Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch associent leur expertise pour analyser avec brio le basculement psychique de l’Occident.
La parution d’un livre de Jérôme Fourquet est toujours un moment spécial pour les amateurs d’études et de dynamiques sociales. Alors quand un psychologue, Ruben Rabinovitch, le rejoint dans son travail d’analyse, cela devient un événement. Homo occidentalis (Seuil) est le fruit de ce mariage interdisciplinaire. Aux graphiques et camemberts du sondeur s’ajoutent les études et témoignages du psychologue. À l’interprétation du geste succède la lecture des tourments de l’âme. Le livre est touffu, dense et narre le basculement anthropologique et psychique de l’homme occidental, lequel n’est pas uniquement mû par ses intérêts économiques. On comprend, en effet, que les affects, les désirs, les blessures et les pulsions déterminent autant, sinon plus, une attitude sociale que les conditions de vie matérielles ou l’appartenance à une classe sociale.
Les lecteurs de Fourquet retrouveront également, dans ces 450 pages passionnantes, des éléments augmentés ou actualisés de ses précédents ouvrages, comme la déchristianisation, le culte du corps, le choix des prénoms, la popularisation des tatouages, les rites funéraires, les phénomènes d’addiction, les structures familiales… Le tout est agrémenté de récits historiques, de développements internationaux, de références à la culture populaire et d’exemples de patients en thérapie, dont le vécu concrétise une évolution sociale. Mais arrêtons-nous sur un élément de ce livre qui constitue, selon nous, le sujet des sujets et qu’on pourrait qualifier, pour la société actuelle, d’acte fondateur : la fin du patriarcat. On parlerait volontiers d’un « péché originel » si cette expression ne comportait pas en elle un jugement moral. Au regard des conséquences qui se vérifient par ondulation, il est toutefois permis de poser un regard lucide sur cette rupture.
Car la fin du « patriarcat » a entraîné bien plus que la disparition d’un système de domination masculine. Elle est, selon les auteurs, à l’origine de l’effacement de la figure du père, du refus de toute verticalité, de la défiance généralisée vis-à-vis de l’autorité et de bien d’autres comportements néfastes pour la cohésion sociale. Elle est à l’origine d’une véritable anthropofracture, soit la conception d’un « homme nouveau ». Non pas que le schéma patriarcal fût en lui-même parfait, loin de là. Les reproches sont nombreux : possibilité de déshériter sa descendance, relégation des femmes, droit de correction sur les enfants, avantage légal, écrasement psychologique des fils… Mais, dans ce livre, c’est davantage la dimension symbolique de ce basculement qui est examiné que la question de la perte du statut privilégié des hommes.
Cet ordre social reposant sur la figure du père, « qu’on dirait granitique, impliquait une grande cohérence et une extrême stabilité. […] L’obéissance était, à tous les échelons, une valeur promue socialement. […] La fonction paternelle n’était pas seulement incarnée par le père de famille à la maison, mais de haut en bas de tout l’édifice social », écrivent les auteurs.
![]() |
| Charles de Gaulle et son épouse, Yvonne, sur une plage irlandaise, en 1969. |
Une position qui impliquait des droits, mais aussi des devoirs : « Le pater familias, s’il est placé au sommet de la hiérarchie familiale, est aussi considéré comme responsable de l’intégrité matérielle et morale de ses membres : il doit en répondre devant le corps social et devant la loi. » Si elle garantissait la stabilité, cette « société d’ancien régime psychique» était aussi marquée par le secret, le refoulement, la honte et la culpabilité.
Des sentiments qui ont nourri de nombreuses œuvres littéraires et rempli les cabinets de psychologues. « Les névroses procédaient précisément de cet écart déchirant entre les désirs des individus et l’interdit que leur adressait le discours paternel », lit-on dans le livre.
Des sentiments qui ont nourri de nombreuses œuvres littéraires et rempli les cabinets de psychologues. « Les névroses procédaient précisément de cet écart déchirant entre les désirs des individus et l’interdit que leur adressait le discours paternel », lit-on dans le livre.
Les baby-boomeurs, démographiquement nombreux, amorceront la grande bascule. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, « les pères européens sont des pères défaits militairement [Note du carnet: mais on verra la même chose aux États-Unis et au Canada, gagnants dans le conflit...], des pères souvent discrédités moralement et délégitimés dans leur rôle de garant d’un ordre et de valeurs à transmettre », selon Fourquet et Rabinovitch. Une explication à nuancer quand on sait que le général de Gaulle instaura « le mythe de la victoire », précisément pour contrer ce sentiment dépréciateur. Ce récit fut présent dans tous les manuels scolaires, à la télévision et répété tous les 8 Mai devant les monuments aux morts.
Quand ce n’était pas le silence ou le mensonge familial, c’est ce mythe qui fut largement partagé dans les foyers, ainsi que l’a montré le sociologue Henri Mendras. De même, de Gaulle avait compris l’urgence de moderniser le pays en réinstaurant le « père » à travers la figure de l’ingénieur d’État, qui fait entrer la France dans un futur radieux, grâce au TGV, au Concorde, à Ariane, au nucléaire… «La jeunesse a besoin de mythes », estimait-il.
