Texte de Chantal Delsol paru dans Valeurs Actuelles du 22 Juillet 2026. Depuis, le 15 juillet 2026, l’Assemblée nationale française a adopté définitivement la proposition de loi créant un « droit à l’aide à mourir », par 291 voix contre 241 et 29 abstentions. Le texte n’est toutefois pas encore une loi applicable : des saisines du Conseil constitutionnel ont été annoncées. Il doit donc encore être examiné par le Conseil constitutionnel, puis promulgué.
La légalisation prochaine de l’euthanasie et du suicide assisté marque l’aboutissement d’un long processus de glissement du critère de la valeur humaine. Pour nos sociétés contemporaines ce n’est plus la vie qui compte mais le confort.
La loi « fin de vie » qui vient actuellement au vote final après des années de débats mouvementés, enregistre et confirme la fin de l’influence chrétienne sur nos mœurs, la fin de notre manière chrétienne de penser et de vivre. Les deux siècles précédents ont été nourris de multiples débats, parfois volcaniques, opposant les tenants de la tradition morale millénaire et les progressistes partisans d’une émancipation – les lois sur le divorce, en France et plus encore en Italie, ont signé pendant des décennies une sorte de question d’orient, toujours en querelle et toujours fulminante. La loi « fin de vie » appartient à la fin de ce cycle.
De quoi s’agit-il? D’un déplacement de la valeur, déplacement qui ne s’opère pas seulement chez une petite élite prescriptive, mais chez des peuples entiers – ici le peuple français. Il s’agit de mourir et de tuer. Le « Tu ne tueras pas » est inscrit au fronton de toutes les cultures sans exception. C’est une maxime qui fait partie de la morale universelle, celle que l’écrivain britannique C. S. Lewis appelait « l’ensemble des platitudes notoires ». Pourtant le monde humain est ce qu’il est, dur et violent, semé d’embûches, et dans toutes les cultures on admet des exceptions, considérées comme légitimes, à l’interdit de tuer. Ces exceptions ne sont pas les mêmes partout, parce que les cultures n’accordent pas la valeur majuscule aux mêmes entités.
Toutes les cultures, sauf la nôtre depuis peu, ont admis la peine de mort pour les grands criminels. Toutes admettent bien que les guerres tuent, sous des conditions chevaleresques. Les anciens Grecs et Romains, et les Chinois jusqu’à Mao, laissaient au père le loisir de tuer le bébé mal venu. Chose que les chrétiens ont toujours refusé de faire, mais l’église catholique aux siècles précédents empruntait périodiquement l’armée royale pour aller massacrer par milliers les Vaudois hérétiques dans les vallées des Alpes.
Lorsque l’orthodoxie est essentielle, elle peut avoir plus de valeur que la vie des hérétiques, lorsque la volonté du père est essentielle, elle a plus de valeur que la vie du nourrisson. Ce qui est [devenu] essentiel dans les sociétés occidentales contemporaines, c’est la capacité pour chaque individu de décider de son propre destin, sans être soumis à aucune norme extérieure. Aussi la plupart de nos concitoyens ne comprennent-ils pas du tout à quel titre on peut empêcher quelqu’un de se suicider. Et comme la morale contemporaine, dès lors sans religion ni doctrine, se résume au soin de l’autre (le care), au simple secours que nous devons à l’autre directement et sans loi extérieure, alors peu d’entre nous comprennent pourquoi nous pourrions refuser à l’autre la grâce de la mort si c’est lui qui la demande.
Bien sûr, il s’agit d’une transformation anthropologique à l’œuvre depuis deux siècles, au sens où le critère de la valeur humaine s’est déplacé. Chez nous en Occident, au départ l’être humain était digne parce qu’image de Dieu. L’être humain contemporain est digne parce que décidant pour lui-même de son propre destin. Ce qu’il est important de souligner, c’est l’ampleur populaire de ce glissement. La loi « fin de vie » n’est pas le fait de je ne sais quelle obscure coterie. La plupart des Français (et c’est vrai pour beaucoup d’occidentaux contemporains) ne voient absolument pas pour quelle raison on pourrait refuser la mort à un malade de Charcot (c’est toujours l’exemple avancé), s’il la souhaite: au nom de quoi? au nom de quelle loi hétéronome ou transcendante ou royale à laquelle personne ne croit plus ? Voilà l’histoire.
