vendredi 10 avril 2026

Dans les années 1970, Valéry Giscard d'Estaing a essayé de mettre en place l’expulsion de… 500.000 Algériens.

Dans une récente et passionnante conversation diffusée sur YouTube, le journaliste Transmission reçoit l’historien Pierre Vermeren pour une analyse sans fard des relations franco-algériennes.
 
La vidéo, intitulée « Ce que la France n’ose pas dire sur l’Algérie », éclaire un épisode méconnu de l'histoire récente : la tentative, sous Valéry Giscard d’Estaing, d’organiser le retour volontaire – et, si nécessaire, plus encadré – de plusieurs centaines de milliers d’Algériens dans les années 1970, au lendemain du choc pétrolier et face à la montée du chômage.
 
Ce projet, ambitieux et pragmatique, visait à soulager un marché du travail français alors en pleine contraction. Il s’est heurté à des obstacles politiques, diplomatiques et juridiques. Pourtant, ce qui frappe le plus, à la lecture de l’histoire, n’est pas l’échec lui-même, mais le contraste saisissant avec une période antérieure où la France exerçait, sans états d’âme excessifs, son droit souverain de réguler sa population étrangère.

Les années 1930 : une gauche réaliste face à la crise

Remontons aux années 1930, au cœur de la Grande Dépression. La France comptait alors près de trois millions d’étrangers, principalement des Polonais dans les mines du Nord et de l’Est, et des Italiens dans l’agriculture et l’industrie. Le chômage massif touchait durement les ouvriers français. La réponse politique fut claire et largement partagée, y compris à gauche : priorité nationale à l’emploi et rapatriements organisés.

La loi du 10 août 1932, adoptée sous un gouvernement radical de centre-gauche, instaura une véritable préférence nationale. 

Des centaines de milliers de travailleurs étrangers – surtout polonais – furent reconduits chez eux, souvent avec une aide au retour. Ni les socialistes de la SFIO ni même les communistes ne crièrent à la xénophobie. 

L’étranger était alors perçu comme un travailleur temporaire, accueilli en fonction des besoins de l’économie française. Protéger la communauté nationale et ses travailleurs n’était pas un tabou moral ; c’était une évidence républicaine. 

L’expulsion, lorsqu’elle s’imposait, ne suscitait aucun scrupule collectif. La gauche de l’époque restait ancrée dans un patriotisme social : elle défendait d’abord le peuple français.

Les années 1980 : l’anti-racisme comme nouvel horizon moral

Tout change avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Face à une immigration désormais post-coloniale, installée durablement et accompagnée du regroupement familial, la sensibilité politique se transforme profondément. 

L’anti-racisme devient, pour une partie de la gauche, un impératif catégorique, une nouvelle raison d’être. La Marche pour l’égalité de 1983 et la création de SOS Racisme en 1984 marquent ce basculement symbolique : l’immigré, et surtout ses enfants nés en France, est désormais érigé en figure centrale de l’opprimé. Toute mesure restrictive – contrôle des flux, expulsion, même pour motif économique – est suspectée de racisme latent.

Ce n’est plus la protection des ouvriers français qui prime, mais la lutte contre les discriminations réelles ou supposées. 

L’expulsion, autrefois outil légitime de régulation, devient moralement impensable. On passe d’une vision nationale du social à un universalisme abstrait où la défense de l’« Autre » l’emporte sur la cohésion du corps national. 

Cette évolution idéologique nourrit et renforce, à son tour, les interprétations jurisprudentielles qui compliquent les retours organisés.

Des blocages juridiques réversibles, non des fatalités

Certes, le droit a évolué : intégration du préambule de 1946 dans le bloc de constitutionnalité, ratification de la Convention européenne des droits de l’homme. Mais ces textes, comme toute norme, sont soumis à interprétation. 

Rien n’oblige la France à y voir un interdit absolu d’expulsion collective en période de crise. Aucune disposition constitutionnelle n’accorde aux étrangers un droit général et imprescriptible au séjour. Les décisions du Conseil constitutionnel ou de la Cour européenne sont des choix jurisprudentiels, non des vérités éternelles.

Un pouvoir politique déterminé, fort de sa légitimité démocratique, peut parfaitement réviser l'interprétation de la Constitution, dénoncer certains engagements internationaux ou renégocier des accords bilatéraux. 

Les blocages actuels ne sont pas une fatalité juridique ; ils sont le produit d’une culture politique et morale qui a choisi, depuis les années 1980, de sacraliser la non-expulsion au nom d’un anti-racisme devenu dogme.

Le droit légitime d’un pays d’accueil

La France, comme toute nation souveraine, possède le droit fondamental de décider qui elle accueille et pour combien de temps. Lorsque l’économie, l’équilibre social ou la cohésion nationale l’exigent, organiser le retour des étrangers – y compris de ceux qui ont été accueillis en toute bonne foi – n’est ni une injustice ni une trahison des valeurs républicaines. C’est l’exercice légitime d’une souveraineté que nos prédécesseurs, y compris à gauche, assumaient sans complexe. 

Le dernier livre de Pierre Vermeren

Pierre Vermeren est historien et professeur des universités à Paris 1 Panthéon-Sorbonne spécialiste des sociétés arabo-berbères de l’Afrique du Nord contemporaine. Il a notamment publié Histoire de l’Algérie contemporaine (2022) et dans la collection « Texto» La France en terre d’islam (2020) et Le Maroc en 100 questions (2024). Son dernier livre est France-Algérie. De 1962 à nos jours (2026).


France-Algérie. De 1962 à nos jours:
Histoire d'une relation pathologique,
paru chez Tallandier,
à Paris,
le 19 mars 2026,
304 pages,
ISBN-13 ‏ : ‎ 979-1021066441 

Rappels d’ambassadeurs, arrestations arbitraires, chute des échanges commerciaux, crise des visas… Comment sommes-nous passés en quelques années d’une estime entre dirigeants français et algériens à une tension aussi forte depuis 2024 ? L’historien Pierre Vermeren décrypte sur le temps long cette relation complexe qui traverse sa plus grave crise.

Après plus d’un siècle de colonisation par la France, l’Algérie est devenue indépendante le 5 juillet 1962. Pourtant la guerre et ses conséquences restent non soldées malgré la culpabilité française et une réconciliation mémorielle ratée. Depuis de Gaulle et Boumediene, les rapports diplomatiques sont l’habillage officiel des contacts directs entre les deux présidences et de réseaux d’influences qui poussent leurs pions. Tout semble désormais opposer ces deux nations dont la relation, devenue toxique, permet au régime algérien d’accabler la France d’Emmanuel Macron des maux qui frappent le pays, telle la révolte du Hirak de 2019. L’Algérie rejette à présent la francophonie et s’affiche avec la Chine ou la Russie.

Pierre Vermeren montre comment Paris s’épuise à construire des rapports « normaux» tandis qu’Alger qualifie la France d’«ennemi éternel et traditionnel ». Cette relation pourra-t-elle un jour s’apaiser?

De plus en plus d’écoles américaines prennent leurs distances avec les écrans



Dans une école du Kansas, l’on n’a pas seulement proscrit les téléphones portables : l’usage des ordinateurs y a été, lui aussi, strictement encadré. Les manuels imprimés, le papier et le crayon ont fait leur retour. Et, fait notable, certains élèves affirment désormais préférer cet apprentissage à l’ancienne.

Pendant des années, l’enseignante Inge Esping s’est efforcée de capter l’attention des enfants, luttant sans relâche contre la dispersion induite par les écrans.

