Le mot fait son apparition dans les années 1950, dans les traductions françaises du philosophe allemand Martin Heidegger, qui y voyait une méthode de “démontage” des concepts philosophiques pour les reprendre à neuf. Le terme a été ensuite “popularisé”, si l’on peut utiliser ce terme à propos d’un penseur aussi abscons, par le Français Jacques Derrida, qui y voyait une méthode pour révéler le sens profond d’un texte au-delà des mots utilisés. Il a été ensuite galvaudé, devenant l’une des tartes à la crème de la mouvance wokiste, jusqu’à Sandrine Rousseau se vantant d’être la compagne d’un « homme déconstruit ». Arrachée à la philosophie et à la sémantique pour s’appliquer aux champs de la sociologie, de l’économie, de la politique, de l’histoire, la déconstruction a pour vocation d’y dénicher un ensemble de mécanismes et de structures qui se cachent derrière l’apparence des mots et l’habitus des moeurs et des coutumes, lesquels ne seraient qu’autant de cache-sexes de processus d’oppression, de domination, d’exploitation — des minorités par la majorité, des femmes par les hommes, des “racisés” par les Blancs, des prolétaires par les possédants, des peuples colonisés par les Occidentaux, etc.
Dans sinon le meilleur du moins “le moins pire” des cas — celui de Nathalie Baye —, cette déconstruction a mis en place ce “culte de rien” dont elle parlait — c’est-à-dire un grand “no man’s land”, ou plutôt “no woman’s land” pour rester dans le champ lexical wokiste, de croyances, un grand désert de valeurs, de principes et d’idéaux. D’où que tant de nos contemporains semblent errer dans l’existence à la manière de feuilles mortes, incapables de trouver un sens à leur existence et soumis à tous les vents de la mode, du consumérisme et du prêt-à-penser. D’où, puisque l’homme a ontologiquement besoin de croire en quelque chose, qu’il se trouve des idéaux de substitution dans tous les diktats de l’époque : tri sélectif, antispécisme militant ou hygiénisme obsessionnel, qui sont les religions de substitution que se sont trouvées nos temps misérables.
Car, bien souvent aussi, la déconstruction ne débouche pas sur le néant, mais sur une construction inversée: l’“homme déconstruit” n’est jamais qu’un homme qui a été reconstruit selon des présupposés inverses. L’objectif de la déconstruction n’est pas de faire de chaque être une page vierge où il puisse exercer sa liberté en écrivant ce que bon lui semble, mais d’y imprimer en caractères gras le petit livre rouge de l’époque, inclusif, citoyen, écoresponsable, féministe et dégenré, antiraciste, décolonial et identitaire.
Au passage, l’homme déconstruit et reconstruit selon le Meccano progressiste n’aura pas seulement remplacé des stéréotypes par d’autres : il aura bazardé une anthropologie fondée sur la nature humaine et jeté aux orties des normes, des us et des coutumes forgés par une tradition millénaire, fruits de l’expérience, des erreurs, des tâtonnements et des réussites de centaines de générations, pour les remplacer par des idéaux en matière plastique, aussi passagers que dérisoires, qui permettent seulement de construire une idéologie, mais en aucun cas une personnalité — et encore moins une société tournée vers le bien commun. Culte de rien et reconstruction progressiste convergent vers une même catastrophe : la décivilisation. Nathalie Baye ne savait pas à quel point elle avait raison : il est urgent de déconstruire la déconstruction, pour passer de la décivilisation à la recivilisation.
Texte de Laurent Dandrieu dans Valeurs actuelles

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire