Pourquoi, alors que la guerre d’Indochine a fait plus de morts que la guerre d’Algérie, n’existe-t-il pas le même ressentiment des populations vietnamiennes ou cambodgiennes à l’égard de la France ? Parce que la querelle avec la France n’est pas seulement une séquelle de l’histoire, mais le produit d’une instrumentalisation par le pouvoir algérien. Après la guerre civile des années 1990, qui a coûté la vie à près de 200.000 Algériens, le président Bouteflika entreprend une politique de réconciliation nationale. Pour forger l’unité, rien de mieux qu’un bouc émissaire : la haine de la France sera le ciment de la dictature.
Mettre fin à la névrose française
Dans un livre absolument passionnant, France-Algérie. De 1962 à nos jours (Tallandier), l’historien Pierre Vermeren revient sur « une relation asymétrique complexe, faite de non-dits et de manipulations, de relations d’amour-haine pleines de chausse-trappes et de silences, alimentée par de multiples contentieux ». Et Vermeren d’ajouter : « Si on était en présence de deux individus, il faudrait en déduire que leur psychisme est altéré…» Une relation névrosée entre une France masochiste, obsédée par l’autoflagellation, multipliant les gestes d’amitié, et une Algérie manipulatrice jouant de la culpabilité des élites françaises comme un chat avec une pelote de laine.
Pierre Vermeren pèse chacun de ses mots. Il n’est ni dans l’outrance ni dans la démagogie. Il n’excuse, ne minimise ni n’exagère aucune des fautes des deux parties en présence. Il ne cache rien de la brutalité sauvage de la conquête française, de l’injustice de la colonisation et des crimes commis pendant la guerre d’indépendance. Il évalue avec justesse l’héritage gaullien de la guerre d’Algérie. De Gaulle n’a jamais été un « colonial » : il sait la décolonisation inéluctable. Le système coûte plus qu’il ne rapporte, l’intégration est devenue impossible, la démographie rend illusoire le rêve d’une Algérie française. Il veut se débarrasser au plus vite du « boulet » algérien. Vermeren souligne le prix terrible de cette sortie : de Gaulle érige, à son corps défendant, le GPRA, et donc le FLN, en vainqueur politique de la guerre d’Algérie. Les harkis sont abandonnés, les pieds-noirs rapatriés dans le chaos, les clauses de sauvegarde des biens français détricotées, tandis que l’immigration algérienne se poursuit sans contrepartie. L’accord de 1968 installe un régime migratoire très libéral, fondant cette exception qui fera de la communauté algérienne la première communauté étrangère en France dans les années 1970.
La grande différence entre l’Algérie et la France, c’est que cette dernière a reconnu ses méfaits, d’autant plus inacceptables qu’ils étaient commis au nom d’une mission civilisatrice, par une République qui vantait une promesse universelle qu’elle était incapable de réaliser. Des enfumades du maréchal Bugeaud, condamnées dès 1847 par le rapport de Tocqueville sur l’Algérie, jusqu’au rapport Stora de 2021, en passant par la reconnaissance de la pratique de la torture, la France a regardé en face une part de ses fautes. L’Algérie, en revanche, ne reconnaît aucun des crimes de son histoire : la piraterie et l’esclavage des Européens pendant des siècles, la traite saharienne millénaire, les crimes du FLN pendant la guerre, les massacres de la décennie noire… Tout cela fait l’objet du déni le plus total.
