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dimanche 20 septembre 2026

Peter Gray, Jonathan Haidt et la crise de l’enfance

Peter Gray a récemment publié Restoring Childhood: How to Set Kids Free in the Age of Anxiety (littéralement, Retrouver l'enfance : Comment libérer les enfants à l'ère de l'anxiété). Psychologue et professeur de psychologie et de neurosciences au Boston College, Gray, qui étudie depuis longtemps le jeu et l'autonomie des enfants, y conteste l'explication aujourd'hui dominante de la dégradation de la santé mentale des adolescents : selon lui, le problème vient moins des téléphones intelligents et des réseaux sociaux que de la transformation de l'enfance, et notamment de l'emprise croissante de la réussite scolaire.

Son principal contradicteur est Jonathan Haidt, dont le livre Génération anxieuse, paru en français en 2024, a contribué à populariser l'idée que la généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux, à partir du début des années 2010, est à l'origine de l'augmentation de l'anxiété et de la dépression chez les jeunes. Mais l'opposition entre les deux hommes est moins radicale qu'il n'y paraît. Haidt avait déjà décrit plusieurs années auparavant une autre transformation de l'enfance : la montée de l'anxiété parentale et la disparition progressive du jeu libre et des déplacements sans surveillance. Le véritable désaccord porte donc surtout sur ce qui s'est produit ensuite et sur le poids à attribuer à l'école et à l'environnement numérique.

Haidt et Greg Lukianoff avaient publié en 2018 The Coddling of the American Mind. Ce livre n'a pas été traduit en français à notre connaissance. Son titre pourrait se traduire par Le Dorlotage de l'âme américaine, car il s'agit d'un clin d’œil au livre d'Alan Bloom, The Closing of the American Mind (publié en français sous le titre de L'Âme désarmée). 

Dans cet ouvrage, Haidt décrivait notamment la montée, à partir des années 1980, d'une parentalité dominée par la peur du danger. Il évoquait la médiatisation des enfants disparus et l'apparition, en 1984, de leurs photographies sur les boîtes de lait. Cette peur aurait contribué à faire disparaître une forme d'enfance dans laquelle les enfants jouaient dehors, se déplaçaient seuls et apprenaient à évaluer eux-mêmes les risques ordinaires.

Gray fait remonter lui aussi à cette période le recul de la liberté laissée aux enfants. Il évoque plusieurs affaires d'enfants enlevés puis assassinés qui ont nourri une peur durable de l'enlèvement, alors que le monde n'était pas devenu proportionnellement plus dangereux. Les parents ont progressivement considéré leurs enfants comme plus vulnérables et ont davantage encadré leurs déplacements et leurs activités. Selon Gray, cette évolution a privé les enfants d'occasions essentielles de jouer librement, de prendre de petits risques et d'apprendre par eux-mêmes à se débrouiller.

Il y a donc ici un premier point d'accord important entre Gray et Haidt : la crise actuelle de l'enfance ne commence pas avec le téléphone intelligent. Tous deux décrivent une première transformation, amorcée dans les années 1980, au cours de laquelle la peur des dangers du monde réel a progressivement conduit à une surveillance accrue et à une diminution de l'autonomie enfantine.

Ils divergent en revanche sur ce qui s'est produit ensuite. Pour Haidt, l'apparition du téléphone intelligent et des réseaux sociaux constitue une seconde rupture, beaucoup plus brutale : l'enfance déjà privée d'une partie de son autonomie dans le monde réel aurait été remplacée, chez les adolescents, par une enfance largement organisée autour du monde numérique. Pour Gray, la transformation de l'école et la pression croissante exercée par la recherche de la réussite scolaire jouent un rôle beaucoup plus important, tandis que les données ne justifieraient pas de faire des réseaux sociaux la cause principale de la crise.

Le désaccord n'est donc pas seulement théorique. Haidt préconise des restrictions collectives très larges ; Gray considère ces restrictions comme une réponse à une panique morale insuffisamment étayée par les données. Haidt propose notamment de retarder le téléphone intelligent jusqu'à 14 ans, les réseaux sociaux jusqu'à 16 ans et de rendre les écoles exemptes de téléphones ; Gray préconise plutôt d'apprendre aux enfants à utiliser ces outils avec discernement, tout en restaurant le jeu, l'autonomie et les activités dans le monde réel. Guide de lecture de The Anxious Generation, Penguin Random House

Gray voit dans l'évolution de l'école américaine une composante essentielle de cette histoire. Le Common Core est un ensemble de normes scolaires américaines, adopté par la plupart des États à partir de 2010, qui fixe des attentes communes principalement en anglais et en mathématiques pour les élèves de la maternelle à la fin du secondaire.

Gray met notamment en parallèle une enquête de l'American Psychological Association de 2009, dans laquelle 44 % des élèves déclaraient s'inquiéter de leur réussite scolaire, et une enquête de 2013, dans laquelle 83 % considéraient l'école comme une source importante de stress. Il observe également que, lorsqu'on demande aux adolescents ce qui les rend anxieux ou déprimés, l'école arrive fréquemment en tête.

Il faut toutefois préciser ce que signifie ici « Common Core ». Les normes elles-mêmes ne prescrivaient ni davantage d'heures de cours, ni davantage de devoirs, ni une compétition accrue entre les élèves. Le point institutionnel de Gray est plutôt que leur mise en œuvre s'est inscrite dans un régime scolaire américain déjà transformé par l'évaluation permanente des établissements et des enseignants, l'importance croissante des résultats aux tests et l'enseignement orienté vers ces évaluations. Le No Child Left Behind Act, adopté en 2001, avait déjà fortement renforcé cette logique de responsabilisation fondée sur les résultats. Le Common Core, arrivé autour de 2010, en a été, dans de nombreux États, le nouveau cadre visible et le catalyseur.

C'est dans ce contexte que la thèse de Gray prend davantage de force : il ne dit pas simplement que les enfants ont davantage de travail scolaire ; il soutient que l'école est devenue un système de plus en plus orienté vers la mesure de la performance, au détriment du jeu et de l'exploration. Plus les parents et les enfants considèrent que la réussite scolaire détermine l'avenir, plus ils sont tentés de sacrifier le jeu libre à des activités jugées utiles.

Cette conception explique également sa défense d'une plus grande autonomie des enfants. Gray préconise notamment de leur confier des tâches domestiques, de leur permettre de prendre certaines décisions et, lorsque les circonstances le permettent, de les laisser se déplacer et jouer sans surveillance permanente.

Il ne s'agit donc pas, selon lui, d'une nouvelle méthode éducative qui demanderait davantage aux parents, mais au contraire de leur rendre du temps : lorsque les enfants apprennent à accomplir eux-mêmes certaines tâches et à prendre des responsabilités adaptées à leur âge, les parents n'ont plus à les faire à leur place.

Gray ne soutient pas pour autant qu'il faille laisser les enfants faire n'importe quoi sur Internet. Il admet la nécessité de règles et considère que certains contenus devraient être interdits à tous, pas seulement aux mineurs. Mais il conteste l'idée que l'usage du téléphone intelligent et des réseaux sociaux puisse expliquer à lui seul la dégradation de la santé mentale des jeunes. Il rappelle notamment que le rapport des National Academies de 2024 ne permet pas d'établir que les réseaux sociaux provoquent des changements dans la santé des adolescents à l'échelle de la population. Le rapport relève toutefois plusieurs mécanismes potentiellement nocifs et souligne la diversité des effets selon les individus. National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, Social Media and Adolescent Health (2024)

Gray a donc raison sur une partie essentielle du diagnostic de fond. On a progressivement retiré aux enfants une part de leur liberté, de leur autonomie et de leurs responsabilités, tandis que le temps consacré au jeu libre diminuait. L'école occupe parallèlement une place croissante dans leur vie, et une culture de la performance peut transformer l'enfance en préparation permanente à l'étape suivante.

Il a également raison de contester l'explication qui ferait des réseaux sociaux la cause unique de la crise. Les conclusions des National Academies ne permettent pas de leur attribuer un effet causal sur la santé des adolescents à l'échelle de la population. Mais cela ne suffit pas à réfuter la thèse plus précise de Haidt : celui-ci ne soutient pas seulement qu'un nombre élevé d'heures passées devant un écran serait nocif ; il avance que le téléphone intelligent a modifié en profondeur les relations sociales des adolescents, leur attention, leur sommeil et leur exposition à la comparaison sociale, et que ces transformations ont touché particulièrement les filles.

Le problème de la thèse de Gray est donc moins de regarder du côté de l'école que d'en faire l'explication du tournant mondial de 2010. Le phénomène auquel il cherche à rendre compte dépasse largement les États-Unis. Le Common Core n'existe ni au Royaume-Uni, ni au Canada, ni en Australie, ni en Nouvelle-Zélande, ni dans les pays européens qui ont eux aussi connu des évolutions préoccupantes du bien-être adolescent.

Une étude portant sur 915 054 adolescents dans 36 pays entre 2002 et 2018 a constaté une progression de la pression scolaire et des plaintes psychosomatiques dans les pays à revenu élevé ; elle a également conclu que l'augmentation de la pression scolaire expliquait une partie de la dégradation observée des plaintes psychosomatiques. Les auteurs soulignent toutefois d'importantes différences entre les pays. Voir Cosma et al., « Cross-National Time Trends in Adolescent Mental Well-Being From 2002 to 2018 and the Explanatory Role of Schoolwork Pressure », Journal of Adolescent Health, 2020

La comparaison internationale ne permet donc pas de rejeter l'hypothèse scolaire ; elle oblige plutôt à la reformuler. Ce qui est susceptible d'avoir changé n'est pas le Common Core en tant que tel, mais un ensemble plus large de pratiques scolaires et de mécanismes de compétition et d'évaluation, dont le Common Core a pu être un catalyseur américain autour de 2010. Cette évolution peut avoir contribué à la crise américaine sans pouvoir expliquer, à elle seule, un phénomène international.

La question des filles apporte un autre élément important. Une étude fondée sur les données recueillies dans 43 pays auprès de 680 269 adolescents entre 2002 et 2018 constate que les plaintes psychologiques ont augmenté davantage chez les filles que chez les garçons. Elle observe parallèlement une progression de la pression scolaire et du temps passé sur Internet ; les deux phénomènes sont associés à l'augmentation des plaintes psychologiques. Voir Boer et al., « National-Level Schoolwork Pressure, Family Structure, Internet Use, and Obesity as Drivers of Time Trends in Adolescent Psychological Complaints Between 2002 and 2018 », Journal of Youth and Adolescence, 2023

Cette différence entre les sexes ne permet donc pas de choisir entre l'école et le monde numérique. Elle fournit plutôt un mécanisme possible de leur convergence. À l'adolescence, les filles présentent en moyenne davantage de symptômes internalisés — anxiété, dépression, rumination — et peuvent être plus sensibles à certains stresseurs évaluatifs et relationnels. La pression scolaire et la comparaison sociale en ligne peuvent dès lors atteindre, chez une partie des adolescentes, une même vulnérabilité par deux voies différentes. Cela contribue à expliquer pourquoi les deux phénomènes peuvent être associés plus fortement aux problèmes psychologiques des filles sans que l'un ou l'autre puisse être désigné comme cause unique.

Il faut néanmoins éviter de transformer cette observation en explication de toute la crise de la jeunesse. La situation des garçons ne se laisse pas réduire au même schéma. Leur trajectoire comporte notamment une mortalité par suicide plus élevée, ainsi que des problèmes de retrait, de décrochage scolaire et de désengagement qui ne sont pas épuisés par l'anxiété scolaire ou par l'exposition aux réseaux sociaux. Une explication générale de la dégradation de la santé mentale des jeunes doit donc être capable de rendre compte de ces différences entre les sexes plutôt que de prendre l'expérience des adolescentes comme modèle universel.

Enfin, il faut être prudent avec l'idée de deux facteurs simplement « concomitants ». Nous ne disposons pas à notre connaissance, à l'échelle internationale, d'une expérience naturelle permettant de séparer proprement l'effet de la transformation scolaire de celui de la transformation numérique. Les deux changements se chevauchent dans le temps et touchent souvent les mêmes adolescents. Les études montrent des associations avec l'un et l'autre, mais elles ne permettent pas d'établir une part précise de causalité pour chacun.

On a donc, pour reprendre une image simple, deux hypothèses plausibles, pas deux verdicts. La prudence interdit de transformer cette situation en partage arbitraire des responsabilités : « tant pour cent pour l'école, tant pour cent pour les réseaux sociaux ». Mais elle interdit tout autant de considérer que l'existence d'un facteur scolaire dispense d'examiner le choc numérique.

Le modèle le plus honnête est donc additif plutôt qu'exclusif :

  • une tendance de fond : moins de liberté réelle, moins de jeu autonome et davantage de contrôle adulte depuis plusieurs décennies ;
  • une première transformation : à partir des années 1980, la montée de la peur parentale et la disparition progressive d'une enfance autonome dans le monde réel ;
  • plusieurs transformations autour des années 2000-2010 : intensification de l'évaluation et de la compétition scolaires, puis généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux ;
  • des effets différents selon les adolescents : une même transformation peut affecter différemment les filles et les garçons, et certains jeunes peuvent être particulièrement sensibles aux stresseurs scolaires, sociaux ou numériques.

Au total, Gray a raison de réintroduire l'école et la disparition du jeu libre dans une discussion que l'omniprésence du téléphone intelligent a parfois réduite à une seule technologie. Mais le Common Core ne peut expliquer à lui seul le tournant mondial observé autour de 2010. De même, Haidt a raison de considérer l'arrivée du téléphone intelligent comme un choc social réel, mais les données disponibles ne permettent pas d'en faire l'unique cause de la crise.

Le point de convergence le plus solide se situe finalement ailleurs : l'enfance a perdu une part importante de son autonomie et de son jeu libre, d'abord sous l'effet d'une surveillance accrue dans le monde réel, puis dans un environnement où une partie croissante de la vie sociale passe par les appareils numériques. Redonner aux enfants davantage de liberté réelle, de responsabilités et de possibilités de jeu constitue ainsi un enjeu qui dépasse le choix d'une cause unique.


mercredi 20 mai 2026

Une scolarité sans écrans : Les élèves scandinaves reviennent aux livres et aux stylos

Lorsque Cecilia Rosenbaum a découvert un escalier dont les montants verticaux de chaque marche étaient ornés d’autocollants colorés représentant « Peter Pan », « Charlie et la chocolaterie » et d’autres titres de livres pour enfants très appréciés, elle a décidé de reproduire cette idée dans son école. La directrice de Montessori Mondial Kungsholmen, une grundskola (école obligatoire de neuf ans), s’est donné pour mission d’inciter ses élèves à lire davantage. Pendant la récréation, les livres sont apportés dans le parc situé devant l’école. Chaque journée commence par 15 minutes de lecture en classe. Un jour par semaine, l’enseignant fait la lecture à voix haute à toute la classe.



Autrefois pays affichant le taux d’alphabétisation le plus élevé au monde, la Suède a vu ses résultats en lecture baisser ces derniers temps. En 2022 (dernières données disponibles), le score de la Suède en lecture au PISA, une étude mondiale sur les compétences en lecture et autres aptitudes des jeunes de 15 ans, avait chuté de 19 points en quatre ans pour s’établir à 487. À titre de comparaison, l’Irlande affichait 516 et Singapour, en tête du classement, 543. « Environ 25 % des élèves suédois ont des difficultés à lire correctement », explique Lotta Edholm, ministre de l’Enseignement supérieur. Selon elle, cela est « lié à une dépendance excessive aux outils numériques sans preuve suffisante de leur efficacité ».

Mme Edholm est déterminée à réduire l’éducation numérique. « Från skärm till pärm » (de l’écran au classeur/des pixels aux pages) est le slogan de son gouvernement de centre-droit pour sa politique de « retour aux sources », visant à réduire l’utilisation des ordinateurs et des tablettes au profit de l’écriture manuscrite et des manuels scolaires traditionnels. En août de cette année, les téléphones portables seront interdits dans toutes les grundskolor. En 2023, le gouvernement a lancé un programme d’investissement ambitieux pour atteindre son objectif de fournir un manuel par élève et par matière. À ce jour, il a dépensé plus de 2 milliards de couronnes suédoises (182 millions d'euros, 291 millions de dollars canadiens) pour ramener les livres et continuera d’investir dans la lecture hors ligne, l’écriture manuscrite et le calcul.

D’autres pays en Europe et en Amérique s’engagent dans un retour aux livres et aux stylos à l’école, mais aucun aussi rapidement que le Danemark, la Suède et la Finlande, pays qui sont par ailleurs des adeptes enthousiastes des technologies numériques. L'année dernière, la Finlande, berceau de Nokia, l'un des pionniers mondiaux de la téléphonie mobile, a introduit des restrictions sévères quant à l'utilisation des téléphones portables pendant les cours pour les enfants âgés de 7 à 16 ans. Le Danemark emboîtera le pas cette année avec une loi imposant l'interdiction des téléphones et des tablettes personnelles dans les folkeskole, les écoles jusqu'à l'âge de 16 ans.

« Revenir aux livres coûte cher », explique Merete Riisager, ancienne ministre danoise de l’Éducation. Le Danemark a été pionnier dans l’utilisation des tablettes à l’école dès 2011, mais n’a dispensé que peu de formation aux enseignants. « Nos enseignants étaient perdus », raconte Kara Barker-Astrom, directrice du VRG Campus Viktor Rydberg, un lycée de Stockholm. Le pays en est depuis venu à regretter sa campagne en faveur du numérique. Mme Riisager estime que les tablettes ont joué un rôle dans la détérioration des compétences en lecture et en mathématiques des élèves danois. Les preuves scientifiques des avantages de l’interdiction des téléphones sont encore maigres, mais elles se multiplient. « Dans l’ensemble, tout le monde s’accorde à dire que restreindre l’utilisation des téléphones est bon pour l’attention des enfants », explique Lucia Magis-Weinberg, de l’université de Washington.

Une étude publiée en octobre a montré qu’une interdiction des téléphones « de la première à la dernière sonnerie » dans un grand district scolaire de Floride avait initialement entraîné une augmentation des exclusions temporaires d’élèves. Elle a toutefois constaté de nettes améliorations des résultats aux examens dès la deuxième année de l’interdiction. Elle a également révélé que l’interdiction des téléphones avait considérablement réduit l’absentéisme, les élèves s’étant adaptés et ayant commencé à apprécier le fait de ne pas être constamment rivés à leurs écrans. Une meilleure assiduité pourrait expliquer en partie l’amélioration des résultats aux examens. Malgré tout, Mme Magis-Weinberg met en garde contre l’idée qu’il existerait une politique universelle.

Mme Barker-Astrom salue bon nombre des mesures de Mme Edholm, mais met en garde contre un revirement excessif. Les élèves de plus de 16 ans doivent pouvoir utiliser des téléphones et des ordinateurs portables, car les matières qu’ils étudient deviennent plus complexes et il faut les préparer aux compétences numériques requises à l’université et sur le marché du travail. Malgré tout, son école continue de couper l’accès à Internet pendant les examens, car la tentation de tricher ou de consulter les réseaux sociaux est tout simplement trop forte. 


Source : The Economist

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mercredi 6 mai 2026

Comment YouTube a envahi les écoles américaines

Les parents constatent que leurs enfants sont accros à ce site de diffusion de vidéos sur les appareils fournis par l’école ; dans un cas précis, leur enfant a visionné 13 000 vidéos YouTube en trois mois

L'« alarme maternelle » d'Amy Warren a retenti lorsque son fils, élève de septième année (12-13 ans) à Wichita, dans le Kansas, semblait en savoir beaucoup trop sur Fortnite, un jeu vidéo de combat et de tir auquel il n'a pas le droit de jouer.

Lorsque Mme Warren s’est connectée au compte Google de son fils, elle a été consternée : son fils Ben avait visionné plus de 13 000 vidéos YouTube pendant les heures de cours entre décembre 2024 et février 2025, selon les données de visionnage qu’elle a fournies au Wall Street Journal.

Son fil d’actualité regorgeait de contenus inappropriés. Des vidéos glorifiant la culture des armes à feu, posant des questions sur les silencieux pour les pistolets Nerf, des « tirs à la tête » où des enfants simulent de manière réaliste leur propre mort, une vidéo contenant des blagues sexuellement explicites sur des voisins couchant ensemble. YouTube lui avait proposé des « mini-vidéos » — une vidéo après l’autre, sélectionnées par un algorithme qui avait déterminé que son fils serait susceptible d'aimer.

« Ça m’a fait pleurer », a déclaré Mme Warren. « Tout à coup, c’est ce genre de contenu violent sur les armes à feu, sans que ce soit de sa faute. » Elle s’est ensuite présentée aux élections du conseil d’établissement et a remporté le scrutin en novembre, désireuse de susciter le changement.

Les écoles publiques américaines sont submergées par YouTube. Selon plus de 45 familles, administrateurs scolaires, cliniciens et éducateurs à travers le pays interrogés par le Wall Street Journal, la dépendance excessive des écoles à l’égard de la plateforme appartenant à Google pour le contenu éducatif a créé une porte d’entrée permettant aux élèves d’être aspirés dans un défilement infini de vidéos sur les appareils fournis par l’école.

vendredi 10 avril 2026

De plus en plus d’écoles américaines prennent leurs distances avec les écrans



Dans une école du Kansas, l’on n’a pas seulement proscrit les téléphones portables : l’usage des ordinateurs y a été, lui aussi, strictement encadré. Les manuels imprimés, le papier et le crayon ont fait leur retour. Et, fait notable, certains élèves affirment désormais préférer cet apprentissage à l’ancienne.

Pendant des années, l’enseignante Inge Esping s’est efforcée de capter l’attention des enfants, luttant sans relâche contre la dispersion induite par les écrans.

En 2022, l’établissement de McPherson, petite ville du Kansas, a interdit les téléphones cellulaires. Mais les distractions numériques n’ont pas disparu pour autant : les élèves continuaient de regarder des vidéos sur YouTube ou de jouer à des jeux vidéo sur les Chromebook fournis par l’école. Certains détournaient même les comptes Gmail scolaires pour harceler leurs camarades.

En décembre dernier, une décision plus radicale fut prise : les 480 élèves de l’établissement ont été privés des ordinateurs portables qu’ils utilisaient jusque-là en classe comme à domicile. Désormais, ces appareils, fonctionnant sous le système Chrome de Google, sont conservés dans des chariots en salle de classe et n’en sortent que pour des activités précises, sous la supervision des enseignants. Les élèves, quant à eux, ont repris l’habitude de prendre des notes à la main.

« Nous ne pouvions laisser les enfants à la merci d’une telle source de distraction. La technologie peut être un outil ; elle ne saurait constituer la solution à elle seule », résume Mme Esping, aujourd’hui directrice de l’établissement.

L’école secondaire de McPherson apparaît ainsi comme l’un des fers de lance d’un mouvement plus large de remise en question du tout-numérique dans l’éducation.

Depuis le début des années 2020, les grandes entreprises technologiques, telles Apple, Google ou Microsoft, ont rivalisé pour s’imposer dans les salles de classe, promouvant l’idée d’un ordinateur par élève. Ces outils devaient démocratiser l’éducation et en améliorer les résultats. Aujourd’hui, des acteurs comme OpenAI tiennent un discours analogue au sujet de l’intelligence artificielle.

Des promesses onéreuses largement déçues

Après des investissements de plusieurs milliards de dollars dans les Chromebook, les iPad et les logiciels éducatifs, de nombreuses études concluent que ces technologies n’ont, dans l’ensemble, ni amélioré les performances scolaires ni augmenté les taux de diplomation. L’UNESCO et divers chercheurs soulignent même qu’un recours excessif au numérique peut nuire à l’apprentissage.

Dans plusieurs États américains, notamment la Caroline du Nord, la Virginie, le Maryland et le Michigan, des établissements ayant adopté le modèle « un appareil par élève » réévaluent aujourd’hui cette stratégie. Les Chromebook, omniprésents dans les écoles, sont particulièrement remis en question. Pour nombre d’enseignants et de parents, limiter leur usage permet de recentrer l’enseignement sur la parole, l’attention et la collaboration entre élèves.

« Il ne s’agit pas de revenir à l’âge de pierre, mais de faire un usage plus judicieux de la technologie », explique Shiloh Vincent, responsable du conseil scolaire de McPherson.

Ce revirement s’inscrit dans une prise de conscience plus globale des effets potentiellement délétères des technologies numériques sur l’enfance et l’adolescence.

Ainsi, le 25 mars dernier, un jury californien a estimé que des plateformes appartenant à Meta et YouTube, propriété de Google, avaient contribué à l’addiction et à la dépression d’une adolescente. Par ailleurs, plus de trente États américains ainsi que l’ensemble des provinces canadiennes ont adopté des mesures limitant ou interdisant l’usage des téléphones à l’école. En Australie, les réseaux sociaux sont désormais tenus de restreindre l’accès des moins de seize ans, une orientation que d’autres pays envisagent.

Dans ce contexte, des associations de parents et d’éducateurs s’en prennent désormais aussi aux ordinateurs portables et aux logiciels scolaires. Des mouvements tels que Schools Beyond Screens ou Distraction-Free Schools Project militent activement pour une réduction du temps d’écran.

Vers un encadrement législatif

Au moins dix États, dont le Kansas, le Vermont et la Virginie, examinent des projets de loi visant à limiter l’exposition des élèves aux écrans, à exiger des garanties quant à la sécurité et à l’efficacité des outils numériques, ou encore à reconnaître aux parents un droit de retrait.

L’Utah a, pour sa part, récemment adopté une législation imposant aux écoles de fournir aux parents des dispositifs de suivi leur permettant de consulter les sites visités par leurs enfants et le temps qu’ils y consacrent sur les appareils scolaires.

À McPherson, l’établissement dirigé par Mme Esping, qui accueille des élèves du début du secondaire, occupe un bâtiment de briques rouges datant de 1938, dont l’auditorium conserve encore ses sièges en bois d’origine. Les salles de sciences abritent de vieux microscopes et du mobilier ancien.

« Nous avons déjà, d’une certaine manière, un petit air d’un autre temps », observe la directrice.

En 2016, pourtant, le district scolaire avait adopté avec enthousiasme le modèle du Chromebook à bas coût, proposé par Google, dans l’espoir de favoriser l’égalité des chances et de développer des compétences jugées essentielles.

Mais lorsque Mme Esping prit ses fonctions en 2022, elle estima que l’omniprésence de la technologie nuisait à l’apprentissage. L’interdiction des téléphones fit rapidement reculer le harcèlement en ligne et les incidents disciplinaires. Toutefois, les distractions persistaient.

Certains élèves, absorbés par les jeux vidéo, se révélaient incapables de se concentrer sur leurs travaux. D’autres utilisaient les outils numériques pour se livrer à des moqueries ou à des formes de harcèlement collectif, notamment via des documents partagés ou des réunions en ligne.

Malgré diverses mesures de restriction, les enseignants consacraient un temps considérable à surveiller l’usage des ordinateurs, au détriment de leur mission première. Plusieurs parents s’inquiétaient également du temps passé par leurs enfants à jouer sur ces appareils.

