Un texte de Joachim Le Floch-Imad et Mathias Girard paru dans le Figaro. Joachim Le Floch-Imad est enseignant et auteur, aux Éditions du Cerf, de « Main basse sur l’éducation nationale. Enquête sur un suicide assisté » (2025, réédité fin août 2026 dans une version revue et augmentée). Mathias Girard est diplômé de Sciences Po Paris et de la Sorbonne, il dirige les affaires publiques d’une organisation professionnelle dans l’industrie.
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Alors que le baccalauréat a perdu de sa valeur certificative, que le nombre d’étudiants a décuplé depuis les années 1960 et que notre enseignement supérieur est devenu l’un des plus ouverts au monde, avec un taux d’acceptation en premier cycle de 95 %, contre 40 % en Suède et en Finlande, on a fait croire aux Français que l’élévation du niveau de qualification passait nécessairement par l’allongement des études générales. On a ainsi entretenu l’illusion qu’il était possible d’abolir la sélection, faisant fi de l’avertissement de bon sens lancé par Georges Pompidou en 1974 : «Si l’université n’organise pas la sélection, la vie s’en chargera. » Force est de constater que ses craintes se sont vérifiées.
Les amphithéâtres sont surchargés et l’échec en premier cycle atteint des proportions alarmantes : à peine un néobachelier sur deux en première année de licence accède à la deuxième année et seuls 36% des étudiants décrochent leur diplôme en trois ans, contre 69% au Royaume-Uni selon L’OCDE. Redoublements, réorientations et abandons se multiplient, à un coût que la Cour des comptes évalue à plus d’un demi-milliard d’euros par an. Même obtenu, le diplôme ne garantit plus une insertion professionnelle réussie, nourrissant les frustrations de jeunes qui, après avoir coché toutes les cases, peinent à trouver un emploi à la hauteur de leur qualification [théorique]. Le mal est tel que le taux de chômage des jeunes Français, l’un des plus élevés d’europe, s’établit désormais à 21,6 %.
Une telle dilapidation du potentiel de notre jeunesse est d’autant plus insupportable que nombre de métiers techniques et manuels peinent à recruter. Pourtant essentielles au rebond productif sans lequel la France ne retrouvera ni sa prospérité ni sa souveraineté, les voies qui y conduisent ont été reléguées au bas de la hiérarchie scolaire, victimes de notre incapacité à reconnaître la diversité des intelligences et de la conviction tenace que la réussite ne saurait être qu’académique. Il y va particulièrement des métiers de l’industrie, pour lesquels France Travail recensait en 2025 environ 5 000 projets de recrutement de soudeurs et 6 000 dans la chaudronnerie et la tôlerie, les employeurs anticipant des difficultés à trouver des candidats dans respectivement 71 % et 80 % des cas. Dans la chimie, on ne compte qu’un professionnel formé aux métiers d’opérateur de fabrication et de conducteur d’équipement pour quatre projets de recrutement. De même, alors que la France entend relancer sa filière nucléaire et maintenir son avance dans l’aéronautique ou le spatial, on comptait, en 2025, plus de 215 000 projets de recrutement dans l’industrie dont plus de la moitié étaient anticipés comme difficiles à réaliser par les employeurs. Le constat vaut également pour de nombreux métiers de l’agriculture, de l’artisanat, de la restauration et du bâtiment, trop souvent injustement dévalorisés, alors même que les rémunérations sont souvent plus élevées qu’on ne l’imagine et que les besoins de main-d’œuvre qualifiée sont considérables dans des professions comme celles de couvreur, charpentier, plombier, électricien, conducteur d’engins agricoles, boucher ou cuisinier.
Il ne s’agit bien sûr ni de substituer à la sacralisation de l’enseignement supérieur général celle de la voie technique, ni de renoncer à l’ambition de soutenir l’excellence de la recherche fondamentale à l’université. Il est temps, en revanche, de revaloriser les métiers de la main et de les reconnaître pour ce qu’ils ont de noble et de beau. Essentiels à notre redressement productif, ces métiers peuvent aussi contribuer à réduire les fractures sociales et territoriales, en permettant aux jeunes Français de construire leur avenir professionnel là où ils ont grandi.