Pourquoi, alors que la guerre d’Indochine a fait plus de morts que la guerre d’Algérie, n’existe-t-il pas le même ressentiment des populations vietnamiennes ou cambodgiennes à l’égard de la France ? Parce que la querelle avec la France n’est pas seulement une séquelle de l’histoire, mais le produit d’une instrumentalisation par le pouvoir algérien. Après la guerre civile des années 1990, qui a coûté la vie à près de 200.000 Algériens, le président Bouteflika entreprend une politique de réconciliation nationale. Pour forger l’unité, rien de mieux qu’un bouc émissaire : la haine de la France sera le ciment de la dictature. Bouteflika criminalise la colonisation, la nazifie, l’assimile à un processus génocidaire, gonfle sans cesse le nombre de ses « martyrs », organisant une véritable mémoire d’état. Avec la complicité des intellectuels postcoloniaux et des agents d’Alger, trop heureux d’entretenir la mauvaise conscience occidentale, même si celle-ci sert d’assurance-vie à un système dictatorial qui prive son peuple de libertés et le condamne au sous-développement. Citons, entre autres, l’inénarrable Rima Hassan : « La Mecque des révolutionnaires et de la liberté est et restera l’Algérie», ou le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz : « Je ne peux pas supporter qu’on dise que l’état algérien est dictatorial, c’est une démocratie naissante. »
On parle beaucoup des ingérences étrangères dans la politique française dans la perspective de 2027. Mais ce que montre Vermeren, c’est que l’ingérence algérienne dans la politique française a été continue depuis l’indépendance. Alger soutient systématiquement le candidat de gauche depuis Mitterrand. Le président socialiste, qui avait beaucoup à se faire pardonner d’avoir été garde des Sceaux pendant la bataille d’Alger - au moment où la torture fut pratiquée par l’armée française et où une quarantaine de militants du FLN furent condamnés à mort et exécutés - multiplia les gestes en direction d’alger et des ressortissants algériens : attribution de la Grande Mosquée de Paris à l’Algérie, Abandon du projet de « retour » envisagé sous Valéry Giscard d’Estaing, reconnaissance du droit d’association pour les étrangers…
C’est plus compliqué avec Chirac, notoirement proche de la famille royale marocaine. Mais le président de la République cède, après les émeutes de 2005, à la revendication portée par Alger de supprimer l’article 4 de la loi de 2005 sur les rapatriés, évoquant les « aspects positifs de la colonisation » (amendement Vanneste). La victoire de Nicolas Sarkozy, dont le conseiller politique d’alors Patrick Buisson était notoirement favorable aux pieds-noirs, est un échec pour Alger. Celle de François Hollande est perçue comme une victoire. Il est le premier à faire acte de repentance à Alger, même s’il refuse de présenter les excuses que réclamait le pouvoir algérien, sur le modèle des excuses publiques du président allemand aux Juifs pour l’holocauste.
Macron apparaît, dans cette fresque, comme le président français le mieux disposé à l’égard d’Alger, et pourtant le plus brutalement déçu. Sa déclaration de 2017 sur la colonisation comme « crime contre l’humanité », son geste sur le 17 octobre 1961, le rapport Stora, sa volonté de réconciliation : tout aurait dû satisfaire Alger. Il n’en fut rien. Plus la France cède, plus l’Algérie demande. En 2021, Macron finit par dénoncer une «rente mémorielle», comprenant tardivement que la bonne volonté française ne suffit pas face à un pouvoir qui a besoin de la querelle pour se maintenir. Le rapport Stora, pourtant très favorable à une politique des petits pas mémoriels, est lui-même récusé par Alger. La France croit acheter l’apaisement par la contrition : le régime algérien transforme cette contrition en preuve de culpabilité. C’est pour cela que le mot de Macron sur les « mabouls » est profondément injuste. Les mabouls ne sont pas de notre côté de la Méditerranée. Ce ne sont ni Bruno Retailleau, ni les « identitaires » , ni « l’extrême droite » qui sont responsables de la dégradation de la relation avec l’Algérie. Les idiots utiles qui accablent la France ressemblent à ces intellectuels de gauche qui pensaient que la guerre froide était de la seule responsabilité des États-unis, niant que L’URSS avait besoin de cette confrontation existentielle pour masquer la faillite de son système.
La France doit cesser de se vivre comme l’héritière éternelle du péché colonial, et l’Algérie doit cesser de faire de la France l’alibi de ses échecs. Il serait temps de sortir de la névrose pour adopter une « relation normale ». Comme le résume l’humoriste algérien Fellag, cité par Vermeren à la fin de son livre : « Vous avez raté votre colonisation. Nous avons raté notre indépendance. Nous sommes quittes. »
Source : Le Figaro
HISTOIRE D'UNE RELATION PATHOLOGIQUE. DE 1962 À NOS JOURS
par Pierre VERMEREN
paru le 29 avril 2026
chez Tallandier
304 pages
ISBN-13 : 979-1021066441
paru le 29 avril 2026
chez Tallandier
304 pages
ISBN-13 : 979-1021066441
