Loyola, L’Eau-Vive, les écoles chrétiennes dans le collimateur de l'État québécois
On se souviendra que le collège privé catholique Loyola de Montréal avait contesté dès 2008 l’imposition gouvernementale d’une posture « neutre » dans les classes d’Éthique et culture religieuse, rendues obligatoires par le gouvernement québécois. Le collège soutenait qu’on ne pouvait exiger d’une institution catholique qu’elle enseigne le catholicisme en adoptant précisément le point de vue extérieur et neutre que le programme imposait. En 2015, la Cour suprême du Canada lui donna raison sur ce point : elle jugea déraisonnable le refus du gouvernement de tenir compte de la liberté religieuse de l’établissement, tout en confirmant la validité générale du programme Éthique et culture religieuse. Lequel programme a été aboli en 2020 et remplacé en 2024 par un nouveau programme de Culture et citoyenneté québécoise.Seize ans plus tard, Loyola se retrouve de nouveau confrontée à l’État québécois. Cette fois, le gouvernement ne lui demande plus seulement de modifier la manière dont elle enseigne la religion : la Loi 9, adoptée et sanctionnée le 2 avril 2026, conditionne désormais le maintien de certaines subventions publiques des écoles privées à des exigences renforcées de laïcité. Pour les établissements confessionnels comme Loyola, les conséquences seront importantes à compter du 2 avril 2029 : l’enseignement religieux obligatoire ne pourra plus avoir pour objectif de transmettre les croyances catholiques et les messes, prières et retraites devront être facultatives et se dérouler à l’extérieur des heures consacrées aux services éducatifs.
Loyola vient donc d’annoncer qu’elle fera le choix de son identité plutôt que celui de la subvention. Fondée en 1896, l’école entend renoncer au financement provincial et devenir entièrement indépendante. Elle estime que la disparition de la subvention représente environ 7 500 $ par élève et par an et que ses frais de scolarité pourraient passer d’environ 12 530 $ à 20 000 ou 21 000 $. Elle promet, en contrepartie, de développer considérablement son aide financière afin que l’indépendance de l’école ne la transforme pas en établissement réservé aux familles aisées.
Loyola insiste sur un point essentiel : elle n'est pas une institution en déclin. Les demandes d’admission sont à un niveau historique, la vie scolaire est florissante et ses finances sont solides. Elle fait donc un choix délibéré : elle préfère perdre l’argent public plutôt que de laisser l’État déterminer jusqu’où elle peut être catholique et jésuite. Le célèbre établissement dit prendre cette décision « en position de force, et non de faiblesse »
Mais Loyola n’est pas la seule école chrétienne placée dans cette situation.
À Québec, l’École L’Eau-Vive, une école privée protestante évangélique fondée en 2001 et qui accueille aujourd’hui plus de 580 élèves, a elle aussi été directement menacée par la réforme. Lors des consultations parlementaires, sa direction expliquait que la contribution de l’État représente environ 47 % des frais de scolarité et que la perte de cette subvention ferait passer la facture actuelle d’environ 3 800 $ à près du triple. Selon ses estimations, moins de 10 % des familles pourraient alors se le permettre.
Le cas de L’Eau-Vive est particulièrement révélateur. L’école affirme respecter le régime pédagogique québécois, ne pas sélectionner ses élèves ou ses enseignants selon leur religion et ne consacrer qu’une petite partie de son horaire — moins de 3 % selon sa direction — à un enseignement chrétien facultatif. Elle affirme en outre qu’aucune dérive ni aucune plainte n’ont été signalées contre elle. Son problème n’est donc pas d’avoir été prise en flagrant délit d’une pratique coercitive ou d’une violation du programme scolaire : c’est précisément son caractère chrétien revendiqué qui la met en difficulté.
Le contraste avec le contexte politique qui a vu la naissance de la Loi 9 est frappant.
La loi n'est pas nullement née de problèmes posés par les écoles privées Loyola ou L’Eau-Vive. Elle naît de scandales apparus dans le réseau public.
L’affaire Bedford en est le symbole le plus connu. En 2024, une enquête ministérielle portant sur cette école primaire publique de Montréal a fait état d’un « clan dominant » d’enseignants imposant un climat de peur et d’intimidation, de graves problèmes de gestion et de lacunes dans l’enseignement de plusieurs matières. Mais le rapport décrivait également la composition et l’environnement culturel de ce groupe : le clan était majoritairement constitué d’enseignants d’origine maghrébine, dont certains fréquentaient la même mosquée, tandis que des témoins faisaient état d’une forte influence de la communauté musulmane locale sur plusieurs membres du personnel. Onze enseignants ont finalement été suspendus; leurs brevets ont tous été révoqués en 2026.
Il ne s’agissait donc pas simplement d’un banal problème de « gestion scolaire ». L’affaire avait aussi une dimension explicitement religieuse et culturelle : selon les éléments rapportés à la suite de l’enquête, certains enseignants imposaient leurs conceptions religieuses et le gouvernement avait évoqué l’introduction de conceptions islamistes dans une école publique. Le ministère a par la suite ordonné des vérifications dans trois autres écoles publiques du Centre de services scolaire de Montréal : Saint-Pascal-Baylon, Bienville et La Voie.
C’est précisément ce qui donne à l’affaire sa portée politique : le problème que la nouvelle législation prétend prévenir n’était pas une menace abstraite de « religion » dans les écoles privées, mais l’émergence, dans certains établissements soumis à une forte immigration récente, de groupes suffisamment structurés pour faire prévaloir leurs normes culturelles ou religieuses sur les règles communes. Et c’est ici que surgit le paradoxe de la Loi 9 : au nom de la lutte contre ce phénomène, elle vise directement des établissements chrétiens qui ne sont précisément pas à l’origine du problème qu’elle prétend résoudre.
Pour combattre l’entrisme islamiste dans les écoles publiques, Québec force des écoles chrétiennes à renoncer au financement public.
Le problème est apparu dans des écoles publiques; la première conséquence spectaculaire de la nouvelle offensive est de fragiliser des écoles privées chrétiennes qui, elles, ne sont pas accusées de dérive islamiste.
L’Eau-Vive n’est pas Bedford. Loyola n’est pas Bedford. Et pourtant elles deviennent toutes deux des victimes de la même logique législative.
Une alliance politique pour le moins paradoxale
On peut comprendre cette évolution par la rencontre de deux courants politiques qui ne poursuivent pourtant pas le même objectif à long terme.
D’un côté se trouvent les laïcistes pour qui le problème scolaire fondamental est la présence de la religion dans les institutions. Leur idéal est celui d’un espace public, comme privé subventionné, aussi neutre que possible, dans lequel les institutions de l’État ne transmettent aucune croyance religieuse. Pour eux, qu’il s’agisse du catholicisme, du protestantisme ou de l’islam ne change rien au principe. Ils ont défendu l'imposition d'une vision laïque du phénomène religieux dans des écoles privées catholiques comme Loyola.
De l’autre côté se trouvent ceux qui veulent défendre une identité québécoise occidentale et qui considèrent la laïcité comme une digue contre l’islamisation du Québec. Ils ne sont pas nécessairement hostiles au christianisme. Certains considèrent au contraire que la civilisation québécoise est historiquement, culturellement et profondément façonnée par le christianisme, même si elle est aujourd’hui largement sécularisée.
Ces deux groupes peuvent donc soutenir ponctuellement la même politique pour des raisons parfois opposées.
Les premiers veulent achever la sortie du christianisme de l’institution scolaire. Les seconds pensent utiliser la laïcité pour empêcher que d’autres religions, particulièrement l’islam, occupent cet espace.
La coalition qui prétend défendre les « valeurs québécoises » en ce qu'elles ont d'occidental est en train d’affaiblir les institutions qui portent encore explicitement la mémoire chrétienne de cet Occident.
Loyola n’est pas le produit de l’immigration récente. Elle est une institution montréalaise fondée à la fin du XIXe siècle par les jésuites. L’Eau-Vive, quant à elle, est une école protestante francophone établie à Québec depuis un quart de siècle. Elle affirme vouloir former ses élèves dans un cadre chrétien tout en respectant le programme scolaire québécois et en participant pleinement à la société québécoise.
On peut parfaitement considérer que l’État ne devrait pas financer les écoles confessionnelles. Mais ce n’est pas une politique de défense de la civilisation occidentale. C’est une politique de déconfessionnalisation qui frappe d’abord les formes historiques du christianisme encore présentes dans l’institution scolaire.
Et ceux qui soutiennent cette politique au nom de la défense de l’identité québécoise devraient se demander s’ils ne sont pas en train de faire exactement le contraire de ce qu’ils prétendent vouloir faire en combattant le religieux qui immigre par l'affaiblissement du religieux présent.
