-boissier,
Gallimard, 2021.

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jeudi 24 février 2022

Histoire — Le premier journal de l'Ukraine actuelle a été publié en français en 1776

En 1776, paraît la Gazette de Léopol, un périodique en langue française, premier journal d’Ukraine. C’est le plus ancien journal publié sur le territoire de l’actuelle Ukraine. Léopol (la ville du lion) est l’ancien nom français de Lviv (Львів). La ville porte le nom de Lvov en russe (Львов), Lemberg en allemand et Leopolis en latin. Elle est le centre historique de la Galicie et la plus grande ville de la partie occidentale de l’Ukraine.

La Gazette de Léopol a été créée par un certain « Chevalier Ossoudi » et publiée par l’imprimeur Anton Piller.

La Gazette de Leopol informait ses lecteurs issus de l’élite locale sur l’actualité politique des pays européens. Les faits divers étaient rares. Le nombre de reportages dans chaque numéro du journal pouvait varier de deux à dix, selon le volume de nouvelles. Les articles couvraient l’ensemble du monde européen. Les sources les plus probables des articles sont des reprises de journaux français de l’époque ou des traductions de journaux allemands.

Seule la première année du journal a été conservée, ce qui suggère qu’il n’a pas paru plus d’un an. Une collection est conservée au département des livres manuscrits, anciens et rares de la Bibliothèque scientifique de l’Université nationale Ivan-Franko de Léopol. Une autre est conservée à la Bibliothèque de l’université de Varsovie.

Le bibliographe et historien Symon Narijnyi a noté que ce journal ressemblait à ses prédécesseurs la Gazette de Varsovie (1758) et la Gazette de Vienne (1759).

Le journal était publié avec un format de 18 cm sur 23 cm et comptait quatre pages, avec de temps en temps un supplément de 24 pages, in-4°.

Le titre du journal représentait les armoiries de l’Autriche (aigle à deux têtes) portant des fleurs des deux côtés et tenant dans ses serres la devise du journal : Sub Umbra alarum tuarum (À l’ombre de tes ailes, extrait du verset 8 du Psaume 17).

Le premier journal de la ville d’Odessa (Ukraine) fut également publié en français.

C’est en 1792 que la Russie complète la conquête de la côte septentrionale de la mer Noire, longtemps possession ottomane. L’impératrice Catherine entend arrimer ces terres, rebaptisées « Nouvelle-Russie », à ses États. Elles sont alors presque vides, mais les lettrés savent qu’elles avaient été, dans l’Antiquité, le grenier à blé de la Grèce. Catherine II y crée des villes, des ports, cherche à fixer des colons.

En 1782, Catherine ordonna de construire une réplique symbolique de la cathédrale Sainte-Sophie de Tsarskoïe Selo.  

Odessa fut officiellement fondée en 1794 comme forteresse russe sur les territoires annexés à l’Empire ottoman à la suite du traité d’Iași (Iassy) en 1792. La ville aurait été baptisée d’après le nom d’Ulysse (ou du nom d’une ancienne colonie grecque sur le Pont-Euxin), en grec Odysseos, féminisé en « Odessa ». En effet, les villes de Nouvelle Russie à cette époque portaient fréquemment des noms grecs selon la volonté de l’impératrice : Sébastopol en Crimée (la vénérable cité), Kherson (péninsule), Marioupol (ville de Marie), Melitopol (ville du miel), etc. Ce « projet grec » (Греческий проект) s’étendit également à l’architecture.

De 1803 à 1814, Armand du Plessis, duc de Richelieu, fut gouverneur d’Odessa et de Nouvelle Russie. Ayant fui la Révolution française, il servit dans l’armée russe contre les Ottomans. On lui attribue le tracé de la ville et l’organisation de ses aménagements et de ses infrastructures.

Statue du duc de Richelieu à Odessa

L’empereur Alexandre Ier nomma Alexandre Louis Andrault de Langeron gouverneur militaire, en remplacement de Richelieu, de la province de la Nouvelle Russie. Sous son commandement, les exportations de cette province atteignirent la somme de 14 millions de roubles par an (avec un maximum atteint en 1817). Ceci s’explique par le fait que Langeron avait déclaré le port d’Odessa port franc, aucune taxe n’était donc perçue pour les marchandises arrivant par la ville. Il crée à Odessa le Lycée Richelieu, établissement d’élite permettant la formation des nouveaux émigrants venant de Grèce et des fils des riches marchands de la ville. Il supervise également la construction du Jardin botanique de la ville et du boulevard Primorsky (boulevard maritime). Odessa nomma une rue et une plage en son honneur et il est considéré comme un de ses fondateurs.