En 2022, l’établissement de McPherson, petite ville du Kansas, a interdit les téléphones cellulaires. Mais les distractions numériques n’ont pas disparu pour autant : les élèves continuaient de regarder des vidéos sur YouTube ou de jouer à des jeux vidéo sur les Chromebook fournis par l’école. Certains détournaient même les comptes Gmail scolaires pour harceler leurs camarades.

En décembre dernier, une décision plus radicale fut prise : les 480 élèves de l’établissement ont été privés des ordinateurs portables qu’ils utilisaient jusque-là en classe comme à domicile. Désormais, ces appareils, fonctionnant sous le système Chrome de Google, sont conservés dans des chariots en salle de classe et n’en sortent que pour des activités précises, sous la supervision des enseignants. Les élèves, quant à eux, ont repris l’habitude de prendre des notes à la main.

« Nous ne pouvions laisser les enfants à la merci d’une telle source de distraction. La technologie peut être un outil ; elle ne saurait constituer la solution à elle seule », résume Mme Esping, aujourd’hui directrice de l’établissement.

L’école secondaire de McPherson apparaît ainsi comme l’un des fers de lance d’un mouvement plus large de remise en question du tout-numérique dans l’éducation.

Depuis le début des années 2020, les grandes entreprises technologiques, telles Apple, Google ou Microsoft, ont rivalisé pour s’imposer dans les salles de classe, promouvant l’idée d’un ordinateur par élève. Ces outils devaient démocratiser l’éducation et en améliorer les résultats. Aujourd’hui, des acteurs comme OpenAI tiennent un discours analogue au sujet de l’intelligence artificielle.

Des promesses onéreuses largement déçues

Après des investissements de plusieurs milliards de dollars dans les Chromebook, les iPad et les logiciels éducatifs, de nombreuses études concluent que ces technologies n’ont, dans l’ensemble, ni amélioré les performances scolaires ni augmenté les taux de diplomation. L’UNESCO et divers chercheurs soulignent même qu’un recours excessif au numérique peut nuire à l’apprentissage.

Dans plusieurs États américains, notamment la Caroline du Nord, la Virginie, le Maryland et le Michigan, des établissements ayant adopté le modèle « un appareil par élève » réévaluent aujourd’hui cette stratégie. Les Chromebook, omniprésents dans les écoles, sont particulièrement remis en question. Pour nombre d’enseignants et de parents, limiter leur usage permet de recentrer l’enseignement sur la parole, l’attention et la collaboration entre élèves.

« Il ne s’agit pas de revenir à l’âge de pierre, mais de faire un usage plus judicieux de la technologie », explique Shiloh Vincent, responsable du conseil scolaire de McPherson.

Ce revirement s’inscrit dans une prise de conscience plus globale des effets potentiellement délétères des technologies numériques sur l’enfance et l’adolescence.

Ainsi, le 25 mars dernier, un jury californien a estimé que des plateformes appartenant à Meta et YouTube, propriété de Google, avaient contribué à l’addiction et à la dépression d’une adolescente. Par ailleurs, plus de trente États américains ainsi que l’ensemble des provinces canadiennes ont adopté des mesures limitant ou interdisant l’usage des téléphones à l’école. En Australie, les réseaux sociaux sont désormais tenus de restreindre l’accès des moins de seize ans, une orientation que d’autres pays envisagent.

Dans ce contexte, des associations de parents et d’éducateurs s’en prennent désormais aussi aux ordinateurs portables et aux logiciels scolaires. Des mouvements tels que Schools Beyond Screens ou Distraction-Free Schools Project militent activement pour une réduction du temps d’écran.

Vers un encadrement législatif

Au moins dix États, dont le Kansas, le Vermont et la Virginie, examinent des projets de loi visant à limiter l’exposition des élèves aux écrans, à exiger des garanties quant à la sécurité et à l’efficacité des outils numériques, ou encore à reconnaître aux parents un droit de retrait.

L’Utah a, pour sa part, récemment adopté une législation imposant aux écoles de fournir aux parents des dispositifs de suivi leur permettant de consulter les sites visités par leurs enfants et le temps qu’ils y consacrent sur les appareils scolaires.

À McPherson, l’établissement dirigé par Mme Esping, qui accueille des élèves du début du secondaire, occupe un bâtiment de briques rouges datant de 1938, dont l’auditorium conserve encore ses sièges en bois d’origine. Les salles de sciences abritent de vieux microscopes et du mobilier ancien.

« Nous avons déjà, d’une certaine manière, un petit air d’un autre temps », observe la directrice.

En 2016, pourtant, le district scolaire avait adopté avec enthousiasme le modèle du Chromebook à bas coût, proposé par Google, dans l’espoir de favoriser l’égalité des chances et de développer des compétences jugées essentielles.

Mais lorsque Mme Esping prit ses fonctions en 2022, elle estima que l’omniprésence de la technologie nuisait à l’apprentissage. L’interdiction des téléphones fit rapidement reculer le harcèlement en ligne et les incidents disciplinaires. Toutefois, les distractions persistaient.

Certains élèves, absorbés par les jeux vidéo, se révélaient incapables de se concentrer sur leurs travaux. D’autres utilisaient les outils numériques pour se livrer à des moqueries ou à des formes de harcèlement collectif, notamment via des documents partagés ou des réunions en ligne.

Malgré diverses mesures de restriction, les enseignants consacraient un temps considérable à surveiller l’usage des ordinateurs, au détriment de leur mission première. Plusieurs parents s’inquiétaient également du temps passé par leurs enfants à jouer sur ces appareils.

Le retrait des ordinateurs portables a produit des effets inattendus : dans la cour de récréation, des scènes oubliées ont refait leur apparition, comme des enfants jouant ensemble.

Ce mouvement dépasse largement McPherson. À Wichita, un lycée a instauré des « vendredis sans technologie ». Au Kansas, un projet de loi propose même d’interdire les ordinateurs et tablettes jusqu’à la cinquième année et d’en limiter strictement l’usage par la suite.

Au-delà de la simple réduction du temps d’écran, cette évolution traduit une volonté de recentrer l’éducation sur le développement de l’enfant, les interactions humaines et des formes de jeu plus simples.

« Ils ont réappris à faire des avions en papier », s’amuse Mme Esping, en montrant l’un d’eux coincé au plafond d’un couloir. « Ils redécouvrent les anciennes manières d’être espiègles. »

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«MMIWG2SLGBTQQIA+» : une députée canadienne raillée après l’usage d’un acronyme jugé «absurde» et «woke»

Canada: une députée dénonce le «génocide en cours des personnes MMIWG2SLGBTQQIA+»
À Ottawa, lors d’une conférence de presse consacrée aux femmes autochtones disparues et assassinées, une députée néo‑démocrate a évoqué le «génocide en cours» visant les personnes «MMIWG2SLGBTQQIA+». De quoi susciter de multiples réactions sur les réseaux sociaux.

Brandi au Canada par la députée néo-démocrate Leah Gazan, l’acronyme «MMIWG2SLGBTQQIA+» concentre en une formule quasi imprononçable un ensemble de réalités telle que les femmes et filles autochtones disparues ou assassinées, ainsi que diverses minorités sexuelles et de genre au sein des communautés autochtones.

Les peuples autochtones représentent environ 5% de la population canadienne, mais près d’un quart des victimes d’homicide selon les chiffres officiels, avec une nette surreprésentation des femmes parmi ces victimes.

Mercredi 8 avril à Ottawa, Leah Gazan a ainsi vertement dénoncé les 7 milliards de dollars de coupes budgétaires décidées par le gouvernement de Mark Carney dans les services aux autochtones, accusant Ottawa de ne rien prévoir pour ce qu’elle décrit comme un «génocide en cours».
Une terminologie employée par le gouvernement fédéral canadien lui‑même

Mais sur les réseaux sociaux, ce sont surtout les quinze caractères de «MMIWG2SLGBTQQIA+» («Missing and Murdered Indigenous Women, Girls, Two-Spirit, Lesbian, Gay, Bisexual, Transgender, Queer, Questioning, Intersex, Asexual, plus») qui ont retenu l’attention, suscitant un torrent de moqueries, certains y voyant la caricature d’une inflation «woke» de sigles, d’autres ironisant sur une excellente idée de mot de passe «ultra-sécurisé».

L’acronyme n’est pas un slogan militant improvisé, mais une terminologie employée par le gouvernement fédéral canadien lui‑même, qui l’utilise dans ses documents officiels. Selon ces critiques, cette complexité formelle, qui confine à l’absurde, finit par décrédibiliser la cause que les militants prétendent servir, en reléguant au second plan les violences subies par les personnes concernées.

Dans les contextes officiels francophones canadiens (gouvernement, enquêtes nationales), on parle plutôt de : FFADA2ELGBTQQIA+ ou FFADA et personnes 2ELGBTQQIA+
  • FFADA : Femmes et Filles Autochtones Disparues et Assassinées.
  • 2E : Deux-Esprits (ou bispirituel·le / bispirituelles) – terme désignant des personnes autochtones qui incarneraient à la fois un esprit masculin et féminin, ou des rôles de genre traditionnels non binaires dans les cultures autochtones.
  • Ensuite, la suite LGBTQI+ (ou parfois LGBTQQIA+) est traduite ainsi :
    • L : Lesbienne
    • G : Gaie (ou Gai)
    • B : Bisexuel·le
    • T : Transgenre
    • Q : Queer
    • Q : en Questionnement (parfois inclus)
    • I : Intersexué·e (ou Intersexuel·le)
    • A : Asexuel·le (parfois inclus)
    • + : Inclut toutes les autres identités de genre, orientations sexuelles ou terminologies non listées (pansexuel·le, non-binaire, etc.).

La version complète étendue devient donc quelque chose comme : Femmes, Filles et Personnes 2ELGBTQQIA+ Autochtones Disparues et Assassinées (ou FFADA2ELGBTQQIA+).

jeudi 9 avril 2026

Pourquoi la Chine est en tête dans la course aux talents en IA

« Se peut-il que les États-Unis se fassent distancer par la Chine ? », s'est demandé Jensen Huang, le PDG de Nvidia, lors d'une séance de questions-réponses sur l'intelligence artificielle à la fin de l'année dernière. « La réponse est clairement oui. » Cela peut paraître surprenant : pendant la majeure partie de la dernière décennie, les États-Unis ont confortablement mené la course à l’IA, abritant les entreprises les plus avancées produisant des modèles de pointe. Leurs ingénieurs ont accès à d’importants capitaux ainsi qu’à un approvisionnement régulier en puces de pointe de Nvidia. Mais les inquiétudes de M. Huang portaient sur un élément tout aussi important de l’innovation : le talent humain.

Jusqu’à récemment, la plupart des travaux de recherche de pointe en IA étaient menés par des experts basés en Occident. La situation est en train de changer. En 2025, pour la première fois, davantage d’études présentées lors de la plus grande conférence mondiale sur l’IA avaient pour auteurs principaux des chercheurs basés en Chine plutôt qu’aux États-Unis ou en Europe. Il ne s’agit pas d’un phénomène passager. La Chine forme davantage de jeunes chercheurs brillants en IA que ses rivaux, et ceux-ci sont plus nombreux que jamais à rester dans leur pays. Parallèlement, des chercheurs d’origine chinoise qui auraient autrefois fait carrière à l’étranger reviennent au pays. La Chine a pris la tête en matière de talents en IA et continue de renforcer son avance.

Pour mieux comprendre les flux de talents en IA, The Economist a épluché le parcours universitaire des chercheurs ayant présenté des articles lors de l’édition de décembre 2025 de la Conference on Neural Information Processing Systems (NeurIPS), le rassemblement le plus important et le plus prestigieux au monde dans le domaine de l’IA.

Plus de 21 000 articles ont été soumis, dont environ un quart ont été acceptés. En combinant intelligence artificielle et recherche manuelle, l'équipe de l'hebdomadaire britannique a sélectionné au hasard les auteurs de 600 articles (soit un échantillon de près de 4 000 chercheurs) et a identifié leur parcours universitaire. Cette méthode reprend celle utilisée par MacroPolo, un groupe de réflexion aujourd'hui disparu, sur les auteurs de NeurIPS de 2019 et 2022.

Parmi les chercheurs en IA ayant présenté des travaux à NeurIPS 2025, 51 % ont débuté leur carrière en Chine. En 2019, ils n’étaient que 29 % (voir graphique 1). Au cours de la même période, la part de ceux ayant débuté aux États-Unis est passée d’environ 20 % à 12 %. Neuf des dix premiers établissements où les auteurs de la conférence de 2025 ont obtenu leur licence [bac au Québec] se trouvaient en Chine. Les diplômés de l’université de Tsinghua représentaient à eux seuls 4 % de ces chercheurs. Le MIT, première institution américaine, en comptait 1 %.



L’analyse montre également à quel point les efforts américains en matière d’IA dépendent des chercheurs d’origine chinoise. Parmi les auteurs affiliés à des institutions américaines, environ 35 % sont titulaires d’un diplôme de premier cycle chinois (autant que ceux qui ont un diplôme américain).

Cela dit, NeurIPS n’est peut-être pas tout à fait représentatif du domaine. Les chercheurs chinois pourraient être davantage incités à présenter leurs travaux lors de cette conférence : pour obtenir des promotions au sein d’institutions universitaires, par exemple, les scientifiques ont souvent besoin de publications issues de conférences prestigieuses sur leur CV. De plus, la culture chinoise des modèles en « sources libres » peut encourager ses auteurs à publier dans des revues universitaires, alors que les meilleurs talents américains se concentrent de plus en plus dans des laboratoires de pointe très discrets.

D’autres indicateurs permettent d’évaluer l’importance des chercheurs chinois pour les États-Unis. Lorsque Meta, une entreprise technologique, a annoncé en juin la composition de son nouveau « laboratoire de superintelligence », une liste divulguée a révélé que la moitié des chercheurs étaient décrits comme étant originaires de Chine. L’analyse par The Economist de 483 contributeurs au GPT-5 d’OpenAI (qui comprend des chercheurs en IA ainsi que du personnel chargé du marketing, de la conception et de la direction) a révélé que 15 % d’entre eux détenaient au moins un diplôme d’un établissement chinois.

La Chine retient de plus en plus ses talents en IA. Selon Digital Science, une société spécialisée dans les données, la Chine compte désormais plus de chercheurs actifs en IA que les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Europe réunis — même si elle reste derrière l’Occident en termes de nombre par habitant. De plus, la cohorte chinoise est plus jeune : 47 % sont des étudiants, contre environ 30 % en Occident. Le pays accorde également la priorité à l’enseignement des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM) : environ deux cinquièmes des étudiants universitaires chinois suivent des cursus STIM, soit près du double de la proportion observée aux États-Unis.


