mercredi 29 juillet 2026

Allemagne — Femme aux yeux de la loi, mais en pri­son avec les hommes

« Elle » s’appelle offi­ciel­le­ment Mar­las­venja Lie­bich… mais purge sa peine dans une pri­son pour hommes de l’est de l’alle­magne. Outre­rhin, les rebon­dis­se­ments autour du cas de ce néo­nazi condamné pour « inci­ta­tion à la haine raciale » avant de chan­ger de sexe, de fuir le pays, d’être arrêté en Répu­blique tchèque et d’être fina­le­ment extradé, font les gros titres depuis des mois. Et sus­citent le débat autour de la nou­velle loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre.

Sous son iden­tité d’ori­gine, Sven Lie­bich, ce mili­tant d’extrême droite, né en 1970, fait par­ler de lui depuis des décen­nies en Alle­magne, en par­ti­cu­lier en Saxe et en Saxe-Anhalt, Land du nord-est du pays dont il est ori­gi­naire - et qui pour­rait bas­cu­ler dans le giron de l’alter­na­tive für Deut­schland (AFD) aux pro­chaines élec­tions régio­nales. Classé comme « extré­miste de droite » par l’office de pro­tec­tion de la Consti­tu­tion de Saxe-Anhalt, l’homme était selon la presse alle­mande membre de la sec­tion locale du réseau nazi Blood & Honour, avant l’inter­dic­tion de celui-ci en 2000.

Ces der­nières années, il a mul­ti­plié les sor­ties ultra­ra­di­cales, en ligne et lors de mani­fes­ta­tions, qui lui ont valu des amendes et des peines de pri­son avec sur­sis. Une nou­velle étape judi­ciaire a été fran­chie lorsqu’en juillet 2023, à Halle (Saxe), il a écopé de 18 mois de pri­son pour une quin­zaine de faits d’« inci­ta­tion à la haine raciale », d’« appro­ba­tion d’une guerre d’agres­sion », de « vio­la­tion de la loi sur le droit d’auteur», de «dif­fa­ma­tion» et d’«injure». Il lui était notam­ment repro­ché de vendre dans sa bou­tique en ligne une batte de base­ball por­tant l’ins­crip­tion : «Aide à l’expul­sion ». Cette condam­na­tion - qui tenait compte d’un pré­cé­dent juge­ment pro­noncé en sep­tembre 2020 - a été confir­mée en août 2024 et est deve­nue défi­ni­tive lorsque son pour­voi a été rejeté le 14 mai 2025. Mais, entre-temps, Sven Lie­bich a uti­lisé la nou­velle loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre pour deve­nir une femme aux yeux de l’état alle­mand et a modi­fié son pré­nom. Marlasvenja Lie­bich est née.

Outre-Rhin, ce chan­ge­ment a sou­levé de fortes inter­ro­ga­tions. Dans le passé, celui qui s’appe­lait encore Sven s’est fait plu­sieurs fois remar­quer pour ses posi­tions réso­lu­ment hos­tiles envers les per­sonnes queer. La presse alle­mande rap­pelle ainsi qu’en 2022 il a qua­li­fié les per­sonnes LGBT de «para­sites de la société ». Ou encore qu’en sep­tembre 2023 il a traité de « pédales » les par­ti­ci­pants au Chris­to­pher Street Day - la pride alle­mande - et a évo­qué l’exis­tence d’un « trans­fas­cisme ».

De nom­breuses voix se sont éle­vées pour dénon­cer un détour­ne­ment de la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre. «C’est un exemple d’abus très simple de la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion. (…) La jus­tice, l’opi­nion publique et le monde poli­tique sont pris pour des imbé­ciles », a notam­ment déclaré le ministre de l’inté­rieur Alexan­der Dobrindt (CSU) à Stern. « Il faut désor­mais un débat sur la manière de réins­tau­rer des règles claires contre les abus liés au chan­ge­ment de sexe. »

Cerise sur le gâteau : en août 2025, sur le réseau social 𝕏, Marlasvenja Lie­bich a assuré être juive pra­ti­quante et a réclamé à ce titre de la nour­ri­ture cachère lors de sa future déten­tion. Ce qui a sus­cité une réac­tion indi­gnée du com­mis­saire du gou­ver­ne­ment fédé­ral chargé de la vie juive et de la lutte contre l’anti­sé­mi­tisme, Felix Klein, ce der­nier esti­mant que la mili­tante «se (moquait) non seule­ment des juifs, mais de tous les pra­ti­quants ».

Marlasvenja Lie­bich, elle, défend bec et ongles ses nou­velles posi­tions. Au début de l’année 2025, elle dépose notam­ment une plainte devant le Conseil alle­mand de la presse, le Deut­scher Pres­se­rat, dans laquelle elle reproche au média alle­mand Der Spie­gel d’avoir uti­lisé son « morinom », c'est-à-dire son ancien prénom (Sven) celui de son identité désormais « morte », ainsi que des pro­noms mas­cu­lins pour par­ler d’elle dans un article datant de jan­vier 2025.

