dimanche 8 avril 2018

Au moins 75 % des classiques grecs connus aujourd'hui proviennent de copies byzantines

Avant comme après l’apparition de l’islam, les textes antiques ont été étudiés et conservés par les érudits chrétiens de l’Empire gréco-romain, qui diffusèrent ce savoir en Europe.

Cette idée de « sauvegarde et transmission » par l’Islam est un autre mythe. Tout d’abord, les textes classiques n’ont jamais été « perdus » puis « récupérés » pour être gracieusement « transmis » à un Moyen Âge européen ignorant. Ils ont été commentés et conservés pendant des siècles avant et après l’apparition de l’Islam dans l’Empire chrétien gréco-romain. Lequel empire romain d’Orient est nommé de manière anachronique et un peu condescendante à l’origine de « byzantin ». Michael H. Harris observe ainsi dans History of Libraries in the Western World que les textes classiques étaient toujours disponibles pour les peuples de l’empire et les Occidentaux qui avaient un contact diplomatique et culturel avec eux. Au moins 75 % des classiques grecs que nous connaissons aujourd’hui proviennent de copies réalisées sous l’Empire romain d’Orient. L’historien John Julius Norwich observe quant à lui qu’« une grande partie de ce que nous savons de l’Antiquité — en particulier la littérature hellénique et romaine et la loi romaine — aurait été perdue pour toujours sans les érudits et les scribes de Constantinople ». En effet, les érudits musulmans ne s’intéressaient nullement à ces disciplines profanes.


Les intellectuels musulmans, propagandistes du même calife qui fut le pionnier de l’inquisition islamique, affirmèrent à maintes reprises que le christianisme avait empêché les Roum (les habitants de l’Empire gréco-romain) de profiter du savoir classique. Cela ne correspond pas aux faits, comme l’ont montré Speros Vryonis et d’autres, et comme le prouve l’essor donné, par les chrétiens de l’empire, au savoir grec antique. Les Arabes goûtèrent d’ailleurs ce développement lorsque leurs vastes flottes furent écrasées par le fameux « feu grec » de la marine grecque chrétienne, moins imposante en nombre, mais technologiquement supérieure.

Les Grecs eux-mêmes étaient conscients de la supériorité de leur civilisation et de la propagande que les musulmans menaient contre elle. Quand, au IXe siècle, saint Cyrille, l’apôtre des Slaves, fut envoyé par l’empereur romain en ambassade auprès des Arabes, il les étonna par ses connaissances philosophiques et scientifiques. L’historienne Maria Mavroudi raconte : « Lorsqu’ils lui demandèrent comment il lui était possible de savoir autant de choses, il [Cyrille] fit une comparaison entre la réaction musulmane à son érudition et la fierté de quelqu’un qui gardait l’eau de mer dans une outre à vin en se vantant de posséder un liquide rare. Finalement, il rencontra un homme provenant d’une région en bord de mer, qui lui expliqua que seul un fou se vanterait du contenu de l’outre, car les gens de sa région possédaient une abondance infinie d’eau de mer. Les musulmans sont semblables à l’homme possédant l’outre, et les [Grecs] à l’homme du bord de mer parce que, comme concluait le saint en réponse, tout apprentissage émanait des [Grecs]. »

Saint Thomas d’Aquin lut Aristote grâce aux traductions réalisées directement du grec au latin par Guillaume de Moerbeke (1215-1286), un dominicain qui fut évêque de Corinthe. Ce dernier effectua plus de vingt-cinq traductions d’Aristote en plus de traductions d’Archimède, de Proclus, de Ptolémée, de Galien et de beaucoup d’autres penseurs grecs. Plusieurs ouvrages d’Aristote étaient à la disposition des érudits chrétiens du Moyen Âge dans des traductions latines remontant à Boèce (VIe siècle) et à Marius Victorinus (IVe siècle). La Columbia History of Western Philosophy nous rappelle qu’à la fin du XIIe siècle, « les auteurs de l’Occident latin connaissaient bien la logique (Organon) d’Aristote ». Sylvain Gouguenheim a montré que, grâce aux traductions réalisées au monastère du Mont-Saint-Michel, les érudits médiévaux n’avaient guère besoin de traductions depuis l’arabe.

En réalité, ce sont les érudits chrétiens qui transmirent le savoir grec aux musulmans, après la conquête par l’Islam des régions (Moyen-Orient et Afrique du Nord) où une riche civilisation chrétienne grecque s’était développée — une civilisation que l’Islam s’attacha en grande partie à détruire.

Les traductions effectuées directement du grec qu’appréciaient les savants occidentaux contrastent avec les traductions utilisées par des gens comme Ibn Rochd (« Averroès »), qui étaient de vieilles traductions arabes réalisées par des érudits chrétiens à partir de traductions syriaques, elles-mêmes traduites par des érudits chrétiens à partir des textes grecs qui restaient dans les territoires de l’Empire gréco-romain chrétien conquis par les musulmans. Un fait qui résiste aux allégations sur « l’influence profonde » qu’auraient eue sur l’Europe les « commentaires » d’Aristote par les musulmans.

L’humaniste Juan Luis Vives a remarqué que, dans son « commentaire » d’Aristote (dans la traduction latine utilisée en Europe), Averroès, considéré comme « le plus grand philosophe andalou », fait référence à Héraclite comme à une secte : les « Herculéens ». Il affirme que le premier philosophe de cette secte « herculéenne » est Socrate. Vives constata aussi qu’Averroès confondait Cratylus avec Démocrite et Pythagore avec Protagoras. L’humaniste Marsile Ficin considérait qu’Averroès ne comprenait pas Aristote. Plus tôt, les savants grecs de Constantinople qui enseignaient en Italie avaient pointé du doigt les erreurs commises par ceux qui se fiaient à Averroès pour comprendre Aristote.

Averroès était sans aucun doute un homme doté d’une grande intelligence ; il avait même de merveilleuses intuitions aristotéliciennes, comme nous l’assurent aujourd’hui les experts en philosophie islamique. Mais son métier n’était pas d’être un philosophe (soit un praticien de la philosophia, concept inconnu des Arabes avant leur rencontre avec les Grecs, qu’ils dénommèrent en arabe falsafa). Son métier était celui d’un éminent juge de la charia à Cordoue. Il a écrit un formidable traité d’instruction pour les juges de la charia, où il discute les opinions des clercs islamiques savants sur des sujets d’importance, comme la façon dont il faut, selon la religion, lapider une femme musulmane adultère (Averroès accepte le consensus de la jurisprudence islamique malikite selon laquelle il n’est pas obligatoire de la placer dans un trou pour la lapider). Il explique comment le pèlerinage à La Mecque devient invalide si les « deux circoncisions » (de l’homme et de la femme) sont entrées en contact. Il disserte sur le jihad, compris comme la guerre sainte et non comme « un combat spirituel pour résister à la tentation et devenir le meilleur possible ».