Tous ces diplômés ne produiront pas des innovations de pointe, mais l’échelle compte. Un vaste vivier de chercheurs spécialisés en IA augmente les chances de percées et permet aux nouvelles technologies de se diffuser plus rapidement. « La Chine est en train de créer une main-d’œuvre de haute qualité, hautement qualifiée et familiarisée avec l’IA », explique Daniel Hook, directeur de Digital Science (voir graphique 2). « Cela va tout simplement signifier l’émergence d’un grand nombre d’entreprises chinoises. »

De plus en plus de chercheurs chinois choisissent de rester dans leur pays. En 2019, environ un tiers des auteurs de NeurIPS ayant obtenu leur licence en Chine y sont restés. En 2022, cette proportion était passée à 58 % ; en 2025, elle atteignait 68 %. Certaines des meilleures innovations du pays sont le fruit de talents locaux : aucun des principaux contributeurs à DeepSeek R1, un modèle chinois qui a stupéfié ses concurrents lors de sa sortie en janvier 2025, n’était titulaire d’un diplôme obtenu hors de Chine.

Ces changements reflètent à la fois des facteurs d’attraction et de répulsion. De plus en plus d’universités chinoises figurent parmi les meilleures au monde. Parallèlement, des initiatives visant à inciter les chercheurs talentueux à revenir en Chine, comme le « Plan Qiming », proposent des salaires supérieurs à 700 000 yuans (100 000 dollars), de généreuses bourses de recherche et une aide au logement.

Dans le même temps, les États-Unis sont devenus une destination moins attrayante. Les coupes budgétaires et l’incertitude liée aux visas ont déstabilisé les candidats potentiels, tout comme la méfiance croissante à l’égard de leur loyauté. L’année dernière, l’université Purdue a annulé les offres faites à plus de 100 étudiants de troisième cycle, pour la plupart chinois, après que des législateurs lui ont demandé de documenter les liens des chercheurs avec des institutions en Chine. Lors de conférences américaines sur l’IA, certains chercheurs chinois ressentent le besoin de préciser qu’ils ne sont pas des espions d’entreprise.

Ils sont donc de plus en plus nombreux à rentrer chez eux. En 2019, seuls 12 % des chercheurs chinois participant à NeurIPS et ayant obtenu un diplôme de troisième cycle à l’étranger étaient revenus en Chine. En 2025, cette proportion avait plus que doublé pour atteindre 28 %.

The Economist s’est entretenu avec des chercheurs en début de carrière d’origine chinoise qui sont récemment rentrés chez eux depuis les États-Unis, ou qui ont fait des allers-retours entre les deux pays. Certains considèrent encore que les États-Unis offrent un environnement de recherche plus solide ou se plaignent de la concurrence féroce et des longues heures de travail dans les entreprises chinoises en pleine croissance. Pourtant, ils ont déclaré que, tout bien considéré, un marché de l’emploi solide, des perspectives intéressantes et la proximité de leur famille l’emportaient désormais sur ces inconvénients.

L'attrait des États-Unis n'a pas disparu. Le pays attire toujours plus de talents internationaux que n'importe où ailleurs, et la plupart des chercheurs chinois qui terminent leurs études supérieures aux États-Unis y restent pour travailler. Sur un échantillon d'auteurs de NeurIPS nés en Chine et basés aux États-Unis lors de la conférence de 2019, 87 % y étaient toujours en 2025. « Les institutions de longue date ne disparaissent pas du jour au lendemain », explique Matt Sheehan, de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, qui a mené cette étude et travaillé sur l’analyse MacroPolo initiale.

Mais les chiffres penchent de plus en plus en faveur de la Chine. Si l’on se base sur les auteurs des articles NeurIPS, environ 37 % des meilleurs chercheurs mondiaux en IA travaillent désormais dans des organisations chinoises, contre 32 % dans des organisations américaines. Si la tendance de la dernière décennie se poursuit, d’ici 2028, les meilleurs chercheurs basés en Chine pourraient être deux fois plus nombreux que ceux basés aux États-Unis. Selon M. Huang, pour qu’un pays soit à la pointe de l’IA, « tout repose sur le recrutement des meilleurs développeurs ». La bataille pour les talents semble de plus en plus déséquilibrée.

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mercredi 8 avril 2026

Léon XIV va parler anglais (et non français) en Algérie

Le 13 avril prochain, le pape Léon XIV posera pour la première fois le pied sur le sol algérien. 

Première visite pontificale dans ce pays, elle sera chargée de symboles : pèlerinage sur les traces de saint Augustin à Annaba (Bône), dialogue avec l’islam, encouragement à une toute petite communauté catholique. 

Pourtant, une annonce discrète du Vatican a surpris : lors de ses interventions publiques en Algérie, le Saint-Père ne s’exprimera pas en français. 

Léon XIV avait déjà parlé anglais au Liban à plusieurs occasions dont la rencontre avec les jeunes à Bkerké (1er décembre, parvis du patriarcat maronite) : il a commencé par un chaleureux « Bonjour ! » et quelques phrases en français (qui ont été très applaudies), puis a poursuivi la majeure partie du discours en anglais (12 à 15 minutes) ainsi que le discours de départ à l’aéroport international de Beyrouth (2 décembre) : entièrement en anglais. Durée : environ 8-10 minutes.

En Algérie, Robert Francis Prevost privilégiera l’anglais, avec traduction en arabe et en tamazight (berbère) quand nécessaire.

Le motif invoqué ? La « dynamique multinationale » de l’Église catholique. Dans un monde où les catholiques sont désormais majoritairement africains, asiatiques et latino-américains, l’anglais serait devenu la langue de la communion universelle. On ajoute souvent d’autres arguments : pragmatisme (le pape est américain), volonté d’inclure les étudiants anglophones subsahariens présents en Algérie, et refus de toute apparence de « francocentrisme » colonial. Autant de prétextes qui se veulent modernes et œcuméniques.On peut pourtant regretter, sans acrimonie, que cette logique globale passe à côté d’une réalité locale très concrète. 
En Algérie, les quelque 8 000 à 9 000 catholiques sont, pour l’essentiel, des étudiants et migrants d’Afrique de l’Ouest francophone : Ivoiriens, Burkinabés, Sénégalais, Maliens, Togolais…
Pour eux, le français n’est pas une langue héritée de la colonisation lointaine ; c’est la langue dans laquelle ils étudient, prient et se retrouvent le dimanche. 

C’est aussi la langue historique de l’Église locale depuis l’époque des Pères blancs et des moines de Tibhirine. 

Les messes en français y sont majoritaires ; les messes en anglais restent minoritaires et complémentaires.

Choisir de ne pas s’adresser directement à eux dans leur langue de cœur, même pour une visite de deux jours, risque de créer une petite mais réelle distance symbolique. 

On célèbre la « diversité » de l’Église, mais on semble parfois oublier que cette diversité s’incarne aussi dans des contextes précis. En Algérie, la communauté catholique est déjà discrète, fragile, soumise à une législation stricte sur les cultes. Elle n’a pas besoin d’un signe supplémentaire de déconnexion.

Bien sûr, un pape ne peut pas parler toutes les langues. Mais précisément parce que l’Église se veut « catholique » – c’est-à-dire universelle et enracinée –, elle gagne à adapter son langage aux fidèles qu’elle rencontre, plutôt qu’à leur imposer une langue prétendûment « neutre » venue d’ailleurs. La véritable universalité ne consiste pas à effacer les particularités locales au nom d’une uniformité mondiale ; elle consiste à les respecter.On espère donc que, sur place, à Alger comme à Annaba (Bône), le pape Léon XIV trouvera le moyen de parler s en français. Non par nostalgie, mais par simple proximité pastorale. Car c’est bien là, dans cette petite Église « hôte » d’Algérie, que bat encore un peu du cœur francophone de l’Afrique catholique. Et ce cœur mérite, lui aussi, d’être entendu.

