lundi 2 novembre 2026

En 1968, des étudiants flamands ont fait tomber le gouvernement belge

Une université fondée en 1425

Les ducs de Brabant sont à l'origine de la fondation de l'université de Louvain en 1425, confirmée par une bulle pontificale de Martin V. Supprimée sous l'empereur d'Autriche Joseph II, fermée sous le régime français en 1797, une nouvelle université catholique est fondée en 1834.

Pendant plus d'un siècle, tous les cours y sont donnés en deux langues, en néerlandais et en français, dans la même ville, dans les mêmes bâtiments.

L'affaire de Louvain 

Le slogan circule depuis le début des années 60 : « Walen buiten », les Wallons dehors (les Wallons étaient en fait minoritaires parmi les étudiants francophones). Avec ses variantes : « Leuven Vlaams » (Louvain flamand) et le plus brutal « Waalse ratten, rol uw matten », rats wallons, pliez bagage.

Chronologie:

13 mai 1966 : un mandement solennel des évêques proclame que l'université restera unie en terre louvaniste. Ce texte cristallise la crise du côté flamand.

Novembre 1967 à mars 1968 : la crise secoue le pays. Les étudiants flamands défilent par milliers.

7 février 1968 : le gouvernement du Premier ministre Vanden Boeynants tombe sur l'affaire de Louvain, après l'interpellation du député Jan Verroken, resté dans l'histoire comme « le tombeur de Louvain ».

24 juin 1968 : le nouveau Premier ministre Gaston Eyskens officialise la scission de l'université dans sa déclaration gouvernementale.

18 septembre 1968 : le plan de transfert de la section francophone est approuvé. En 1970, une loi crée formellement deux universités distinctes.

Plusieurs acteurs de l'époque ont toujours soutenu que derrière le « Walen buiten » il y avait aussi un « bourgeois buiten » (bourgeois dehors!), une révolte sociale contre une bourgeoisie francophone de Louvain, dans le climat de 1968. Les deux lectures coexistent.

Ce que cela a coûté à la Belgique

L'affaire de Louvain n'a pas seulement déplacé une université, elle a cassé les partis politiques belges:

  • 1968-1969 : le parti social chrétien se scinde en deux partis distincts, le PSC francophone et le CVP néerlandophone.
  • 1971-1972 : les libéraux suivent, avec le PLP francophone et le PVV néerlandophone.
  • 1978 : les socialistes se séparent à leur tour, en PS francophone et en aile flamande, qui prend le nom de SP en 1980.
  • 1968 également : le Rassemblement Wallon est créé dans la foulée.

Le 18 février 1970, Gaston Eyskens prononce au Parlement la phrase qui résume tout : l'État unitaire est dépassé par les faits. C'est la première réforme de l'État. Suivront cinq autres réformes, jusqu'à ce que la Belgique devienne officiellement fédérale en 1993.

Depuis lors, les trois grandes familles politiques traditionnelles n'ont plus de parti unitaire à l'échelle nationale. Le PTB (parti de gauche radicale) fait aujourd'hui exception.

Louvain-la-Neuve, née dans un champ

Les francophones doivent partir. Ils achètent des terres agricoles sur la commune d'Ottignies, en Brabant wallon, à 25 km à vol d'oiseau de Louvain. Ils y bâtissent une ville à partir de rien : Louvain-la-Neuve.

Première pierre posée en 1971, premiers étudiants en octobre 1972, alors que ce n'est encore qu'un chantier. En 1973, 676 personnes seulement y logeaient.

C'est la seule ville nouvelle créée en Belgique depuis la fondation de Charleroi en 1666. Aujourd'hui, environ 11.000 habitants domiciliés y vivent aux côtés de plus de 20.000 étudiants.

L'UCLouvain (Université catholique de Louvain) a fêté ses 600 ans en 2025 et compte près de 40.000 étudiants sur sept campus. La faculté de médecine, elle, était partie à Woluwe-Saint-Lambert, à l'est de l'agglomération bruxelloise, à environ 30 km par la route de Louvain-la-Neuve. 

Et Louvain (la vieille) aujourd'hui ?

