Affichage des articles dont le libellé est Rome. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rome. Afficher tous les articles

mardi 9 juin 2026

L’éducation à l’époque de Cicéron : éloquence, traditions et châtiments

 

 

 Si aujourd'hui le système éducatif est organisé par l'État, du temps de la République romaine, l’instruction relève de la prérogative du père de famille. Sans écoles, sans programmes et sans professeurs diplômés, à quoi peut bien ressembler la “scolarité” des jeunes Romains ? Les jeunes filles y ont-elles accès ? Quels sont les impacts des bouleversements politiques et sociaux sur l’éducation lors du passage de la République à l’Empire ?

Pour Storiavoce, Jean-Noël Robert témoigne de pratiques éducatives réservées à une élite, centrées sur la transmission de traditions et l’imprégnation religieuse. D’abord domaine réservé du père, l’enseignement est peu à peu confié à des grammairiens, rhéteurs et pédagogues, en écrasante majorité des esclaves grecs ! Avec des méthodes éducatives parfois violentes, ils cherchent à former de futurs sujets politiques. À la fin de la République, les profondes mutations dans l’éducation inquiètent les Anciens, qui désespèrent - déjà ! - de l’oisiveté de la jeunesse. 

L’invité : Latiniste et historien spécialiste de Rome, Jean-Noël Robert dirige la collection Realia. Il est l’auteur de L'Éducation des jeunes Romains au temps de Cicéron (Les Belles Lettres, 240 p., 23€).         


dimanche 28 septembre 2025

Le détournement du droit d'asile : début de la fin de l’Empire romain ?

À la fin du IVe siècle, une peuplade gothique s’installe sur les rives du Danube, Rome lui ayant accordé l’asile sur son territoire. Par faiblesse, générosité ou calcul ? La décision fut funeste.

À l’été 376, l’empereur Valens qui règne sur la partie orientale de l’Empire romain depuis sa capitale d’Antioche (aujourd’hui en Turquie) reçoit une ambassade extraordinaire dépêchée depuis sa frontière près de l’embouchure du Danube, à plus de 1000 kilomètres de là. Au nom de leur chef, Fritigern, les envoyés demandent humblement pour les dizaines de milliers de Goths tervinges la permission d’entrer sur le territoire de l’Empire. Leurs congénères fuient un ennemi arrivé depuis les steppes de l’Orient, les Huns. Sur leurs petits chevaux, armés de leurs longs arcs recourbés, ils sèment la terreur parmi les peuples danubiens.

Valens donne droit à leur requête et leur offre l’asile. Deux ans plus tard, ces mêmes réfugiés vont tuer l’empereur et les deux tiers de ses soldats lors de la bataille d’Andrinople. Trois décennies plus tard, en août 410, un Goth met à sac Rome. Cent ans plus tout juste après que l’asile a été accordé aux Goths du Danube, le 4 septembre 476, le dernier empereur romain Romulus Augustule était déposé à Rome. L’Empire romain d’Occident disparaissait.

Dans son essai Rome et les Barbares, histoire nouvelle de la chute d’un empire (Les Belles Lettres), le Britannique Peter Heather, professeur au King’s College de Londres, tente, à son tour, après des générations d’historiens, d’expliquer comment « en l’espace d’une génération, l’ordre romain fut ébranlé au plus profond et les armées de l’empire, ainsi que le dit un contemporain, “se dissipèrent comme des ombres” », avec en conclusion la chute du « plus vaste État que l’Eurasie occidentale ait connu ». Les facteurs de la chute de l’Empire romain sont multiples, mais l’universitaire prend le temps de souligner comment le dévoiement du droit d’asile lors de la crise de 376 a conduit à « une complète redistribution de l’équilibre des forces dans l’ensemble de l’Europe » et in fine à la catastrophe.

​Une politique bienveillante envers les migrations de peuples

Depuis longtemps, Rome avait développé une politique bienveillante envers les migrations de peuples sur son sol, la receptio. Déjà, sous Auguste, le poète Virgile dans l’Énéide chantait l’arrivée sur les côtes du Latium du prince troyen Énée et des autres réfugiés rescapés de la chute de la cité de Priam. Il supplie le roi LaTinus de lui accorder « un lieu exigu pour ses dieux paternels, un rivage paisible, l’air et l’eau qui sont communs à tous ». Dès le Ier siècle après Jésus-Christ, sous le règne de Néron, 100 000 personnes sont autorisées à passer de la rive nord du Danube jusqu’en Thrace, dans le nord de la Grèce actuelle. Au début du IVe siècle après Jésus-Christ, les empereurs installent des dizaines de milliers de Daces Carpes venus de l’actuelle Moldavie à l’intérieur de l’Empire, mais en prenant soin de les disperser en petites communautés, depuis ce qui est la Hongrie actuelle jusqu’au littoral de la mer Noire.

Car, aux yeux des Romains, ces immigrants ont vocation à s’intégrer à la Pax romana : ils deviennent des soldats, soumis à la stricte discipline des légions ou des cultivateurs, redevables de l’impôt. Ainsi, l’asile n’est pas un droit mais une manifestation de la mansuétude du pouvoir impérial, qui se mérite et doit inspirer de la part des peuples bénéficiaires gratitude et loyauté. Rome conçoit l’octroi d’un refuge et donc une protection contre la marque d’une soumission. C’est la deditio : l’accueil de réfugiés nécessite au préalable un acte de sujétion.

Un officier romain critique la crédulité de l’empereur

« Il est cependant un autre dénominateur commun à tous les cas documentés d’immigration autorisée au sein de l’Empire , insiste Peter Heather. Les empereurs n’admettaient jamais des immigrants les yeux fermés. Ils s’assuraient toujours qu’ils maîtrisaient militairement les événements, soit qu’ils aient vaincu auparavant ces postulants à l’immigration, soit qu’ils disposent de forces suffisantes à portée de main pour venir à bout de quelque trouble que ce soit. »

Or, lors de l’épisode du passage du Danube par les Goths en 376, ces critères de prudence ne sont pas remplis. Tout avait pourtant semblé bien commencer. Dans leur ambassade à Valens, les émissaires goths insistent, comme la coutume le veut, sur leur utilité sociale future : ils promettent même de servir en tant qu’auxiliaires dans l’armée romaine et de verser un tribut en or. Un officier romain, Ammien Marcellin, a rapporté dans ses Res gestae comment l’offre fut accueillie à la cour d’Antioche dont il critique la crédulité : « L’affaire causa plus de joie que de peur et les courtisans lettrés louèrent sans retenue la bonne fortune du prince qui, depuis les extrémités de la terre, lui apportait à l’improviste de jeunes recrues en si grand nombre que, par l’union de ses propres forces et de ces forces étrangères, il aurait une armée invincible. »

Valens, qui a eu à combattre contre les Goths quelques années plus tôt, ne sous-estime pas leur valeur militaire. Et, menacé sur sa frontière orientale par les Perses sassanides, il a besoin de renforts. Par ailleurs, l’empereur a-t-il le choix ? Peut-il ouvrir un second front, au Nord, sur le Danube quand la menace perse l’oblige à guerroyer au Sud ?

Les Goths tervinges se voient donc accorder l’autorisation de passer le Danube, sans doute à hauteur de Durostorum (devenue la ville bulgare de Silistra, à la frontière avec la Roumanie) grâce à une noria de navires romains. Mais cette faveur est refusée à un autre peuple goth voisin qui requiert la même générosité, les Greuthunges. Pourquoi ? Sans doute parce que le nombre élevé des premiers (plus de 200 000 selon une source contemporaine, une cinquantaine de milliers estime Heather) inquiète déjà le pouvoir romain.

L’administration impériale est dépassée par l’afflux de réfugiés

De fait, ce dernier consent à un traitement exceptionnel pour cette nouvelle vague de migrants. Les Tervinges peuvent choisir le lieu de leur implantation dans l’empire – c’est la Thrace, alors qu’en temps normal c’est l’empereur qui décide où doivent se fixer les nouveaux arrivants. En outre, estime Peter Heather, il est possible qu’ils aient obtenu le droit – là encore contrairement à la règle – de s’établir en groupes assez nombreux et compacts pour conserver leur identité culturelle et politique. Face à cet afflux de réfugiés que les soldats romains escortent vers la Thrace, l’administration impériale va vite être débordée.

Voyant les positions romaines dégarnies sur le limes, la frontière de l’Empire, les Greuthunges défient l’interdiction de l’empereur et traversent à leur tour le Danube, par plusieurs dizaines de milliers. Ils suivent désormais à distance la pérégrination de leurs frères Tervinges, ce qui accroît la nervosité des soldats romains. D’autant qu’il faut nourrir ces populations qui ont tout quitté en n’emportant que leurs animaux de trait tout en les surveillant.