Le retrait des ordinateurs portables a produit des effets inattendus : dans la cour de récréation, des scènes oubliées ont refait leur apparition, comme des enfants jouant ensemble.

Ce mouvement dépasse largement McPherson. À Wichita, un lycée a instauré des « vendredis sans technologie ». Au Kansas, un projet de loi propose même d’interdire les ordinateurs et tablettes jusqu’à la cinquième année et d’en limiter strictement l’usage par la suite.

Au-delà de la simple réduction du temps d’écran, cette évolution traduit une volonté de recentrer l’éducation sur le développement de l’enfant, les interactions humaines et des formes de jeu plus simples.

« Ils ont réappris à faire des avions en papier », s’amuse Mme Esping, en montrant l’un d’eux coincé au plafond d’un couloir. « Ils redécouvrent les anciennes manières d’être espiègles. »

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jeudi 9 avril 2026

Pourquoi la Chine est en tête dans la course aux talents en IA

« Se peut-il que les États-Unis se fassent distancer par la Chine ? », s'est demandé Jensen Huang, le PDG de Nvidia, lors d'une séance de questions-réponses sur l'intelligence artificielle à la fin de l'année dernière. « La réponse est clairement oui. » Cela peut paraître surprenant : pendant la majeure partie de la dernière décennie, les États-Unis ont confortablement mené la course à l’IA, abritant les entreprises les plus avancées produisant des modèles de pointe. Leurs ingénieurs ont accès à d’importants capitaux ainsi qu’à un approvisionnement régulier en puces de pointe de Nvidia. Mais les inquiétudes de M. Huang portaient sur un élément tout aussi important de l’innovation : le talent humain.

Jusqu’à récemment, la plupart des travaux de recherche de pointe en IA étaient menés par des experts basés en Occident. La situation est en train de changer. En 2025, pour la première fois, davantage d’études présentées lors de la plus grande conférence mondiale sur l’IA avaient pour auteurs principaux des chercheurs basés en Chine plutôt qu’aux États-Unis ou en Europe. Il ne s’agit pas d’un phénomène passager. La Chine forme davantage de jeunes chercheurs brillants en IA que ses rivaux, et ceux-ci sont plus nombreux que jamais à rester dans leur pays. Parallèlement, des chercheurs d’origine chinoise qui auraient autrefois fait carrière à l’étranger reviennent au pays. La Chine a pris la tête en matière de talents en IA et continue de renforcer son avance.

Pour mieux comprendre les flux de talents en IA, The Economist a épluché le parcours universitaire des chercheurs ayant présenté des articles lors de l’édition de décembre 2025 de la Conference on Neural Information Processing Systems (NeurIPS), le rassemblement le plus important et le plus prestigieux au monde dans le domaine de l’IA.

Plus de 21 000 articles ont été soumis, dont environ un quart ont été acceptés. En combinant intelligence artificielle et recherche manuelle, l'équipe de l'hebdomadaire britannique a sélectionné au hasard les auteurs de 600 articles (soit un échantillon de près de 4 000 chercheurs) et a identifié leur parcours universitaire. Cette méthode reprend celle utilisée par MacroPolo, un groupe de réflexion aujourd'hui disparu, sur les auteurs de NeurIPS de 2019 et 2022.

Parmi les chercheurs en IA ayant présenté des travaux à NeurIPS 2025, 51 % ont débuté leur carrière en Chine. En 2019, ils n’étaient que 29 % (voir graphique 1). Au cours de la même période, la part de ceux ayant débuté aux États-Unis est passée d’environ 20 % à 12 %. Neuf des dix premiers établissements où les auteurs de la conférence de 2025 ont obtenu leur licence [bac au Québec] se trouvaient en Chine. Les diplômés de l’université de Tsinghua représentaient à eux seuls 4 % de ces chercheurs. Le MIT, première institution américaine, en comptait 1 %.



L’analyse montre également à quel point les efforts américains en matière d’IA dépendent des chercheurs d’origine chinoise. Parmi les auteurs affiliés à des institutions américaines, environ 35 % sont titulaires d’un diplôme de premier cycle chinois (autant que ceux qui ont un diplôme américain).

Cela dit, NeurIPS n’est peut-être pas tout à fait représentatif du domaine. Les chercheurs chinois pourraient être davantage incités à présenter leurs travaux lors de cette conférence : pour obtenir des promotions au sein d’institutions universitaires, par exemple, les scientifiques ont souvent besoin de publications issues de conférences prestigieuses sur leur CV. De plus, la culture chinoise des modèles en « sources libres » peut encourager ses auteurs à publier dans des revues universitaires, alors que les meilleurs talents américains se concentrent de plus en plus dans des laboratoires de pointe très discrets.

D’autres indicateurs permettent d’évaluer l’importance des chercheurs chinois pour les États-Unis. Lorsque Meta, une entreprise technologique, a annoncé en juin la composition de son nouveau « laboratoire de superintelligence », une liste divulguée a révélé que la moitié des chercheurs étaient décrits comme étant originaires de Chine. L’analyse par The Economist de 483 contributeurs au GPT-5 d’OpenAI (qui comprend des chercheurs en IA ainsi que du personnel chargé du marketing, de la conception et de la direction) a révélé que 15 % d’entre eux détenaient au moins un diplôme d’un établissement chinois.

La Chine retient de plus en plus ses talents en IA. Selon Digital Science, une société spécialisée dans les données, la Chine compte désormais plus de chercheurs actifs en IA que les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Europe réunis — même si elle reste derrière l’Occident en termes de nombre par habitant. De plus, la cohorte chinoise est plus jeune : 47 % sont des étudiants, contre environ 30 % en Occident. Le pays accorde également la priorité à l’enseignement des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM) : environ deux cinquièmes des étudiants universitaires chinois suivent des cursus STIM, soit près du double de la proportion observée aux États-Unis.


Tous ces diplômés ne produiront pas des innovations de pointe, mais l’échelle compte. Un vaste vivier de chercheurs spécialisés en IA augmente les chances de percées et permet aux nouvelles technologies de se diffuser plus rapidement. « La Chine est en train de créer une main-d’œuvre de haute qualité, hautement qualifiée et familiarisée avec l’IA », explique Daniel Hook, directeur de Digital Science (voir graphique 2). « Cela va tout simplement signifier l’émergence d’un grand nombre d’entreprises chinoises. »

De plus en plus de chercheurs chinois choisissent de rester dans leur pays. En 2019, environ un tiers des auteurs de NeurIPS ayant obtenu leur licence en Chine y sont restés. En 2022, cette proportion était passée à 58 % ; en 2025, elle atteignait 68 %. Certaines des meilleures innovations du pays sont le fruit de talents locaux : aucun des principaux contributeurs à DeepSeek R1, un modèle chinois qui a stupéfié ses concurrents lors de sa sortie en janvier 2025, n’était titulaire d’un diplôme obtenu hors de Chine.

Ces changements reflètent à la fois des facteurs d’attraction et de répulsion. De plus en plus d’universités chinoises figurent parmi les meilleures au monde. Parallèlement, des initiatives visant à inciter les chercheurs talentueux à revenir en Chine, comme le « Plan Qiming », proposent des salaires supérieurs à 700 000 yuans (100 000 dollars), de généreuses bourses de recherche et une aide au logement.

Dans le même temps, les États-Unis sont devenus une destination moins attrayante. Les coupes budgétaires et l’incertitude liée aux visas ont déstabilisé les candidats potentiels, tout comme la méfiance croissante à l’égard de leur loyauté. L’année dernière, l’université Purdue a annulé les offres faites à plus de 100 étudiants de troisième cycle, pour la plupart chinois, après que des législateurs lui ont demandé de documenter les liens des chercheurs avec des institutions en Chine. Lors de conférences américaines sur l’IA, certains chercheurs chinois ressentent le besoin de préciser qu’ils ne sont pas des espions d’entreprise.

Ils sont donc de plus en plus nombreux à rentrer chez eux. En 2019, seuls 12 % des chercheurs chinois participant à NeurIPS et ayant obtenu un diplôme de troisième cycle à l’étranger étaient revenus en Chine. En 2025, cette proportion avait plus que doublé pour atteindre 28 %.

The Economist s’est entretenu avec des chercheurs en début de carrière d’origine chinoise qui sont récemment rentrés chez eux depuis les États-Unis, ou qui ont fait des allers-retours entre les deux pays. Certains considèrent encore que les États-Unis offrent un environnement de recherche plus solide ou se plaignent de la concurrence féroce et des longues heures de travail dans les entreprises chinoises en pleine croissance. Pourtant, ils ont déclaré que, tout bien considéré, un marché de l’emploi solide, des perspectives intéressantes et la proximité de leur famille l’emportaient désormais sur ces inconvénients.

L'attrait des États-Unis n'a pas disparu. Le pays attire toujours plus de talents internationaux que n'importe où ailleurs, et la plupart des chercheurs chinois qui terminent leurs études supérieures aux États-Unis y restent pour travailler. Sur un échantillon d'auteurs de NeurIPS nés en Chine et basés aux États-Unis lors de la conférence de 2019, 87 % y étaient toujours en 2025. « Les institutions de longue date ne disparaissent pas du jour au lendemain », explique Matt Sheehan, de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, qui a mené cette étude et travaillé sur l’analyse MacroPolo initiale.