  • 105.233 habitants au 1er janvier 2026, pour environ 60.000 étudiants, dont 45.000 à la KU Leuven (université catholique de Louvain en néerlandais). 42.000 louent un chambre (un «kot») sur place, la proportion la plus élevée de toutes les villes étudiantes flamandes. Un étudiant sur cinq est international.
  •  La KU Leuven est 46e au classement mondial du Times Higher Education 2026.
  •  Le siège mondial d'AB InBev, la maison de la Stella Artois, est toujours à Louvain.
  • Le centre de recherche imec y rassemble 3.500 chercheurs de plus de 70 nationalités, et la région compte plus de 300 entreprises technologiques et environ 140 issues de l'université et d'imec.
  • Louvain sera Capitale européenne de la Culture en 2030.
  • 23.703 de ses habitants ont une nationalité étrangère, 159 nationalités y sont représentées.

Le nouvel adversaire linguistique à Louvain : l'anglais et non plus le français

Voilà le vrai retournement. Soixante ans après avoir chassé le français de ses amphithéâtres, Louvain mène le même genre de bataille, mais contre l'anglais.

Le Code de l'enseignement supérieur impose le néerlandais comme langue d'enseignement en Flandre. Les universités ne peuvent proposer qu'une part réduite de licences [baccalauréats au Québec] en anglais, chaque maîtrise anglophone doit avoir son équivalent néerlandophone, et un professeur étranger doit atteindre le niveau B2 en néerlandais en cinq ans.

Conséquence concrète : la KU Leuven demande régulièrement de pouvoir supprimer certaines maîtrises néerlandophones devenus quasi vides pour ne garder que la version anglaise, en ingénierie, en intelligence artificielle, en physique, en nanosciences. Et le gouvernement flamand refuse, année après année.

Dans une filière d'ingénieur civil, presque tous les étudiants choisissent spontanément la variante anglaise.

La ville qui s'est battue pour étudier dans sa langue se bat aujourd'hui pour ne pas la perdre, et cette fois ce ne sont plus des francophones qu'elle a en face d'elle, mais le marché mondial de la recherche.

Qui dirige Louvain en 2026 ?

Le bourgmestre est Mohamed Ridouani, socialiste flamand (Vooruit), en poste depuis janvier 2019 et réélu pour un second mandat. Né à Louvain dans une famille venue du Maroc, il est entré en politique locale en 2007 après une carrière en entreprise. C'est le premier bourgmestre d'une grande ville belge issu de l'immigration.

Soixante ans après le « Walen buiten », la ville a donc élu un bourgmestre du nom de Mohamed. L'histoire a de l'humour.

Les chiffres du scrutin d'octobre 2024 :

  • Vooruit (socialiste) réalise un score massif, 41,7 % des voix, loin devant tous les autres.
  • La N-VA (centre-droit) reste la deuxième force avec près de 20 % et 10 sièges sur 47.
  • Le parti libéral (droite économique) local s'effondre à 2,5 % et disparaît purement et simplement du conseil communal.
  • Groen (les écologistes) perd lourdement, le CD&V (les démocrates chrétiens, centre gauche) se maintient.
Ridouani a écarté d'emblée toute coalition de gauche avec la N-VA et a reconduit son attelage sortant : Vooruit, CD&V et Groen, soit 35 sièges sur 47. Vooruit garde le maïorat et 5 échevins, le CD&V et Groen en obtiennent 2 chacun. Le chef de file de la N-VA, Zeger Debyser, a résumé sa déception d'une formule : plus de Mo, c'est surtout plus de la même chose.

Les électeurs, eux, ont tranché très largement. Le débat porte donc sur la gestion, pas sur le verdict des urnes.

Le revers de la médaille

La réussite a un prix, et il se paie sur le logement. Le plan 2026-2031 prévoit 426 millions d'euros de nouveaux investissements, sans hausse de l'impôt des personnes ni du précompte immobilier (impôt foncier), mais avec une facture plus lourde pour les entreprises, les propriétaires et les touristes, et une taxe sur les kots (chambres d'étudiants) en hausse.

La ville vise 8.000 logements supplémentaires d'ici 2040, dont 40 % sociaux ou à loyer encadré. 80 millions partent dans une nouvelle salle des arts de la scène, 90 millions dans l'entretien des voiries et trottoirs, et la ville compte sur 48 millions de recettes issues de la vente de ses propres bâtiments. L'opposition dénonce une opération de communication et pointe un endettement qui grimpe.

Source (adaptée) : Mitra De Kempeneer

Aucun commentaire: