« Elle » s’appelle officiellement Marlasvenja Liebich… mais purge sa peine dans une prison pour hommes de l’est de l’allemagne. Outrerhin, les rebondissements autour du cas de ce néonazi condamné pour « incitation à la haine raciale » avant de changer de sexe, de fuir le pays, d’être arrêté en République tchèque et d’être finalement extradé, font les gros titres depuis des mois. Et suscitent le débat autour de la nouvelle loi sur l’autodétermination de genre.
Sous son identité d’origine, Sven Liebich, ce militant d’extrême droite, né en 1970, fait parler de lui depuis des décennies en Allemagne, en particulier en Saxe et en Saxe-Anhalt, Land du nord-est du pays dont il est originaire - et qui pourrait basculer dans le giron de l’alternative für Deutschland (AFD) aux prochaines élections régionales. Classé comme « extrémiste de droite » par l’office de protection de la Constitution de Saxe-Anhalt, l’homme était selon la presse allemande membre de la section locale du réseau nazi Blood & Honour, avant l’interdiction de celui-ci en 2000.
Ces dernières années, il a multiplié les sorties ultraradicales, en ligne et lors de manifestations, qui lui ont valu des amendes et des peines de prison avec sursis. Une nouvelle étape judiciaire a été franchie lorsqu’en juillet 2023, à Halle (Saxe), il a écopé de 18 mois de prison pour une quinzaine de faits d’« incitation à la haine raciale », d’« approbation d’une guerre d’agression », de « violation de la loi sur le droit d’auteur», de «diffamation» et d’«injure». Il lui était notamment reproché de vendre dans sa boutique en ligne une batte de baseball portant l’inscription : «Aide à l’expulsion ». Cette condamnation - qui tenait compte d’un précédent jugement prononcé en septembre 2020 - a été confirmée en août 2024 et est devenue définitive lorsque son pourvoi a été rejeté le 14 mai 2025. Mais, entre-temps, Sven Liebich a utilisé la nouvelle loi sur l’autodétermination de genre pour devenir une femme aux yeux de l’état allemand et a modifié son prénom. Marlasvenja Liebich est née.
Outre-Rhin, ce changement a soulevé de fortes interrogations. Dans le passé, celui qui s’appelait encore Sven s’est fait plusieurs fois remarquer pour ses positions résolument hostiles envers les personnes queer. La presse allemande rappelle ainsi qu’en 2022 il a qualifié les personnes LGBT de «parasites de la société ». Ou encore qu’en septembre 2023 il a traité de « pédales » les participants au Christopher Street Day - la pride allemande - et a évoqué l’existence d’un « transfascisme ».
De nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer un détournement de la loi sur l’autodétermination de genre. «C’est un exemple d’abus très simple de la loi sur l’autodétermination. (…) La justice, l’opinion publique et le monde politique sont pris pour des imbéciles », a notamment déclaré le ministre de l’intérieur Alexander Dobrindt (CSU) à Stern. « Il faut désormais un débat sur la manière de réinstaurer des règles claires contre les abus liés au changement de sexe. »
Cerise sur le gâteau : en août 2025, sur le réseau social 𝕏, Marlasvenja Liebich a assuré être juive pratiquante et a réclamé à ce titre de la nourriture cachère lors de sa future détention. Ce qui a suscité une réaction indignée du commissaire du gouvernement fédéral chargé de la vie juive et de la lutte contre l’antisémitisme, Felix Klein, ce dernier estimant que la militante «se (moquait) non seulement des juifs, mais de tous les pratiquants ».
Marlasvenja Liebich, elle, défend bec et ongles ses nouvelles positions. Au début de l’année 2025, elle dépose notamment une plainte devant le Conseil allemand de la presse, le Deutscher Presserat, dans laquelle elle reproche au média allemand Der Spiegel d’avoir utilisé son « morinom », c'est-à-dire son ancien prénom (Sven) celui de son identité désormais « morte », ainsi que des pronoms masculins pour parler d’elle dans un article datant de janvier 2025.
Après en avoir délibéré, le Conseil de la presse a déclaré cette plainte infondée, suivant en cela l’argumentation du cabinet d’avocats mandaté par le journal. Il estime notamment « qu’il est probable que Marlasvenja Liebich ait procédé à la modification de son état civil de manière abusive, afin de provoquer et de ridiculiser l’état ». La quinquagénaire dépose également une plainte auprès du ministère de l’intérieur dans laquelle elle accuse Felix Klein de manquement à ses obligations professionnelles - plainte là aussi jugée infondée.
La loi allemande sur l’égalité des chances pour les personnes transgenres, intersexes et non binaires (SBGG) - dite « loi d’autodétermination de genre» - est entrée en vigueur le 1er novembre 2024, juste avant que n’implose la coalition SPD-VERTS-FDP menée par le chancelier social-démocrate Olaf Scholz. Elle remplace la loi relative aux personnes transsexuelles (TSG) de 1980. Elle permet notamment de modifier son genre et ses prénoms par une simple déclaration auprès de l’état civil, et non plus à l’issue d’une procédure composée de deux expertises et d’une décision de justice. Des textes comparables existent dans plusieurs autres pays, notamment en Argentine, depuis 2012.
En Allemagne, la personne qui se lance dans une telle démarche se retrouve face à quatre choix : homme, femme, divers ou rien du tout - il est en effet possible de laisser le champ « genre » vide. Les mineurs de plus de 14 ans peuvent faire eux-mêmes cette demande, mais avec le consentement de leurs représentants légaux. Ceux de moins de 14 ans doivent passer par leurs représentants légaux pour déposer leur requête.