Tout au long de l’histoire de l’Empire gréco-romain chrétien, les savants grecs ont apporté le savoir antique à l’Europe. Vers la fin de l’empire, dont l’Islam était en train de détruire la civilisation entière, cette transmission s’intensifia, tandis que de plus en plus de Grecs se rendaient en Italie, apportant un savoir et des textes précieux. Ils furent des figures clés de ce mouvement culturel que nous appelons la Renaissance.

Source : Figaro Histoire

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Si la situation politique du moment les a portés à une férocité plus ou moins grande, Omeyyades, Almoravides et Almohades ont mené la même lutte contre les « ennemis de Dieu ».

Ibn Hazm a écrit que, de toutes les dynasties d’Espagne, les Omeyyades avaient été les plus féroces adversaires des « ennemis de Dieu ». Ils furent les défenseurs les plus impitoyables de l’islam contre les hérétiques et les infidèles, et de là les plus victorieux. Abd al-Rahman III établit une inquisition islamique — la mihna — qui était un modèle d’efficacité, puisqu’elle utilisait les mosquées et leurs clercs pour informer le calife sur « les pensées les plus secrètes des gens », comme l’écrit l’historien Ibn Hayyan. Il n’en était pourtant pas l’inventeur : le pionnier était un autre célèbre calife, el-Mamoun, qui en avait établi une à Bagdad pour imposer le… « rationalisme ».

L’épisode du Massacre des Abencérages (probablement légendaire)

Aucune autre dynastie n’égala les décapitations et crucifixions des Omeyyades. L’une des premières choses que le visiteur voyait à son arrivée à Cordoue, c’était les têtes et les corps crucifiés des « ennemis de Dieu » exposés aux portes de la ville et au palais du calife. Ibn Hayyan a loué les Omeyyades comme de merveilleux défenseurs de la foi contre les hérétiques, et en particulier Abd al-Rahman III pour avoir « empêché son peuple de penser par lui-même et de tomber ainsi dans l’hérésie ».


Les Almoravides berbères — un mouvement et une confédération islamiques pieux — et les Almohades, tout aussi pieux et aussi nord-africains, ont mauvaise réputation. Mais ils n’étaient pas plus « impitoyables » que les Omeyyades. Ils durent seulement affronter une situation politique et militaire plus grave : l’avancée progressive des armées de la Reconquista chrétienne.

Ils s’inquiétaient de la complicité que pouvaient avoir les dhimmis avec ces armées. Ils expulsèrent donc des populations chrétiennes entières vers l’Afrique du Nord. Afin d’unifier leur royaume multiculturel fragmenté par des querelles incessantes face à l’avancée des royaumes chrétiens, plus cohérents au point de vue religieux et social, les Almohades laissèrent aux dhimmis le choix entre la conversion et la mort. Un calife almohade se vanta même d’avoir détruit toutes les églises et les synagogues. Parmi ses intellectuels de cour préférés, se trouvait un célèbre juge de la charia nommé Ibn Rochd ou Averroès.

Au moment où les armées chrétiennes vainquirent les Almohades lors de la bataille finale de Las Navas de Tolosa (16 juillet 1212), il ne restait plus de chrétiens dans el-Andalous. Ils avaient été convertis de force, exilés en Afrique du Nord ou s’étaient réfugiés dans l’Espagne chrétienne.

S’ensuivit une longue période de repeuplement par les chrétiens du Nord. Seul le petit royaume des Nasrides de Grenade resta sous domination islamique. En novembre 1491, à la demande du dernier roi nasride, le traité de capitulation stipulait qu’aucun juif ne devait être nommé à un poste qui lui donnerait l’autorité sur des musulmans.

Sources :  Dario Fernandez-Morera dans Figaro Histoire et Serafin Fanjul dans Al Andalus, l’invention d’un mythe

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Rémi Brague sur la droitisation des catholiques et le silence de l'Église sur l'insécurité culturelle

Le philosophe et historien des religions souligne les origines chrétiennes de la laïcité et la spécificité de l'islam, qui « est un système juridique qui se présente comme d'origine divine et où tout, en conséquence, n'est pas négociable ».

Extraits de son entretien avec Vincent Trémolet de Villers dans le Figaro de lundi 9 avril 2018.

[...]

Rémi Brague. — Ce que certains antichrétiens disent ou écrivent aujourd'hui sur le christianisme témoigne d'une ignorance arrogante et tranquille de l'histoire qui effraye. [...]

Figaro. — La question des migrants pourrait être abordée, en quoi l'Église est-elle légitime pour s'exprimer sur ce thème ? Comment distinguer ce qui tient de la charité personnelle et du réalisme politique ?

Rémi Brague. — Elle ne tire la légitimité, sur ce thème comme sur tous les autres, que de sa très longue expérience en matière de relation au prochain. Et surtout, elle a reçu du Christ des paroles inouïes sur l'amour dû à celui-ci qui n'est pas le membre du même club, mais tout être humain, dans lequel il faut voir le Christ lui-même.

Ne confondons pas les ordres : la charité personnelle ne fait pas une politique. La charité personnelle, l'adjectif le dit, concerne les personnes : celles qui la pratiquent, seules ou en associations, et celles qui en sont l'objet. La politique, elle, suppose par définition qu'un dirigeant incite à une certaine attitude, parfois par la contrainte des lois, voire de la police, tout un groupe qui n'en a pas toujours envie. Les dirigeants doivent penser aux efforts qu'ils demandent à ceux qu'ils dirigent. Cela devient franchement vil quand des gens qui sont à l'abri font la morale à ceux qui sont en première ligne.

Figaro. — La voix de l'Église se fait entendre sur le sort des migrants, mais très rarement sur « l'insécurité culturelle » que peuvent ressentir les populations d'accueil. Pourquoi ?

Rémi Brague. — Il est difficile de donner des chiffres précis qui permettraient de comparer un discours perçu comme bavard à un silence relatif. Il faut tenir compte aussi de la façon dont les médias choisissent de répercuter certains discours et d'en étouffer d'autres.

Par ailleurs, le sort des migrants est un fait spectaculaire, que les médias portent à notre connaissance à travers des images frappantes, d'ailleurs souvent sélectives, voire parfois truquées. Vous parlez de l'insécurité culturelle, reprenant la formule lancée par Christophe Guilluy et dont Laurent Bouvet a fait le titre d'un livre. Cette impression de « ne plus être chez soi » est un malaise diffus, qui la plupart du temps reste muet. Elle mène les gens à déménager plutôt qu'à manifester. Or, il est très facile de dire ce qu'il faut faire quand quelqu'un se noie : lui jeter une bouée, etc. Mais que dire devant quelqu'un qui change de quartier ? Lui faire la morale serait assez ignoble, surtout quand on habite une banlieue huppée.

[...]

Figaro. — Entre poussée islamiste, crise de la modernité, défense d'une culture chrétienne, diriez-vous que notre société est traversée par un tourment religieux ?

Rémi Brague. — Le dire est enfoncer des portes ouvertes. Ou plutôt, cela le serait si la nature religieuse du tourment dont vous parlez était claire. L'islam n'est qu'en partie ce que nous appellerions une religion. Il comporte des pratiques que nous classerions comme religieuses, comme la prière, le jeûne, le pèlerinage. Mais aussi des règles qui, pour nous, relèveraient du droit des successions ou du droit pénal, ou de simples coutumes, comme les interdits alimentaires, les règles vestimentaires, etc. La culture chrétienne, dites-vous ? Mais si le christianisme n'est qu'une culture parmi d'autres, pourquoi lui accorder tant d'importance ?

[...]

Figaro. — Jérôme Fourquet a publié un livre décrivant la « droitisation » des catholiques…

Rémi Brague. — [...] Le fait massif est plutôt que les catholiques de droite n'ont plus grand monde en face d'eux. Ceux qui se disent à gauche y ont passé l'arme… Qui reste-t-il d'honorable parmi les « cathos de gauche » ? Jacques Julliard, à coup sûr. Mais à part lui ? Les malheureux, ils ont avalé tant de couleuvres ! Il y en a eu qui sont restés aveugles à la réalité des pays gouvernés par les partis communistes, qui n'ont vu ni qui les « porteurs de valises » mettaient au pouvoir en Algérie, ni ce que faisaient les Lider Maximo et autres, etc. Ceci dit, je crains qu'un « à droite, toute » des catholiques ne leur fasse avaler à leur tour bien d'autres couleuvres.

De plus, tout porte à croire qu'une bonne partie de la gauche a abandonné la question sociale qui en avait fait la force et la légitimité aux deux derniers siècles. Elle préfère le « sociétal », ce qui veut dire en gros soigner les bobos des bobos.

N'oublions pas non plus les jeunes qui se placent à un niveau tel que le clivage gauche-droite perd sa pertinence. C'est le cas là où il s'agit, par exemple, non pas de dégoiser contre ceci ou cela, mais d'adopter dans son style de vie propre un comportement respectueux de l'environnement des générations dont nous avons hérité, de celles à qui nous devons transmettre, du corps (et surtout du corps féminin), du prochain, etc.

Figaro. — Vous avez signé l'appel des intellectuels contre le séparatisme islamiste. Comment articuler la laïcité, l'héritage culturel chrétien et la présence de millions de Français musulmans ?

Rémi Brague. — Ce séparatisme est un fait social aux causes multiples, dans lequel la faute est des deux côtés. Pour le dépasser, on aura besoin des deux côtés.

La laïcité est un mot ambigu pour lequel on peut parfaitement revendiquer une filiation chrétienne. S’il signifie la neutralité de »'État en matière de religion, les historiens nous rappelleront que ce fut une demande des premiers chrétiens contre l'Empire romain qui les a persécutés jusqu'à Constantin, puis des papes contre les empereurs. Si en revanche, on entend par là un laïcisme militant, soucieux d'en finir avec les religions, je lui souhaite bien du plaisir…

Il faut distinguer les gens que nous appelons ou qui s'appellent eux-mêmes musulmans, qu'ils soient français ou non, et l'islam. Les premiers ne se réduisent pas au second et les appeler « musulmans » — plutôt que par leur origine, leur métier, leur résidence, etc. –, c'est déjà les plaquer sur leur identité religieuse. C'est faire au niveau théorique ce que Frères musulmans et salafistes, d'accord sur ce point, veulent faire dans la pratique. L'islam, lui, derrière toutes ses variétés, est un système juridique qui se présente comme d'origine divine et où tout, en conséquence, n'est pas négociable.

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Universités : La liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre

Étudiants britanniques s’opposant à Le Pen :
« Pas de tribune pour le fascisme »
La génération « Flocons de neige », couvée par ses parents, ne supporte pas la contradiction. Cela rend, dans les universités britanniques, le débat difficile.


Le Syndicat national des étudiants du Royaume-Uni (NUS) est une confédération de syndicats d’étudiants au Royaume-Uni.

La NUS, se défend d’avoir instauré un climat de censure sur les campus. Au niveau national, sa liste des organisations interdites ne comprend que 6 sigles. Trois appartenant à l’extrême droite raciste, trois autres relevant du djihadisme. Sur le site libertarien Spiked, un universitaire, Jim Butcher lui répond : « Oui, c’est vrai, en 1974, le syndicat étudiant avait établi une liste sur laquelle ne figuraient que des groupes et partis extrémistes. Mais la politique, sur les campus, a beaucoup changé depuis. La censure s’est répandue. »

Censures d’hier et d’aujourd’hui.

Jim Butcher reconnaît avoir lui-même contribué à empêcher l’intervention du député conservateur Harvey Proctor à la Polytechnique de Coventry, lorsqu’il y était étudiant. Mais, précise-t-il, on était alors en pleine grève des mineurs, la Grande-Bretagne était gouvernée par Margaret Thatcher. Devenu libertarien, il regrette aujourd’hui cet accroc à la liberté d’expression, car ce sont de tels précédents qui ont provoqué l’inflation de censures universitaires que le pays connaît à présent.

Mais cette interdiction de parole était menée, précise-t-il, au nom de la solidarité entre étudiants et travailleurs. Elle n’avait rien à voir avec l’actuelle « politique des identités », au nom de laquelle des groupes, s’arrogeant le droit de « défendre les intérêts » de telle ou telle minorité qu’ils estiment « victimisée », veillent à interdire les points de vue qui leur déplaisent. Aujourd’hui, au contraire, la politique d’interdiction, le « zéro-tribune », a été étendue à toute sorte d’orateurs, qu’ils soient de droite et « même » de gauche. Des petits groupes d’étudiants, se proclamant « vulnérables », et prétendant qu’ils pourraient se sentir « offensés » par les propos qu’ils supposent, obtiennent les « désinvitations » désirées.

Peter Tatchell, un militant de longue date de la cause homosexuelle, fondateur de l’association Outrage ! (c’est-à-dire « Indignation ! » ici), et membre du Parti travailliste, raconte comment il a été, lui aussi, victime, d’une tentative d’interdiction de parole. Invité à un panel de discussion par la Canterbury Christ Church University, sur le thème des « droits » LGBTQ2SSAIP+. Il a appris, sur le tard, que sa présence était dénoncée comme inacceptable par certains participants. La responsable du syndicat étudiant pour les LGBTQ2SSAIP+, Fran Cowling, l’accusait de racisme et de transphobie.