​L’empereur Valens bâcle une paix hâtive avec l’ennemi perse

La situation se dégrade à l’hiver. Le blé manque ou est accaparé par les officiers romains qui le revendent au marché noir. La tension monte. À Marcianople (devenue Devnya, en Bulgarie), les Goths doivent rester à l’extérieur de la ville fortifiée. Des affrontements éclatent. Les deux chefs goths sont arrêtés par les Romains à l’occasion d’un banquet, leurs gardes sont massacrés. Libérés car ils ont promis de calmer leur peuple, ils rompent leur promesse et prennent aussitôt la tête de la révolte. Sous les murs de Marcianople, la garnison romaine est écrasée. La guerre des Goths commence. Ralliés par des contingents d’autres peuplades gothiques qui servaient dans l’armée romaine, les migrants évitent les fortins mais dévastent la riche plaine de Thrace méridionale. À la fin de l’été 377, une armée de secours envoyée par l’empereur les repousse plus au nord. Le répit ne dure pas. Durant l’hiver, confortés par des renforts d’Alains et de Huns qui ont traversé à leur tour le Danube qui n’est plus surveillé, les Goths reprennent leurs pillages jusque sous les murs de Constantinople avant de repartir.

Face au péril, l’empereur Valens bâcle une paix hâtive avec l’ennemi perse et déploie à nouveau, à l’été 378, son armée qui passe le détroit de l’Hellespont (les Dardanelles), frontière entre l’Asie et l’Europe. En principe, il doit attendre le secours d’une armée venue d’Occident, mais ces troupes sont retardées par de nouvelles invasions sur le Danube à hauteur de l’actuelle Hongrie. Le 9 août, sans ce renfort, l’armée de Valens attaque au nord d’Andrinople (aujourd’hui Edirne, à la frontière turco-bulgare) les Goths conduits par Fritigern. La cavalerie gothique enfonce l’aile gauche romaine et fond sur le centre qui se débande.

C’est un massacre. L’empereur périt avec son armée ; on ne trouva pas son corps. Celui qui avait accordé l’asile aux Goths mourut de l’épée de ceux-là même à qui il avait offert refuge.

Source :  Valeurs actuelles

Rome et les Barbares
Histoire nouvelle de la chute d'un Empire
par Peter Heather,
paru aux éditions des Belles Lettres, 
à Paris,
le 6 septembre 2024
806 pp,
16 cartes, glossaire
EAN13 : 9782251456096

Voir aussi 

Chute de Rome: le christianisme était-il le coupable ?

 
 
 
 

jeudi 25 septembre 2025

Apparition et diffusion des yeux bleus : une longue histoire européenne

On les dit mystérieux, séduisants, parfois glacials : les yeux bleus sont depuis longtemps chargés d’imaginaire. Mais d’où viennent-ils vraiment ? Une vaste étude génétique, portant sur plus de 4 000 génomes anciens et publiée récemment dans Molecular Biology and Evolution, révèle que cette couleur si caractéristique a une histoire bien plus ancienne et surprenante qu’on ne le croyait.

(cliquer sur l'image pour l'agrandir. IA = Âge du fer, BA = âge du bronze, N = néolithique, HG = chasseur-cueilleur)

Des chasseurs-cueilleurs aux Vikings

Le premier individu porteur du gène lié aux yeux bleus connu à ce jour aurait vécu il y a environ 35 000 ans en Crimée. Mais ce n’est qu’au Mésolithique, chez les chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale, que la proportion d’yeux bleus explose : près de 60 % dans le site d’Oberkassel (Allemagne), il y a environ 9 000 ans.

Ces populations, ancêtres directs des Européens modernes, ont laissé une trace durable. Toutefois, avec l’arrivée des agriculteurs venus d’Anatolie puis des pasteurs des steppes, majoritairement aux yeux foncés, cette proportion a fortement chuté.

Il faudra attendre l’âge du Bronze et surtout le Moyen Âge pour que le bleu regagne du terrain, probablement favorisé par des facteurs de sélection encore débattus : préférence sexuelle, adaptation à la lumière du Nord ou simple hasard génétique.

La France : du brun au bleu

Et la France dans tout ça ? Un des graphiques de l’étude permet de suivre l’évolution sur plusieurs millénaires.

Néolithique (vers 6 000 ans avant notre ère) : la France « néolithique » n’affichait qu’environ 7 % d’yeux bleus, conséquence directe de l’arrivée d’agriculteurs venus du Proche-Orient.

Âge du fer (Iron Age, IA) : la proportion monte à 12 %, signe d’un léger regain.

Moyen Âge : grand bond en avant, la France médiévale atteint environ 67 % d’individus aux yeux probablement bleus, soit le résultat le plus élevé de tout l’échantillon représenté. Cela place la population française du Moyen Âge nettement au-dessus même des Vikings (55 %) ou encore des Néerlandais médiévaux (59 %). Ces chiffres confirment l’image des sociétés du Nord et de l’Ouest de l’Europe largement aux yeux bleus à cette époque. Ceci dit, l'étude ne précise pas où cet ADN a été trouvé ni le rang des personnes à qui cet ADN appartenait (des nobles du Nord de la France ?)

Les Romains et les Méditerranéens : la part du brun

Les chercheurs se sont aussi penchés sur Rome antique. Résultat : seulement 4 % de probabilité d’yeux bleus à l’époque impériale. L’Empire, cosmopolite et méditerranéen, tirait sa diversité génétique vers le brun. Mais dès le Moyen Âge, après les invasions germaniques, on retrouve autour de 21 % de porteurs aux yeux clairs. Voir également la note encadrée ci-dessous.

Et les yeux verts, c'est secondaire ?

L’auteur a défini trois catégories basées sur une règle pour classer les couleurs des yeux (bleu, marron, vert) en fonction de marqueurs génétiques et d’un score global :
  • Bleu : Les personnes ayant deux copies du gène G/G au marqueur rs12913832 et un score élevé (supérieur ou égal à un seuil appelé TH_BLUE) sur au moins 9 des 13 sites génétiques analysés.
  • Marron : Les personnes ayant deux copies du gène A/A au marqueur rs12913832 et un score faible (inférieur à un seuil appelé TH_BROWN) sur au moins 9 des 13 sites génétiques.
  • Vert : Tout ce qui se trouve dans une zone intermédiaire, généralement avec un mélange A/G au marqueur rs12913832 et un score moyen sur le panel génétique.
En d’autres termes, la catégorie « vert » regroupe les cas où les signaux génétiques sont mitigés : le panel indique une tendance vers des yeux clairs, mais le marqueur rs12913832 n’est pas dans l’état G/G (typique des yeux bleus). Le modèle logistique utilisé vise à identifier les cas « probablement bleus » de manière prudente, tandis que les modèles beta/OLS suivent le score continu du panel, qui augmente dans les groupes où la catégorie « vert » est fréquente.
 
(cliquez pour grandir, parts probables des yeux marrons, verts et bleus. 
I
A = Âge du fer, BA = âge du bronze, N = néolithique, HG = chasseur-cueilleur)

Latitude et histoire : un duo déterminant

L’étude montre un facteur central : la latitude. Plus on monte vers le Nord, plus les yeux bleus deviennent fréquents. La dérive génétique et une préférence de partenaires aux yeux bleus dans de petites communautés ont sans doute amplifié le phénomène.

Ainsi, les populations scandinaves ou germaniques atteignent rapidement 40 % à 60 % d’yeux bleus, tandis que les Balkans, l’Italie antique ou la Grèce ancienne plafonnent autour de 0 à 10 %.

Un héritage culturel


Au-delà des chiffres, cette histoire éclaire l’imaginaire collectif : le Viking aux yeux bleus n’est pas un cliché, c’est une réalité génétique. À l’inverse, le Romain impérial aux yeux sombres incarne bien le carrefour méditerranéen. Ceci changera après la chute de l'empire, voir encadré ci-dessous.
Le cas de Rome

De récents résultats d’analyse d’ADN indiquent qu’il y a eu un énorme changement dans l’ascendance des personnes qui ont vécu à Rome à l’époque impériale et que l’apport génétique provenait principalement de la Méditerranée orientale et du Proche-Orient.

Les siècles suivants sont quelque peu agités. L’empire se divise en deux en 395, des maladies ravagent la population romaine et la ville est envahie à plusieurs reprises. Ces événements ont marqué les habitants de la ville, dont l’ascendance est devenue plus proche de l’Europe occidentale. Plus tard, l’avènement et le règne du Saint Empire romain germanique ont entraîné un afflux d’ancêtres d’Europe centrale et septentrionale. Mais « au cours de la période impériale, la tendance la plus marquée est un changement d’ascendance vers la Méditerranée orientale, avec très peu d’individus d’ascendance principalement ouest-européenne », notent les chercheurs. « Une des explications possibles de la prédominance du flux génétique de l’Orient vers Rome est que la densité de population était plus élevée dans l’est de la Méditerranée que dans l’ouest ». (Voir Ancient Rome : A genetic crossroads of Europe and the Mediterranean, dans Science 2019)

Comme on l’a dit plus haut ces résultats se fondent sur des échantillons restreints. C’est ainsi que l’ascendance nord-africaine en Italie n’est étayée que par l’ADN d’un seul individu précédemment signalé de la période romaine impériale (R132) (Antonio et coll., 2019). Une autre étude génétique de 2022 montre que malgré l’hétérogénéité génétique dans la Rome impériale, l’Europe a connu une stabilité des structures génétiques de ses populations depuis d’Âge du fer. Plusieurs hypothèses sont émises pour résoudre cette apparente contradiction : cette hétérogénéité n’aurait pu être qu’urbaine (les sites de fouille d’où provient l’ADN antique sont souvent dans les anciennes villes), les villes ont tendance à faire baisser la natalité (le logement y est cher, les enfants ne peuvent aider dans les travaux des champs), les maladies auraient surtout frappé ces villes densément peuplées et à l’hygiène douteuse, la population aurait été remplacée par une population locale rurale plus homogène et plus féconde, enfin le déclin économique de l’empire d’Occident aurait pu encourager le retour d’étrangers vers leur pays ou du moins l’Empire d’Orient resté plus prospère. Plus de détails dans Stable population structure in Europe since the Iron Age, despite high mobility.