Naturellement, on voit poindre à l’horizon proche les dérives glaçantes qui ne manqueront pas de se produire, et ce d’autant que certains pays voisins, plus « avancés » que nous, en manifestent déjà les horreurs. Qu’est-ce que la volonté d’un malade et comme il est facile de la susciter… Nous savons, et toutes les études le disent, que la grande majorité des Français souhaiteraient que l’on développe d’abord partout des soins palliatifs de haut niveau. Mais c’est un vœu pieux: la question serait plutôt de se demander ce que les Français seraient prêts à sacrifier en termes d’allocations, remboursements, soins gratuits ou allocations diverses, pour financer les soins palliatifs. Et ils ne sont prêts à rien sacrifier du tout.
On laissera donc à l’abandon les services de soins palliatifs qui coûtent cher, et alors, sans soins efficaces contre la douleur, la mort active sera la seule solution. Les chiffres des pays déjà nantis de ce genre de lois montrent bien que les malades sans ressources sont les premiers candidats à la mort volontaire. Le Canada se vante ouvertement des gains financiers permis par l’aide à mourir. Autrement dit, dans les circonstances d’aujourd’hui c’est l’économie qui passera avant la vie.
Si l’on veut chercher dans l’histoire humaine une comparaison pour mieux appréhender ce qui nous arrive, on la trouvera dans les époques préchrétiennes ou chez des peuples étrangers à notre culture, où le vieillard inutile est sommé de tomber du cocotier afin de faire place aux générations suivantes. Ici: afin de ne pas dépenser en soins excessifs l’argent de la génération suivante. Autrement dit, nous en arrivons à cette euthanasie dite libérale pour citer Habermas, qui la différenciait ainsi de l’euthanasie des nazis organisée par le pouvoir dans un dessein raciste. Enfin pas si « libérale » que cela, parce que tout de même les pauvres et les abandonnés de famille seront bien contraints de signer leur arrêt de mort, d’une contrainte qui ne dira pas son nom. De même les diagnostics génétiques, ceux déjà présents ou ceux à venir (DPI-A [diagnostic avant l'implantation de l'embryon]) rendent ou rendront l’eugénisme obligatoire par simple pression économique. On a l’eugénisme qu’on peut, selon les vices qu’on entretient. Notre vice n’est plus le racisme, c’est la passion du confort [ou le refus contemporain d'accepter certaines contraintes, dépendances et souffrances comme des composantes possibles de l'existence.]. La dignité des grands malades passe après.
[Note du carnet : Plus une société dispose de moyens pour détecter à l’avance les caractéristiques d’un enfant, qu’elles résultent d’une fécondation naturelle ou in vitro, plus elle doit affronter une question qu’elle pouvait jadis éluder : voulons-nous accueillir l’enfant qui vient, ou choisissons-nous, de plus en plus, quel enfant a le droit de naître ?
À quel moment le dépistage anténatal cesse-t-il d’être une simple information médicale pour devenir implicitement une incitation adressée aux parents à mettre fin à une grossesse qui ne répond pas aux attentes ?
Il ne sera pas nécessaire d’imposer directement cette décision aux parents si les normes sociales, les médecins, les assurances, les coûts et les attentes collectives quant à ce qui constitue une vie digne rendent certaines options progressivement « inévitables ».
]
Le discours larmoyant et compassionnel qui accompagne la loi est à lui seul un aveu contraire.
On a bien remarqué que les lotissements les plus moches reçoivent toujours des noms de fleurs merveilleuses, et que les lois liberticides des dictateurs se réclament toutes de la liberté. Ici on fait appel à la dignité pour y glisser la mort, récupérant le plus beau de nos héritages pour en décorer l’infâme – et on se souvient que Binding et Hoche, auteurs en 1920 du libelle
Le droit de détruire la vie dénuée de valeur, avaient déjà eu la même idée… (Ci-contre couverture d'une réédition moderne de l'ouvrage en allemand).
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