En réalité, il lui était reproché deux choses : avoir signé un appel collectif à la liberté d’expression dans The Observer et avoir dénoncé des chanteurs de reggae jamaïcains ayant appelé au meurtre des homosexuels. Dans cet étrange contexte, pétitionner pour la liberté d’expression est assimilé à un alignement sur des positions réactionnaires. Et dénoncer l’homophobie de musiciens noirs est considéré comme « raciste ». Contrairement à la théorie de la « convergence des luttes », certaines revendications identitaires sont manifestement inconciliables. Lorsqu’on entre dans le vif du sujet, les islamistes, par exemple, peuvent difficilement trouver des terrains d’accord avec les féministes ou avec les associations de défense des droits des homosexuels. Mais sur ces nouvelles « contradictions au sein du “peuple” » comme on disait chez les maoïstes, les nouveaux censeurs jettent un voile pudique.

Il y a clairement une affaire de générations. D’une génération d’enfants uniques de parents âgés ?

Selon le sociologue Frank Furedi, les clivages passaient entre droite et gauche chez les anciennes générations. On débattait d’idées. Aujourd’hui, que « le personnel, c’est le politique », il est devenu impossible de discuter des idées sans mettre en cause la personne. La « politique des identités » sacralise de fait toutes les croyances, toutes les idéologies, parce qu’elles sont rapportées à l’identité de la personne qui les professe. Dès lors, critiquer c’est insulter.

On a affaire à une « génération flocons de neige »,  label que leur a décerné la journaliste Claire Fox, dans son livre « I find that offensive! » (Je trouve ça offensant !) Origine de cette expression, qui fait florès sur les réseaux sociaux ? Une réplique du roman Fight Club de Chuck Palahniuk, dont a été tiré le célèbre film homonyme. « Tu te crois spécial. Tu n’es pas spécial. Tu n’es pas magnifique et unique, comme un flocon de neige. Tu es fait de la même manière organique et pourrissante que n’importe qui. »

La Génération Flocons de neige, ce sont ces jeunes adultes, élevés par des parents, persuadés que leurs rejetons étaient uniques — souvent leur seul enfant, ceci expliquant peut-être cela  — et fragiles et désireux de leur éviter toute contrariété. Du coup, ils prennent la mouche et se sentent « offensés » face à la moindre déviance envers ce qu’ils considèrent comme la seule vision du monde juste, la seule manière de se comporter « appropriée ». Incapables de faire face à la contradiction, à la mise en question de leurs certitudes, ils exigent aussitôt d’en être protégés. D’où les « espaces sûrs ».

Orwell « la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre »

Dans une préface inédite à son roman La ferme des animaux, refusé alors par les tous éditeurs britanniques, par peur de déplaire aux anciens alliés soviétiques, George Orwell écrivait :

« S’il me fallait me justifier à l’aide d’une citation, je choisirais ce vers de Milton : “Selon les règles admises de l’antique liberté”. Le mot “antique” met en évidence le fait que la liberté de pensée est une tradition profondément enracinée, sans doute indissociable de ce qui fait la spécificité de la civilisation occidentale. Nombre de nos intellectuels sont en train de renier cette tradition. Ils ont adopté la théorie selon laquelle ce n’est pas d’après ses mérites propres, mais en fonction de l’opportunité politique, qu’un livre doit être publié ou non, loué ou blâmé. […] Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. »


Source : France-Culture

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jeudi 5 avril 2018

Moins de science dans le programme de sciences au cégep... pour augmenter le taux de réussite ?

Extrait d’une lettre de Raynald Richer, enseignant en physique, parue dans Le Devoir.

Le gouvernement libéral et son ministère de l’Éducation veulent imposer un nouveau programme de science au collégial. Dans ce nouveau programme, on propose, entre autres choses, de supprimer ou de rendre facultatifs plus de 40 % de la physique et au moins 30 % des mathématiques. Ce sont des changements majeurs et injustifiables pédagogiquement. En fait, le but plus ou moins avoué de ces changements est d’augmenter le taux de réussite et de faciliter l’entrée à l’université des étudiants et des étudiantes dans les sciences de la santé. Bref, sacrifier le niveau de connaissance pour augmenter le taux de réussite.

Mais ces changements vont entraîner des effets encore plus pervers sur notre système d’éducation. Laissez-moi prendre comme exemple un étudiant que je connais bien et qui est entré cette année en génie à l’Université. Au début de la première session, sa cohorte se chiffrait à environ 140 étudiants. Après une session, on dénombre autour de 45 étudiants. Bref, plus des deux tiers ont abandonné. Il a survécu et il m’a confié qu’il était bien content d’avoir suivi au cégep le cours de mathématiques avancé et que les cours de physique qu’il avait reçus couvraient heureusement toute la matière. Il s’est malheureusement rendu compte que plusieurs de ses collègues n’avaient pas toutes les connaissances nécessaires pour réussir les cours. (Il faut savoir que les cours de sciences sont déjà à géométrie variable dans les cégeps.)

Bref, compte tenu des coupures prévues dans le nouveau programme, je peux vous certifier qu’il sera impossible aux étudiants de réussir cette première session en génie.

Nous le savons, le ministère le sait et les universités le savent. Alors, que va-t-il se passer ? La réponse est simple : les universités ajouteront une session ou une année d’accueil aux nouveaux étudiants, elles n’auront pas le choix.

Mais ce faisant, on peut se demander pourquoi faire deux ans de cégep en science pour aller en génie à l’université si l’on peut maintenant faire ses prérequis en physique et en maths en première année ? Pourquoi allonger notre formation d’une année par rapport aux autres systèmes d’éducation ?

[...]

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mardi 3 avril 2018

ÉCR – Un cours à jeter aux poubelles

On trouvera ci-dessous l’avis lapidaire de Richard Martineau sur le programme controversé d’Éthique et de culture religieuse. Nous ne partageons pas ses raisons, mais Richard Martineau représente cependant une frange importante des critiques que l’on peut lire dans les médias sociaux ces jours-ci.

Si j’étais ministre de l’Éducation, je prendrais le cours d’éthique et de culture religieuse, je le roulerais en boule avec amour et attention, et je le jetterais dans la poubelle la plus proche. Je ne le réécrirais pas. Je ne l’améliorerais pas. Je le flusherais [j’actionnerais la chasse d’eau]. Avec tous les honneurs qu’il mérite.