Le père Goriot de Balzac (publié en 1834), ruiné par ses filles, prunelles de ses yeux, espère se refaire à Odessa : « J’irai à Odessa pour y acheter du grain. Les blés valent là trois fois moins que les nôtres ne coûtent. »

À Odessa, Langeron fonda Le Messager de la Russie méridionale, journal en français lu par l’élite de l’époque. Le Messager de la Russie méridionale ou Feuille commerciale commença à paraître le 1er avril 1820. Chaque numéro (le journal paraissait deux fois la semaine: le mardi et le vendredi) comporte deux parties : Nouvelles de l’intérieur (Russie) et Nouvelles de l’extérieur (Autriche, Angleterre, France, Espagne, etc.) Il était publié par les soins de l’éditeur Davallon, ancien agronome. La première imprimerie avait été fondée par un certain Rosset et rachetée à sa mort, en 1814, par la municipalité.

Sous Langeron, la population d’Odessa continue de croître, notamment grâce à l’immigration française, représentée par des éducateurs, des médecins, des artisans, des domestiques et des viticulteurs français ou suisses. En fait, la Nouvelle-Russie, comme toute l’Europe, regorge de Français : effet du trop-plein démographique d’un pays qui, avec ses quelque 30 millions d’habitants, surclasse tous ses voisins, mais aussi des émigrations politiques. Armand-Emmanuel de Saint-Priest, fils d’un ambassadeur à Constantinople, préside le tribunal ; le Marseillais Charles Sicard dirige la quarantaine maritime puis fonde des messageries ; Jacques de la Fère, ancien président du parlement de Rouen, gère les domaines agricoles de la Couronne ; Léon de Rochechouart dirige l’administration. Sans parler des petites gens, comme ce Peltier, soldat de la Grande Armée qui survit à la débâcle de 1812, épouse une Ukrainienne, mais conserve la nationalité française, et dont le petit-fils François-Louis devient un médecin de renom…

mardi 14 décembre 2021

France — Malgré une forte demande, l’apprentissage du latin et du grec stagne dans les collèges et lycées

« L’étude du latin et du grec ancien est un complément indispensable à la formation de nos élèves pour en faire des citoyens éveillés, raisonnés et cultivés. » À 100 jours de la présidentielle, l’association de promotion des langues et cultures de l’Antiquité « Arrête ton char ! » interpelle les candidats sur l’avenir de l’enseignement des langues en France, après 2022.

« Dans cette drôle de campagne, on n’entend pas beaucoup parler d’éducation, et encore moins de latin et de grec, explique son président, Robert Delord, professeur de lettres classiques dans un collège de la Drôme. Pourtant la maîtrise des bases du latin permet d’asseoir la maîtrise de la langue française. »

Cible des attaques « woke »

« Je suis convaincu que nous devons à la fois proposer l’apprentissage des langues anciennes à davantage d’élèves et raffermir les liens entre cet enseignement et les autres disciplines », affirmait encore récemment le ministre de l’Éducation. Après avoir signé une déclaration avec ses homologues grec, italien et chypriote pour « promouvoir une Antiquité qui éclaire et nourrit le présent », Jean-Michel Blanquer annonçait le 15 novembre, dans une interview au Point, le développement des options latin et grec au collège et au lycée.

« Des lycéens canadiens ont brûlé L’Odyssée. Aux États-Unis, des universitaires rédigent des chartes pour décoloniser les auteurs antiques… Je trouve de telles interprétations absolument sidérantes », expliquait encore le ministre, alors que les cultures antiques sont aujourd’hui la cible des attaques woke.

Mais dans le même temps, la Rue de Grenelle, par un texte publié le 12 novembre, a mis fin au système de bonus dont pouvaient bénéficier les élèves présentant l’épreuve facultative de latin au bac. « Les élèves qui poursuivent l’option latin jusqu’au bac, soit six ans d’investissement dans cette option à des horaires souvent ingrats, vont perdre la bonification », résume le président de l’association « Arrête ton char ! », créée début 2015, juste avant que la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem vienne porter un coup fatal au latin.

Mais Robert Delord, n’est pas surpris. Le fossé entre les grandes déclarations politiques en faveur des langues anciennes et la réalité de leur enseignement est un grand classique. « On fait porter le chapeau à Jean-Michel Blanquer, mais il faut regarder du côté de Bercy, glisse-t-il. La volonté de faire des économies sur le dos des langues anciennes remonte à loin. » En 1969, c’est sous le mandat de Georges Pompidou, agrégé de lettres classiques, que fut supprimé l’apprentissage pour tous du latin en 5. L’année précédente, il avait déjà disparu du programme de 6. Il deviendra ensuite une initiation obligatoire en 5, avant que le ministre Claude Allègre la rende facultative à partir de 1998.

Une variable d’ajustement

« Jusqu’aux années 1960, on apprenait le français à travers le latin. Au début du XXe siècle, il n’y avait d’ailleurs pas de matière appelée “français”, rappelle Robert Delord. Si les élèves d’aujourd’hui maîtrisaient les bases du latin — avec sa grammaire rigoureuse, mais pas compliquée —, ils n’arriveraient pas en 3e sans reconnaître un sujet ou un complément d’objet », poursuit le professeur, qui ne veut pas « faire le vieux réac » mais se souvient avec amertume de cet enseignement du latin décrit, à gauche, comme « poussiéreux » et « élitiste », au moment de la réforme du collège, sous le quinquennat Hollande. Une réforme qui a achevé de faire du latin une variable d’ajustement, en mettant fin au « fléchage » des heures et en laissant l’organisation des enseignements à la main des chefs d’établissement.

Par ailleurs, au lycée, la réforme du bac de 2019 a créé 13 « spécialités », parmi lesquelles « langues et cultures de l’Antiquité ». Mais celle-ci est faiblement proposée par les établissements, à part dans les lycées réputés.

Chaque année, 500 000 élèves étudient le latin de la 6e à la terminale. Un chiffre qui n’a pas évolué depuis quarante ans. « La démocratisation du latin s’est arrêtée, car il y a un numerus clausus établi, de fait, par les chefs d’établissement. Pourtant, la demande est là ! affirme Robert Delord. Parmi les collégiens qui veulent s’inscrire en option latin, certains restent parfois sur le carreau. On choisit les meilleurs élèves — ce qui est une véritable erreur — ou on tire au sort. »

« L’autonomie des collèges et des lycées ne saurait avoir pour conséquence la dégradation de l’enseignement du latin et du grec », a pour sa part martelé Jean-Michel Blanquer, le 15 novembre, en annonçant, pour la rentrée prochaine, la mise en place dans chaque académie de missions chargées de veiller à cela.

Source : Le Figaro

lundi 14 juin 2021

« Les langues anciennes nous permettent de former une pensée et ainsi de commencer à dire non »

Entretien avec la journaliste et essayiste italienne Andrea Marcolongo, formée aux lettres classiques, qui s’est fait connaître notamment pour son livre sur le grec ancien La Langue géniale, paru en 2016 en Italie, avant d’être traduit en une dizaine de langues. L’université de Princeton a récemment supprimé l’obligation d’apprendre le latin et le grec pour les étudiants en lettres classiques. La raison évoquée ? Lutter contre le « racisme systémique ». Sur sa page web, Diversity and equity, le Département des lettres classiques de l’établissement explique ainsi que la culture gréco-romaine a « instrumentalisé, et a été complice, sous diverses formes d’exclusion, y compris d’esclavage, de ségrégation, de suprématie blanche, de destinée manifeste, et de génocide culturel ». Andrea Marcolongo déplore cette décision. Elle rappelle l’importance d’apprendre le latin et le grec pour développer son esprit critique et renouer avec la beauté, la poésie et la profondeur des mots.

LE FIGARO. — Que vous inspire la suppression de l’obligation d’apprendre le latin et le grec pour les étudiants en lettres classiques à Princeton ?

Andrea MARCOLONGO. — Je ne ressens pas simplement un bouleversement, mais une grande inquiétude. Il ne s’agit pas là du résultat de l’esprit du temps, mais de l’expression d’un malaise. Il n’est pas strictement lié aux lettres classiques, mais à notre capacité à accepter aujourd’hui la pensée. Il y a une volonté de renier le débat, c’est ça le risque que sous-tend cette suppression. Dans cette volonté hypocrite de vouloir respecter le monde entier, on perd la force et l’envie de soutenir une opinion. La pensée ne peut pas être neutre. Les langues anciennes nous rappellent justement cela ; elles nous permettent de former une pensée et ainsi de commencer à dire non.

— Ce phénomène existe-t-il déjà en Europe ?

— Pour l’heure, cette volonté de ne plus débattre se situe surtout aux États-Unis. Il n’y a plus de débat, seulement cette « cancel culture », cette culture de l’annulation liée au politiquement correct. On empêche l’autre de prendre position plutôt que de débattre. C’est plus facile, plus paresseux. Sauf qu’à force de tout « canceller », il finira par ne plus rien rester. Je trouve cela effrayant que pendant des conférences on puisse me poser la question : « Faut-il condamner Platon parce qu’il était misogyne ? » D’autres s’interrogent : « Faut-il arrêter d’apprendre Homère parce qu’il ne respecte pas assez les femmes ? » C’est un faux débat ! On a perdu la perspective. On lit des textes pour étudier des langues ; peut-être que certains d’entre aux contenaient des propos misogynes et racistes selon le point de vue de notre époque, mais cela nous donne la possibilité de remarquer ou de contester ces aspects. L’antidote au racisme n’est pas d’effacer la culture, mais de savoir prendre position. Chez les Grecs, la tragédie servait certes à mettre en scène des drames pour le plaisir des spectateurs, mais aussi et surtout pour montrer les aspects les plus obscurs de l’être humain. Par la catharsis, on était ainsi capable de comprendre nos émotions et de les accepter.

— N’est-il pas absurde de vouloir transposer un modèle culturel à une société vieille de plusieurs millénaires ?

— Si. On ne peut pas culpabiliser une langue avec des valeurs d’une époque qui n’est pas la sienne. La langue n’a pas à être un drapeau politique. C’est pour cette raison que je trouve que tous ces débats qu’on injecte aux langues anciennes sur le racisme, le féminisme… sont très loin de l’esprit grec. À mon sens, ce n’est pas la langue qui est raciste, mais ce sont ses usagers qui le sont. Je vis avec l’inquiétude de savoir qu’il y a des personnes qui regardent les langues anciennes avec un regard qui censure. Si l’on juge des langues à l’aune d’aujourd’hui qui sait ce qu’on pensera de notre propre usage de la langue demain ?

— Comment expliquez-vous cette perte du latin et du grec ?

— Je pense que c’est une question de paresse intellectuelle. On supprime les langues classiques pour éviter de penser. La démocratie intellectuelle non seulement permettait de penser, mais elle obligeait à penser. Dans la Grèce Antique, Périclès payait les gens qui n’avaient pas les moyens d’aller au théâtre, parce qu’il disait toujours que les citoyens les plus dangereux étaient ceux qui n’avaient pas de culture. Il avait raison. C’était un engagement pour la collectivité, la société. Aujourd’hui, toute forme de culture est devenue démodée. On demande aux gens d’être performants, mais pas d’avoir une profondeur de la pensée. Néanmoins, je pense que tout ce système de politiquement correct, de censure, de langue si polie, a ses limites. Peut-être que les gens vont avoir envie à un moment de revenir à une activité intellectuelle. Nous avons les anticorps pour nous protéger contre cette censure venue des États-Unis.

— L’engouement autour de vos livres (La langue géniale, hommage au grec ancien, a été vendue à 150 000 exemplaires en Italie et publiée dans 27 pays) le prouve.

— Je l’espère. Une des utilités des langues anciennes, c’est de nous apprendre la valeur du temps. C’est donc très antimoderne d’apprendre ces langues ! Il faut des années pour les apprendre. Or, nous vivons dans une époque de la vitesse où tout doit être très rapide, presque instantané. Cela nous apprend donc une certaine discipline. Nous avons un problème avec le passé et le temps. Tout ce qui se fait vite n’est pas forcément bien. Les langues anciennes nous redonnent une certaine notion et une valeur du temps.

