En 1999, Jean-Claude Michéa publiait L’enseignement de l’ignorance. Plus d’un quart de siècle après, le philosophe analyse le mouvement lycéen et l’effondrement du niveau de l’école française, dû selon lui à l’abaissement continu des exigences scolaires et au sacrifice de la transmission des savoirs. Des révoltes lycéennes à l’emprise des réseaux sociaux, il analyse les contradictions d’une jeunesse qui prétend changer le monde sans disposer de l’esprit critique nécessaire pour le comprendre.
JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Rappelons d’abord que je ne suis évidemment pas le premier à avoir annoncé une telle évolution. Sans même parler de l’essai de Jean-claude Milner - De l’école – qui, dès 1984, décrivait de façon lumineuse les fondements intellectuels et politiques du désastre à venir. Guy Debord, notait en 1988, dans ses Commentaires sur la société du spectacle, que les différentes réformes de l’école en cours avaient, en réalité, deux objectifs fondamentaux. D’abord, «faire disparaître la connaissance historique en général », avec, à la clé, l’idée que « les gens qui manquent de tout sens historique peuvent également être manipulés, et même encore plus facilement que les autres». Et, ensuite, organiser de toutes les manières possibles la « dissolution de la logique » (« aucun drogué n’étudie la logique», ironisait Debord) de façon à pouvoir fabriquer en série un type « de spécialiste vite formé qui essaiera dans tous les cas de cacher les étroites limites de ses connaissances par la répétition dogmatique de quelque argument d’autorité illogique ». À l’image, en somme, d’une Sandrine Rousseau ou de la quasi-totalité des « sociologues » de l’université néolibérale.
Quant à mon propre essai, deux raisons majeures m’avaient, à l’époque, poussé à l’écrire. D’une part, le fait que l’ouvrage de Baudelot et Establet - Le niveau monte. Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles - était rapidement devenu, depuis sa parution en 1989, la bible officielle du monde médiatique et de l’élite au pouvoir. Et cela alors même que l’expérience du terrain nous prouvait chaque jour le contraire. Et de l’autre, le fait qu’une fois Jospin devenu en 1997 le premier ministre de Chirac (le gouvernement de la « gauche plurielle » - auquel participait Mélenchon - est, au passage, celui qui aura le plus privatisé dans l’histoire de la Vᵉ République !), la mise en œuvre de ce programme d’abaissement méthodique et continu des exigences éducatives allait s’accompagner d’un cynisme de plus en plus insupportable. Pour ne donner qu’un exemple, je me souviens ainsi avoir demandé une année à un inspecteur de philosophie qu’on me laisse une trace écrite des véritables consignes de correction du bac que j’étais chargé de transmettre à mes collègues lors des réunions académiques.il m’avait alors répondu, visiblement très désolé, que si le ministère refusait de mettre par écrit ce genre de consignes, c’était précisément «pour éviter qu’elles ne se retrouvent le lendemain dans Le Canard enchaîné » ! Une belle leçon de cynisme allégro-jospinien ! Mais pour en revenir à votre question, la seule chose, en effet, que je n’ai pas su mesurer avec exactitude, en écrivant ce petit livre, c’est la vitesse avec laquelle mes prédictions se réaliseraient. Il est vrai qu’à l’époque les «réseaux sociaux» n’existaient pas encore.
— Vous écriviez déjà, à propos des manifestations lycéennes, qu’il fallait se demander si ces jeunes étaient des citoyens révoltés contre le système ou des consommateurs exigeant de meilleures prestations. Aujourd’hui, les lycéens manifestent contre leurs conditions d’études, leurs emplois du temps ou Parcoursup. Que vous inspire cette révolte ?
JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Vivant dans la France périphérique - celle des vrais « gilets jaunes » -, il me faut d’abord rappeler que la révolte dont vous me parlez, et que nous ne connaissons ici que par la télévision, a essentiellement pour cadre, du moins pour l’instant et à l’exception de Limoges, l’univers des grandes métropoles et de leurs proches banlieues ! Pour autant, les revendications que cette jeunesse métropolitaine met en avant sont tout à fait justifiées. Les emplois du temps sont en effet de plus en plus incohérents et la logique de Parcoursup ne fait, d’une certaine façon, que ressusciter celle du vieux service militaire : « Tu parles anglais ? Alors, corvée de patates ! » Mais encore faudrait-il reconnaître qu’une grande partie de ces problèmes tient avant tout à cette multiplication continue et insensée des options enseignées au lycée, qui n’est elle-même que la conséquence logique du processus d’individualisation croissante des sociétés libérales (dans certaines académies [région scolaire] du Sud, il existe ainsi une option pétanque au bac !).
Ce qui me surprend beaucoup plus, en revanche, c’est le fait qu’aucun de ces mouvements lycéens - contrairement, de ce point de vue, au mouvement de Mai 68 - ne semble accorder le moindre intérêt, du moins à ma connaissance, au contenu et àla qualité du savoir transmis et donc au drame absolu que représente cette véritable haine de la culture et de l’esprit critique qui constitue, depuis bientôt cinquante ans, le principe moteur de toutes les réformes néolibérales de l’école. Je vais vous donner un exemple concret. Lorsque j’enseignais encore à Montpellier, j’ai vu, un jour, l’un de ces nouveaux inspecteurs convertis au wokisme d’état reprocher vertement à une jeune professeur de lettres (la pauvre avait eu le malheur de vouloir faire lire à sa classe un texte de Rabelais plutôt, j’imagine, que d’Annie Ernaux !) d’avoir eu l’impudence d’écrire au tableau, avec bien sûr sa traduction, l’expression latine mens sana in corpore sano. Et ce néo-inspecteur, hors de lui, de lui hurler alors au visage : « Vous n’êtes pas ici pour étaler votre culture ! » Permettez-moi de penser qu’une école qui, au nom du politiquement correct, peut venir à en bafouer de façon aussi caricaturale ses missions les plus élémentaires - le classement Pisa en fait effectivement foi devrait normalement susciter l’indignation des «syndicats» lycéens, au moins autant que le « manque de moyens » !
— N’y a-t-il pas un paradoxe saisissant à voir une génération qui maîtrise de moins en moins les savoirs fondamentaux descendre dans la rue pour donner des leçons à la société ?
JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Ce n’est pas vraiment un paradoxe dans une société libérale qui repose par définition sur le culte quotidien de la « croissance » - autrement dit, de ce mouvement qui conduit l’humanité, depuis des décennies, à toujours plus d’urbanisation, d’artificialisation et de connexion - et qui doit donc accorder une place centrale, dans tous ses montages normatifs, à l’imaginaire de la science et des techniques. Or - comme Pascal est le premier à l’avoir souligné -, la notion même de progrès scientifique implique par définition un bouleversement total du rapport entre les différentes générations. C’est que si l’expérience de l’adulte l’autorise en effet à transmettre aux plus jeunes le savoir qu’il a acquis, il n’en va plus de même dans l’univers de la science expérimentale où, au contraire, c’est logiquement Galilée qui doit faire la leçon à Aristote, puisque dans ce domaine précis - comme l’écrivait Pascal -, «les anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses ». De là, entre autres, la célèbre thèse de Margaret Mead selon laquelle, dans une société structurée par des normes « progressistes » et « scientifiques », les enfants tendent toujours à devenir « les parents de leurs parents ». Et de là, également, la panique morale qui s’empare des adultes les plus libéraux dès qu’il s’agit de faire preuve de la moindre autorité envers plus jeunes qu’eux (tout comme leur facilité corrélative, qu’on songe aux clips publicitaires, à se laisser « rééduquer » par eux !). Le problème, comme le notait le critique américain George Trow, c’est que « quand il n’y a plus d’adultes, ce sont les “experts” qui prennent le relais »!
— Vous dénonciez déjà la transformation des élèves en spectateurs soumis aux industries du divertissement. Avec Tiktok, les smartphones et maintenant ChatGPT, ne sommes-nous pas entrés dans le stade ultime de l’enseignement de l’ignorance ?
JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Il est en effet toujours étonnant de voir ces fractions de la jeunesse qui sont les plus engluées dans ce nouveau monde technologique se vivre aussi souvent comme celles qui agissent le mieux pour « sauver la planète » ! Une des raisons premières de cette incapacité devenue «systémique» à prendre conscience des aspects aliénants d’un tel mode de vie, c’est la croyance, par définition très répandue dans les sociétés industrielles et libérales, selon laquelle toute technologie serait « neutre » par nature, seul l’usage qu’on en fait pouvant appeler la critique. C’est assurément vrai pour un marteau. Mais les choses changent du tout au tout dès qu’une technologie dépasse un certain seuil de complexité. «On croit fabriquer des automobiles - notait ainsi Bernard Charbonneau en 1967 - et, en réalité, on fabrique une société. » Or, je n’ai pas l’impression, là encore, que les leaders des actuels mouvements lycéens se soient beaucoup interrogés, jusqu’ici, sur le type de société incroyablement déshumanisante que fabriquent depuis déjà des années L’IA, le téléphone portable et les réseaux sociaux. Il est vrai que LFI s’est toujours opposée à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans et des portables dans les lycées. C’est bien le moins qu’on puisse faire, en effet, si l’on veut séduire la jeunesse métropolitaine !
— Les manifestations du 17 octobre ont dégénéré en pillages et en vandalisme partout en France. Faut-il y voir, comme le fait une partie de la gauche, les prémisses d’une violence révolutionnaire ?
JEAN-CLAUDE MICHÉA. — J’y vois surtout la reprise mélenchonnienne - donc beaucoup moins sensibles aux exigences démocratiques - de la stratégie de Terra Nova. À savoir l’idée que la gauche ne pourra s’emparer du pouvoir que si elle parvient à rassembler sous un même étendard les catégories les plus diplômées de la bourgeoisie « culturelle » métropolitaine (tout en tablant de préférence, dans la version LFI, sur le ressentiment de celles qui se sentent les plus déclassées) et la jeunesse, supposée homogène, des banlieues « multiculturelles ». Dans le monde de pré-guerre civile qui se met chaque jour un peu plus en place, un tel scénario n’a plus rien d’utopique. Mélenchon me semble toutefois oublier deux choses. D’une part, que ses alliés de l’extrême droite islamiste - Frères musulmans en tête - ne travaillent jamais que pour leur propre compte et qu’ils n’hésiteront donc pas à le trahir dès qu’il cessera de leur être utile. De l’autre, que c’est désormais dans la France périphérique que se trouve concentrée aujourd’hui la majorité des classes populaires. Certes, cette France oubliée des médias - et dont, je peux en témoigner, la colère grandit chaque jour - se contente pour l’instant d’observer de loin, quoique de façon très critique, les émeutes et les pillages qu’organise l’ultragauche métropolitaine. Mais le tort de Mélenchon est d’en conclure qu’il pourra donc continuer à afficher encore longtemps son sidérant mépris de classe envers ces « alcooliques, beaucoup trop blonds et incapables de parler la moindre langue étrangère [propos tenus par Mélenchon lors d’un entretien en 2013 au Maroc sur son arrivée en Normandie, NDLR] », qui définissent à ses yeux l’essence même de la France rurale et périphérique. Son réveil risque d’être très dur.