Opération lavage de cerveaux

Personnellement, sur la liste des choses que l’on devrait enseigner en priorité à l’école, la religion occupe la 1 753e place... juste après le crochet, la vie sexuelle des carpes et la cuisson des choux de Bruxelles. La seule place où l’on devrait parler de religion est en histoire. Pour montrer combien de milliards de litres de sang ont été versés au nom de Dieu au fil des siècles. « Mon ami imaginaire est meilleur que le tien ! » Le cours d’éthique et de culture religieuse n’avait qu’un seul et unique but : enfoncer l’idéologie multiculturaliste dans la gorge de nos enfants. Sur ce plan, c’est une réussite totale. Les jeunes qui sont passés par ce cours sont incapables d’entendre la moindre petite critique des religions. Pour eux, critiquer une religion, même du bout des lèvres, est du racisme et de la xénophobie, point final. De plus, ils croient que toutes demandes d’accommodements sur des bases religieuses sont censées et recevables. Pendant des années, ils se sont fait laver le cerveau à la brosse et au Purell. Résultat : ils ressemblent à Justin comme deux gouttes d’eau. Le voile islamiste ? Cool ! La séparation des hommes et des femmes ? Une pratique culturelle qu’il faut respecter ! La Terre a été créée par une tortue albinos ? Quel beau mythe, quelle imagination !


Richard Martineau quand, au début 2008, il déclarait « je trouve cela intéressant que mes enfants puissent justement s’ouvrir aux religions des autres, non ? »... (à 1 min 20 s) puis « Moi, j’ai pas eu la chance d’apprendre les autres religions ».

La science avant tout

L’autre jour, mon fils de 10 ans est arrivé avec son bulletin. Il avait de bonnes notes partout, sauf dans le cours d’éthique et de culture religieuse, qu’il a presque coulé. J’étais fier de lui. À la maison, nous nous faisons un devoir de lui « désapprendre » tout ce qu’on lui enseigne dans ce cours. Nous lui enseignons l’importance de développer un esprit critique. Nous lui rappelons que toutes les religions monothéistes sont sexistes et homophobes. Et nous lui disons que ce n’est pas parce qu’un monsieur barbu a appris un livre sacré vieux de 2 000 ans par cœur qu’il peut dire aux gens comment vivre leur vie. Je reviens d’un week-end à New York avec ma femme et mes trois enfants. Nous avons passé toute la journée du lundi au Musée d’histoire des sciences naturelles, où nous avons vu un moyen métrage fascinant sur la théorie de l’évolution de Darwin. C’est ça qu’on devrait enseigner, à l’école. Des théories scientifiques, et non des sornettes, des croyances et des superstitions. Nos enfants ont déjà de la difficulté à maîtriser leur langue maternelle et à comprendre les principes de base de l’économie. Vous voulez leur enseigner la religion ? Faites-le hors des heures de cours.

Pas vite, vite

Ça a pris dix ans à certains fonctionnaires pour se rendre compte que le cours d’éthique et de culture religieuse « avait des lacunes ». Duh. Je m’en suis aperçu la première fois où j’ai ouvert le manuel de ma fille aînée.


Critique des manuels et cahiers d'ECR par la CLÉ (présentée en public une vingtaine de fois en 2008-2009) le défilement est rapide, n'hésitez pas à mettre en pause la vidéo.



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ECR — Dix ans plus tard, le ministère considère corriger les manuels qu’il a pourtant approuvés

« Georges Leroux est mon gourou », déclare directeur de la fédération des écoles privées au sujet d’ECR

Lettre ouverte du théologien Guy Durand à la ministre Michèle Courchesne au sujet du programme ECR (2008)

Reportage radio-canadien sur la résistance au cours ECR
(2008)


lundi 2 avril 2018

ECR — Dix ans plus tard, le ministère considère corriger les manuels qu'il a pourtant approuvés

Le Québec est un des rares États dans le monde occidental qui approuvent les manuels scolaires (ce n’est pas, par exemple, le cas de la France, pas depuis le régime de Vichy).

Officiellement, c’est pour en assurer la qualité et la conformité au programme officiel imposé à toutes les écoles publiques comme privées (encore une particularité du Québec...) En pratique, le Bureau d’approbation du matériel didactique (BAMD) s’intéresse à des aspects matériels (le manuel est-il de bonne facture ?), pédagogiques comme l’enseignement par compétences ainsi qu’aux aspects « socioculturels » des matériels, c’est-à-dire que le BAMD s’assure que le contenu des manuels est politiquement correct. Tiré du site du BAMD :
Représentation démocratique et pluraliste de la société

Il s’agit de s’assurer de retrouver : une juste représentation (25 p. 100) des personnages des groupes minoritaires ; des rapports égalitaires entre les personnages des deux sexes ; une représentation diversifiée et non stéréotypée des caractéristiques personnelles ou sociales ; une interaction des personnages de groupes minoritaires dans des situations de la vie courante ; une rédaction non sexiste des textes.

Selon, le journaliste Christian Rioux du Devoir, le BAMD s’est mérité le sobriquet de « politburo » chez les éditeurs de manuels scolaires québécois.

« La situation des manuels [d’éthique et de culture religieuse, ECR] qui circulent est très problématique. Il faut recommencer, on en est là », affirme sans détour Louis Rousseau au Journal de Québec, professeur au département de sciences des religions à l’UQAM. Des ouvrages présentent des représentations simplistes, presque caricaturales, des religions à travers leurs symboles, déplore-t-il. Ces critiques sont apparues dès l’approbation des manuels il y a près de dix ans (le programme a été imposé avec très peu de manuels approuvés). Georges Leroux, professeur émérite en philosophie à l’Université du Québec à Montréal, a aussi été irrité de constater que des « feuilles maladroites » circulent parfois en classe. « Les critiques nous ont rendu service en débusquant les dérives et les dérapages », affirme-t-il. Stricto sensu, c’est un problème distinct des manuels, les « feuilles maladroites » sont de la responsabilité des professeurs pas des éditeurs ni du Ministère (BAMD).

Rappelons que, dès le début de l’imposition du programme ECR, la Table de concertation des protestants et les évêques catholiques du Québec avaient attiré l’attention du gouvernement sur les lacunes présentes dans les manuels d’ECR. Voir Synthèse de la TCPE sur le matériel didactique pour le programme ECR (décembre 2009) et Évêques québécois inquiets quant à la mise en œuvre du programme ECR (septembre 2009).

Sept. 2009 : Évêques catholiques prédisent échec du cours ECR si de sérieux correctifs ne sont pas apportés.

Georges Leroux est un chaud partisan de l’imposition du cours unique d’ECR, il est allé jusqu’à le défendre devant deux tribunaux différents et a admis adopter une vision jacobine de l’État qui impose d’en haut ce que les enfants des autres doivent assimiler comme vision du phénomène religieux.