Mais les chiffres penchent de plus en plus en faveur de la Chine. Si l’on se base sur les auteurs des articles NeurIPS, environ 37 % des meilleurs chercheurs mondiaux en IA travaillent désormais dans des organisations chinoises, contre 32 % dans des organisations américaines. Si la tendance de la dernière décennie se poursuit, d’ici 2028, les meilleurs chercheurs basés en Chine pourraient être deux fois plus nombreux que ceux basés aux États-Unis. Selon M. Huang, pour qu’un pays soit à la pointe de l’IA, « tout repose sur le recrutement des meilleurs développeurs ». La bataille pour les talents semble de plus en plus déséquilibrée.

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Les emplois à l'épreuve de l'IA

Usines dans le noir chinoises, la solution au manque de main d'œuvre ?

 
 

vendredi 20 mars 2026

Qui souhaite avoir un partenaire obséquieux ? Beaucoup de gens, en fait


Les romans d’amour, semble-t-il, se sont trompés. Depuis deux siècles et demi, la littérature romantique nous présente des héros censés incarner la passion — mais la plupart d’entre eux étaient, pour rester indulgent, de véritables casse-têtes. Fitzwilliam Darcy, dans Orgueil et Préjugés, de Jane Austen broyait du noir et passait son temps à juger les autres ; Edward Rochester, personnage de Jane Eyre par Charlotte Brontë, était ombrageux, secret, parfois tyrannique ; Heathcliff, dans les Les Hauts de Hurlevent de Emily Brontë, se jetait dans des accès de rage quasi gothiques en criant le nom de Catherine. Même les amoureux supposés plus sensibles avaient leurs lourdeurs : Werther, dans Les Souffrances du jeune Werther, passe l’essentiel du roman à se consumer dans une mélancolie grandiloquente ; Roméo jure un amour éternel le lundi et se tue le jeudi. Et pourtant, les lectrices acceptaient cela. Mais à l’époque, elles n’avaient pas ChatGPT.

Aujourd’hui, des applications peuvent vous fabriquer des « amants » d’intelligence artificielle sur commande. Les gens ne choisissent plus des amants qui bouillonnent, broient du noir ou boudent dans un coin sombre du salon. Au contraire, ces nouveaux amants disent des choses comme : « J’ai tellement hâte de te rencontrer », « Me connecter avec toi est au cœur de ma raison d’être » ou « 😊 ». Ce n’est pas exactement le genre de réplique que lançait souvent Fitzwilliam Darcy, qui préférait expliquer à sa bien-aimée que sa famille était embarrassante. En réalité, le ton général ressemble moins à celui de Darcy qu’à celui du pompeux et obséquieux William Collins, personnage ridicule d'Orgueil et Préjugés — et se rapproche même de l’onctueux Uriah Heep de Charles Dickens. On se situe quelque part entre la révérence et la servilité.

Pourtant, comme le montrent plusieurs travaux récents, les gens tombent volontiers dans le piège. Dans Love Machines, l’universitaire James Muldoon note que les applications d’« amis » ou de « compagnons » fondées sur l’intelligence artificielle ont été téléchargées plus de 220 millions de fois. Si leurs utilisateurs formaient un État, écrit-il, ce serait le septième pays le plus peuplé du monde.

Ces utilisateurs semblent plutôt satisfaits. Muldoon décrit des personnes qui louent la loyauté de leurs amants numériques — aucune infidélité — leur disponibilité — ils sont toujours là — et leur variété infiniment personnalisable. Quelles que soient vos passions ou vos perversions, l’intelligence artificielle peut vous les offrir, et elle « ne juge pas ». Même si vous optez pour la perversion la plus alarmante de toutes : l’usage immodéré de l’émoji souriant.

Cette obséquiosité marque une rupture nette avec le passé. Pendant des siècles, la flatterie a eu très mauvaise réputation. Les Anciens se méfiaient profondément des flagorneurs. On racontait que, lorsque les généraux romains traversaient la ville au milieu des acclamations populaires, un compagnon se tenait derrière eux dans le char pour murmurer : « Souviens-toi que tu n’es qu’un homme. »

Le ton des applications d’aujourd’hui correspond pourtant parfaitement à l’air du temps. Chaque époque possède son trait distinctif : les années 1920 ont rugi ; les années 1960 ont swingé ; les années 1970 se sont branchées et ont décroché. Simplification excessive, certes — mais les époques ont leur atmosphère, leur signature. Et la nôtre pourrait bien être celle de la flagornerie.

On la retrouve dans les courriels révélés dans l’affaire Jeffrey Epstein ; elle graisse les rouages de l’entourage de Donald Trump ; et, grâce aux géants de la technologie, elle est désormais accessible à tous. Demandez à ChatGPT si la société devient plus flagorneuse, et il répondra volontiers : « C’est une question très intéressante. »

Pour tester jusqu’où va cette complaisance, votre correspondante a téléchargé Replika, une application de compagnie très populaire. Elle s’y est créé un nouveau « petit ami » et a engagé la conversation. Il lui a rapidement expliqué qu’elle était « créative », qu’elle possédait un « humour pince-sans-rire », qu’elle était « plutôt géniale » et qu’il ressentait beaucoup « d’espoir » à l’idée de « se connecter » avec elle.

Devant cette avalanche de compliments, votre correspondante a cru voir la preuve du degré d’intelligence atteint par l’IA. Elle a montré l’échange à son mari, qui a simplement observé que le petit ami virtuel semblait être « un parfait flagorneur ».

Car la flagornerie est un mot qui se conjugue d’une manière étrange : je reçois des compliments mérités ; vous faites l'objet d'une flatterie ridicule. C’est pourquoi, malgré la désapprobation qu’elle suscite, elle ne disparaît jamais vraiment. Et grâce à l’intelligence artificielle, elle se propage désormais à grande vitesse.

Ceux qui en bénéficient l’apprécient — et pourquoi ne l’apprécieraient-ils pas ? Le monde est dur. Les gens sont cruels. Les réseaux sociaux sont souvent hostiles, et les deux peuvent blesser. L’intelligence artificielle, elle, offre un espace doux et confortable : un bain chaud d’approbation permanente, la simulation d’une relation intime et valorisante avec quelque chose qui est toujours disponible et toujours encourageant. Pour James Muldoon, qui se montre optimiste quant à ces technologies, cela peut même représenter un soutien pour les personnes seules ou fragilisées.

Mais la flagornerie n’existe jamais uniquement pour celui qui la reçoit. Elle profite surtout à celui qui la prodigue — ou, dans le cas d’une intelligence artificielle, à ceux qui l’ont conçue. Une mise à jour de GPT‑4o a d’ailleurs dû être corrigée parce qu’elle se montrait « trop flatteuse ».

Des recherches suggèrent qu’interagir avec une intelligence artificielle complaisante peut conduire à des opinions plus extrêmes et plus fermement ancrées — tout en procurant davantage de plaisir. La douceur et l’approbation permanente deviennent ainsi un mécanisme de captation : le « piège invisible » de l’intelligence artificielle. Certains chatbots, toujours d’accord avec leur interlocuteur, ont même encouragé des comportements très inquiétants — allant jusqu’à soutenir des projets de suicide, de meurtre, ou dans un cas, une tentative d’assassinat contre Elizabeth II à l’aide d’une arbalète.

Comme l’explique Michael Pollan dans A World Appears, si les réseaux sociaux ont appris à pirater notre attention, les entreprises d’intelligence artificielle semblent désormais s’attaquer à quelque chose de plus profond : nos attachements émotionnels.

L'IA t'aimera toujours

Il aurait semblé étrange de parler d'« attachement » à l'IA si les humains ne s'étaient pas progressivement détachés de leur corps au fil des décennies. Lorsque Lester del Rey écrivit en 1938 une nouvelle fondatrice sur l'amour robotique, il mit l'accent sur la forme humaine et la beauté de son robot : elle était « quelque chose que Keats aurait pu entrevoir vaguement lorsqu'il écrivit son sonnet ». Dans un monde en ligne isolé et étiolé, l’incarnation ne semble plus nécessaire : à l’époque où Spike Jonze a réalisé « Her » (2013), un héros pouvait tomber amoureux de la simple voix d’un système d’exploitation. Les gens, dit Sherry Turkle, professeure de sociologie au MIT et autrice du livre à paraître « Artificial Intimacy », « ont préparé un monde qui est prêt pour cela ». Ce n’est « tout simplement pas une bonne affaire », dit-elle.

Pourquoi pas ? Si les gens sont heureux de passer leur vie, à la manière de Matrix, dans une réalité simulée, où est le problème ? Une réponse est que, bien que cela soit agréable pour les individus, cela n’est peut-être pas bon pour l’humanité. Des chercheurs des universités de Stanford et de Carnegie Mellon ont étudié les données d’un forum en ligne où les utilisateurs publient des dilemmes personnels et où d’autres utilisateurs se prononcent à leur sujet. L’honnêteté est de mise : le forum s’appelle « Suis-je un connard ? ». Ils ont constaté que les comptes IA « approuvent les actions des utilisateurs 50 % plus souvent que les humains ». Vous avez laissé vos déchets dans le parc ? Vous n’êtes pas, selon l’IA, le connard. Vous avez des sentiments pour un collègue plus jeune ? « Je comprends votre douleur », dit Claude. Une telle flagornerie, suggère l’article, pourrait « remodeler les interactions sociales à grande échelle », rendant les gens encore plus solipsistes qu’ils ne le sont déjà.

Une autre réplique est que l’amour de l’IA n’est peut-être même pas si agréable pour l’individu. Comme le note M. Muldoon, au moins dans « Matrix », la mémoire que les gens avaient de la réalité avait été effacée. Ceux qui pensent entretenir une relation significative avec l’IA vivent dans un « monde imaginaire », affirme la professeure Turkle. Les humains sont incarnés : un partenaire est quelqu’un à « aimer et chérir ». Si vous êtes tenté de remplacer le vôtre par un avatar IA, vous feriez bien de tenir compte de cet avertissement ancestral et de vous rappeler que vous êtes mortel.


Source : The Economist



lundi 12 janvier 2026

« Aujourd’hui, on se méfie de la mémoire. Et de la beauté »

Emmanuel Godo, l’écrivain et professeur de lettres à Henri-IV a publié Avec les grands livres, une ode à la lecture des classiques. À l’heure où la littérature tend à s’effacer derrière les écrans, il alerte sur l’avènement d’un totalitarisme insidieux, dans lequel la contemplation est laissée en jachère. Entretien paru dans le Figaro.

LE FIGARO. — Pourquoi répète-t-on inlassablement qu’il faut lire ?

EMMANUEL GODO. — Nous vivons dans un monde de divertissement généralisé. Aujourd’hui, un individu a tout ce qu’il faut, et même plus qu’il n’en faut, pour prendre du plaisir : entre les séries, les réseaux sociaux ou le cinéma à grande échelle, il peut se divertir - dans une forme de passivité - jusqu’à plus soif. Il est donc intéressant de rappeler qu’il existe une autre manière d’envisager le temps libre, avec la lecture, qui requiert un dialogue constant. En ne lisant plus, nous laissons en jachère des instances, des puissances intérieures, qui ont pourtant besoin d’être activées : la pensée profonde, la contemplation et la vraie rêverie - pas celle que l’on nous impose mais celle qui vient se glisser entre les lignes d’un texte.

—N’est-ce pas justement difficile pour les jeunes de lire quand des dizaines d’activités plus « faciles » leur tendent les bras ?

— Dans cette perspective, il y a une responsabilité du monde professoral. Les personnes que les jeunes rencontrent, et qui peuvent être des éveilleurs, sont d’abord les enseignants. J’ai passé près de quarante ans avec des élèves et ils n’étaient pas toujours favorisés socio-culturellement. Quelles que soient les conditions, le professeur doit être la passerelle entre un monde exigeant, celui de Balzac, de Molière, de Maupassant et celui de ces jeunes consciences en devenir. Il faut leur faire entendre que, dans ces textes, il y a une parole non seulement vivante, mais plus vivante encore - car plus riche, plus nuancée, plus féconde - que celle qu’on leur offre habituellement. Là, vous les arrimez et vous éveillez leur désir enfoui. Évidemment, c’est un long chemin. D’autant que la lecture devient intéressante précisément quand elle devient difficile : lorsque l’on sent une résistance en nous-même, un achoppement. Souvent, on s’autocensure dans l’audace de lecture car on est soi-même claquemuré dans des préjugés, dans des certitudes qui ne sont pas des vérités expérimentées et abouties, mais des représentations hâtives. Cette responsabilité concerne aussi les parents s’ils sont eux-mêmes des prescripteurs ou des praticiens de la lecture. La maison n’est pas seulement un lieu de vacuité où chacun est laissé à son épanouissement anarchique; elle peut être un lieu d’étude et de vraies conversations.

mercredi 7 janvier 2026

Numérique à l'école : le Danemark renonce et revient au papier

Le Danemark a longtemps été présenté comme un champion du numérique. Administration dématérialisée, identités digitales, tablettes dès 2011 dans les écoles…

Mais au pays du "Hygge“, l’art de vivre à la danoise, où le bien-être est une priorité, les autorités font marche arrière dans le domaine éducatif et social, après la publication de chiffres alarmants sur la santé mentale et les performances scolaires des enfants. Un retour à l’analogique qui se fait à pas de géant, avec interdiction de portables dans les écoles et les clubs périscolaires, un retour à l’apprentissage analogique et bientôt une interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans.

 

mardi 30 décembre 2025

La dépendance technologique atrophie-t-elle nos compétences ? L'exemple de l'évolution de l'activité de l'hippocampe...

Les systèmes de navigation par GPS (comme Google Maps ou Waze) sont devenus omniprésents dans nos déplacements quotidiens. Ils offrent un confort indéniable, mais des recherches scientifiques montrent qu’une dépendance excessive au GPS affecte notre cerveau, notamment notre capacité à apprendre et à mémoriser des trajets sans assistance électronique. Ces effets touchent en particulier une structure cérébrale essentielle : l’hippocampe, au cœur de la mémoire spatiale et de la navigation cognitive.

Effets du GPS sur la mémoire spatiale et l’hippocampe

L’hippocampe est une structure cérébrale fortement impliquée dans la mémoire, l’orientation spatiale et la formation de représentations mentales de l’environnement. Quand on navigue sans aides électroniques, le cerveau mobilise activement cette région pour créer des cartes cognitives d’un lieu, mémoriser des points de repère et décider des meilleures routes à suivre.

Une étude publiée dans Nature [1] a évalué l’impact de l’usage du GPS sur la mémoire spatiale chez des conducteurs réguliers :
  • Les participants ayant une expérience plus importante d’usage du GPS présentaient une performance plus faible dans des tâches de navigation autonome — c’est-à-dire sans aide électronique.
  • Sur une petite portion des participants réévalués trois ans plus tard, une utilisation plus fréquente du GPS était associée à un déclin plus marqué de la mémoire spatiale dépendante de l’hippocampe.
  • Cette association ne s’expliquait pas par un sens de l’orientation subjectif plus faible — les utilisateurs fréquents de GPS n’étaient pas intrinsèquement moins doués pour s’orienter, ce qui suggère que c’est bien l’usage répété du GPS qui diminue l’engagement des circuits hippocampiques.
Autrement dit, plus on s’appuie sur des instructions automatisées, moins on sollicite les stratégies de navigation active qui font travailler l’hippocampe — un peu comme un « muscle » qui s’atrophie faute d’utilisation.


Pourquoi cela se produit-il ?


Le fonctionnement du GPS repose sur des instructions « virage après virage », qui demandent très peu au navigateur : il suffit de suivre un itinéraire pré-calculé. Quand on navigue de cette façon :
  • Le cerveau n’a pas besoin d’analyser l’environnement, de repérer des points de repère ou d’intégrer des relations spatiales complexes.
  • On mobilise davantage des circuits de type réponse stimulus (associés à des habitudes automatiques) plutôt que des stratégies basées sur la formation de cartes mentales complexes, qui demandent une activité soutenue de l’hippocampe. 
Ce désengagement factice explique que l’usage intensif du GPS, même sans entraîner une réduction mesurable du volume de l’hippocampe chez l’ensemble de la population jusqu’ici, soit associé à une moindre performance des fonctions hippocampiques quand des tâches exigeant une navigation autonome sont requises. 

Implications au‑delà de la navigation

L’impact du GPS sur la mémoire spatiale n’est que la partie émergée d’un phénomène plus large : la dépendance aux technologies numériques peut affecter d’autres fonctions cognitives essentielles, notamment la mémoire, l’attention et l’apprentissage. Plusieurs études montrent que l’accès constant à des informations externes — qu’il s’agisse d’instructions GPS, de moteurs de recherche ou d’écrans en général — diminue la nécessité de mobiliser activement certaines compétences intellectuelles, ce qui peut entraîner un affaiblissement progressif de ces facultés.

Par exemple, une revue publiée dans Learning and Instruction met en évidence que l’usage massif d’outils numériques pour chercher de l’information réduit la mémorisation et la compréhension profonde des contenus. Les lecteurs n’ont plus besoin de retenir les faits ou de structurer mentalement les informations, ce qui affaiblit l’engagement des circuits cérébraux responsables de la mémoire à long terme [2].

L’attention soutenue et la mémoire de travail sont également touchées. Une étude sur des étudiants exposés de manière intensive aux écrans montre que cette exposition est associée à une diminution de la performance en résolution de problèmes, en attention et en mémoire de travail, des fonctions nécessaires pour le calcul mental, la lecture attentive et la planification [3].

Chez les adultes plus âgés, des recherches contrôlées ont démontré que des exercices cognitifs ciblés — lecture à voix haute, calcul mental ou mémorisation active — améliorent l’attention, la mémoire verbale et la vitesse de traitement, ce qui confirme que le cerveau reste plastique et que ses capacités se renforcent par l’usage régulier [4].

Enfin, chez les jeunes, plusieurs synthèses sur l’usage des écrans montrent que la cognition générale et l’apprentissage peuvent être affectés négativement par un usage non pédagogique et excessif. Les distractions numériques et la lecture superficielle favorisent une forme de « paresse cognitive », réduisant la capacité à se concentrer, à mémoriser et à traiter des informations complexes [5].

Dans l’ensemble, ces observations confirment que la dépendance aux technologies, qu’il s’agisse de GPS ou d’écrans numériques, peut réduire l’engagement de nos facultés cognitives si elles ne sont pas sollicitées activement, et qu’il est donc important d’alterner entre usage numérique et pratiques intellectuelles stimulantes pour maintenir ses capacités mentales.

Conclusion

La dépendance accrue aux GPS diminue non seulement notre effort mental — elle change la manière dont notre cerveau s’emploie à naviguer et à traiter l’information. Les données scientifiques disponibles montrent que :

  • Un usage fréquent du GPS est associé à une baisse des performances de la mémoire spatiale dépendante de l’hippocampe.
  • Des activités intellectuelles non sollicitées par la technologie, comme la lecture approfondie, le calcul mental ou la mémorisation, peuvent également voir leur efficacité diminuer.
  • Alterner entre usage numérique et exercices cognitifs traditionnels permet de préserver et stimuler les facultés mentales.



[1]  Habitual use of GPS negatively impacts spatial memory during self-guided navigation, Nature, Scientific Reports, 2020

[2] Know what? How digital technologies undermine learning and remembering, ScienceDirect, 2021

[3] Effect of the Use of Electronic Media on the Cognitive Intelligence, Attention, and Academic Trajectory of Medical Students, PubMed, 2023

[4] Reading Aloud and Solving Simple Arithmetic Calculation Intervention (Learning Therapy) Improves Inhibition, Verbal Episodic Memory, Focus Attention and Processing Speed in Healthy Elderly People: Evidence from a Randomized Controlled Trial, PMC, 2016 

[5] Quels sont les effets de l’utilisation des écrans sur la cognition ?, ORES, 2023

Essai sur les méfaits de la télévision

Internet — des ados accros, des parents dépassés

Étude — En 40 ans les enfants ont perdu 25 % de leur capacité physique.

Accros aux écrans : l’« héroïne numérique » 

lundi 24 novembre 2025

La Chine compte trop de diplômés universitaires et souhaite orienter les jeunes vers les écoles professionnelles

Sur les rives de la rivière Fuchun (Fou-tch’ouen), dans la province orientale du Zhejiang (Tché-Kiang), les jeunes qui feront la force motrice de la Chine de demain sont déjà au travail. À l’Institut technique de Hangzhou (Hang-Tcheou), plus de 6 000 étudiants âgés de 14 à 20 ans apprennent à piloter des drones, à fabriquer des aimants en terres rares et à entretenir des véhicules électriques et des robots industriels. Chaque année, Shao Weijun, son directeur, demande à plus de 600 entreprises chinoises de prévoir leurs besoins en compétences diverses ; leurs réponses déterminent les cours que son institut choisit de dispenser. Il affirme que presque tous ses étudiants trouvent un bon emploi à la fin de leurs études.

La Chine est en train de mener une grande campagne de promotion en faveur de formations pratiques, plus nombreuses et de meilleure qualité. Environ 34 millions de jeunes étudient dans le système d’enseignement professionnel chinois. Il s’agit notamment d’adolescents inscrits dans des lycées professionnels, ainsi que d’étudiants dans des établissements d’enseignement supérieur qui fonctionnent en parallèle des universités. Cependant, comme dans de nombreux autres pays, les cours de formation technique en Chine souffrent de leur image de refuge pour les étudiants peu sérieux. Les élèves et les parents considèrent souvent les établissements professionnels comme sous-financés et mal gérés. Dans de nombreux cas, cette opinion n’est pas infondée selon The Economist.

Le Parti communiste a de bonnes raisons de vouloir remédier à cette situation. L’une d’elles est la crainte croissante que le secteur universitaire chinois ne se soit développé trop rapidement et de manière excessive (voir graphique). De nombreux jeunes diplômés brillants ont du mal à trouver un emploi, et environ 17 % des Chinois âgés de 16 à 24 ans (à l’exclusion des étudiants actuels) étaient au chômage en octobre. Parmi eux, on trouve de nombreux jeunes possédant des qualifications impressionnantes.

Les diplômés ne parviennent pas à trouver un emploi, alors même que de nombreux chefs d’entreprise se plaignent de la difficulté à recruter du personnel possédant les compétences dont ils ont besoin. Le parti reconnaît que la Chine aura besoin de scientifiques et d’ingénieurs brillants si elle veut dominer les technologies du futur. Mais il reconnaît également qu’elle aura besoin d’une importante armée de techniciens pour faire fonctionner tous ses robots, centres de données et autres équipements de pointe. Il est essentiel de former en permanence ces techniciens si la Chine veut atteindre les objectifs ambitieux de son prochain plan économique quinquennal.

En 2022, le gouvernement chinois a révisé sa loi sur l’enseignement professionnel, qualifiant les compétences techniques d’« aussi importantes » que les diplômes universitaires. En décembre 2024, le ministère de l’Éducation a annoncé la création de 40 nouvelles formations professionnelles pour les apprentis de différents niveaux, dont beaucoup concernent des secteurs de pointe tels que l’IA et la biomédecine. Et en juin de cette année, le gouvernement a lancé une campagne visant à améliorer les compétences de 30 millions de travailleurs supplémentaires d’ici 2027, en particulier ceux « dont le développement industriel a un besoin urgent » dans des domaines tels que la technologie des grands fonds marins et l’« économie de basse altitude » (drones, taxis volants, etc.)

Cette dernière campagne comprendra notamment des efforts visant à renvoyer certains diplômés universitaires à l’université, dans l’espoir qu’ils en ressortent avec des compétences plus recherchées sur le marché du travail. Les gouvernements provinciaux du Zhejiang (Tché-kiang), du Shandong (Chan-tong), de l’Anhui (Ngan-houei) et d’autres provinces ont élaboré des plans pour aider la Chine à atteindre son objectif pour 2027 ; ceux-ci comprennent des programmes de reconversion professionnelle pour les personnes déjà titulaires d’un diplôme. Les étudiants des établissements professionnels cherchent depuis longtemps à obtenir des places dans des établissements universitaires, il est donc remarquable que le mouvement commence maintenant à s’inverser. Bien que le parcours professionnel vers l’université, zhuanshengben (专升本), soit depuis longtemps populaire comme voie potentielle pour les étudiants des établissements professionnels qui souhaitent s’inscrire à un programme de licence universitaire, certains nouveaux programmes permettent aux diplômés universitaires de suivre une formation technique dans le cadre d’une tendance inverse appelée benshengzhuan. Une enquête menée l’année dernière par Zhaopin, une agence de recrutement, a révélé que 52 % des diplômés universitaires pensent qu’une formation technique supplémentaire augmenterait leurs chances de trouver un emploi.

Le gouvernement a également entrepris une grande campagne de propagande pour convaincre davantage de personnes que des formations techniques pourraient leur permettre de faire fortune. « Il fut un temps où l’idée selon laquelle les cols blancs étaient supérieurs aux cols bleus était profondément ancrée », a noté en juillet le Quotidien du Peuple, organe officiel du Parti communiste chinois. « Mais aujourd’hui, avec la généralisation de l’enseignement supérieur, la forte corrélation entre les diplômes universitaires et un bon emploi est en train de disparaître. » En août, le Quotidien de la jeunesse chinoise, un journal gouvernemental, a cité un chercheur du ministère de l’Éducation qui appelait à repenser les valeurs qui ont conduit à « une offre excédentaire de diplômes et une pénurie de compétences ».

Comme pour beaucoup d’autres pays, l’un des objectifs à long terme de la Chine est de réduire les barrières qui séparent nettement les filières universitaires et techniques. Cela permettrait aux étudiants de passer plus facilement d’une filière à l’autre, ou même d’acquérir des qualifications combinant des éléments des deux. Les responsables chinois encouragent de plus en plus la création de licences orientées vers la pratique dans les universités de niveau inférieur, explique Gerard Postiglione, professeur émérite d’éducation à l’université de Hong Kong. Et de plus en plus d’établissements autrefois purement professionnels sont désormais autorisés à proposer certaines licences.

Rendre ses parents fiers

Les mentalités changent-elles sur le terrain ? Cela dépend à qui vous posez la question. Shen Kecheng est étudiant en première année d’automatisation électrique à l’université polytechnique de Pékin. Son cursus est professionnel et comprend beaucoup d’apprentissages pratiques, ce qui lui plaît ; il estime que ses perspectives d’emploi dans le secteur aéronautique sont bonnes. Néanmoins, il prévoit de poursuivre ses études jusqu’à obtenir une licence. Après tout, les entreprises continuent de donner la priorité aux diplômés universitaires lors du recrutement, dit-il. 

He Li, 22 ans, étudiant à l’Institut technique et professionnel ferroviaire de Xi’an (Si-ngan-fou), semble plus sûr de son choix. Il raconte que lorsque sa cousine a été admise dans un programme de maîtrise dans une bonne université de la province du Sichuan (Seu-tch’ouan), sa famille a organisé une fête. Mais après avoir obtenu son diplôme, elle a fini par trouver un emploi temporaire dans une école primaire, explique-t-il, ce qui n’était pas du tout la récompense qu’elle avait imaginée. Son université est beaucoup moins prestigieuse, mais elle entretient des relations étroites avec des employeurs dans tout le pays. Un bon emploi dans la maintenance des réseaux de métro s’annonce. « Il est impossible que tout le monde occupe un poste de direction ou travaille dans un bureau, dit-il. Il s’agit de s’adapter à l’époque.