L’urgence d’un changement de modèle et de regard est d’autant plus grande qu’à mesure que l’intelligence artificielle bouleversera nombre de professions de cols blancs, ces métiers pourraient bien apparaître comme des valeurs refuges, dont l’utilité et les savoir-faire demeureront difficilement substituables. La génération Z semble l’avoir compris. Selon une étude Linkedin-Censuswide, 63 % des 18-28 ans disent préférer une carrière « sur le terrain » à un emploi de bureau et 65 % estiment que les métiers techniques et manuels offrent davantage de sens. Au politique, désormais, de prendre ses responsabilités pour rompre avec un statu quo intenable et inique. Cela suppose de refaire de l’enseignement technique et de l’apprentissage des voies d’excellence, de réhabiliter à tous les échelons l’idée honnie de sélection et de cesser d’enfermer, dès le collège unique, nos élèves dans un même moule généraliste. Il faut en outre faire découvrir plus tôt aux élèves les métiers qui permettent de faire et d’agir sur le monde et leur proposer des parcours différenciés, à l’image de nos voisins suisses et allemands, dont les résultats en matière d’emploi des jeunes sont autrement plus enviables que les nôtres. À condition bien sûr de multiplier les passerelles entre les voies générales et techniques, afin qu’une orientation précoce ne devienne jamais une assignation définitive.
Il importe enfin d’inscrire l’orientation dans une véritable démarche de planification, passant notamment par une loi de programmation déclinée par bassin d’emploi, qui anticipe les besoins en compétences, les investissements de demain et les réalités des territoires. Seule une programmation pluriannuelle des formations, construite avec les établissements, les régions et les branches professionnelles, permettra de rapprocher les perspectives d’emploi des capacités d’accueil de l’enseignement supérieur et donc de proposer une alternative à l’actuelle massification. L’ampleur d’un tel chantier exige une volonté politique forte, le sens de l’intérêt général et une continuité dans l’action qui dépassent l’horizon d’une consultation ou d’un changement de plateforme. Il y va de l’avenir de notre jeunesse qui mérite mieux que le court-termisme ambiant et les postures démagogiques des uns et des autres.
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Alors que le baccalauréat a perdu de sa valeur certificative, que le nombre d’étudiants a décuplé depuis les années 1960 et que notre enseignement supérieur est devenu l’un des plus ouverts au monde, avec un taux d’acceptation en premier cycle de 95 %, contre 40 % en Suède et en Finlande, on a fait croire aux Français que l’élévation du niveau de qualification passait nécessairement par l’allongement des études générales. On a ainsi entretenu l’illusion qu’il était possible d’abolir la sélection, faisant fi de l’avertissement de bon sens lancé par Georges Pompidou en 1974 : «Si l’université n’organise pas la sélection, la vie s’en chargera. » Force est de constater que ses craintes se sont vérifiées.
Les amphithéâtres sont surchargés et l’échec en premier cycle atteint des proportions alarmantes : à peine un néobachelier sur deux en première année de licence accède à la deuxième année et seuls 36% des étudiants décrochent leur diplôme en trois ans, contre 69% au Royaume-Uni selon L’OCDE. Redoublements, réorientations et abandons se multiplient, à un coût que la Cour des comptes évalue à plus d’un demi-milliard d’euros par an. Même obtenu, le diplôme ne garantit plus une insertion professionnelle réussie, nourrissant les frustrations de jeunes qui, après avoir coché toutes les cases, peinent à trouver un emploi à la hauteur de leur qualification [théorique]. Le mal est tel que le taux de chômage des jeunes Français, l’un des plus élevés d’europe, s’établit désormais à 21,6 %.
Une telle dilapidation du potentiel de notre jeunesse est d’autant plus insupportable que nombre de métiers techniques et manuels peinent à recruter. Pourtant essentielles au rebond productif sans lequel la France ne retrouvera ni sa prospérité ni sa souveraineté, les voies qui y conduisent ont été reléguées au bas de la hiérarchie scolaire, victimes de notre incapacité à reconnaître la diversité des intelligences et de la conviction tenace que la réussite ne saurait être qu’académique. Il y va particulièrement des métiers de l’industrie, pour lesquels France Travail recensait en 2025 environ 5 000 projets de recrutement de soudeurs et 6 000 dans la chaudronnerie et la tôlerie, les employeurs anticipant des difficultés à trouver des candidats dans respectivement 71 % et 80 % des cas. Dans la chimie, on ne compte qu’un professionnel formé aux métiers d’opérateur de fabrication et de conducteur d’équipement pour quatre projets de recrutement. De même, alors que la France entend relancer sa filière nucléaire et maintenir son avance dans l’aéronautique ou le spatial, on comptait, en 2025, plus de 215 000 projets de recrutement dans l’industrie dont plus de la moitié étaient anticipés comme difficiles à réaliser par les employeurs. Le constat vaut également pour de nombreux métiers de l’agriculture, de l’artisanat, de la restauration et du bâtiment, trop souvent injustement dévalorisés, alors même que les rémunérations sont souvent plus élevées qu’on ne l’imagine et que les besoins de main-d’œuvre qualifiée sont considérables dans des professions comme celles de couvreur, charpentier, plombier, électricien, conducteur d’engins agricoles, boucher ou cuisinier.
Il ne s’agit bien sûr ni de substituer à la sacralisation de l’enseignement supérieur général celle de la voie technique, ni de renoncer à l’ambition de soutenir l’excellence de la recherche fondamentale à l’université. Il est temps, en revanche, de revaloriser les métiers de la main et de les reconnaître pour ce qu’ils ont de noble et de beau. Essentiels à notre redressement productif, ces métiers peuvent aussi contribuer à réduire les fractures sociales et territoriales, en permettant aux jeunes Français de construire leur avenir professionnel là où ils ont grandi.
L’urgence d’un changement de modèle et de regard est d’autant plus grande qu’à mesure que l’intelligence artificielle bouleversera nombre de professions de cols blancs, ces métiers pourraient bien apparaître comme des valeurs refuges, dont l’utilité et les savoir-faire demeureront difficilement substituables. La génération Z semble l’avoir compris. Selon une étude Linkedin-Censuswide, 63 % des 18-28 ans disent préférer une carrière « sur le terrain » à un emploi de bureau et 65 % estiment que les métiers techniques et manuels offrent davantage de sens. Au politique, désormais, de prendre ses responsabilités pour rompre avec un statu quo intenable et inique. Cela suppose de refaire de l’enseignement technique et de l’apprentissage des voies d’excellence, de réhabiliter à tous les échelons l’idée honnie de sélection et de cesser d’enfermer, dès le collège unique, nos élèves dans un même moule généraliste. Il faut en outre faire découvrir plus tôt aux élèves les métiers qui permettent de faire et d’agir sur le monde et leur proposer des parcours différenciés, à l’image de nos voisins suisses et allemands, dont les résultats en matière d’emploi des jeunes sont autrement plus enviables que les nôtres. À condition bien sûr de multiplier les passerelles entre les voies générales et techniques, afin qu’une orientation précoce ne devienne jamais une assignation définitive.
Il importe enfin d’inscrire l’orientation dans une véritable démarche de planification, passant notamment par une loi de programmation déclinée par bassin d’emploi, qui anticipe les besoins en compétences, les investissements de demain et les réalités des territoires. Seule une programmation pluriannuelle des formations, construite avec les établissements, les régions et les branches professionnelles, permettra de rapprocher les perspectives d’emploi des capacités d’accueil de l’enseignement supérieur et donc de proposer une alternative à l’actuelle massification. L’ampleur d’un tel chantier exige une volonté politique forte, le sens de l’intérêt général et une continuité dans l’action qui dépassent l’horizon d’une consultation ou d’un changement de plateforme. Il y va de l’avenir de notre jeunesse qui mérite mieux que le court-termisme ambiant et les postures démagogiques des uns et des autres.
Source: Le Figaro