Contexte génétique et méthode

Pourquoi les yeux bleus ?

La couleur des yeux, notamment les yeux bleus, dépend principalement de deux gènes voisins situés sur le chromosome 15 : OCA2 et HERC2. 

Voici comment ça marche en termes simples :

  • OCA2 : Ce gène contrôle la production de mélanine, le pigment qui donne leur couleur aux yeux, à la peau et aux cheveux. Plus de mélanine dans l'iris = yeux bruns. Moins de mélanine = yeux bleus ou verts. 
  • HERC2 : Ce gène agit comme un "interrupteur" qui régule OCA2. Il contient une zone spécifique (un SNP appelé rs12913832, situé dans une partie non codante de HERC2) qui décide si OCA2 produit beaucoup de mélanine ou pas. 

Pour avoir des yeux bruns, HERC2 doit bien activer OCA2 pour produire suffisamment de mélanine. Pour des yeux bleus, une mutation dans rs12913832 affaiblit cet interrupteur, ce qui réduit la production de mélanine par OCA2. 

Résultat : l'iris a moins de pigment, et les yeux paraissent bleus ou verts. Un schéma (non inclus ici) montrerait que ces deux gènes sont voisins sur le chromosome.

Méthode utilisée dans l'étude :

Au lieu de se baser uniquement sur le SNP rs12913832 pour deviner la couleur des yeux, l'auteur a adopté une approche plus précise : 

  1. Analyse d’un haplotype : L’auteur a examiné un ensemble de 13 SNPs (marqueurs génétiques) liés à OCA2 et HERC2, formant ce qu’on appelle le "haplotype des yeux bleus". Ces SNPs ont été pondérés (méthode DR2) pour évaluer leur influence. 
  2. Rôle clé de rs12913832 : Ce SNP est utilisé comme un "gardien". Pour qu’un individu soit considéré comme ayant probablement des yeux bleus, il doit avoir la version G/G de ce marqueur (une mutation spécifique). 
  3.  Score continu : L’auteur a créé un indice (de 0 à 1) pour classer les individus selon leur probabilité d’avoir des yeux bleus. Ensuite, il a attribué des étiquettes : probablement bleu, probablement brun, ou indéterminé (quand ce n’est pas clair). 
  4. Modélisation : L’auteur a étudié la fréquence des yeux bleus en fonction de trois facteurs :
    • Le temps : Comment cette caractéristique s’est répandue à travers l’histoire.
    • La latitude : Les yeux bleus sont plus fréquents dans certaines régions (ex. : Europe du Nord).
    • La couverture génomique : La quantité de données génétiques disponibles pour chaque individu analysé. 

Échantillon

L'étude se fonde sur une base de données : d'environ 4 133 génomes anciens (période 44 000 ans jusqu' à présent). 

Tableau : populations / cultures — proportion estimée d’individus « probablement aux yeux bleus » et taille d’échantillon
Population / culture Proportion estimée Taille de l’échantillon (n)
France — Moyen Âge ≈ 67 %  échantillon limité (non précisé dans la synthèse)
Oberkassel (chasseurs-cueilleurs ouest-européens) ≈ 58,9 %  n = 39
Pays-Bas — Moyen Âge ≈ 59 %  n modéré (valeur non précisée ici)
Vikings (Scandinavie) ≈ 55,3 %  n = 376
France — Âge du Fer ≈ 25–30 %  échantillon variable (non précisé)
Rome — Âge du Fer ≈ 22,2 %  n = 27
Rome — Moyen Âge ≈ 21,4 %  n = 28
Culture campaniforme  ≈ 13,1 %  n = 229
Yamnaya (steppe pontique-caspienne) ≈ 3,0 %  n = 169
Rome — Période impériale ≈ 4,2 %  n = 48
Remarque Les pourcentages sont des estimations issues de l'étude ; les intervalles de confiance varient beaucoup selon la taille d’échantillon (les petits n donnent des marges d’erreur larges). « Appel probablement bleu » = individu classé par l’algorithme comme « probablement-bleu » (voir définition génétique basée sur HERC2/OCA2).

jeudi 7 août 2025

Chute de Rome: le christianisme était-il le coupable ?



Le christianisme est-il responsable de la chute de l'Empire romain ? Telle est l’idée de Voltaire, reprise par l’historien Edward Gibbon dans son « Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain » : le christianisme aurait désintéressé les empereurs chrétiens puis les populations de la défense de l’Empire. Face au Capitole, au sommet duquel Gibbon a eu cette intuition, Michel De Jaeghere, directeur du « Figaro Hors-série », réfute cette thèse point par point.

Voir aussi
 
 
 
 
 

jeudi 29 mai 2025

Le 29 mai 1453, Constantinople tombe

Le 29 mai 1453, Constantinople tombe. La ville est prise par le sultan Mehmet II, dénommé dès lors le «conquérant» (Fathi). Constantin XI Paléologue meurt, les armes à la main, anonyme dans la masse des guerriers.

La chute de Constantinople marque la fin d’un empire qui, depuis la chute de Rome, avait maintenu l’Occident dans l’ère chrétienne : l’Empire byzantin. Cette ville , qui porte le nom de son bâtisseur Constantin, revêt une symbolique particulière.

Les Turcs du sultan Mehmet II sont parvenus à mettre Constantinople à sac par un déploiement colossal d’artillerie, de guerriers et de navires. Les récits des témoins oculaires de cette bataille sans précédent mettent en lumière la puissance de l'Empire ottoman, qui parvient à faire de la basilique Sainte-Sophie une mosquée stambouliote.


Perte majeure pour l’Occident chrétien, la prise de la ville résulte d’un long abandon, d’un délaissement des marges de l’empire, qui représentaient pourtant un point de contact central avec l’ennemi turc. La prise constitue l’apogée de la lutte entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman.

L'auteur : Sylvain Gouguenheim, historien médiéviste, spécialiste de la Réforme grégorienne, est l'auteur de Constantinople 1453. La ville est tombée, Perrin, Paris, 2024, 372 p., 25 €, ISBN-13 : 978-2262101145

Voir aussi

La conservation du savoir grec à Constantinople et sa diffusion dans l'Europe romane

Au moins 75 % des classiques grecs connus aujourd'hui proviennent de copies byzantines

Manuel d'histoire (2) — Chrétiens tuent les hérétiques, musulmans apportent culture raffinée, pacifique et prospère en Espagne

Histoire — Le Moyen Âge, une imposture

27 novembre 1095 — Appel lancé pour porter secours aux chrétiens d'Orient et aux pèlerins

Instruction au Moyen Age ou comment les écoles primaires étaient déjà légion en France

samedi 16 novembre 2024

Gladiateur 2 — Critiques (était : Denzel Washington y jouera Macrin (Macrinus))

Critique positive du film dans le Figaro Magazine ci-dessous (ce serait une bonne surprise), cet avis n’est pas partagé par l’hebdomadaire britannique The Economist plus bas.

LA GLOIRE DE SON PÈRE

Ridley Scott signe avec « Gladiateur II » un film spectaculaire qui marche sur les traces du premier.

C’est la bonne nouvelle que l’on n’attendait pas. Parce que Gladiator, immense succès qui lança en 2000 le renouveau du film antique, décourageait tout espoir d’une suite digne de lui. Parce que les films historiques de Ridley Scott ont suivi sur une pente descendante, d’Exodus. Gods and Kings [L’Exode : Dieux et Rois au Québec] au Dernier duel et à Napoléon, tous marqués au coin du grotesque. Or, Ridley Scott et le scénariste David Scarpa ont fait pour Gladiateur II un choix payant : celui de la filiation tous azimuts, à commencer par le héros, Lucius (Paul Mescal), propre rejeton de Maximus, qu’incarnait Russell Crowe. Capturé en Numidie par l’armée du général Acacius (impeccable Pedro Pascal) lors d’une bataille où sa femme perd la vie, il devient, à Rome, un gladiateur anonyme, bien décidé à se venger de son vainqueur qu’il découvre marié à… sa mère, Lucilla (Connie Nielsen, survivante du premier film).

Comme dans Gladiator, les scènes de batailles et d’arène rythment savamment l’action, avec un zeste de surenchère jouissive (on aime Les Dents de la mer en plein Colisée). Les empereurs Geta et Caracalla reprennent haut la main le flambeau de Commode en clowns maléfiques, flanqués d’un préfet du prétoire tout aussi impitoyable (Denzel Washington, qui offre un numéro soigné de barbarie au sourire Colgate). Ridley Scott a réalisé un film moins lyrique, plus sombre que le premier. Mais son grand spectacle est solide comme l’airain qui cuirasse son héros, loin de l’esthétique de jeu vidéo à laquelle le genre semblait abonné depuis 300. Quant à l’Irlandais Paul Mescal, il est aussi à l’aise dans la série romantique Normal People [Des Gens normaux au Québec] que dans ces combats virils qui sentent bon le MMA et le sable chaud, avec ce qu’il faut d’humanité blessée et de destins brisés. Force et honneur !