Au secondaire, le programme devrait faire une plus grande place aux positions critiques, le tout « dans le respect des religions », affirme-t-il, tout comme d’autres experts consultés par le Journal de Québec. Les experts cités par le Journal de Québec sont toujours les mêmes et ils approuvent dans l’ensemble l’idée de ce programme unique imposé à tous les élèves. Georges Leroux poursuit : « Il ne faut pas seulement regarder la beauté des religions, comme la non-violence ou la charité. Il y a aussi un angle mort de la religion qu’il ne faut pas nier, c’est très important. [Georges Leroux a déjà écrit pour les deux tribunaux mentionnés que les religions engendrent la violence.] Le sexisme est très important aussi. Toutes les religions sont sexistes parce qu’elles sont patriarcales. » On voit que le professeur émérite ne s’effraie à généraliser et à mettre dans le même sac de toutes les religions. Voir Le mythe de la violence religieuse et le professeur Rémi Brague qui récuse ces amalgames faciles à la mode dans certains cercles (voir note 1).


Georges Leroux parle d'éthique et de culture religieuse : « S'interroger sur quelque chose qui pourrait s'apparenter à de la folie [...] Actuellement, personne au Québec ne mesure l'amplitude du changement et ses conséquences réelles »

Plus grande place pour les non-croyants

Comme certains détracteurs du cours d’éthique et culture religieuse, des artisans de la première heure estiment que le contenu devrait faire une plus grande place aux positions des non-croyants, même si le programme le permet déjà. « Je pense que les positions de non-croyance devraient être abordées au même titre que les autres religions », ce qui n’est pas le cas actuellement, affirme Nancy Bouchard, professeure au département de sciences des religions de l’UQAM. Cette dernière rappelle que le programme a fait l’objet d’un « compromis » lors de sa création et qu’il est pertinent, dix ans plus tard, de réfléchir à nouveau aux choix qui ont été faits. Patrice Brodeur, professeur à l’Institut d’études religieuses à l’Université de Montréal, considère aussi que les positions non religieuses pourraient occuper une plus grande place dans le programme, tout comme Spencer Boudreau, professeur retraité de l’Université McGill, qui rappelle que la société a beaucoup évolué à ce chapitre. « Avant, le religieux était puissant et attaquait le non religieux. Maintenant, c’est l’inverse. » Admettons que cette évolution se soit produite en dix ans (nous en doutons, à moins de confondre la critique de l’islam en forte progression avec la critique de toutes les religions), pourquoi un programme scolaire devrait-il renforcer cette attaque du « non religieux » envers le religieux amalgamé ? Si ce n’est bien sûr que ce professeur partage cette critique contre ce « religieux »...?

Des manuels en révision, un ministre en réflexion

Plutôt que d’avoir entrepris une révision en bonne et due forme du programme d’éthique et culture religieuse, le ministère de l’Éducation travaille à la révision du matériel scolaire pendant que le ministre Sébastien Proulx consulte différents intervenants afin d’alimenter sa réflexion à ce sujet. On ne sache pas qu’il ait contacté les critiques religieux du cours d’éthique et de culture religieux comme les parents qui ont traîné le gouvernement du Québec jusqu’en Cour suprême... Mais bon, rien de nouveau au Québec, les mêmes experts seront à nouveau sollicités, semble-t-il.

En décembre 2016, alors que le programme d’éthique et culture religieuse était la cible de nombreuses critiques, le ministre Proulx avait indiqué que le cours « était en révision auprès du ministère ».

Interrogé récemment à ce sujet par Le Journal, M. Proulx a plutôt indiqué qu’un travail de révision était en cours au ministère concernant le matériel scolaire, conçu par les éditeurs et approuvé par les fonctionnaires. « J’ai demandé au ministère de faire une réflexion à l’égard du matériel, parce que les premiers enjeux qui sont ressortis touchaient au matériel », a-t-il affirmé.

À son cabinet, on précise que « plusieurs scénarios ont été regardés [lire : envisagés] par le ministère » cet automne afin d’améliorer les manuels scolaires, « dont le remplacement de certaines pages ». La proposition soumise a toutefois été jugée insatisfaisante et les fonctionnaires ont été renvoyés à leur planche à dessin, explique-t-on.

« Il y a des interrogations à l’égard du matériel et il faut avoir une réflexion sur le rendu. J’ai moi-même des enfants qui reçoivent des cours d’ECR en 4e et 6e année et je suis convaincu que ce qu’ils reçoivent comme information et matière à réflexion diffère d’une autre école », a affirmé M. Proulx, qui s’interroge sur « ce qui pourrait être amélioré pour respecter l’esprit du programme initial ». On se rappellera que M. Proulx (quand il était encore à l’ADQ) avait offert une critique fort molle contre l’imposition du programme ECR (voir l’encadré ici).

Consultations informelles

En parallèle, le ministre affirme avoir consulté plusieurs personnes à ce sujet, tant dans les rangs des opposants (Ah ! qui ? Parents les anti-religieux du MLQ ? Les parents catholiques de l’APCQ n’ont pas été convoqués à notre connaissance) que des défenseurs du cours d’ECR. « Nous avons convié des gens à une conversation, mais de manière informelle », précise le ministre, qui admet qu’« il n’y a pas une opération formelle » de révision des contenus en cours au ministère de l’Éducation ». « Il faut, par une démarche personnelle, que je mette au jeu une réflexion », a-t-il précisé.

Cette réflexion mènera éventuellement à une révision en bonne et due forme du cours, à laquelle seront invités à participer plusieurs acteurs du réseau de l’éducation, à commencer par les enseignants d’éthique et culture religieuse, dit-il. Il n’y a toutefois aucun échéancier qui a été fixé jusqu’à maintenant.

État des lieux et évaluations absents

Des experts consultés par Le Journal de Québec insistent de leur côté sur l’importance de faire un « état des lieux » de ce qui est enseigné en classe, avant d’entreprendre une révision des contenus. « On n’a pas d’infos sur ce qui se passe sur le terrain, on n’a aucun portrait de la situation », déplore Nancy Bouchard, professeure au département de sciences des religions de l’UQAM.

Pour notre part, nous aimerions savoir quels sont les objectifs du cours par lequel on jugera de l’efficacité du cours. Quels seront les critères objectifs ? Une plus grande ouverture à l’« autre », à l’immigrant ? Comment les comportements que l’on cherchait à faire apparaître chez les élèves (voir ci-dessous) seront-ils évalués ? Rappelons que les connaissances ne sont pas un des objectifs du programme. Pour reprendre la prose de Georges Leroux :
Dans l’univers très riche des programmes formulés selon des compétences, nous ne travaillons pas à partir de contenus prédéterminés : les jeunes ne recevront pas dans ce programme des connaissances encyclopédiques sur telle ou telle religion, ou doctrine morale.