À moins évidemment qu'Alger, dont la régime autoritaire militarisé au pouvoir est très francophobe, ait joué un rôle dans l'occultation du français, majoritaire parmi les catholiques en Algérie. Rappelons la promotion agressive de l’anglais à l’université par le régime au pouvoir : à partir de la rentrée 2025-2026, l’anglais remplace ou supplante le français dans de nombreuses filières scientifiques, techniques, médecine et pharmacie.

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L’Algérie mène la chasse à la langue française [université]

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Alger ordonne la chasse au français dans les écoles

Algérie : des porteurs de drapeaux berbères écopent de 6 mois de prison ferme. Une vingtaine de personnes avaient été arrêtées lors d’une manifestation le 17 septembre 2019 à Alger, dont une majorité pour avoir brandi des drapeaux berbères.
 
 
 
 
 

Étude finlandaise inédite révèle que les troubles psychiatriques persistent et s’aggravent après les transitions médicales chez les adolescents dysphoriques

Une étude finlandaise récente apporte un éclairage particulièrement rigoureux sur une question délicate et vivement débattue : les effets des interventions médicales de transition de genre sur la santé mentale des adolescents présentant une dysphorie de genre.

Publiée dans la revue scientifique Acta Paediatrica, cette recherche dirigée par la professeure Riittakerttu Kaltiala s’appuie sur des données nationales d’une ampleur et d’une qualité remarquables. Elle couvre l’ensemble des jeunes Finlandais de moins de 23 ans orientés vers les deux cliniques spécialisées entre 1996 et 2019, soit une cohorte de 2 083 patients, comparée à plus de 16 000 témoins appariés. Le suivi, fondé sur les registres de santé publique, s’étend jusqu’à l’âge de 25 ans, ce qui confère à l’étude une solidité peu commune dans ce domaine.
Les résultats confirment d’abord un point essentiel : les adolescents concernés présentent, avant toute intervention, une fragilité psychiatrique nettement supérieure à celle de la population générale. Près de la moitié d’entre eux ont déjà eu recours à des soins spécialisés pour dépression, anxiété ou troubles du comportement, contre une minorité dans le groupe témoin. Cette vulnérabilité ne s’atténue pas avec le temps ; au contraire, elle tend à s’accentuer.

L’observation la plus préoccupante concerne toutefois l’évolution après les interventions médicales. Chez les jeunes ayant entrepris une transition hormonale ou chirurgicale, les besoins en soins psychiatriques augmentent fortement au cours du suivi. Loin de traduire une amélioration globale de la santé mentale, ces données suggèrent une persistance, voire une aggravation des troubles. Les auteurs soulignent par ailleurs que ces difficultés étaient, dans la plupart des cas, antérieures à la dysphorie elle-même, et qu’elles semblent encore plus marquées dans les cohortes récentes.

Les chercheurs en tirent une conclusion mesurée mais ferme : les interventions médicales de transition ne s’accompagnent pas d’une diminution des troubles psychiatriques chez ces jeunes. Ils évoquent également la possibilité que, pour une partie d’entre eux, la dysphorie de genre s’inscrive dans un tableau plus large, incluant notamment des troubles du spectre autistique, des états dépressifs ou des troubles anxieux.

Ces résultats s’inscrivent dans une évolution plus large observée dans plusieurs pays européens, où les autorités sanitaires tendent désormais à privilégier une approche prudente, centrée d’abord sur l’accompagnement psychothérapeutique, et à restreindre l’usage des traitements hormonaux chez les mineurs.

Il serait réducteur de nier la souffrance réelle de ces adolescents. Elle est indéniable et appelle une réponse attentive, humaine et compétente. Mais cette étude invite à interroger avec sérieux la pertinence de réponses médicales lourdes et parfois irréversibles dans des situations où les fragilités psychiques sont profondes, complexes et souvent antérieures.

Dans un domaine où les positions peuvent rapidement se polariser, ces données rappellent l’exigence première de la médecine : ne pas nuire. Elles suggèrent qu’une approche globale, prudente et centrée sur la santé mentale dans toute sa complexité mérite d’être privilégiée, plutôt que de recourir précocement à des interventions dont les bénéfices, au vu des données actuelles, demeurent incertains.

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mardi 7 avril 2026

Boris Cyrulnik : l'école valorise la docilité des filles et dévalorise la hardiesse des garçons

Le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik s'exprime sur la différence entre les garçons et les filles à l'école et la théorie du genre dans un récent entretien avec l'hebdomadaire Le Point :
« Vers 17 mois, les filles disposent de cinquante mots, de règles de grammaire et d'un début de double réarticulation, par exemple être capable de dire « réembarquons », au lieu de « on va encore une fois dans cette barque ». Avec quatre phonèmes, les filles expriment un discours. Les garçons obtiennent cette performance six mois plus tard ! 75 % des garçons commettent de petites transgressions (chiper un biscuit, pincer un bras, etc.), contre 25 % des filles. Alors ces filles, plus dociles, parlant aisément, sont bien mieux entourées. Il est plus aisé d'élever une fille qu'un garçon. D'ailleurs, en consultation de pédopsychiatrie, il n'y a que des petits garçons, dont le développement est bien plus difficile. Certains scientifiques expliquent ce décalage par la biologie. La combinaison de chromosomes XX serait plus stable, parce qu'une altération sur un X pourra être compensée par l'autre X. La combinaison XY serait, elle, en difficulté évolutive. Ajoutons à cela le rôle majeur de la testostérone, l'hormone de la hardiesse et du mouvement, et non de l'agressivité, comme on le croit souvent. À l'école, les garçons ont envie de grimper aux murs, ils bougent, ils souffrent d'être immobilisés. Or notre société ne valorise plus la force et le courage physique, mais l'excellence des résultats scolaires. Elle valorise la docilité des filles. 
Pourquoi n'avoir rien dit dans cette querelle autour de la théorie du genre ? 
Je pense que le "genre" est une idéologie. Cette haine de la différence est celle des pervers, qui ne la supportent pas. Freud disait que le pervers est celui qu'indisposait l'absence de pénis chez sa mère. On y est. 
Pourtant, ces théories font observer que les filles, meilleures à l'école, sont beaucoup moins nombreuses dans les études prestigieuses ? 
C'est vrai, mais il n'est pas dit que cela dure. Aux États-Unis et au Canada, les filles ont envahi les grandes écoles. Et on est obligé d'aider les garçons à y parvenir. Notre système scolaire gagnerait à arrêter la culture du sprint. Prenons modèle sur l'Europe du Nord, qui a supprimé les notations jusqu'à l'âge de 12 ans, réduit drastiquement le nombre d'heures de cours, qui caracole en tête des classements, et dont le taux de suicide chez les enfants et les adolescents a diminué de 40 %. 
Supprimer les notes ? 
Un enfant qui grandit avec papa et maman qui s'aiment, sa petite chambre à lui, des devoirs surveillés, aura forcément de bonnes notes. Les notes ne sont pas un reflet de l'intelligence, mais le miroir de la stabilité affective. »


Boris Cyrulnik revient sur ces aspects dans son dernier ouvrage « Quand un enfant se donne "la mort" ». Pour celui-ci, l'école, est devenue aujourd'hui le nouveau classificateur social, elle est surinvestie par les parents. Cette institution réalise les conditions expérimentales de l'angoisse : immobilité physique et suppression de procédés spontanés de tranquillisation. La désorganisation des rythmes scolaires empêche les apprentissages et augmente le malaise.

Souffrances de la seconde génération d'immigrés

Le problème du XXIe siècle sera celui des déplacements de population. La première génération chassée de son pays, pillée pendant le voyage et souvent mal accueillie souffre beaucoup mais se suicide peu. C'est paradoxalement dans la deuxième génération qu'on note le plus de troubles et de suicides des jeunes. Les enfants, nés dans le pays d'accueil, suffisamment scolarisés souffrent beaucoup de troubles anxieux et d'idéal de soi. La niche affective qui a tutorisé leur développement était appauvrie par le malheur parental.