La bande-annonce (l’aguiche) en VF :

 
GLADIATEUR II, ses erreurs artistiques dépassent ses erreurs historiques

QUEL EST le moment le plus ridicule de « Gladiator II » ? Est-ce lorsqu’un gladiateur chevauche un rhinocéros dans l’arène ? Ou lorsque le héros, Lucius (Paul Mescal), se bat aux côtés de sa femme ? (On lui a fourni une armure moulée à ses seins, les armées du troisième siècle étant des employeurs réputés pour leur égalité des chances, c’est bien connu.) Ou est-ce lorsqu’il combat un singe conçu par ordinateur, mi-gibbon, mi-Gollum ?

Ou peut-être est-ce la façon dont il cite sans cesse le premier « Gladiateur », en répétant » Force et honneur « et » J’aurai ma vengeance « — bien qu’il évite de demander “Alors, ça vous divertit ?”. Probablement parce que la réponse serait : pas autant qu’avec le premier opus.

Lorsque le premier “Gladiateur” est sorti en 2000, le monde s’est instantanément épris de Maximus Decimus Meridius (interprété par Russell Crowe), qui se décrit comme » le père d’un fils assassiné, le mari d’une femme assassinée » et qui possède les plus beaux avant-bras que l’on avait vu à l’écran depuis un bon bout de temps. Les critiques ont fait la fine bouche (« grandiose et stupide », a dit l’un d’eux). Mais presque tout le monde les a ignorés : « Gladiateur » est devenu le deuxième film le plus rentable de l’année. Il a remporté cinq Oscars et s’est attiré l’adoration des spécialistes du classicisme, dont le sujet semblait soudain plus à la mode qu’ennuyeux. J’ai adoré ce film », a déclaré Dame Mary Beard, auteur à succès et spécialiste de l’histoire romaine. « J’ai pleuré. »

Voici le retour de « Gladiateur », dont la suite prendra d’assaut les arènes modernes (appelées cinémas) le 15 novembre en Grande-Bretagne et le 22 novembre en Amérique. Le dernier film s’est terminé dans un bain de sang : dans l’art comme dans la vie, les gladiateurs et les empereurs romains ont une espérance de vie particulièrement courte. Cela a nécessité des changements considérables dans la distribution des rôles.

Mais beaucoup de choses nous sont familières. Maximus, homme d’humeur changeante, a été remplacé par Lucius, homme d’humeur changeante. L’empereur fou Commode est devenu deux empereurs fous : Caracalla et Geta. « Gladiateur II » offre le même mélange de sabres, sandales et sueur, et en grande partie la même intrigue. Lucius, comme Maximus (déflorement : ils s’avèrent être apparentés), est capturé comme esclave lors d’une bataille, il est ensuite amené à Rome, puis s’efforce de la libérer d’empereurs malveillants. Comme Maximus, Lucius aspire au « rêve qu’était Rome ». Malheureusement, ce que Sir Ridley Scott, le réalisateur du premier et du second opus, entend par ce rêve se révèle moins clair la deuxième fois.

Tous les drames historiques se déroulent non pas à une époque, mais à deux : celle qu’ils évoquent ostensiblement et celle dans laquelle ils sont filmés. « Bridgerton », avec ses dialogues à la Downton Abbey et sa distribution des rôles multiethnique, se déroulait davantage en 2020 qu’en 1813.

Les péplums romains sont également datés, car les Romains sont utilisés « en partie comme une image de nous-mêmes », explique Dame Mary. Par exemple, « Quo Vadis » (1951) est un hymne au christianisme ; la série télévisée « Moi, Claude » proposait une débauche racoleuse qui reflétait les années 1970. Le premier « Gladiateur » exprimait l’idéalisme de la démocratie, ce qui convenait parfaitement au tournant du millénaire. (Marc Aurèle veut que Maximus aide à rendre le pouvoir au peuple.) Ici le film s’inscrivait dans la lignée du célèbre essai de Francis Fukuyama « La fin de l’histoire » paru peu avant.

Le second opus est plus confus. Le péplum affirme défendre la démocratie, mais la croyance en elle, à l’écran comme en dehors, semble bien plus faible qu’auparavant. Les vrais méchants de ce film sont, comme souvent dans le cinéma d’aujourd’hui, les riches oisifs. Ses héros sont les travailleurs immigrés de Rome.

Ainsi, Lucius, réduit en esclavage, travaille avec une force surhumaine tout au long du film. Ses compagnons gladiateurs sont représentés sous un jour favorable, de même que leur médecin indien. Même le méchant « maître » des gladiateurs, Macrinus (Denzel Washington), est plus séduisant que les aristocrates imbéciles qu’il sert. Quel est le rêve de Rome ? À en juger par ce deuxième volet, c’est le plein emploi, le fait de déjouer les riches et des relations interraciales harmonieuses (la distribution est extrêmement diversifiée). Les femmes y sont émancipées à un point improbable : elles participent aux batailles et se battent dans le Colisée aux côtés des hommes. Tout cela fait très 2024 — et c’est sans doute très méritoire. En revanche, ce n’est pas très palpitant. 

Cela n’en fait pas un film non historique. La Rome antique était très diversifiée [mais la présence des noirs et des Indiens était négligeable, il s’agissait d’un mélange de Méditerranéens]. L’Empire romain s’étendait de l’Espagne à la Syrie ; il comptait environ 60 millions d’habitants, dont beaucoup se déplaçaient. Des poteries d’Afrique du Nord ont été retrouvées à Iona, en Écosse ; des rhétoriciens de Gaule ont été retrouvés en Islande. Tout le monde s’est retrouvé au Colisée de Rome lors de son ouverture. Arabes, Égyptiens, Yéménites, Éthiopiens, Germains, tout le monde était là, a écrit le poète Martial. [Voir l’encadré ci-dessous pour l’analyse ADN de dépouilles remontant à la Rome antique, l’échantillonnage est encore petit et sélectif doit on ajouter.]

Et les Romains ne s’intéressaient guère à la teinte de la peau. Un Nord-Africain pouvait devenir empereur (comme le sera plus tard Macrin en 217 après J.-C.) presque sans que son teint ne fasse l’objet d’un commentaire. Rome n’était pas une utopie raciale, loin de là. Mais les préjugés des anciens Romains n’étaient pas les mêmes que ceux de la société actuelle. Les peuples que les Romains détestaient vraiment étaient les peuples nordiques poilus. La Germanie était menaçante, la Grande-Bretagne était lugubre et les habitants de l’Irlande étaient, selon le géographe Strabon, « des cannibales et de gros mangeurs » qui avaient « des relations sexuelles… avec leurs mères ».

De récents résultats d’analyse d’ADN indiquent qu’il y a eu un énorme changement dans l’ascendance des personnes qui ont vécu à Rome à l’époque impériale et que l’apport génétique provenait principalement de la Méditerranée orientale et du Proche-Orient.

Les siècles suivants sont quelque peu agités. L’empire se divise en deux en 395, des maladies ravagent la population romaine et la ville est envahie à plusieurs reprises. Ces événements ont marqué les habitants de la ville, dont l’ascendance est devenue plus proche de l’Europe occidentale. Plus tard, l’avènement et le règne du Saint Empire romain germanique ont entraîné un afflux d’ancêtres d’Europe centrale et septentrionale. Mais « au cours de la période impériale, la tendance la plus marquée est un changement d’ascendance vers la Méditerranée orientale, avec très peu d’individus d’ascendance principalement ouest-européenne », notent les chercheurs. « Une des explications possibles de la prédominance du flux génétique de l’Orient vers Rome est que la densité de population était plus élevée dans l’est de la Méditerranée que dans l’ouest ». (Voir Ancient Rome : A genetic crossroads of Europe and the Mediterranean, dans Science 2019)

Comme on l’a dit plus haut ces résultats se fondent sur des échantillons restreints. C’est ainsi que l’ascendance nord-africaine en Italie n’est étayée que par l’ADN d’un seul individu précédemment signalé de la période romaine impériale (R132) (Antonio et coll., 2019). Une autre étude génétique de 2022 montre que malgré l’hétérogénéité génétique dans la Rome impériale, l’Europe a connu une stabilité des structures génétiques de ses populations depuis d’Âge du fer. Plusieurs hypothèses sont émises pour résoudre cette apparente contradiction : cette hétérogénéité n’aurait pu être qu’urbaine (les sites de fouille d’où provient l’ADN antique sont souvent dans les anciennes villes), les villes ont tendance à faire baisser la natalité (le logement y est cher, les enfants ne peuvent aider dans les travaux des champs), les maladies auraient surtout frappé ces villes densément peuplées et à l’hygiène douteuse, la population aurait été remplacée par une population locale rurale plus homogène et plus féconde, enfin le déclin économique de l’empire d’Occident aurait pu encourager le retour d’étrangers vers leur pays ou du moins l’Empire d’Orient resté plus prospère. Plus de détails dans Stable population structure in Europe since the Iron Age, despite high mobility.
Pouce vers le bas

Si le message de ce film est un peu plus confus, son esthétique l’est tout autant. Le premier film n’avait pas un héros fort et taciturne, mais deux : Maximus et Rome elle-même. Il commençait par une bataille dans une Germanie âpre et dure, avant de se rendre dans une Rome encore plus âpre. L’effet général était un sinistre chic fasciste. De nombreuses scènes — aigles impériaux se découpant sur le ciel, tambours battant la mesure — font écho, plan pour plan, au « Triomphe de la volonté » (1935), le film de propagande de Leni Riefenstahl sur l’Allemagne nazie.

