jeudi 1 janvier 2026

Il y a 250 ans — La tentative avortée des Américains de prendre Québec le veille du Nouvel An 1776.

Au printemps de 1775, les colonies américaines rebelles décident de se constituer une véritable armée. La première grande campagne de cette nouvelle armée sera l’invasion de la province de Québec dont l’agrandissement en 1774 était intolérable pour les Treize colonies américaines et contribua à leur révolte contre la mère patrie britannique.

Arrivé sans trop de résistance aux portes de Montréal, le général insurgé Montgomery somme les Canadiens de capituler. À l’intérieur des fortifications montréalaises, le gouverneur britannique, Guy Carleton, est bien conscient qu’il ne peut arrêter l’invasion avec sa poignée de soldats. Le 11 novembre 1775, l’avancée des troupes du Congrès conti­nental force le gouverneur général à quitter Montréal. Il fuit en douce par le fleuve en chaloupe, costumé en paysan, pour déjouer les sentinelles améri­caines. Le comman­dement britan­nique abandonne donc complètement Montréal et se replie derrière les remparts de la ville de Québec. Quelques semaines plus tard, les Américains se sentent prêts à porter le coup de grâce à la jeune colonie britan­nique.

Il y a 250 ans, le soir du réveillon, le brigadier général Richard Montgomery, de l’armée continentale, dont le quartier général était établi ici même à Montréal, au Château Ramezay, ordonna une attaque sur plusieurs fronts contre la ville de Québec.

Alors que le 250e anniversaire de l’armée continentale a été célébré l’été dernier à Washington, D.C., par un défilé militaire de style soviétique, les Canadiens ont négligé de rappeler leur propre rôle dans les événements du « semi-centenaire » — terme officiel qui a peu de chances de s’imposer.

Les territoires de la Nouvelle-France, conquis par les Britanniques en 1759 sur les plaines d’Abraham à Québec, avaient été incorporés à la Couronne britannique par la Proclamation royale de 1763, qui visait à assimiler la majorité franco-canadienne aux coutumes britanniques : lois britanniques, langue anglaise et déni des droits civils aux catholiques. 

Le projet d’assimilation ne se déroulait pas bien, et les ressources nécessaires pour éliminer la langue française, les coutumes et la foi catholique étaient trop importantes, d’autant plus que la menace américaine grandissait. Les Britanniques abandonnèrent leurs efforts ; le 22 juin 1774, le roi George III donna son assentiment royal à l’Acte de Québec, qui entra en vigueur le 1er mai 1775.

« Sur la base des recommandations des gouverneurs James Murray et Guy Carleton, la loi garantissait la liberté de culte et rétablissait les droits de propriété des Français », rapporte l’Encyclopédie canadienne.

C’était vraiment remarquable. À une époque où la religion de la Couronne était imposée de force au peuple, au Québec, la liberté religieuse était autorisée par la loi. En 1775, un catholique du Québec jouissait d’une liberté de culte et de droits civils qui étaient refusés aux catholiques de Grande-Bretagne et d’Irlande.

Les « lois pénales » anti-catholiques de la Couronne britannique ont été qualifiées par Edmund Burke de « mécanisme ingénieux et perfectionné, aussi bien adapté à l’oppression, à l’appauvrissement et à la dégradation d’un peuple, ainsi qu’à l’avilissement de la nature humaine elle-même, que tout ce qui ait jamais pu sortir de l’ingéniosité perverse de l’homme ».

En 1775, les catholiques du Québec étaient exemptés de cette ingéniosité perverse. Et cela ne plaisait pas du tout aux Américains.

« Cette loi eut des conséquences désastreuses pour l’Empire britannique en Amérique du Nord. Considérée comme l’une des cinq “lois intolérables” par les 13 colonies américaines, la loi sur le Québec fut l’une des causes directes de la guerre d’indépendance américaine (1775-1783) », poursuit l’Encyclopédie canadienne.

Si les élèves américains apprennent que les « lois intolérables » du Parlement britannique comprenaient « l’imposition sans représentation », le contrôle des ports et les restrictions commerciales, la partie anti-catholique est rarement mentionnée.

Le premier Congrès continental de 1774 a écrit aux Canadiens français pour leur demander de se joindre à la révolution à venir du côté américain — une invitation que certains Canadiens français ont accueillie comme une occasion de renverser la perte de 1759.

Mais la duplicité du Congrès continental fut rapidement découverte, car il avait publié en octobre 1774 une « Adresse au peuple de Grande-Bretagne ». Celle-ci décrivait le catholicisme comme « imprégné de principes sanguinaires et impies », dénonçant le fait que le Parlement britannique autorisait au Québec « une religion qui a inondé votre île de sang et répandu l’impiété, le fanatisme, la persécution, le meurtre et la rébellion dans toutes les régions du monde ».

Apprenant que leur liberté religieuse était un outrage « intolérable », les Canadiens français ont choisi de ne pas se joindre aux Américains.

Comme l’histoire le montrera par la suite, ce que les Américains ne pouvaient obtenir par la négociation — l’achat de la Louisiane, l’Alaska —, ils le prendraient par la force — le Mexique, les territoires autochtones. En ce qui concerne le Canada, George Washington, commandant de la nouvelle armée continentale, approuva une invasion militaire du Québec, cherchant à neutraliser les forces britanniques qui s’y trouvaient.
 
En cas de succès, cela permettrait d’agrandir le territoire américain et d’affaiblir les forces et les approvisionnements britanniques dans la guerre à venir.

L’armée continentale commença à se dé­placer vers le nord, remportant des vic­toires à Fort Ticon­deroga (l’ancien Fort Carillon, près du lac Champlain) au prin­temps 1775, puis à Fort Saint-Jean (Saint-Jean-sur-Riche­lieu, au sud de Montréal) à l’au­tomne. En no­vembre 1775, Sir Guy Car­leton se retira de Montréal et ses forces britan­niques battirent en retraite vers Québec.

Montgomery condui­sit l’armée conti­nentale à Mont­réal et s’installa au Châ­teau Ramezay. Il ne s’attarda pas là. Au début du mois de décembre, il se trouvait déjà à la péri­phérie de Québec, où il rejoignit les forces dirigées par Bénédict Arnold. Le 31 dé­cembre, l’ordre d’at­taquer fut donné.

En 1759, l’année du triomphe du général James Wolfe sur le général Louis-Joseph de Montcalm dans les plaines d’Abraham, Voltaire écrivait avec dérision que le Canada n’était rien de plus que « quelques arpents de neige ». La neige prouva son utilité à la fin de l’année 1775 et au début de l’année 1776. Une tempête de neige aveugla les soldats de l’armée continentale et encrassa leurs armes.

L’attaque contre Québec échoua et Montgomery, comme Wolfe et Montcalm avant lui, fut tué au combat. Quelque 400 Américains furent capturés et, bien qu’Arnold, blessé au combat, ait poursuivi le siège de Québec pendant plusieurs mois, les Américains avaient définitivement perdu au Canada.

Renforcé au printemps par les troupes britanniques, Carleton réussit à chasser presque entièrement les forces américaines du Québec en juin 1776. Ainsi, lorsque la Déclaration d’indépendance fut signée le 4 juillet, la question de l’adhésion du Québec à la révolution avait déjà été tranchée en faveur du maintien de la loyauté envers la Grande-Bretagne.

Il y eut des feux d’artifice, en quelque sorte, le soir du Nouvel An 1775. Ils marquèrent la fin de l’option révolutionnaire pour le Canada, alors même que la nouvelle année la proclamerait officiellement pour les États-Unis.

C’est dans ce contexte que le Congrès continental, au début de l’année 1776, envoya Benjamin Franklin, accompagné de deux autres délégués, à Montréal (toujours sous domination américaine) afin de convaincre les Canadiens français de se soulever contre la domination britannique. L’objectif était qu’une insurrection locale, combinée à l’avancée des forces américaines, permette la conquête de l’ensemble du Canada.

Benjamin Franklin ne parvint pas à rallier un soutien suffisant à la cause américaine. Personne ne sait vraiment ce qu’en pensaient les Canadiens français ordinaires, car personne ne parlait vraiment en leur nom. Le clergé et les seigneurs canadiens étaient tous du côté des Britanniques. Ils pensaient que l’Acte de 1774 était une bonne idée et ils l’ont donc accepté. Ainsi, lorsque les Américains envahirent le pays en 1775, ils se heurtèrent à l’opposition des élites canadiennes-françaises. Les États-Uniens obtinrent certes un certain soutien de la part des Canadiens français ordinaires, mais celui-ci ne fut pas suffisant pour renverser le cours de l’invasion.

Peu après, en mai 1776, l’arrivée de navires de guerre britanniques sur le fleuve Saint-Laurent changea définitivement la situation militaire. Franklin comme l’Armée continentale battit alors en retraite vers la frontière et renonça à cette tentative de conquête du Canada.

La dernière velléité d’annexion de Franklin eut lieu alors qu’il se trouvait à Paris, dans les années 1780. Il participait alors aux négociations du traité de paix avec la Grande-Bretagne et soutenait que celle-ci avait été l’agresseur lors de la Révolution américaine, tandis que les Américains avaient été les victimes de la tyrannie et des destructions britanniques. À ce titre, argüait-il, les États-Unis étaient en droit de réclamer une compensation. Et la compensation qu’il demanda fut le Canada : il voulait que la Grande-Bretagne cède le Canada au nouvel État américain.

Lors de sa dernière tentative, en 1782 à Paris, ce projet échoua non pas tant en raison de l’opposition britannique que des priorités divergentes des négociateurs américains eux-mêmes. Ceux-ci tenaient davantage à obtenir un accès sécurisé aux pêcheries situées au large de la côte est de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve, et souhaitaient s’assurer que ces droits seraient inscrits dans le traité de paix. Ils voulaient également que la Grande-Bretagne reconnaisse comme territoire américain une zone triangulaire située au sud des Grands Lacs — territoire que la France comme la Grande-Bretagne considéraient jusque-là comme relevant du Canada — correspondant grosso modo aux régions qui forment aujourd’hui les États du Michigan, du Wisconsin, du nord de l’Ohio, de l’Indiana et de l’Illinois. Les négociateurs américains exigeaient que le traité établisse explicitement que cet espace appartienne aux États-Unis. Pour ces raisons, dès 1782, l’option de l’annexion du Canada fut définitivement abandonnée selon l’historienne Madelaine Drohan.

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