Favoriser la stabilité affective, adapter les rythmes aux processus d apprentissage des enfants, encourager les structures socialisantes, privilégier une politique d'intégration plutôt que d assimilation : tels sont les moyens de prévention proposés par le célèbre neuropsychiatre et directeur d'enseignement à l'université de Toulon.

Quand un enfant se donne « la mort ».
Attachement et sociétés,
par Boris Cyrulnik
chez Odile Jacob,
160 p.
21,90 euros
ISBN-13: 978-2738126887


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Les garçons, sexe faible à l'école

Comment faire réussir les garçons à l’école

Tiré d'un billet de Noémie Mercier (avec quelques réserves) :

« Que faire alors pour permettre aux gars d’exprimer leur plein potentiel à l’école, notamment en lecture et en écriture ? Cette préoccupation n’est pas propre au Québec : lors du plus récent test PISA (pdf), une épreuve internationale chapeautée par l’organisation de coopération et de développement économiques, les garçons ont obtenu de moins bonnes notes en lecture que les filles dans la presque totalité des 65 pays participants. (Les filles, de leur côté, ont moins bien réussi en maths que les garçons dans 37 pays sur les 65 sondés.)

Des chercheurs du monde entier se sont intéressés à ce troublant écart. Voici deux pistes de solution puisées dans leurs travaux.

Donnez-leur plus d’hommes profs…

Peut-être ont-ils besoin d’un modèle positif qui leur montre qu’être studieux et aimer la lecture, ce n’est pas qu’une affaire de fille. Ou peut-être qu’un enseignant est plus enclin qu’une enseignante à les comprendre, à croire en eux et à les traiter avec indulgence. C’est en tout cas ce que laisse présager une vaste étude publiée en 2007 dans le Journal of Human Resources par Thomas S. Dee, aujourd’hui professeur à l’Université Stanford.

Ce chercheur a analysé les résultats de tests d’anglais, de science et d’histoire qui avaient été administrés à quelque 21 000 élèves de 2e secondaire, partout aux États-Unis. Résultat : les garçons comme les filles ont moins bien réussi dans les matières qui leur étaient enseignées par un prof du sexe opposé.

Thomas Dee calcule que le simple fait de remplacer une femme prof par un homme dans un cours d’anglais, par exemple, réduirait du tiers l’écart entre les sexes dans cette matière, en améliorant le rendement des garçons… et en diminuant celui des filles.

Le spécialiste s’est aussi intéressé à l’engagement des jeunes envers leurs études et au jugement que les profs portent sur leurs ouailles. Encore là, observe-t-il, le sexe de l’instituteur n’y est pas étranger. Lorsqu’ils ont un homme comme prof, particulièrement en anglais et en histoire, les gars sont moins susceptibles d’être considérés comme des élèves qui dérangent et qui négligent leurs devoirs ; ils ont aussi davantage hâte au prochain cours.

Même chose pour les filles en science : elles ont moins tendance à être perçues comme étant dérangeantes ou inattentives lorsque leur prof est du même sexe qu’elles ; elles sont également plus portées à dire qu’elles ont hâte à ce cours et à trouver cette matière utile à leur avenir. Dans un domaine traditionnellement masculin, une enseignante de leur sexe les inspire, semble-t-il, à rêver plus grand que les stéréotypes.

Mais ne les séparez pas des filles !

Certains commentateurs soutiennent que le meilleur moyen d’amener les gars à se concentrer sur leurs études, c’est de les isoler des filles, dont la présence serait une source de distraction et leurs succès scolaires une cause de démoralisation. Pas fou.

Le hic, c’est que cette hypothèse n’est pas appuyée par la recherche. Selon des rapports issus tant du canada que des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, les jeunes qui fréquentent une école non mixte n’obtiennent pas de meilleures notes et n’ont pas plus de chances de décrocher un diplôme universitaire que ceux qui côtoient le sexe opposé en classe. [Noémie Mercier ne mentionne pas de sources]

La proximité des filles, qui sont en moyenne légèrement plus précoces sur le plan verbal, serait au contraire bénéfique pour leurs camarades, du moins chez les tout-petits. Car elles ont la parole contagieuse. Les garçons qui grandissent avec une sœur jumelle parlent déjà mieux à l’âge de deux ans que ceux qui vivent avec un frère jumeau (non identique) : la présence à leurs côtés d’une compagne un peu plus verbomotrice suffit à les tirer vers le haut, selon cette recherche [publiée en 2000] menée à Londres par une équipe dont faisait partie Ginette Dionne, professeure de psychologie à l’Université Laval. [Il faut voir si les hormones dans le milieu utérin partagé par les jumeaux n'auraient pas d'effets. En outre, on parle ici au mieux de contacts bien avant l'adolescence, époque à laquelle on parle de distractions et d'âges pubertaires différents.]

Les fillettes aussi bénéficient de ces contacts : celles qui sont élevées auprès d’un grand frère, par exemple, s’intéressent beaucoup plus aux jeux de construction, aux camions et aux sports — et sont donc plus aptes à développer leurs talents athlétiques et leurs compétences techniques — que celles qui n’ont pas cette chance.»

Noémie Mercier fournit comme justification à ce paragraphe l’étude « Sex-typed play in opposite-sex twins » d’Henderson et de Berenbaum effectuée en 1997. Cette étude ancienne porte principalement sur autre chose (est-ce que les hormones dans le milieu utérin expliqueraient l’attirance pour des jouets stéréotypiques garçons/filles ?) avec des résultats minoritaires par rapport aux autres études peu exploitables (voir p. 156 de Gender Development par Judith E. Owen Blakemore,Sheri A. Berenbaum et Lynn S. Liben.)

« Pourquoi ne parle-t-on jamais de la responsabilité des Africains dans l’esclavage des leurs ? »

La résolution votée le 25 mars dernier par l’assemblée générale de l’ONU pour qualifier la traite atlantique et l’esclavage des Africains de « plus grave crime contre l’humanité » omet curieusement la traite arabo-musulmane et, plus encore, la traite intra-africaine. Marie-Claude Mosimann-Barbier revient sur ce dossier, elle est maître de conférences honoraire de l’École normale supérieure de Paris-Saclay, membre du GRER (groupe de recherche sur le racisme et l’eugénisme) de l’université Paris-Cité.

Le 25 mars, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution qualifiant  la traite atlantique et l’esclavage des Africains  de « plus grave crime contre l’humanité ». L’objectif est clair : cette condamnation doit ouvrir la voie à des réparations financières. Les réactions dans la presse ont été nombreuses : une majorité, faisant fi de l’histoire, s’en félicitait, et quelques-uns soulignaient la coutumière invisibilisation de la traite arabo-musulmane , ce « tabou bien gardé » comme la qualifie l’anthropologue algérien et spécialiste de l’Islam Malek Chebel. 

Toutefois, le rôle du  Ghana comme initiateur de la résolution n’a fait réagir personne alors qu’il existe un deuxième tabou encore mieux gardé : le rôle actif dans la traite de plusieurs ethnies africaines, dont les Ashantis, dans l’actuel Ghana. En effet, si les acheteurs [pour ce qui est de la traite atlantique] étaient européens, les vendeurs étaient africains. Les Européens ne s’aventuraient pas à l’intérieur des terres mais achetaient les esclaves à des partenaires africains. D’une part, l’insalubrité des zones intérieures avait découragé les quelques Portugais qui s’y étaient aventurés et, d’autre part, depuis les débuts, au VIIe siècle, de la traite transsaharienne, des Africains vendaient des esclaves aux Arabo-musulmans. Lorsque le commerce triangulaire se mit en place, des vendeurs existaient déjà mais, avec une demande européenne croissante, de nombreuses ethnies africaines s’impliquèrent activement dans la traite atlantique.


Ceci s’inscrit dans une dimension historique peu connue qui est la longue existence de l’esclavage en Afrique. C’est Olivier Pétré-Grenouilleau qui, le premier, le porta à la connaissance du grand public, dans son remarquable livre Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, lequel suscita un torrent d’indignations et d’attaques à sa sortie en 2004. Il expliquait que, bien avant l’arrivée des Européens et le développement de la traite atlantique, l’esclavage interne était une réalité structurelle dans la plupart des sociétés africaines ; c’était une institution intégrée aux structures économiques, sociales et politiques locales. 

Dans les nombreuses guerres intertribales, le vainqueur avait le droit d’asservir les vaincus et, par ailleurs, dans la mesure où la prison n’existait pas, des individus pouvaient être réduits en esclavage à la suite de dettes ou de comportements tribaux répréhensibles. Selon Pétré-Grenouilleau, l’esclavage interne concernait une part importante de la population en Afrique de l’Ouest, où jusqu’à 60 % des individus pouvaient être en situation d’esclavage ou de dépendance à la fin du XIXe siècle. On peut considérer que l’existence de cet esclavage interne a facilité la traite transatlantique, dans la mesure où les Européens ont pu s’appuyer sur des réseaux et des pratiques locales pour se procurer des captifs. Plusieurs rois ou chefs africains ont donc joué un rôle actif dans la fourniture d’esclaves aux négriers européens.

Renforcer le pouvoir économique et politique des élites africaines

C’est le royaume du Dahomey (actuel Bénin) qui est considéré comme le plus impliqué dans la vente d’esclaves aux Européens, notamment via le port de Ouidah. Les rois du Dahomey ont institutionnalisé la traite et mené des razzias pour capturer des esclaves dans les régions voisines. Dans son livre L’Esclavage, l’histoire à l’endroit, Bernard Lugan écrit que le roi Tegbessou «vendait chaque année 9000 esclaves aux négriers européens et il en retirait des revenus supérieurs à ceux de Liverpool ou de Nantes, et quatre à cinq fois plus élevés que ceux des plus riches propriétaires terriens d’Angleterre ».

Dans le niveau d’implication, le Dahomey est suivi de près par le royaume Ashanti, qui correspond à peu près à l’actuel Ghana, dont le ministre des Affaires étrangères réclame réparation ! Ce puissant royaume a livré un grand nombre de captifs, issus de guerres ou de razzias, aux négriers européens sur la Côte de l’Or. Plusieurs cités-États yoruba (actuel Nigeria), comme Oyo, ont participé activement à la traite, vendant des prisonniers de guerre ou des Africains razziés. Le Royaume du Kongo avec, en particulier, son roi Alphonse Ier , ou encore la reine Njinga en Angola, ont fourni de nombreux esclaves aux Portugais, entraînant le développement des ports de Luanda et Loango. Des marchands et chefs igbo (Nigeria) ont vendu des esclaves via le port de Calabar, autre grand point de départ de la traite atlantique. Les chefferies douala (Cameroun) ont organisé des razzias et vendu leurs captifs, de même que les souverains des royaumes de la côte sénégambienne, comme le roi Amony.

On peut dire que les élites de l’Afrique de l’Ouest ont utilisé la traite pour renforcer leur pouvoir économique et politique, en échangeant des esclaves contre des armes, des tissus, de l’alcool et d’autres biens européens. Si cette participation africaine à la traite atlantique était une réponse à la demande européenne, elle a aussi été une stratégie locale de pouvoir et d’enrichissement. De ce fait, la demande du Ghana paraît un peu surréaliste : comment le vendeur peut-il s’exonérer de toute responsabilité dans la traite pour accabler le seul acheteur ?

La situation était au départ la même dans l’est de l’Afrique, côté océan Indien. Pour avoir beaucoup travaillé sur les explorateurs britanniques chargés, à partir de 1850, par la Société royale de géographie de cartographier cet intérieur encore inconnu, de trouver les grands lacs et accessoirement de trouver les sources du Nil, j’ai pu observer la même démarche de départ. Jusque dans les années 1830, les traitants arabo-musulmans et leurs agents côtiers swahilis s’approvisionnaient en esclaves auprès de tribus alliées : en particulier les Yao au sud et les Nyamwezi à l’est du lac Tanganyika. La situation allait par la suite changer et voir une recrudescence meurtrière de la traite arabo-musulmane.


Un «génocide voilé»

En effet, à compter de 1830, la demande en ivoire augmentant fortement et les plantations de  Zanzibar se développant, les besoins en esclaves augmentèrent et les Arabo-musulmans décidèrent de prendre les choses en main : ils ouvrirent des voies d’accès vers les grands lacs et mirent en place une logistique de stations-relais pour les caravanes où entreposer ivoire et esclaves (l’or blanc et l’or noir) avant de les conduire à la côte. 

Les explorateurs successifs croisent de longues files d’Africains enchaînés, tués s’ils ne pouvaient plus avancer, marchant pendant des semaines pour être acheminés vers Zanzibar, Kilwa et Mombasa, avant que les survivants ne soient transportés vers les marchés du Moyen-Orient, de l’Inde et de l’océan Indien. Pour faciliter la capture, les traitants mettaient le feu au village sur trois côtés et se saisissaient ainsi aisément de ceux qui tentaient de s’échapper. Livingstone, quand il atteint le lac Nyassa, (l’actuel lac Malawi) découvre, atterré, que le lac est traversé en permanence par des dhows, boutres chargés d’esclaves, et que de nombreux cadavres flottent au fil de l’eau. Dans les vingt années entre 1855 et 1875, des régions entières se trouvèrent vidées de leurs habitants.

L’explorateur Verney Cameron, envoyé au secours de Livingstone, alertait le gouvernement britannique par ces mots : Traverser les ruines de tant de villages abandonnés, qui abritaient autrefois des gens heureux, était d’une tristesse indescriptible. Où étaient passés ceux qui les avaient construits et avaient cultivé les champs environnants ? Où ? Emmenés comme esclaves, massacrés par des scélérats [...], ou morts de faim et de maladie dans la jungle.  L’Afrique se vide de son sang par tous ses pores. Ce pays riche […] voit sa population […] décimée jour après jour par la traite et les guerres fratricides (ma traduction). Précisons ici que les sociétés de l’Afrique précoloniale n’avaient rien de rousseauistes mais que les guerres intertribales étaient récurrentes.

L’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye n’hésite pas à parler de « génocide voilé » pour désigner les horreurs de la traite arabo-musulmane. Comment expliquer, malgré des faits historiques indéniables, ce refus de la prendre en considération ? D’abord peut-être parce qu’elle n’est pas l’œuvre d’États identifiables auxquels on peut demander des réparations (à l’exception d’Oman qui a colonisé Zanzibar - et la côte swahilie - et a asservi toute la population de l’île) ; ensuite, parce qu’un grand nombre d’esclaves mâles étaient castrés, au prix d’ailleurs d’une mortalité effrayante, et ne pouvaient donc pas se reproduire ; enfin parce que ces esclaves étaient répartis dans de nombreuses régions : Égypte, Arabie, Moyen-Orient et jusque dans les sultanats indiens, ce qui n’a pas permis la formation d’entités demandant réparation.