La France devrait pourtant rendre prudents les laïcistes
L'efficacité de cette stratégie est, en effet, loin d’être démontrée.
La France constitue ici un laboratoire grandeur réelle. Elle pratique depuis plus d’un siècle une laïcité scolaire beaucoup plus ancienne et, sur plusieurs aspects, beaucoup plus stricte que celle que le Québec cherche aujourd’hui à instaurer. Elle a progressivement retiré le christianisme de l’école publique et fait de la neutralité religieuse de l’institution scolaire un principe cardinal.
Et pourtant, cette neutralisation de l’école n’a pas entraîné la disparition de la religion parmi les populations musulmanes.
Les travaux de Jérôme Fourquet et de l’Ifop ont notamment mis en évidence une forte religiosité chez les jeunes musulmans français et, sur plusieurs indicateurs, une réaffirmation de l’identité religieuse. Une enquête de l’Ifop publiée en 2019 indiquait ainsi que 87 % des musulmans de 15 à 24 ans interrogés se déclaraient religieux, contre 80 % pour l’ensemble des musulmans interrogés.
Dans L'Archipel français, Fourquet relevait en outre un indicateur particulièrement frappant : l'adhésion à l'idée qu'une femme doit rester vierge jusqu'au mariage concernait 74 % des 18-24 ans de confession ou de culture musulmane, contre seulement 9 % de l'ensemble des Français du même âge. Chez les musulmans de plus de 50 ans, la proportion était de 55 %. Autrement dit, sur cet indicateur particulier, la génération montante n'apparaissait nullement comme plus sécularisée que celle de ses parents.
Il faut évidemment se garder de transformer ces chiffres en caricature. Les musulmans de France ne constituent pas un bloc homogène et une enquête d’opinion ne permet pas de prédire l’avenir d’une population. Mais elle permet au moins de constater une chose : la laïcisation de l’école n’a pas fait disparaître la transmission religieuse chez les musulmans.
Le vide religieux voulu par l'éviction du christianisme n’est pas resté vide.
C’est précisément le défaut philosophique de cette conception de la laïcité. Elle confond trop facilement neutralité et absence de valeurs.
L’État peut être neutre entre les religions. Il peut être parfaitement légitime de ne pas demander à une école publique d’enseigner que le christianisme, l’islam ou l’athéisme est la vérité. Mais une société ne peut pas vivre de neutralité seule.
Les enfants ne grandissent pas dans un vide axiologique. Ils héritent de leurs parents d’une conception de la famille, de l’autorité, de la sexualité, du devoir, de la solidarité, du rapport entre les sexes, de la nation et de la religion. Une école publique peut décider de ne privilégier officiellement aucune religion; elle ne peut pas empêcher les familles de transmettre la leur.
Et surtout, elle ne peut pas empêcher certaines populations de transmettre davantage leurs valeurs parce qu’elles ont davantage d’enfants et sont plus croyantes.
La laïcité peut peut-être régler une question institutionnelle. Elle ne règle pas une question démographique.
Le vrai problème du Québec est démographique
Le Québec devrait donc regarder en face une réalité beaucoup plus pénible que la réglementation des signes religieux.
Sa fécondité est extrêmement basse. En 2024, seulement 77 400 enfants sont nés au Québec et l’indice synthétique de fécondité est tombé à environ 1,35 enfant par femme, un creux historique. En 2025, les naissances sont remontées légèrement à 78 200 et l’indice à 1,36, mais cela demeure parmi les niveaux de fécondité les plus faibles jamais observés au Québec. Et cette moyenne est déjà soutenue par les populations issues de l’immigration et par les régions où la fécondité demeure beaucoup plus élevée : en 2025, 42 % des nouveau-nés avaient au moins un parent né à l’étranger, contre 21 % en 2000; en 2024, le Nord-du-Québec affichait par ailleurs une fécondité de 2,28 enfants par femme, contre 1,11 à Montréal.
Le problème n’est donc pas que les Québécois ne produisent pas assez de règlements. Ils ne produisent pas assez d’enfants.
Dans le même temps, le Québec accueille une immigration importante, dont une partie alimente directement les cohortes scolaires. Dans la région montréalaise, certaines écoles publiques se trouvent dans des milieux où la population issue de l’immigration est devenue très majoritaire. Le cas Bedford a précisément illustré ce que peut devenir une institution publique lorsque la majorité historique n’y constitue plus qu’une présence très minoritaire : selon des données démographiques citées à l’époque, environ 98 % des élèves de Bedford étaient issus de l’immigration de première ou de deuxième génération.