Si le premier « Gladiateur » évoquait le théâtre de guerre, celui-ci frôle le théâtre kitsch. Il commence par une sotte bataille navale dans le nord-ouest de l’Afrique avant de se déplacer dans une Rome très différente, où des aristocrates oisifs se livrent à la nudité, au recouvrement des tétons et à ce qu’on ne peut que nommer se faire des mamours. Cela se veut osé, mais selon les normes romaines authentiques, ce n’est pas grand-chose. L’empereur fou Héliogabale se serait fait remorquer dans un char par quatre femmes nues [il nous en est parvenu un camée représentant la scène, Héliogabale est lui-même nu et son sexe est en érection…] et aurait étouffé à mort des convives sous des gerbes de fleurs. Dans « Gladiateur II », les excès impériaux les plus évidents concernent un flacon de gel pour les cheveux. Lorsque les hommes pensent à Rome plusieurs fois par jour, comme le prétendent les médias sociaux, il est presque certain que ce n’est pas à cette Rome qu’ils pensent.

Pendant ce temps, le film ajoute des fictions historiques improbables. Il inonde le Colisée pour simuler des batailles navales (qui ont certainement eu lieu, en détournant un aqueduc local). Mais le film ajoute de fausses îles désertes, de faux palmiers et de faux requins (ce qui n’a pas eu lieu). Et moins on en dit sur le singe généré par ordinateur, mieux c’est.

Non, pas de requin dans le Colisée

Transporter et maintenir des requins dans un habitat marin artificiel aurait été impensable au troisième siècle de notre ère. La qualité de l’eau nécessaire pour maintenir en bonne santé les grands prédateurs actifs implique des systèmes de filtration complexes pour éliminer les déchets et maintenir les niveaux d’oxygène — une technologie qui dépasse de loin les possibilités de la Rome impériale.

Bien sûr, si vous voulez de l’exactitude historique, « Pourquoi regardez-vous un film ? » demande Dame Mary. [Cela nous paraît un peu faible, les films ont un impact très important sur ce que l’on considère comme crédible, ils forment et déforment notre vision du monde contemporain et historique.] Le premier « Gladiateur » prenait beaucoup de libertés dramatiques. En outre, tous les films doivent condenser et simplifier. John le Carré a dit que transformer un livre en film équivalait à transformer « une vache en un cube Oxo » de bouillon de bœuf. Transformer un empire qui a duré un millénaire en un film de deux heures et demie est encore plus difficile. La nuance est inévitablement perdue. Par exemple, les Romains sont dépeints comme des assoiffés de sang, mais beaucoup d’entre eux détestaient l’arène : Sénèque, un philosophe romain, pensait que le simple fait d’y assister rendait l’homme plus « cruel et inhumain ».

Cependant, les problèmes de ce film sont plus profonds qu’une simple inexactitude. Les grands souverains romains ont remodelé Rome à leur convenance : Adrien a reconstruit le Panthéon, Titus a achevé le Colisée, Auguste a transformé la brique en marbre.

Les grands films font de même, remodelant la Rome de l’imagination. Il y a plus de vingt ans, Sir Ridley a changé la façon dont vous pensez à Rome. Ce film ne le fera pas. ■ (The Economist)

Autre critique de Gladiateur II (en vidéo) sans trop le déflorer :

 

Historiquement : vrai et le faux


Billet du 10 juillet 2024

 

Dans le prochain Gladiateur 2 de Ridley Scott qui devrait sortir à la fin 2024, selon Vanity Fair, « Denzel Washington joue le rôle d’un fringant homme d’affaires nommé Macrin (us). Denzel est un marchand d’armes qui fournit de la nourriture aux armées européennes, du vin et de l’huile, fabrique de l’acier, des lances, des armes, des canons et des catapultes. C’est donc un homme très riche. Au lieu d’avoir une écurie de chevaux de course, il a une écurie de gladiateurs. »

Mêmes couleurs beige que dans Napoléon, sans éclat, musique rap en anglais déplacée et moche, un empereur berbère noir et une trame qui semble, pour ce que l’on en peut juger de cette aguiche, une resucée du premier Gladiator.


Le film semble présenter une version condensée des années 211-217 apr. J.-C., au cours desquelles l’empereur Caracalla assassine son frère Geta pour s’emparer seul du pouvoir. Finalement, le tyrannique Caracalla tombera lui-même sous la coupe de l’ambitieux « marchand d’armes » Macrin (us). L’image semble montrer Macrin (us) en tant qu’empereur surveillant les batailles dans l’arène, et provient donc probablement du point culminant du film.

Ci-dessous un buste de l’empereur Macrin, sa famille était berbère.


Macrin est né en 164. Il était originaire de Césarée, la capitale de la province de Maurétanie Césarienne (Mauretania Caesariensis), qui se trouvait près de l’actuelle ville algérienne de Cherchell. Macrin était membre de l’ordre équestre. Il est possible que ses parents inconnus aient déjà été chevaliers, mais il est également possible qu’il ait été le premier à recevoir ce titre. Ce n’est que dans l’historiographie de l’Antiquité tardive que des détails sur sa prétendue ascension à partir d’un milieu extrêmement pauvre nous sont parvenus, mais ils sont peu crédibles. Il s’agit manifestement de calomnies destinées à le discréditer dans les milieux aristocratiques en le faisant passer pour un parvenu indigne. L’historien et sénateur contemporain Dion Cassius se contente de dire que Macrin était un Maure romanisé et que sa famille était « très modeste » et que Macrin avait l’oreille percée, comme c’était la tradition chez les Maures. Mais, comme Macrin a reçu l’éducation nécessaire et coûteuse pour sa future carrière, sa famille n’était probablement en réalité pas sans ressources.

Pièce de monnaie avec l’image de l’empereur Macrin. IMP C M OPEL SEV MACRINVS AVG soit
Imperator Caesar Marcus Opellius Severus Macrinus Augustus.
Empereur (commandant suprême) César Marc Opellius Sévère Macrin, Auguste (empereur).


jeudi 7 novembre 2024

De l’Empire romain à la Chine des Ming, les civilisations se sont-elles effondrées à cause du changement climatique ?


De l’Empire romain à la Chine des Ming, les civilisations se sont-elles effondrées à cause du changement climatique ?

Les historiens sont nombreux à se pencher sur la chute des civilisations, et à passer cette question éternelle à la lumière des interrogations les plus contemporaines, la question écologique en tête.

La civilisation que nous connaissons va-t-elle s’effondrer dans les années à venir ? Pour 65 % des Français et 52 % des Américains, la réponse est positive, à en croire une enquête menée par l’Ifop pour la Fondation Jean Jaurès en 2020. Une telle poussée de collapsologie ne pouvait passer sans réveiller la question préférée des historiens : de quoi meurent les sociétés humaines ? Depuis Edward Gibbon et son Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, les hommes de lettres sont nombreux à s’être frottés à cette épineuse question et à avoir subodoré, comme Paul Valéry , que « nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette tendance à gloser sur les ruines ne s’est pas estompée les années passant, et elle connaît un rebond ces derniers temps. Avec une nouveauté notable : l’arrivée du changement climatique dans l’équation de la destruction.

Après le livre remarqué de Kyle Harper expliquant la chute de Rome par des variables climatiques [note du carnet: le temps froid!], Comment l’Empire romain s’est effondré, traduit en 2019 à La Découverte, le même éditeur publie La Survie des civilisations, dans lequel Eric Cline s’interroge sur le devenir des sociétés antiques après l’effondrement du XIIe siècle av. J.-C. Le sinologue canadien Timothy Brook s’est prêté au même exercice… à l’époque de la Chine des Ming. Il fait paraître Le Prix de l’effondrement (Payot), livre qui suggère que l’affaiblissement de la dynastie chinoise entre le XVe et le XVIIe siècle s’expliquerait par les mauvaises conditions météorologiques du petit âge glaciaire.