— La maîtrise des langues anciennes permet aussi de mieux connaître les mots qu’on emploie et donc d’avoir une pensée plus juste.

— Oui, cela permet la discussion. Lorsqu’on a le mot juste, on s’exprime mieux. C’est pour cela que je me suis concentrée dans mon dernier livre sur l’étymologie. Une langue ancienne nous oblige à habiter l’essence d’une langue, à renouer avec la poésie et la profondeur des mots. Nous ne sommes pas simplement des juristes de la langue. Ainsi, apprendre les langues anciennes permet non seulement d’acquérir un meilleur vocabulaire, mais aussi de trouver le bon mot et construire une meilleure pensée. Il ne faut pas apprendre une langue en fonction de son utilité, comme un outil, sinon on se coupe de sa beauté, sa culture, sa mythologie.

— Que faire donc pour redonner le goût des langues anciennes ?

—  Il suffit d’offrir à quelqu’un Homère, même traduit en français. Ainsi, on peut se plonger dans la beauté incroyable de la littérature ancienne. Plutôt que de passer son temps à débattre sur l’utilité ou l’inutilité, le racisme des langues anciennes, je propose de revenir à la beauté des langues avec un regard sans a priori. Le texte est magnifique. Il faut étudier cette langue qui nous parle de nous-mêmes.

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lundi 31 mai 2021

États-Unis — Princeton supprime l’obligation de faire du latin ou du grec pour les études classiques

L’université Princeton a approuvé les changements de programme dans les départements de sciences politiques, de religion et des études classiques (antiquité latine ou grecque) en avril. Le département de sciences politiques a ajouté un parcours en race et identité, tandis que la religion et les classiques ont « augmenté la souplesse » en ce qui concerne les majeurs, y compris l’élimination de l’obligation pour ceux qui se spécialisent dans les études classiques, de suivre des cours de grec ou de latin.

« Dans les classiques, deux changements majeurs ont été apportés. La filière “classiques”, qui exigeait une maîtrise intermédiaire du grec ou du latin pour faire de ces études une “majeure” de ce champ d'études a été supprimée, de même que l’obligation pour les étudiants de suivre des cours de grec ou de latin. Les étudiants sont toujours encouragés à suivre des cours de l’une ou l’autre des langues si cela correspond à leurs intérêts dans le département. L’étendue des offres reste la même, a déclaré Josh Billings, directeur des études de premier cycle et professeur de classiques. Les changements donnent finalement aux étudiants plus d’opportunités de se spécialiser dans les classiques. »

Les discussions sur ces changements sont antérieures à l’appel du président de l’université Princeton, Christopher Eisgruber, pour lutter contre le racisme systémique à l’Université, a déclaré Billings. Ces changements sont cependant devenus plus urgents après cet appel et les émeutes raciales qui se sont produites l’été dernier. « Nous pensons qu’avoir de nouvelles perspectives dans le domaine améliorera le domaine », a-t-il déclaré. « Avec des gens qui arrivent qui n’ont peut-être pas étudié les classiques au lycée et qui n’ont peut-être pas eu d’exposition préalable au grec et au latin, nous pensons que le fait d’avoir ces étudiants dans le département en fera une communauté intellectuelle plus dynamique. »

À quand ne plus obliger d’apprendre les mathématiques en sciences ce qui « en fera une communauté intellectuelle plus dynamique » ?

Selon le site Web des admissions de premier cycle de Princeton, le coût total pour assister à Princeton est de 77 690 $ pour l’année scolaire 2020-2021. Ce total comprend 56 010 $ pour les frais de scolarité, 10 690 $ pour frais de chambre, 7 490 $ pour la pension (les repas), 3 500 $ en dépenses diverses. Cette estimation totale n’inclut pas les frais de voyage, qui, selon Princeton, peuvent varier de 300 $ à 5 000 $ par an.

Source : Alumni Weekly de Princeton

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Les latinistes noteront que le locatif de domus est domi (à la maison, chez soi), mais qu’il ne s’applique pas ici puisqu’il y a mouvement et que l’accusatif domum s’impose donc. La phrase corrigée par le généreux et convaincant pédagogue nocturne est donc correcte : Romani ite domum. En outre, ire se conjugue eo, is, it à l’indicatif présent et non io, is, it (à 1 min 17 s).