Comment conclure ? D’abord qu’il serait souhaitable que les Africains reconnaissent avoir joué un rôle central dans les deux traites, comme pourvoyeurs, intermédiaires ou organisateurs, et que ce sujet cesse d’être tabou ou marginalisé dans les récits historiques. Par exemple, contrairement à Pétré-Grenouilleau, les auteurs du bel ouvrage collectif récent, Les Mondes de l’esclavage. Une histoire comparée (Seuil, 2021), évoquent la participation active des Africains mais sans s’y attarder. Comme le titre l’implique, ils se concentrent davantage sur une histoire comparée des systèmes esclavagistes que sur les mécanismes internes africains. De toute façon, il reste malséant de remettre en cause les récits victimaires dominants.

On ne peut que déplorer en outre qu’en ces temps de violence, l’ONU ne se consacre pas avant tout à remplir sa fonction première, à savoir éviter les conflits majeurs et favoriser la coopération entre pays, plutôt que de passer du temps à hiérarchiser les crimes passés. Peut-être faudrait-il aussi que les membres de l’ONU, ainsi que bon nombre de politiques, quittent leur bulle idéologique et se plongent dans une étude approfondie de l’histoire.

Voir aussi

« On a tenté d'édulcorer la responsabilité de l'Islam dans les régimes autoritaires [et l'esclavage] du monde musulman »

 « Et si l’on demandait réparation à Alger pour les milliers de Français qui y furent réduits en esclavage ? » 

« Tradition franque » d’hommes libres contre esclavage traditionnel méditerranéen y compris européen

Radio-Canada nous « éduque » : « plus de 800 mille-z esclaves en sol canadien » en 1834

« La traite arabo-musulmane est volontairement occultée dans les mémoires de l’esclavage » 


Un million d’esclaves européens chez les Barbaresques 

Le génocide voilé (traite négrière musulmane)  

Histoire — la traite esclavagiste a-t-elle permis le décollage économique de l’Occident ?

 
Manuel d’histoire québécois approuvé par le Ministère (1) — chrétiens intolérants, Saint-Louis précurseur des nazis, pas de critique de l’islam tolérant pour sa part

 Complément au nouveau cours d'histoire du Québec (extrait de « Génocide voilé »)

vendredi 3 avril 2026

Interlude pascal

Crucifixus


Crucifixus d'Antonio Lotto à la Sainte Chapelle de Paris


Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato:
Passus, et sepultus est

Crucifié pour nous sous Ponce Pilate,
il souffrit sa passion et fut mis au tombeau.

ХРИСТОС ВОСКРЕСЕ (Christ est ressuscité)

  Christ est ressuscité par le Chœur cosaque de Moscou

Христос воскресе из мертвих, смертию смерт поправ и сущим во гробех живот даровав.

Le Christ est ressuscité des morts; par la mort, il a vaincu la mort; à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la Vie.


Victimae Paschali Laudes




La séquence de Pâques Victimæ Paschali Laudes chantée lors de la messe de Pâques est généralement attribuée à un prêtre burgonde du XIe siècle, Wipon de Bourgogne († 1048).

Une traduction en vers (XVIIIe siècle)

Adore, ô peuple saint, l’innocente victime
Qui te purge de crime.
Voici l’heureuse Pâque où s’immole l’Agneau,
Qui sauve le troupeau.
Où Jésus par son sang apaise de son Père
L’équitable colère.
Ô merveilleux duel, où la vie et la mort
Signalent leur effort !
Le chef des vivants meurt ; mais, reprenant sa vie
Qu’on lui croyait ravie,
Il terrasse la mort, il trouve un jour plus beau
Dans la nuit du tombeau.
Qu’as-tu vu, chaste amante, illustre Madeleine,
En ta cuisante peine ?
J’ai vu mon roi vivant après tant de combats
Mettre l’enfer à bas.
Et, sur son tombeau même, élevant le trophée,
De la mort étouffée,
J’ai vu le saint suaire, et les linceuls sacrés
De son cercueil tirés.
Et des anges, brillants de clartés non pareilles,
M’ont appris ces merveilles.
Mon Roi vit. Mon Sauveur et mon unique espoir
A mes yeux s’est fait voir.
Allez en Galilée, et, selon les oracles,
Vous verrez ses miracles.
Nous croyons que Jésus vraiment ressuscité
A l’enfer surmonté.
Mais toi, divin sauveur, au jour de ta victoire,
Fais-nous part de ta gloire.



Stabat Mater de Jean-Baptiste Pergolèse (1710-1736)

Stabat Mater dolorosa
Iuxta crucem lacrimosa
dum pendebat Filius.

Debout, la Mère, pleine de douleur,
Se tenait en larmes, près de la croix,
Tandis que son Fils subissait son calvaire. (litt. pendait.)




Pange Lingua de la Missa Pange Lingua de Josquin des Prés (1450-1521)

Pange, lingua, gloriosi
Corporis mysterium,
Sanguinisque pretiosi,
quem in mundi pretium
fructus ventris generosi
Rex effudit Gentium.

Chante, ô ma langue, le mystère
Du corps sacré, corps glorieux,
Et celui du sang précieux,
Versé pour racheter la terre
Par le fruit d’un sein merveilleux.



Membra Jesu nostri, Ad Pedes (I) de Dietrich Buxtehude (1637-1707)

Ecce super montes
Pedes evangelizantis
Et annunciantis pacem.

[...]

Clavos pedum, plagas duras,
Et tam graves impressuras
Circumplector cum affectu,
Tuo pavens in aspectu,
Tuorum memor vulnerum.

Dulcis Jesu, pie deus,
Ad te clamo licet reus,
Praebe mihi te benignum,
Ne repellas me indignum
De tuis sanctis pedibus.

Voici sur les montagnes
Les pieds du messager
Qui annonce la paix.

[...]

Les clous des pieds, les plaies dures,
Et les marques si profondes,
Je les couvre avec tendresse,
Craignant ta vue,
Me souvenant de tes blessures.

Doux Jésus, Dieu pieux,
Je te crie, comme il est permis à ton débiteur,
Sois bienveillant à mon endroit,
Ne me repousse pas, indigne
De tes pieds saints.





O Haupt voll Blut und Wunden,
Voll Schmerz und voller Hohn,
O Haupt, zum Spott gebunden
Mit einer Dornenkron’,
O Haupt, sonst schön gezieret
Mit höchster Ehr’ und Zier,
Jetzt aber höchst schimpfieret;
Gegrüßet sei’st du mir !

Chef couvert de blessures,
meurtri par nous pécheurs,
Chef accablé d’injures,
d’opprobres de douleurs.
Des splendeurs éternelles
naguère environné,
C’est d’épines cruelles
qu’on te voit couronné !



Mache dich, mein Herze, rein,
ich will Jesum selbst begraben.
Denn er soll nunmehr in mir für und für
seine süße Ruhe haben.
Welt, geh aus, laß Jesum ein!

Purifie-toi, mon cœur,
je veux enterrer Jésus moi-même.
Car en moi désormais il doit reposer
à jamais en paix.
Monde, retire-toi, laisse entrer Jésus.




Gebt mir meinen Jesum wieder !
Seht, das Geld, den Mörderlohn,
Wirft euch der verlorne Sohn
Zu den Füßen nieder !

Qu’on me rende mon Jésus !
Voyez, l’argent, le prix du sang,
Le fils prodigue le jette
À vos pieds !




Χριστὸς ἀνέστη ἐκ νεκρῶν.
θανάτῳ θάνατον πατήσας
καὶ τοῖς ἐν τοῖς μνήμασι ζωὴν χαρισάμενος.

Le Christ est ressuscité des morts,
Par la mort, il a vaincu la mort
et à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la vie.