Précision importante pour le cas Liebich : la loi SBGG ne prévoit pas de disposition spécifique en matière d’exécution des peines. « Le lieu de détention des personnes condamnées ne doit pas se fonder exclusivement sur la mention de sexe à l’état civil. La Loi fondamentale et l’obligation de protection de l’établissement pénitentiaire imposent, lors de l’affectation, de prendre en compte les intérêts de sécurité et les droits de la personnalité de l’ensemble des personnes détenues. Si une personne détenue avec la mention de sexe “masculin” modifie son inscription à l’état civil en “féminin”, les droits de la personne et les intérêts de sécurité d’autres personnes détenues peuvent, selon le cas d’espèce, s’opposer à un transfert dans une prison pour femmes », souligne le ministère de la Famille. Certaines régions, comme Berlin, la Hesse ou le Schleswig-Holstein, ont mis en place des réglementations spécifiques pour l’accueil des détenus transgenres.
Marlasvenja Liebich est quant à elle convoquée le 29 août 2025 à la prison pour femmes de Chemnitz (Saxe), où la question de son incarcération dans un établissement pour hommes ou pour femmes doit être évaluée. Mais le jour dit, elle ne se présente pas au rendez-vous. Un message vocal est diffusé aux quelques dizaines de journalistes et manifestants présents sur place expliquant que la condamnée a pris la fuite. Un mandat d’arrêt est alors délivré à son encontre.
Après plusieurs mois de traque à travers l’Europe, elle est arrêtée le 9 avril à Krasna, en République tchèque, non loin de la frontière allemande. Incarcérée à la prison de Pilsen, dans l’ouest du pays, elle se bat d’arrache-pied contre son extradition. Le 1er juin, le tribunal régional de Pilsen ordonne pourtant son retour en Allemagne. La principale intéressée dépose un recours, ce qui renvoie l’affaire devant la cour supérieure régionale de Prague. Le 7 juillet, cette juridiction confirme la décision prise en première instance.
L’extradition de Marlasvenja Liebich a lieu huit jours plus tard, le 15 juillet. La quinquagénaire est d’abord envoyée à la prison pour femmes de Chemnitz, où sont incarcérées 213 personnes. Mais « après avoir pris en compte tous les aspects pertinents de ce cas particulier », selon le ministère saxon de la Justice, la direction de l’établissement pénitentiaire décide finalement qu’elle purgera sa peine dans une prison pour hommes et elle est transférée à Zeithain, dans la Saxe, où elle rejoint 319 autres détenus.
En vertu de la législation saxonne sur l’exécution des peines, souligne le ministère saxon de la Justice auprès du Figaro, « il est possible de déroger au principe de séparation (des détenus de sexes différents) dans des cas particuliers, en tenant compte de la personnalité et des besoins des détenus concernés, de la réalisation de l’objectif de l’exécution de la peine, ainsi que de la sécurité et de l’ordre au sein de l’établissement, y compris les besoins des autres détenus. La protection des détenus contre les agressions commises par d’autres détenus constitue, indépendamment du sexe de la personne condamnée, un facteur déterminant dans la décision relative au placement. »
Du pain bénit pour la principale intéressée. « Ah, tout à coup, la loi sur l’autodétermination n’aurait donc plus d’importance ? (…) Apparemment, Liebich ne serait pas une femme. Tiens donc ? On a toujours dit que l’on pouvait choisir soi-même son genre. Et maintenant, ce sont les autorités de Saxe-Anhalt et de Saxe qui veulent décider du genre de Liebich ? Elles n’auraient pas pu mieux se démasquer ! », commente alors sur 𝕏 le compte au nom de Marlasvenja Liebich.
Certains membres de l’AfD, parti pour lequel ledit compte 𝕏 appelle à voter en exhortant la « Marla’s Army» à rendre «l’allemagne centrale bleue», s’engouffrent aussi dans cette faille. « L’affaire Marla-svenja Liebich met en évidence toute l’absurdité de la loi sur l’autodétermination. Selon la loi, elle est officiellement une femme, et pourtant elle est incarcérée dans une prison pour hommes au lieu de purger sa peine dans une prison pour femmes », écrit ainsi sur le même réseau social Lars Hünich, le vice-président du groupe AfD au Parlement régional du Brandebourg. Et un internaute de renchérir : « Liebich mène l’État en bateau ! »
De son côté, la ministre de la Justice de Saxe, Constanze Geiert (CDU), salue le transfert de Marlasvenja Liebich à la prison pour hommes de Zeithain, se félicitant que la prison pour femmes de Chemnitz « ne se soit pas laissé entraîner dans ces manœuvres ». « Les ruses, les tromperies et les petits jeux ne mènent jamais à rien dans un État de droit », insiste celle qui appelle «le législateur fédéral » à «réformer rapidement» la loi sur l’autodétermination, « dans l’intérêt de la sécurité dans le système pénitentiaire, du bon fonctionnement des poursuites pénales et, surtout, dans l’intérêt des personnes dont l’identité de genre est précisément censée être protégée par cette loi ».
La balle est désormais dans le camp de la coalition gouvernementale « noire-rouge » menée par le fortement impopulaire chancelier Friedrich Merz (CDU), qui se serait probablement bien passé de cette embarrassante affaire, alors même qu’il affronte déjà la polémique née du recours à la GPA (une mère porteuse) par le chef des députés conservateurs, l'homosexuel Jens Spahn. Interrogé par Le Figaro sur une éventuelle réforme de la loi sur l’autodétermination de genre, le porte-parolat de l’exécutif a d’ailleurs botté en touche.
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