En outre, là où le nationalisme fut en perte de vitesse après 1945, l’idéal révolutionnaire connut une expansion auprès de la jeunesse occidentale, de plus en plus diplômée. En France, des intellectuels marxistes ont fourni le matériau idéologique qui allait permettre à la bourgeoisie étudiante de se défaire des anciennes attaches. On pense notamment à Michel Foucault et à sa dénonciation des rapports de domination. « Papa pue ! » écrivaient sur les murs de la Sorbonne les étudiants de Mai 68. De Gaulle lui-même incarnait cette figure paternelle devenue le symbole d’un étouffement qui suscitera la révolte.
Très souvent « confronté à un mode relationnel égalitaire entre parents et enfants » dans son cabinet, Ruben Rabinovitch raconte le cas d’un garçon de 12 ans, Tom, qui insulte ses parents. Un enfant tyrannique, sans cesse dans la conflictualité. «Nombreux sont aujourd’hui les parents qui ne parviennent pas à puiser en eux les capacités nécessaires pour poser une limite à la toute-puissance de leurs enfants, explique-t-il, quand, jadis, la fonction de limitation des pulsions visait à transmettre à l’enfant l’intégration de la frustration.» Et à lui faire comprendre qu’il n’est pas le « centre du monde ».
Enfant roi. Autre constat déroutant : quand les enfants font l’éducation de leurs parents. Le psychologue parle d’un phénomène de «parentalisation des enfants », lesquels enseignent à leurs parents la manière d’être dans un monde qui leur échappe. Les pères d’aujourd’hui, pour ceux observés par Ruben Rabinovitch, admettent « ne pas disposer “des outils” et de la légitimité symbolique et sociale pour faire face au dur métier de papa ». Le témoignage de cette patiente, lasse de son mari qui ne remplit pas son rôle de père, est éclairant : « Je suis contrainte d’occuper toutes les places. Je n’y arrive pas. Il se comporte comme une mère de seconde zone ou comme un gentil grand frère. » Professeur d’université, Baptiste, lui, va jusqu’à se demander : « De quel droit serait-il autorisé à imposer sa volonté à un autre être humain, même à ses enfants?» Le reste du livre ressemble à un ruissellement qui partirait, sur fond de déchristianisation, de cette rupture historique pour se propager dans toutes les sphères de la vie…
Quand ce n’était pas le silence ou le mensonge familial, c’est ce mythe qui fut largement partagé dans les foyers, ainsi que l’a montré le sociologue Henri Mendras. De même, de Gaulle avait compris l’urgence de moderniser le pays en réinstaurant le « père » à travers la figure de l’ingénieur d’État, qui fait entrer la France dans un futur radieux, grâce au TGV, au Concorde, à Ariane, au nucléaire… «La jeunesse a besoin de mythes », estimait-il.
En outre, là où le nationalisme fut en perte de vitesse après 1945, l’idéal révolutionnaire connut une expansion auprès de la jeunesse occidentale, de plus en plus diplômée. En France, des intellectuels marxistes ont fourni le matériau idéologique qui allait permettre à la bourgeoisie étudiante de se défaire des anciennes attaches. On pense notamment à Michel Foucault et à sa dénonciation des rapports de domination. « Papa pue ! » écrivaient sur les murs de la Sorbonne les étudiants de Mai 68. De Gaulle lui-même incarnait cette figure paternelle devenue le symbole d’un étouffement qui suscitera la révolte.
Très souvent « confronté à un mode relationnel égalitaire entre parents et enfants » dans son cabinet, Ruben Rabinovitch raconte le cas d’un garçon de 12 ans, Tom, qui insulte ses parents. Un enfant tyrannique, sans cesse dans la conflictualité. «Nombreux sont aujourd’hui les parents qui ne parviennent pas à puiser en eux les capacités nécessaires pour poser une limite à la toute-puissance de leurs enfants, explique-t-il, quand, jadis, la fonction de limitation des pulsions visait à transmettre à l’enfant l’intégration de la frustration.» Et à lui faire comprendre qu’il n’est pas le « centre du monde ».
Enfant roi. Autre constat déroutant : quand les enfants font l’éducation de leurs parents. Le psychologue parle d’un phénomène de «parentalisation des enfants », lesquels enseignent à leurs parents la manière d’être dans un monde qui leur échappe. Les pères d’aujourd’hui, pour ceux observés par Ruben Rabinovitch, admettent « ne pas disposer “des outils” et de la légitimité symbolique et sociale pour faire face au dur métier de papa ». Le témoignage de cette patiente, lasse de son mari qui ne remplit pas son rôle de père, est éclairant : « Je suis contrainte d’occuper toutes les places. Je n’y arrive pas. Il se comporte comme une mère de seconde zone ou comme un gentil grand frère. » Professeur d’université, Baptiste, lui, va jusqu’à se demander : « De quel droit serait-il autorisé à imposer sa volonté à un autre être humain, même à ses enfants?» Le reste du livre ressemble à un ruissellement qui partirait, sur fond de déchristianisation, de cette rupture historique pour se propager dans toutes les sphères de la vie…
Source: Le Point

.webp)