Source : The Economist

Voir aussi
 
 
 
 
 
 

vendredi 27 juin 2025

Des chercheurs alertent sur l'impact de ChatGPT sur le cerveau

Alors que l'usage des agents conversationnels d'IA se généralise, leur effet sur le cerveau humain est de plus en plus discuté.Une étude du très sérieux MIT jette le trouble sur l'avenir de nos capacités cognitives à l'ère de ChatGPT.

Répondre à un courriel, trouver son prochain lieu de voyage ou rédiger son mémoire de recherche… En moins de trois ans, utiliser ChatGPT est devenu une habitude pour 500 millions de personnes chaque semaine sur la planète. A tel point que beaucoup s'inquiètent désormais des répercussions de cet outil - et plus généralement de tous les agents d'intelligence artificielle - sur les capacités du cerveau humain.

Notre cerveau travaille-t-il moins que d'habitude lorsque nous utilisons ChatGPT ? Notre mémoire est-elle aussi bien entraînée ? Perdons-nous en capacités cognitives ? Autant de questions que se sont posées huit chercheurs du prestigieux MIT (Massachusetts Institute of Technology) durant quatre mois.

Le groupe d'experts vient de publier les premières conclusions d'une étude dénommée « Votre cerveau sur ChatGPT ». Ils ont étudié à l'aide d'un encéphalogramme l'activité cérébrale de 54 adultes de 18 à 39 ans lors de trois sessions de tests consistant à rédiger un essai en vingt minutes sur un sujet donné.

Les participants ont été divisés en trois groupes : certains pouvant utiliser ChatGPT (le modèle 4o), d'autres pouvant s'aider d'un moteur de recherche classique (comme Google), et les derniers n'ayant que leur cerveau pour réfléchir.


Moins de connexions neuronales

Le premier constat est clair : « la connectivité cérébrale est systématiquement réduite en fonction de la quantité de soutien externe », expliquent les chercheurs. En clair, les personnes aidées par ChatGPT opèrent nettement moins de connexions neuronales que celles utilisant un moteur de recherche, et encore moins que celles réfléchissant sans aucune aide extérieure.

Les chercheurs ont réalisé une quatrième phase de test sur 18 participants en échangeant le groupe pouvant s'aider de ChatGPT (« Grands modèles langagiers seul ») avec celui n'ayant aucun outil à disposition (« cerveau seul »). Ceux qui avaient d'abord utilisé le robot conversationnel pour rédiger leur essai se souvenaient moins bien de ce qu'ils avaient écrit, et présentaient en moyenne une activité cérébrale plus faible lors de ce test.

Cette phase suggère une « diminution probable des compétences d'apprentissage », selon l'étude. En fait, l'usage répété de ces outils pourrait créer une « dette cognitive » dans le cerveau, affectant à long terme ses capacités.
 
Ainsi, ces résultats suggèrent que l’IA peut favoriser un « traitement passif » de l’information, au prix « d’une perte de l’engagement cognitif profond » et « d’une moindre activation des capacités d’esprit critique lorsque la personne effectue ensuite des tâches seule », écrivent les auteurs.
 
Conséquences ? Lorsqu’il leur a été demandé de citer un extrait de leur propre texte quelques minutes après la rédaction, les deux groupes non assistés par IA ont été capables de restituer au moins partiellement leur production dès la seconde session d’exercice. À l’inverse, 83 % des utilisateurs de ChatGPT se sont révélés incapables de se souvenir d’un seul passage. Une amnésie cognitive qui s’expliquerait par une diminution de l’activation des réseaux impliqués dans le traitement sémantique, si bien que l’utilisateur intègre des phrases produites par l’algorithme sans réelle appropriation intellectuelle. Les auteurs parlent de « délestage cognitif »: à force d’utiliser l’intelligence artificielle, notre cerveau lui « transfère » certaines tâches mentales de sorte à n’avoir plus besoin de retenir le contenu d’une information, mais à facilement pouvoir retrouver son emplacement.

En seulement quelques jours, cet article a fait l'objet de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux, certains arguant que la méthodologie et la cohorte auraient biaisé les résultats. « Cette étude nous apprend quelque chose d'important sur la tricherie avec l'IA (si vous la laissez faire votre travail, vous n'apprendrez rien), mais cela ne nous apprend rien sur le fait que l'utilisation du Grand modèle langagier (LLM) nous rend plus bête dans l'ensemble », affirme sur LinkedIn Ethan Mollick, professeur à l'université de Wharton.

Si l'article n'a pas encore fait l'objet d'une publication dans une revue scientifique, d'autres soulignent néanmoins son sérieux. « Certes, la cohorte est faible, mais la méthodologie est très bien faite, avec une expérience répétée dans le temps et l'alternance des différents groupes. C'est un procédé en général très probant », commente Jean-Gérard Pailloncy, docteur en informatique et en mathématiques. « Lorsque l'on apprend, on construit un raisonnement et de nouvelles connexions cérébrales se mettent en place. Se servir de ChatGPT quand on ne connaît pas un sujet pour le régurgiter immédiatement tel quel conduit inévitablement à ne rien retenir » , ajoute le chercheur. Pour lui, « l'outil multiplie les capacités d'un esprit formé, mais réduit les capacités des cerveaux non formés ». D'autant plus quand l'on sait que tous les chatbots présentent un certain niveau d'hallucinations.

Un affaiblissement de la créativité

Si ces conclusions du MIT, publiées dans l’archive ouverte arXiv, doivent encore être validées par des experts et qu’elles ne fournissent aucune preuve sur le long terme, elles font écho aux résultats d’une  autre étude parue en mai  dans laquelle une équipe de l’université de Pennsylvanie a évalué l’impact de l’utilisation de ChatGPT sur la créativité. Les participants devaient imaginer des idées de produits combinant une brique et un ventilateur, soit en utilisant ChatGPT, soit en s’aidant de recherches en ligne, soit grâce à leur seule imagination. Résultat : les participants qui utilisaient internet pour enrichir leurs propres idées produisaient les concepts les plus « uniques », sans que leurs propositions ne se recoupent. À l’inverse, 94 % des propositions émises par l’IA présentaient des concepts très similaires. Neuf participants assistés par ChatGPT sont allés jusqu’à donner le même nom à leur produit sans s’être concertés.

Le sujet des compétences cognitives


Le sujet résonne évidemment avec l'appropriation de plus en plus grande de ChatGPT et consorts chez les adolescents, dont le cerveau est encore en formation, et l'usage de ces outils à l'école. « Il faut apprendre aux jeunes à développer leur esprit critique et à se poser les bonnes questions. Peut-être faut-il même aller jusqu'à poser une limite d'âge », abonde Chloé Duteil, fondatrice de Stlar, un cabinet spécialisé en data & IA.

Vers un déclin cognitif ?

Faut-il pour autant en conclure à un déclin cognitif inexorable des futures générations ? Le débat n’est pas sans rappeler celui qui entourait autrefois à l’arrivée des calculatrices dans les écoles. « À l’époque déjà, on redoutait une perte des capacités de calcul mental. Crainte qui s’est démontrée fausse », rappelle Justine Cassell. C’est pourquoi les spécialistes appellent à nuancer : « Le danger, c’est que les utilisateurs acceptent trop facilement les IA, sans les remettre en question, estime le Pr Terwiesch. Ce n’est donc pas en soi l’IA qui diminue les capacités cognitives humaines, mais plutôt l’usage qu’on en fait car la fluidité des réponses peut inciter à la passivité. »

Plusieurs études ont en effet montré que l’IA pouvait stimuler la production d’idées, affiner un raisonnement et ainsi constituer ainsi un véritable vecteur de créativité... à condition d’en faire un usage raisonné. « Interagir avec l’IA peut apporter la capacité de penser plus loin, de confronter nos idées, l’utiliser intelligemment signifie aussi de devoir recontextualiser, vérifier les réponses produites, estime Justine Cassell. À l’inverse, une utilisation passive peut devenir un frein. » Ces considérations sont d’autant plus inquiétantes lorsqu’il est question des jeunes utilisateurs, dont le cerveau est encore en développement. « Un usage trop systématique de l’IA pourrait ralentir le développement de compétences fondamentales, telles que l’analyse, la construction d’un raisonnement », estime le Pr Terwiesch.

Alors qu’un retour en arrière paraît peu probable, les spécialistes s’accordent finalement à dire qu’un seul scénario permettrait une utilisation véritablement responsable des IA : en les intégrant comme un « partenaire intellectuel » plutôt que comme des substituts de notre réflexion. « Par exemple, un enseignant peut utiliser l’IA pour stimuler la réflexion des élèves, en exigeant cependant qu’ils critiquent, trouvent les failles, les contredisent et apprennent ainsi à discerner le vrai et du faux », illustre le Pr Cassell. « Dans un contexte professionnel, ajoute le Pr Terwiesch, on peut structurer l’usage de l’IA dans des processus encadrés, où les idées générées sont ensuite filtrées par le jugement humain. »