Après en avoir déli­béré, le Conseil de la presse a déclaré cette plainte infon­dée, sui­vant en cela l’argu­men­ta­tion du cabi­net d’avo­cats man­daté par le jour­nal. Il estime notam­ment « qu’il est pro­bable que Marlasvenja Lie­bich ait pro­cédé à la modi­fi­ca­tion de son état civil de manière abu­sive, afin de pro­vo­quer et de ridi­cu­li­ser l’état ». La quin­qua­gé­naire dépose éga­le­ment une plainte auprès du minis­tère de l’inté­rieur dans laquelle elle accuse Felix Klein de man­que­ment à ses obli­ga­tions pro­fes­sion­nelles - plainte là aussi jugée infon­dée.

La loi alle­mande sur l’éga­lité des chances pour les per­sonnes trans­genres, inter­sexes et non binaires (SBGG) - dite « loi d’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre» - est entrée en vigueur le 1er novembre 2024, juste avant que n’implose la coa­li­tion SPD-VERTS-FDP menée par le chan­ce­lier social-démo­crate Olaf Scholz. Elle rem­place la loi rela­tive aux per­sonnes trans­sexuelles (TSG) de 1980. Elle per­met notam­ment de modi­fier son genre et ses pré­noms par une simple décla­ra­tion auprès de l’état civil, et non plus à l’issue d’une pro­cé­dure com­po­sée de deux exper­tises et d’une déci­sion de jus­tice. Des textes com­pa­rables existent dans plu­sieurs autres pays, notam­ment en Argen­tine, depuis 2012.

En Alle­magne, la per­sonne qui se lance dans une telle démarche se retrouve face à quatre choix : homme, femme, divers ou rien du tout - il est en effet pos­sible de lais­ser le champ « genre » vide. Les mineurs de plus de 14 ans peuvent faire eux-mêmes cette demande, mais avec le consen­te­ment de leurs repré­sen­tants légaux. Ceux de moins de 14 ans doivent pas­ser par leurs repré­sen­tants légaux pour dépo­ser leur requête.

Pré­ci­sion impor­tante pour le cas Lie­bich : la loi SBGG ne pré­voit pas de dis­po­si­tion spé­ci­fique en matière d’exé­cu­tion des peines. « Le lieu de déten­tion des per­sonnes condam­nées ne doit pas se fon­der exclu­si­ve­ment sur la men­tion de sexe à l’état civil. La Loi fon­da­men­tale et l’obli­ga­tion de pro­tec­tion de l’éta­blis­se­ment péni­ten­tiaire imposent, lors de l’affec­ta­tion, de prendre en compte les inté­rêts de sécu­rité et les droits de la per­son­na­lité de l’ensemble des per­sonnes déte­nues. Si une per­sonne déte­nue avec la men­tion de sexe “mas­cu­lin” modi­fie son ins­crip­tion à l’état civil en “fémi­nin”, les droits de la per­sonne et les inté­rêts de sécu­rité d’autres per­sonnes déte­nues peuvent, selon le cas d’espèce, s’oppo­ser à un trans­fert dans une pri­son pour femmes », sou­ligne le minis­tère de la Famille. Cer­taines régions, comme Ber­lin, la Hesse ou le Schles­wig-Hol­stein, ont mis en place des régle­men­ta­tions spé­ci­fiques pour l’accueil des déte­nus trans­genres.

Marlasvenja Lie­bich est quant à elle convo­quée le 29 août 2025 à la pri­son pour femmes de Chem­nitz (Saxe), où la ques­tion de son incar­cé­ra­tion dans un éta­blis­se­ment pour hommes ou pour femmes doit être éva­luée. Mais le jour dit, elle ne se pré­sente pas au ren­dez-vous. Un mes­sage vocal est dif­fusé aux quelques dizaines de jour­na­listes et mani­fes­tants pré­sents sur place expli­quant que la condam­née a pris la fuite. Un man­dat d’arrêt est alors déli­vré à son encontre.

Après plu­sieurs mois de traque à tra­vers l’Europe, elle est arrê­tée le 9 avril à Krasna, en Répu­blique tchèque, non loin de la fron­tière alle­mande. Incar­cé­rée à la pri­son de Pil­sen, dans l’ouest du pays, elle se bat d’arrache-pied contre son extra­di­tion. Le 1er juin, le tri­bu­nal régio­nal de Pil­sen ordonne pour­tant son retour en Alle­magne. La prin­ci­pale inté­res­sée dépose un recours, ce qui ren­voie l’affaire devant la cour supé­rieure régio­nale de Prague. Le 7 juillet, cette juri­dic­tion confirme la déci­sion prise en pre­mière ins­tance.