LEROUX, Georges, « Orientation et enjeux du programme d’éthique et de culture religieuse ». Formation et profession, mai 2008

Pour le professeur Lucier, « il ne s’agira pas davantage d’un enseignement de type encyclopédique sur le contenu ou l’histoire des doctrines et des traditions religieuses ». Ce qui est attendu de l’élève n’est pas la maîtrise de connaissances. ECR vise plutôt « l’adoption d’attitudes et de comportements ». Le programme prescrit que l’enseignant doit évaluer « des comportements observables ou des actions attendues chez l’élève qui témoignent du niveau de développement des compétences » Pour le professeur Lucier, cette compétence est liée aux objectifs sociaux et visées éducatives 10 du programme qui consistent à « favoriser la construction d’une véritable culture publique commune » à la fois sur le plan religieux et sur le plan éthique. Plus de détails ici.

Si cette « réflexion » est menée à terme, on peut craindre que les parents conservateurs, chrétiens ou nationalistes anti-multiculturalistes risquent une fois de plus d’être les dindons de la farce des « experts » consultés et de l’imposition d’un programme idéologique unique à tous.



Critique des manuels et cahiers d'ECR par la CLÉ (présentée en public une vingtaine de fois en 2008-2009) le défilement est rapide, n'hésitez pas à mettre en pause la vidéo.



Note

1. « Je m’oppose à ce qu’on mette les religions dans le même panier pour les soumettre à une même appréciation de valeur : selon les modernes, toutes les religions seraient également fausses, violentes, sexistes, etc. Sur le problème de la violence, on ne peut pas mettre sur le même plan des religions qui admettent le sacrifice humain et celles qui prêchent le respect de la vie sous toutes ses formes. Pourquoi refuser de comparer ? Comparons le Sermon sur la montagne à la sourate IX, la plus tardive du Coran, qui contient au verset 29 un appel à un combat matériel visant à la soumission et à l’exploitation économique du vaincu. Si vous trouvez que c’est aussi bien, libre à vous, mais permettez-moi de douter de votre intelligence ! ». Rémi Brague, Le Figaro, le 8 février 2018.

Voir aussi


Le ministère n’approuve pas les manuels. « Seul le régime de Vichy s’est permis cela. »

Québec — C'est la déconfiture post-réforme chez les éditeurs scolaires !

Table ronde sur le matériel pédagogique ECR

Conférence du « politburo » du Monopole de l’Éducation du Québec

Le rôle des femmes dans les religions selon le livre ECR d’ERPI pour la 2e secondaire (catholiques place « variable » de la femme, autochtones très bien, [Mahomet] « au 7e siècle améliore la situation de la femme »).

L’ancien ministre Louis O’Neill sur la Cour suprême et ECR : « Un jugement qui laisse perplexe »

« Match nul » sur la constitutionnalité du programme ECR, entretemps Jésus, Superman même combat !

À qui sont ces enfants au juste ? (rediff)

Thèse doctorale — Des enseignants d’éthique (ECR) loin d’être neutres ?

« ECR : vrai problème, fausse solution ; il faut l’abolir »

Où est le problème ?

ECR — L’avertissement de la Cour suprême

Cannabis thérapeutique : effets positifs modestes, effets indésirables sont importants et très fréquents


La revue professionnelle Le Médecin de famille canadien publiait en février une recension systématique des études ayant évalué l’utilisation médicale des cannabinoïdes. Après avoir identifié 1085 articles et retenu 31 publications pertinentes, les auteurs arrivent aux conclusions suivantes :
  • il existe des preuves raisonnables en faveur de l’utilisation des cannabinoïdes pour les nausées et vomissements associés à la chimiothérapie ;
  • ces produits pourraient améliorer la spasticité surtout dans la sclérose en plaques ;
  • il n’est pas certain que les cannabinoïdes puissent soulager la douleur, et si tel était le cas, ce ne serait que pour la douleur neuropathique, et les bienfaits seraient alors modestes ;
  • en contrepartie, les effets indésirables sont très fréquents, à tel point que les auteurs indiquent que les bénéfices attendus devraient être très élevés avant même de songer à les utiliser. 

À ce sujet, ils ajoutent :
Les données probantes font valoir que les effets les plus constants des cannabinoïdes médicaux sont des événements indésirables. Les divers effets indésirables sont d’une plus grande ampleur que les bienfaits potentiels pour les problèmes visés.

Les conclusions de cette analyse ne surprennent pas : étude après étude, analyse après analyse, revue après revue, on arrive sensiblement toujours au même constat : les cannabinoïdes ont peu de place dans l’arsenal thérapeutique contemporain sauf dans des situations bien particulières ou en fin de parcours quand rien d’autre n’a fonctionné.

Malgré cela, certains prétendent que les cannabinoïdes pourraient améliorer la qualité de vie des utilisateurs. Or, une publication récente vient contredire cette croyance. Les résultats de cette méta-analyse concluent qu’il n’est pas possible d’établir une relation entre la qualité de vie et la consommation thérapeutique de cannabis.

Normalement, face à pareils constats, on devrait arrêter de tergiverser sur les bienfaits potentiels du cannabis ou des cannabinoïdes et clore le débat une fois pour toutes. Si ces produits sont si peu efficaces (ou de façon si marginale), engendrent tant d’effets secondaires et ne changent rien à la qualité de vie, il n’y aurait aucune raison de s’en servir, sauf dans des situations bien particulières. N’est-ce pas ce que nous ferions pour toute autre substance ?

Mais pas avec le cannabis ou les cannabinoïdes !

Mais le plus étrange est certainement le paradoxe sociétal. Si le cannabis est à ce point inefficace, engendre tant d’effets indésirables et ne change rien à la qualité de vie, pourquoi donc 3,4 millions de Canadiens en ont-ils consommé au cours de l’année ? Pourquoi ces individus fument-ils du pot dont ils ne connaissent même pas l’origine, acceptent-ils de payer pour une substance dont ils ne sont pas certains de la composition et s’exposent-ils aux risques judiciaires associés à la production, la possession et la consommation d’une substance illicite ? Ajoutons que souvent ces consommateurs le fument et que pourtant le gouvernement ne s’est pas privé d’indiquer que l’inhalation de produits (que ce soit le tabac ou d’autres herbes) n’est pas sans effets néfastes.

Pour son usage récréatif, me dites-vous ? D’accord. Mais qu’entend-on par usage récréatif ? Sans doute que la plupart des consommateurs recherchent ses effets psychotropes comme c’est le cas pour toutes les autres drogues, le tabac et l’alcool inclus ; qu’ils ont besoin de l’excitation, de l’euphorie ou de la sédation associées à la substance ; qu’ils recherchent un mieux-être, même transitoire. Sinon, pourquoi consommeraient-ils donc une substance prétendument inefficace et inutile, et de surcroît accepteraient-ils de payer pour l’obtenir ?

Source


samedi 31 mars 2018

Les gouvernements surestiment-ils le rendement économique des diplômes universitaires ?