Assez pour dessiner une tendance ? « Il y a incontestablement un effet de mode », reconnaît Stéphane Ratti, professeur émérite d’histoire de l’Antiquité tardive à l’université de Bourgogne-Franche-Comté, pour qui ces publications sont « nourries par le catastrophisme et le déclinisme ambiant ». Les auteurs de ces travaux assument d’ailleurs l’influence de l’air du temps sur leurs préoccupations universitaires. Timothy Brook, 73 ans, précise qu’il n’est pas historien du climat. S’il adopte une perspective environnementale seulement maintenant, c’est parce que « ce n’était pas très à la mode au moment où (il a) commencé (ses) études ». Kyle Harper, lui, fait volontiers des allusions au roman de John Steinbeck, Les Raisins de la colère, pour comparer les conditions climatiques de la Rome antique et la sécheresse qui frappa son Oklahoma natal. Depuis cet État américain, où il enseigne toujours, le professeur de lettres classiques a proposé une nouvelle lecture de la chute de Rome dans laquelle les microbes, les températures et les volcans disputent à Marc Aurèle et Attila la destinée de l’Empire d’Occident.

Optimum climatique


Sa thèse repose sur l’idée que l’Empire romain aurait prospéré « à un moment particulier de l’histoire du climat connu sous le nom d’Holocène » et aurait joui d’un « optimum climatique », « une phase de chaud, humide et invariable dans la plus grande partie du cœur méditerranéen de l’Empire », particulièrement propice au développement de l’agriculture. Cet optimum aurait duré de 200 av. J.-C. à l’an 150 de notre ère environ, avant de céder la place à une phase de transition puis au « petit âge de glace de l’Antiquité tardive » à partir de l’an 450. Rome est mise à sac par les barbares en 410, et le dernier empereur abdique en 476. Les dates collent à peu près. Harper avance aussi que, en s’étendant jusqu’aux confins du monde connu, l’Empire romain aurait « conspiré de manière involontaire avec la nature » et « créé une écologie des maladies qui a permis le déchaînement de la puissance latente de l’évolution des agents pathogènes ». La peste antonine au IIe siècle et la peste de Cyprien au IIIe en attestent.

Est-ce suffisant pour conclure à un affaiblissement irrémédiable de l’Empire romain d’Orient quand d’autres civilisations ont survécu à des pandémies semblables ? Il est permis d’en douter, selon Stéphane Ratti, qui signe une critique vigoureuse de la thèse de Harper dans le dernier numéro de Commentaire. Il reproche notamment à son collègue américain une chronologie trop floue : « L’auteur passe allègrement du IIe au VIIe siècle puis du VIe  au IVe sans sourciller. » Et sa lecture des sources serait approximative, voire fallacieuse, poursuit le professeur émérite, qui pointe de multiples déformations dans les traductions et l’utilisation comme sources « objectives » d’écrits pamphlétaires et polémiques de l’Antiquité.

Les explications environnementalistes de la fin des mondes ne plaisent pas à tout le monde. Certains, comme Stéphane Ratti, veulent y voir une conséquence des idéologies en vogue à l’université : « Aujourd’hui, on obtient plus facilement des financements, des postes et l’on fait plus rapidement carrière, si l’on choisit les thèmes porteurs idéologiquement et conformes à la doxa », confie-t-il au Figaro . Problème selon lui : « De ce type de recherche, on connaît d’avance la réponse, donnée dès la question, dans le sujet même ». Et le postulat de départ pourrait parfois pousser à écarter les faits qui ne corroborent pas ces thèses «suspectes ou exagérées, dramatisées à l’excès ».

Soucieux d’éviter l’écueil de l’explication monocausale, l’historien Eric Cline fait preuve de davantage de prudence quand il explique la disparition des civilisations de l’âge du bronze en 1177 av. J.-C. dans La Survie des civilisations : « Parmi les facteurs ou les causes possibles (…) figuraient le changement climatique, la sécheresse, la famine, les tremblements de terre, les envahisseurs et les maladies. Ma conclusion (est) qu’aucune de ces causes prises isolément n’aurait été suffisamment cataclysmique pour entraîner la disparition ne serait-ce que d’une des civilisations de l’époque dans la région ». L’archéologue se prête tout de même au jeu de lire ses recherches à la lumière des rapports du GIEC et à saupoudrer son travail d’analyses sur la « résilience » des civilisations hittite et mycénienne. Mais pour lui il est moins question de faire primer l’explication environnementale que de faire résonner les effondrements passés avec les difficultés d’aujourd’hui.

Car ces livres d’histoire écrits au présent se donnent aussi pour mission d’éclairer nos temps troubles. Et ils rencontrent leur public. Après la parution d’un premier ouvrage consacré au sujet, 1177 av. J.-C., le jour où la civilisation s’est effondrée (La Découverte), beaucoup de lecteurs et d’internautes ont interpellé Eric Cline ; ils lui ont écrit des courriels ou l’ont pris à partie sur 𝕏 (ex-Twitter) et Facebook. « Ils voulaient savoir ce qui s’était passé après l’effondrement », confie-t-il au Figaro. Aux questions actuelles, il tente de répondre avec ses instruments. Et l’historien érige volontiers en modèles les Phéniciens et les Chypriotes, seuls à avoir su se relever, et même tirer profit de la catastrophe du XIIe siècle avant notre ère ; les uns en diffusant l’alphabet et en s’emparant des routes maritimes laissées à l’abandon, les autres en développant la production d’objets en fer. D’autres s’en sont moins bien tirés : « Si nous ne faisons rien, nous risquons de disparaître, comme les Hittites et les Mycéniens », confie-t-il, avec l’enthousiasme du chercheur et l’inquiétude de l’homme du XXIe siècle.

Tempêtes et famines

La Chine des Ming recèle-t-elle autant d’éclairages pour notre époque ? C’est ce que veut croire Timothy Brook, historien canadien spécialiste de la Chine. Son livre Le Prix de l’effondrement explique « comment le changement climatique a entraîné l’effondrement d’un des plus puissants empires de l’histoire ». Carnets de comptes et récits de l’époque à l’appui, le sinologue décrit les oscillations climatiques qui ont frappé la Chine entre 1544 et 1638, voyant se succéder des tempêtes détruisant les champs, des inondations noyant les rizières puis des pics de sécheresse, dont le dernier a duré sept ans. Quand les Mandchous attaquent la Chine et font chuter la dynastie des Ming en 1644, ils ne se battent que contre un peuple affaibli, affamé, et un État au bord de la faillite. « L’ampleur de la détérioration climatique rendit la chute de la dynastie tout aussi irréversible qu’aurait pu l’imaginer un conte moral », conclut l’auteur. En somme, si les envahisseurs ne poussent pas au soleil, les derniers Ming n’auraient rien pu faire pour enrayer le déclin face aux récoltes désastreuses, à l’inflation du prix du riz et aux greniers vides.

Quand on déplace la focale des batailles et des intrigues de cour aux cycles de la planète, l’homme se retrouve ainsi chassé de l’histoire. Il ne serait plus qu’un pion soumis au bon vouloir des nuages ; et la politique, une gestion du provisoire jusqu’à la prochaine averse. Au XVe siècle, les renoncements des dirigeants chinois ne furent pourtant pas pour rien dans l’affaiblissement de leur empire, nous explique Timothy Brook : les greniers gouvernementaux, censés fournir une réserve de grains en cas de crise, sont progressivement délaissés, trop coûteux à entretenir. Ces calculs de court terme fragilisent durablement la Chine et la rendent incapable de faire face aux sécheresses inédites du XVIIe siècle. Celles-ci, dépassant par leur ampleur toutes les précédentes, n’auraient jamais pu être anticipées, observe le sinologue.

Constat d’une impuissance fatale de l’homme qui résonne étrangement à une époque où l’on parle précisément de dérèglement climatique généré par l’activité humaine. En se dirigeant vers ces ouvrages en quête de réponses pour demain, on ressortira avec la certitude de Pierre Chaunu : « Les historiens ne prévoient à coup sûr que le passé. »

Source : Le Figaro

Voir aussi
 
 
 

mercredi 21 février 2024

Histoire — Un papyrus carbonisé d’Herculanum partiellement déchiffré

Les quelque 800 manuscrits de la villa de Lucius Calpurnius Piso Caesoninus, beau-père de Jules César, forment l'unique bibliothèque du monde antique qui nous soit parvenue, mais dans un état illisible. Peut-être plus pour très longtemps...

Un des rouleaux carbonisés
 

Trois chercheurs ont remporté lundi un prix de 700 000 dollars pour avoir réussi à déchiffrer grâce à l’intelligence artificielle une petite partie de rouleaux manuscrits vieux de près de 2000 ans et gravement endommagés par l’éruption du Vésuve en 79 après J.C.

Les papyrus d’Herculanum consistent en quelque 800 rouleaux, selon les organisateurs du concours, carbonisés lors de cette éruption qui a enseveli Pompéi et Herculanum.

Ressemblant à des bûches calcinées et conservés à l’Institut de France à Paris et à la Bibliothèque nationale à Naples, les rouleaux s’effritent et sont facilement endommagés lorsque l’on tente de les dérouler.

Le concours, nommé « Vesuvius Challenge » a été créé par Brent Seales, un chercheur en informatique à l’université du Kentucky aux Etats-Unis, et Nat Friedman, fondateur de la plateforme Github, détenue désormais par Microsoft.

Les organisateurs avaient réalisé au préalable des scans de quatre rouleaux et offraient une récompense totale d’un million de dollars pour qui déchiffrerait au moins 85% de quatre passages de 140 caractères.