L’extra­di­tion de Marlasvenja Lie­bich a lieu huit jours plus tard, le 15 juillet. La quin­qua­gé­naire est d’abord envoyée à la pri­son pour femmes de Chem­nitz, où sont incar­cé­rées 213 per­sonnes. Mais « après avoir pris en compte tous les aspects per­ti­nents de ce cas par­ti­cu­lier », selon le minis­tère saxon de la Jus­tice, la direc­tion de l’éta­blis­se­ment péni­ten­tiaire décide fina­le­ment qu’elle pur­gera sa peine dans une pri­son pour hommes et elle est trans­fé­rée à Zei­thain, dans la Saxe, où elle rejoint 319 autres déte­nus.

En vertu de la légis­la­tion saxonne sur l’exé­cu­tion des peines, sou­ligne le minis­tère saxon de la Jus­tice auprès du Figaro, « il est pos­sible de déro­ger au prin­cipe de sépa­ra­tion (des déte­nus de sexes dif­fé­rents) dans des cas par­ti­cu­liers, en tenant compte de la per­son­na­lité et des besoins des déte­nus concer­nés, de la réa­li­sa­tion de l’objec­tif de l’exé­cu­tion de la peine, ainsi que de la sécu­rité et de l’ordre au sein de l’éta­blis­se­ment, y com­pris les besoins des autres déte­nus. La pro­tec­tion des déte­nus contre les agres­sions com­mises par d’autres déte­nus consti­tue, indé­pen­dam­ment du sexe de la per­sonne condam­née, un fac­teur déter­mi­nant dans la déci­sion rela­tive au pla­ce­ment. »

Du pain bénit pour la prin­ci­pale inté­res­sée. « Ah, tout à coup, la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion n’aurait donc plus d’impor­tance ? (…) Appa­rem­ment, Lie­bich ne serait pas une femme. Tiens donc ? On a tou­jours dit que l’on pou­vait choi­sir soi-même son genre. Et main­te­nant, ce sont les auto­ri­tés de Saxe-Anhalt et de Saxe qui veulent déci­der du genre de Lie­bich ? Elles n’auraient pas pu mieux se démas­quer ! », com­mente alors sur 𝕏 le compte au nom de Marlasvenja Lie­bich.

Cer­tains membres de l’AfD, parti pour lequel ledit compte 𝕏 appelle à voter en exhor­tant la « Marla’s Army» à rendre «l’alle­magne cen­trale bleue», s’engouffrent aussi dans cette faille. « L’affaire Marla-svenja Lie­bich met en évi­dence toute l’absur­dité de la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion. Selon la loi, elle est offi­ciel­le­ment une femme, et pour­tant elle est incar­cé­rée dans une pri­son pour hommes au lieu de pur­ger sa peine dans une pri­son pour femmes », écrit ainsi sur le même réseau social Lars Hünich, le vice-­pré­sident du groupe AfD au Par­le­ment régio­nal du Bran­de­bourg. Et un inter­naute de ren­ché­rir : « Lie­bich mène l’État en bateau ! »

De son côté, la ministre de la Jus­tice de Saxe, Constanze Geiert (CDU), salue le trans­fert de Marlasvenja Lie­bich à la pri­son pour hommes de Zei­thain, se féli­ci­tant que la pri­son pour femmes de Chem­nitz « ne se soit pas laissé entraî­ner dans ces manœuvres ». « Les ruses, les trom­pe­ries et les petits jeux ne mènent jamais à rien dans un État de droit », insiste celle qui appelle «le légis­la­teur fédé­ral » à «réfor­mer rapi­de­ment» la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion, « dans l’inté­rêt de la sécu­rité dans le sys­tème péni­ten­tiaire, du bon fonc­tion­ne­ment des pour­suites pénales et, sur­tout, dans l’inté­rêt des per­sonnes dont l’iden­tité de genre est pré­ci­sé­ment cen­sée être pro­té­gée par cette loi ».

La balle est désor­mais dans le camp de la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale « noire-rouge » menée par le for­te­ment impo­pu­laire chan­ce­lier Frie­drich Merz (CDU), qui se serait pro­ba­ble­ment bien passé de cette embar­ras­sante affaire, alors même qu’il affronte déjà la polé­mique née du recours à la GPA (une mère porteuse) par le chef des dépu­tés conser­va­teurs, l'homosexuel Jens Spahn. Inter­rogé par Le Figaro sur une éven­tuelle réforme de la loi sur l’auto­dé­ter­mi­na­tion de genre, le por­te­-pa­ro­lat de l’exé­cu­tif a d’ailleurs botté en touche.

Source : Le Figaro