L’automatisation et la mondialisation ont radicalement bouleversé le marché du travail des pays occidentaux. Les emplois moyennement qualifiés disparaissent rapidement. En Amérique, les salaires des cols bleus — surtout des hommes — ont largement stagné depuis les années 1970, tandis que ceux des diplômés universitaires ont fortement augmenté. Cette augmentation dépend, toutefois, fortement de la discipline, certaines disciplines offrant même un rendement négatif quand on considère l’endettement occasionné par les études et la perte de revenus pendant les années passées à l’université.

Les informaticiens de Californie préviennent souvent que les progrès de la technologie, en particulier dans l’intelligence artificielle, seront dévastateurs pour les travailleurs peu qualifiés. Une étude importante, menée par Carl Benedict Frey et Michael Osborne de l’Université d’Oxford, a estimé que 47 % des emplois en Amérique pourraient être automatisés au cours des deux prochaines décennies. L'OCDE prévoit plutôt une perte de 9 % des emplois due à la robotisation. Le spectre du chômage de masse, ainsi qu’une inégalité accrue des revenus, a conduit de nombreux décideurs à considérer qu’il était crucial de dépenser plus dans la formation universitaire afin d’assurer la future prospérité économique de leurs pays.

Dans leur livre La Course entre l’éducation et la technologie, Claudia Goldin et Lawrence Katz de l’Université de Harvard soulignent que la prime au diplôme universitaire a chuté à la fin de la première moitié du XXe siècle aux États-Unis alors que les universités ont accueilli nettement plus d’étudiants. (En 1945, il y avait 500 universités à travers le monde. Aujourd’hui, il y en a plus de 10 000.) Cette prime a, cependant, connu une forte hausse vers 1980. Bien que la prime a commencé à se stabiliser ces dernières années, le fait que les diplômés universitaires gagnent encore environ 70 % de plus que les non-diplômés suggère que la demande de travailleurs qualifiés dépasse encore de loin l’offre.

Il est, toutefois, possible que les gouvernements surestiment les avantages économiques liés l’enseignement supérieur. Car, bien que les universités soient des lieux d’apprentissage, elles sont aussi des mécanismes de tri social. Une partie de la raison pour laquelle les diplômés universitaires gagnent plus s’explique par le fait qu’avant même d’entrer à l’université ils sont plus brillants et plus industrieux que leurs camarades, ce sont des bosseurs pour parler familièrement. Certaines professions, comme les médecins ou les ingénieurs, exigent une formation technique poussée, mais ce n’est souvent pas le cas. Le fait que les diplômés en sciences humaines, dont les cours ont souvent peu à voir avec leur travail ultérieur, tendent à gagner plus s’ils proviennent d’établissements plus prestigieux suggère que l’une des raisons d’aller à l’université est de se démarquer de ses pairs sur le marché du travail. Bryan Caplan, économiste à l’Université George Mason, soutient que l’obtention d’un diplôme est comme « se lever lors d’un concert ». On voit mieux le spectacle, mais c’est aux dépens de ceux qui sont assis derrière vous. Et si tout le monde va à l’université, tout le monde se lève pour filer la comparaison, et on est revenu au point de départ, le tout à un coût important.

Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, 43 % des adultes âgés de 25 à 34 ans ont aujourd’hui un diplôme d’études supérieures, alors qu’ils n’étaient que 23 % en 1995.

Cependant, on ne sait pas exactement dans quelle mesure ces diplômes se sont traduits par des gains économiques. Une analyse des données sur le marché du travail américain effectuée par The Economist révèle que depuis 1970, la proportion de travailleurs diplômés a augmenté dans presque toutes les professions. Mais pour environ la moitié des professions où les travailleurs sont les mieux éduqués, les salaires moyens ont quand même diminué en termes réels.

L’omniprésence du diplôme signifie que, pour de nombreux travailleurs, aller à l’université est devenu une obligation plus qu’un choix. En outre, l’université ne convient pas à tous. Les études sur le rendement économique de l’enseignement supérieur tendent à supposer que tous les étudiants obtiendront leur diplôme. En pratique, environ 30 % des étudiants en Europe et 40 % des étudiants en Amérique abandonneront leurs études avant d’obtenir leur diplôme. Cela signifie que les rendements économiques attendus d’une éducation universitaire pour les étudiants moyens sont beaucoup plus faibles que ceux que l’on évoque habituellement en ne considérant que la prime des diplômés.

Pour Bryan Caplan, l’économiste déjà cité ci-dessus, « les employeurs qui cherchent un bon travailleur (parmi le premier tiers) ne devraient souvent exiger qu’un diplôme d’études secondaires. La qualité du travail ne s’en ressentirait pas, mais on épargnerait quatre années d’études coûteuses par personne. En d’autres termes, ce que les employeurs veulent, c’est le meilleur tiers, pas nécessairement une formation ou un diplôme. Si l’on peut repérer le “meilleur tiers” avec autant de précision par un autre moyen qu’un diplôme, l’éducation n’a pas d’importance. » Rappelons que, aux yeux de l’investisseur californien Peter Thiel, l’université pourrait souvent être remplacée par un test de QI et de bonnes références. Dans les mots de Caplan, « Pour être le plus franc possible, il serait préférable que l’éducation soit moins abordable. Si les subventions gouvernementales à l’éducation universitaires étaient considérablement réduites, beaucoup de candidats ne pourraient plus financer l’éducation qu’ils envisagent d’obtenir. Si j’ai raison, cependant, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. C’est précisément parce que l’éducation est tellement abordable que le marché du travail s’attend à ce que tant de jeunes soient passés par l’université. Sans les subventions, vous n’auriez plus besoin de l’éducation que vous ne pouvez plus vous permettre. » Nous reviendrons dans un prochain billet aux opinions quelque peu iconoclastes que Bryan Capan expose dans son livre The Case Against Education (Le Dossier contre l’Éducation).

Les gouvernements ont raison de s’inquiéter de la formation de leurs futurs travailleurs, mais ils devraient considérer la hausse du niveau à l'école secondaire pour y acquérir une solide culture générale et de nombreuses autres formations par la suite et pas uniquement l’université.

Voir aussi

Peter Thiel et la bulle universitaire : un test de QI extrêmement coûteux

États-Unis — Quels diplômes universitaires rapportent le plus ?

Québec — Encadrement des élèves en hausse de 22 % depuis 2000

Si la moitié des écoles publiques québécoises sont en mauvais état et ont pâti d’un manque de dépenses gouvernementales, l’encadrement des élèves dans les écoles publiques a, pour sa part, fortement augmenté au Québec ces dernières années. Le nombre d’élèves par adulte est, en effet, passé de 14,43 en 2000-2001 à 11,80 en 2017-2018, soit une hausse de 22 % en 17 ans. 


Ces dépenses supplémentaires ciblent les élèves en difficulté et ceux provenant de milieux défavorisés notamment ceux issus de l’immigration dans l’espoir de favoriser la réussite de tous par ce personnel supplémentaire.