Le trio récompensé par le « Vesuvius Challenge » est composé de Youssef Nader, un doctorant à Berlin, Luke Farritor, un étudiant et stagiaire de SpaceX originaire du Nebraska aux Etats-Unis, et Julian Schilliger, un étudiant suisse en robotique.

Ils ont notamment utilisé l’intelligence artificielle pour distinguer l’encre du papyrus et ont déterminé la nature des caractères grecs en détectant les répétitions.

Grâce à cette technique, Luke Farritor avait déchiffré le premier mot d’un passage, le mot grec pour violet.

Unissant leurs efforts, ils ont désormais déchiffré environ 5% d’un rouleau, selon les organisateurs. Selon Nat Friedman, son auteur serait « probablement le philosophe épicurien Philodemus », écrivant « à propos de nourriture, de musique, et de comment profiter des plaisirs de la vie ».

Certains historiens estiment que ces documents ont appartenu un temps à Lucius Calpurnius Piso Caesoninus, père de Calpurnia, l’une des épouses de Jules César. La « villa des papyrus », où ont été retrouvés au 18e siècle les rouleaux, est toujours en majorité enfouie et pourrait contenir plusieurs milliers d’autres manuscrits.

« Certains de ces textes pourraient complètement réécrire l’histoire de périodes clés du monde antique », a estimé Robert Fowler, chercheur en études classiques et président de la Herculaneum Society, auprès du magazine Bloomberg Businessweek.

Le déchiffrage de ces textes pourrait en effet représenter une percée majeure: selon un inventaire de l’université de Californie à Irvine, seuls 3 à 5% des textes de grec ancien auraient survécu jusqu’à l’ère moderne.

Déchiffrage par AI

En octobre 2023, dans le cadre d'un concours international, le Vesuvius Challenge, auquel participent plus de 1 200 équipes, des experts en informatique ayant mis au point un programme d'intelligence artificielle pour repérer les traces d'encre ont réussi à faire apparaître dans un rouleau carbonisé quatre colonnes de texte et à déchiffrer le mot πορφυρας. On peut dès lors envisager de rapides progrès dans le déchiffrage des quelque 500 rouleaux encore jamais ouverts.

Le mot πορφύρας à la deuxième ligne (c'est le mot grec pour pourpre d'où porphyre)

Le 5 février 2024, le site du "Vesuvius Challenge" annonce les trois gagnants du grand prix 2023. Travaillant en équipe, Youssef Nader, Luke Farritor et Julian Schilliger ont réussi à récupérer 4 passages de 140 caractères chacun, avec au moins 85% des caractères déchiffrables. Leur contribution contenait également 11 colonnes supplémentaires, pour plus de 2000 caractères au total.

Les papyrologues de ce projet avaient pu à cette date lire 5% du premier rouleau. Ils ont pu affirmer qu'il contient un texte inédit de l'Antiquité. Il s'agit fort probablement d'un texte de Philodème de Gadara, de l'école épicurienne, dont on pense qu'il était le philosophe résident de la villa et travaillait dans la petite bibliothèque où ont été trouvés les rouleaux. L'auteur pourrait aussi être Métrodore de Scepsis ou Démétrios Lacon. Le sujet général du texte est le plaisir. Dans ces deux extraits de deux colonnes consécutives du rouleau, l'auteur se demande si et comment la disponibilité des biens, tels que la nourriture, peut affecter le plaisir qu'ils procurent.

Le projet annonce dans la foulée son nouveau concours 2024, dont le but est de déchiffrer 90% des quatre rouleaux déjà scannés par leurs soins, et ainsi de poser les bases nécessaires au déchiffrement de l'ensemble des 800 rouleaux. Le problème principal étant la segmentation - le processus initial consistant à "séparer" les feuilles sur la numérisation en 3D du papyrus - qui reste pour le moment une étape principalement manuelle et donc très couteuse. À environ 100$ le centimètre carré, il en coûterait plusieurs centaines de millions voire des milliards de dollars pour déchiffrer tous les rouleaux. La mise au point du processus d'auto-segmentation sera donc primordiale pour la suite de ce projet.

samedi 17 février 2024

L'Europe des grandes invasions germaniques

Les cinq leçons des grandes invasions par Michel de Jaeghere

Le temps n’est plus où l’union des Wisigoths, des Burgondes, des Francs et des Gallo-Romains face aux hordes d’Attila, aux champs Catalauniques, était racontée aux enfants des écoles comme le passage de témoin de la civilisation entre les élites de l’Antiquité finissante et les royaumes sur le point de naître de la dislocation de l’Empire romain ; où, la hache levée, Charles Martel apparaissait, dans la galerie des Batailles de Versailles, comme le symbole même de la résistance à l’islam qui avait permis à l’aventure de la France et à l’Europe médiévale de prendre leur envol ; où la conversion des rudes guerriers vikings au christianisme était présentée comme le coup de maître d’une Église qui était parvenue, en les civilisant, à transformer les peuples prédateurs de l’Europe chrétienne en auxiliaires de sa sécurité et en agents de son expansion et de son rayonnement. Le sujet est au contraire de ceux qui suscitent désormais la réserve inquiète des historiens. Soucieux d’éviter à-peu-près et anachronismes, instrumentalisations politiques ou manipulations, dans un contexte où notre continent est devenu la destination et la cible de l’immense vague migratoire venue des pays du tiers-monde, ils répugnent à ce que la question des grandes invasions soit laissée aux spéculations imprudentes d’un public ignorant des mille nuances qui la rendent spécifique, incomparable, irréductible aux trompeuses analogies par quoi chaque époque a tenté d’y trouver des leçons d’énergie ou des incitations à la résignation.

La précaution est légitime, mais décidément vaine. Impossible de convaincre les Français, les Européens, que ce moment où se joua le destin de leurs pères, où il ne parut tenir qu’à un fil que s’achève la grande aventure dont nous sommes issus, où surgit sur les ruines du monde antique l’immense mêlée d’où devait procéder l’Europe moderne et contemporaine, doive être étudié avec le même détachement que la migration du bruant des neiges ou du canard colvert. Car nul épisode ne paraît mieux répondre en réalité à la vocation donnée à l’histoire par Thucydide et Cicéron : aiguiser notre discernement en proposant des exemples qui, à défaut de nous fournir des certitudes (les faits ne se répètent jamais à l’identique), nous permettront de dessiner les grandes lignes d’un avenir incertain.

À la mort de Théodose Ier, en 395, l’Empire romain fut divisé entre ses fils de l’empereur défunt. Des divergences apparurent très vite entre les deux parties, notamment pour la possession de la Dacie et de la Macédoine.

De la vaste histoire de la déferlante des peuples qui provoqua la chute de l’Empire romain d’Occident et secoua le haut Moyen Âge jusqu’aux environs de l’an mille, se dégagent, de fait, au moins cinq leçons.

1. La première est qu’il est vain de croire que puisse subsister éternellement un espace de prospérité, où rayonnent les feux d’une brillante civilisation, entouré de zones d’anarchie et de chaos, où la vie tribale se conjugue avec la misère. L’Empire romain a pu tenir les Germains à distance aussi longtemps qu’ils ont végété comme une insignifiante poussière de peuples ; qu’ils ont conjugué l’atonie démographique à une inconsistance politique qui interdisait à chacune de leurs tribus d’oser affronter sa puissance. Il est entré en crise quand la multiplication des relations entre le monde romain et le Barbaricum — l’emploi de soldats germains comme auxiliaires, la circulation de l’or et des annones qui rétribuaient les mercenaires, les échanges commerciaux avec les provinces frontalières, les commandements accordés à quelques-uns de ses guerriers, l’éducation reçue, parfois, par certains rois barbares — a permis à certains de ses chefs de constituer des fédérations qui atteignaient la taille critique pour percer la frontière en même temps qu’ils faisaient naître, par les prestiges qu’ils avaient fait connaître, une irrésistible force d’attraction sur les peuples qui vivaient dans le sous-développement. Les historiens qui s’efforcent de nier tout caractère tragique à la première vague des invasions (IIIe-Ve siècle) insistent généralement sur l’importance des contacts qui avaient permis aux Germains de découvrir et d’envier le monde romain. Ils estiment que la fascination exercée par l’empire sur les Barbares, que manifeste l’empressement de leurs chefs à en singer les institutions en acceptant les titres de maîtres de la milice, de consuls, de patrices dont les gratifiaient les autorités romaines, disqualifie l’idée d’un choc de civilisations.

C’est passer à côté de l’essentiel. C’est parce qu’ils connaissaient et enviaient ses réalisations que les Barbares ont voulu pénétrer dans le monde romain, fût-ce au prix de la disparition des conditions matérielles et morales qui en avaient permis l’émergence : les échanges à longue distance assurés par la paix romaine et par les voies de communication, qui concouraient à la spécialisation des compétences et à l’émulation ; la richesse de la vie urbaine, qui avait fait de chaque cité — avant qu’elles ne se recroquevillent derrière les murailles qui protégeaient leur centre — un marché pour les produits manufacturés et les productions agri­coles autant qu’un foyer culturel ; la sécurité apportée par un droit qui s’appliquait à tous les hommes libres nés sur le même sol ; la tranquillité assurée par la présence d’une armée de métier aux ordres d’un seul gouvernement. Les Barbares n’entendaient pas tarir les sources de l’opulence du monde romain. Ils ne voulaient que s’emparer de ses richesses. Faute de partager les disciplines qui les avaient fait éclore, ils y mirent fin en même temps qu’ils provoquèrent, chez ceux de leurs congénères qui étaient restés dans le Barbaricum et qui ne bénéficiaient plus, du fait de sa dislocation, des échanges avec le monde romain, un recul du niveau de vie à des conditions proches de celles de la préhistoire. L’Empire romain est mort d’avoir renoncé (faute de moyens démographiques et militaires, faute d’énergie vitale) à coloniser des voisins auxquels il avait fait voir les lumières de sa civilisation sans les mettre en mesure d’être éclairés par elles.

2. La deuxième leçon est que, formidablement adaptée à la conquête et à l’expansion territoriale, la forme de l’empire multinational l’est moins à la défense. Elle permet à un peuple conquérant de puiser dans d’énormes ressources démographiques qui, concentrées en un même point d’attaque, rendent sa force irrésistible, et de financer son effort de guerre par les profits tirés de ses victoires. Elle débouche sur la formation d’une immense frontière qu’il est harassant et ruineux de défendre sans qu’un fort sentiment d’appartenance permette de mobiliser des populations adonnées aux arts de la paix et de bénéficier de leur ardeur patriotique pour sa protection. L’Empire romain avait fini par apparaître à ses habitants comme la forme inévitable, évidente, du gouvernement.

L’attachement qu’il suscitait était moins fondé sur la conviction d’être dépositaire d’un précieux héritage reçu des ancêtres et voué à être préservé et transmis à ses descendants que lié à une manière de vivre que la mise en œuvre des efforts humains et financiers qu’aurait rendue nécessaire sa défense aurait elle-même remise en question.

Les élites foncières et les populations préférèrent, dès lors, s’entendre avec les Barbares que donner leurs vies et leurs biens pour un empire devenu impuissant, et qui ne se manifestait qu’en la personne du collecteur d’impôts.

Il en alla de même face à la conquête arabe du Proche-Orient (où les divisions religieuses firent en outre préférer à certains évêques la domination musulmane à celle d’un empereur professant une foi divergente sur la nature de l’union hypostatique des trois personnes de la sainte Trinité, et devenu, partant, persécuteur de leur communauté), de l’Afrique du Nord et de l’Espagne. Pas plus que les envahisseurs germaniques, les combattants arabes ne représentèrent jamais des masses considérables. Ils s’imposèrent par la violence et obtinrent la soumission de majorités inaptes à prendre en main leur défense. Il en fut probablement ainsi (l’histoire est plus obscure) des Slaves dont les bandes guerrières vainquirent les troupes de l’Empire romain d’Orient : ils ne parvinrent à pérenniser leur domination sur les Balkans qu’en intégrant largement les peuples qu’ils avaient soumis dans leurs propres rangs.

Charlemagne avait reconstitué, par la guerre et par la conquête, une partie significative de l’ancien empire d’Occident. Il avait emmené son aristocratie guerroyer victorieusement en Germanie contre les Saxons et en Pannonie contre le royaume des Avars ; en Italie contre les Lombards ; il avait conduit des expéditions jusqu’en Bohême contre les Slaves, et fini par doubler la superficie du royaume hérité de son père. Ses successeurs se révélèrent pourtant incapables de faire face aux raids de pillage des Vikings, dont les destructions contribuèrent à hâter la dislocation du monde carolingien. Peter Heather a montré (Empires and Barbarians, 2009) que l’incapacité des rois francs à maintenir un système fiscal permettant de financer, comme l’avait fait longtemps l’Empire romain, une armée permanente les avait placés dans la dépendance de leurs grands, qu’ils pouvaient gratifier durant les périodes de conquête en leur donnant leur part de terres et de butin, mais qu’ils n’étaient, sans s’appauvrir eux-mêmes dangereusement en les récompensant avec leurs propres fonds, pas en mesure d’associer à une défense qui ne rapportait rien.

Face aux grandes invasions, le seul exemple significatif et durable de reconquête fut donné en définitive par les petits royaumes chrétiens du nord de la péninsule Ibérique, qui s’appuyèrent sur leur isolement même pour nourrir un sentiment identitaire qui allait, au terme de longs siècles, leur permettre de reprendre possession de l’Espagne et d’en chasser les musulmans.

3. La troisième leçon tient au caractère déterminant, essentiel, que joue la religion pour la définition des relations qui s’établissent, au lendemain d’une conquête, entre populations soumises et conquérants.

En Europe, c’est parce que les Barbares avaient été convertis, avant même leur irruption dans le monde romain, au christianisme (fût-ce sous la forme de l’hérésie arienne) que leur domination ne se traduisit pas par un changement brutal de civilisation spirituelle.

C’est l’Église catholique, maintenue dans ses positions, qui, par son organisation en diocèses, calqués sur les cités qui avaient formé le maillage du monde romain et pris en main par les représentants de l’ancienne aristocratie foncière, assura après la chute de l’empire d’Occident la continuité de l’encadrement des populations et la sauvegarde de son unité morale avec l’émergence progressive du primat du pontife romain ; c’est elle qui en fit survivre la langue et en transmit le patrimoine culturel dans ses évêchés, ses écoles, ses monastères.

C’est la conversion de Clovis au catholicisme romain qui était, dès alors, la religion dominante des populations de la Gaule qui permit, par mariage, la rapide fusion en un seul peuple des Francs et des Gallo-Romains. Il en fut de même au VIe siècle en Espagne wisigothique avec le passage du roi arien Récarède au catholicisme (589), qui ouvrit la voie à l’union des élites barbares avec l’aristocratie ibérique en même temps qu’à la fondation, par l’évêque Isidore de Séville, d’un sentiment patriotique enraciné dans la fidélité à l’héritage romain. C’est encore la conversion au christianisme (912) qui fit du viking Rollon la souche de la dynastie qui devait régner pacifiquement sur la Normandie avant l’Angleterre. C’est la prédication chrétienne de Cyrille et Méthode qui provoqua, par imitation de Byzance, l’émergence des premiers États slaves et leur introduction dans le concert européen, comme c’est sur la propagation de la foi vers l’est que s’appuya l’empereur Otton Ier pour assimiler ses conquêtes et consolider les frontières de l’empire dont il avait entrepris la restauration, ou Étienne de Hongrie pour donner aux Magyars un État national calqué sur le modèle carolingien.

C’est au contraire parce que les cavaliers arabes étaient portés par une religion conquérante, qui semblait leur avoir procuré des succès militaires éclatants en leur permettant de vaincre successivement les Perses et les Romains d’Orient, que leur conquête du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord se traduisit par l’éradication de la civilisation romano-chrétienne, dont ils ne récupérèrent que les savoir-faire matériels (l’art de la construction, les thermes, les jardins, la partie pratique du patrimoine littéraire de l’Antiquité), mais dont ils firent disparaître au profit de l’arabe les langues, tandis que les peuples autochtones étaient sommés de choisir entre la conversion ou la réduction à un statut humiliant, et que les modes de vie et de pensée étaient remodelés à l’aune du Coran.

(cliquer pour agrandir)

4. La quatrième leçon est qu’« il n’est de richesse que d’hommes », selon le mot de Jean Bodin : la cause profonde de l’impuissance de l’Empire romain face aux invasions pourtant limitées des Barbares tient à la faiblesse de sa population (sans doute moins de 25 millions d’habitants au Ve siècle pour l’ensemble de l’empire d’Occident, étendu de l’Angleterre au Maroc et au Rhin [et au Danube jusqu'à Serbie], d’où procéda son incapacité à entretenir et former les armées considérables qui auraient été nécessaires pour défendre son interminable frontière. Les mêmes observations peuvent être faites à l’égard de la submersion des Balkans, dévastés par les guerres et les invasions, lors de la grande migration des Slaves. La terre appartient aux vivants.

5. La cinquième leçon est seule consolante. Elle est que nulle fatalité ne gouverne l’histoire. Celle de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge fut ponctuée par le surgissement de personnalités exceptionnelles, de Stilicon à Bélisaire, d’Aetius à Justinien. Tous n’ont pas obtenu des succès pérennes. Chacun s’est pourtant efforcé, un instant, de suspendre le temps pour faire face à une situation qui semblait promettre leur monde à la disparition. Philosophe néoplatonicien, lettré, diplomate, poète, le jeune Synésios de Cyrène avait suscité en 399, à Constantinople, une révolution de palais d’où avait émergé une violente réaction antigermanique qui avait éloigné de l’empire d’Orient la menace alors imminente d’une rapide submersion. Lui-même avait combattu, les armes à la main, à Cyrène, les incursions des tribus nomades qui harcelaient sa patrie. Il mourut, devenu évêque, adonné aux œuvres de charité tandis que semblait s’écrouler l’Occident. Resserré sur ses terres de vieille implantation hellénique et associant les prestiges de la romanité à la réalité d’un État grec enté sur la profession du christianisme orthodoxe, l’Empire byzantin ferait face, après lui, aux vagues successives des invasions pendant plus de mille ans.