Il faut évidemment être prudent avec les extrapolations à partir d’une seule école. Mais le principe général est incontestable : l’assimilation est aussi une question de rapport numérique.
Une population majoritaire nombreuse peut intégrer une minorité relativement réduite. Lorsque la minorité devient très importante dans certains quartiers et certaines écoles, le processus change. L’école n’est plus simplement un mécanisme par lequel la majorité assimile les nouveaux arrivants : elle devient un lieu où plusieurs populations coexistent et où la transmission familiale de chacune continue de jouer un rôle considérable.
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| Évolution récente de la composition des classes d'un service scolaire de la ville de Québec |
Dans ces conditions, on peut multiplier les formations à la laïcité, les règlements sur les signes religieux et les cours de citoyenneté. Le rapport démographique, lui, ne bouge pas ou alors évolue en défaveur de la majorité historique.
C’est pourquoi la Loi 9 ressemble à un emplâtre sur une jambe de bois.
Elle peut empêcher une école subventionnée d’organiser une prière pendant les heures de cours. Elle peut interdire certaines pratiques religieuses. Elle peut réglementer les signes religieux. Elle peut même empêcher une institution confessionnelle de transmettre explicitement sa foi dans le cadre des heures subventionnées.
Mais elle ne fera pas naître un seul enfant québécois de plus.
Elle ne fera pas disparaître la différence de fécondité entre populations.
Elle ne changera pas le nombre d’enfants issus de l’immigration qui entreront dans les écoles montréalaises.
Elle ne donnera pas aux familles québécoises davantage de temps pour transmettre leur langue, leur histoire et leur culture.
Et elle ne supprimera certainement pas la religion des familles qui continuent à la transmettre.
Une société qui ne se reproduit plus suffisamment ne peut pas conserver indéfiniment sa continuité culturelle par décret.
Le problème n’est pas seulement la laïcité : c’est l’absence de valeurs assez fortes pour être transmises
Il y a ici une question plus profonde encore.
Le problème du Québec n’est pas seulement qu’il manque d’enfants. C’est qu’il semble parfois manquer de confiance dans ce qu’il pourrait vouloir transmettre à ces enfants.
Après avoir rejeté le catholicisme institutionnel, le Québec a souvent remplacé les anciennes références par une conception de la neutralité qui semble parfois ne plus savoir distinguer entre neutre et vide.
Mais on n’élève pas des enfants avec du vide.
Une société peut parfaitement être libérale, tolérante et pluraliste tout en possédant des valeurs fortes. Elle peut enseigner que la liberté individuelle compte, que les hommes et les femmes sont égaux devant la loi, que la démocratie est préférable à la tyrannie, que la violence politique et religieuse est inadmissible, que la langue française mérite d’être protégée, que l’histoire du Québec mérite d’être connue et que la responsabilité envers les générations futures constitue un devoir.
Elle peut même reconnaître que la tradition chrétienne a profondément façonné son histoire, sans exiger à tous ses citoyens d’être croyants.
Or c’est précisément ce que Loyola continue de transmettre. Et c’est précisément ce que L’Eau-Vive affirme vouloir transmettre à ses élèves : non pas l’exclusion des autres, mais un ensemble de références chrétiennes dans lequel la bienveillance, le pardon, la responsabilité envers autrui et le service des autres ont une place explicite. L’école affirme d’ailleurs accueillir des familles québécoises et immigrantes et scolariser plus de 580 élèves dans le respect du programme québécois.
La démographie ne se règle pas en punissant les familles qui ont encore des convictions
Cette question rejoint directement celle de la natalité.
Il faudrait avoir le courage de s’interroger sur certaines des prétendues évidences de la modernité québécoise. Nous voulons davantage d’enfants, mais nous avons organisé la société de manière à rendre extrêmement coûteux, en temps comme en argent, le fait d’en avoir plusieurs. Nous souhaitons que les deux parents travaillent à temps plein, que les enfants soient pris en charge par des institutions et que la parentalité n’interrompe surtout pas les trajectoires professionnelles.
Lorsqu’un homme politique propose alors de mieux soutenir financièrement les parents qui choisissent de rester à la maison pour élever leurs enfants, la réaction réflexe consiste à y voir une tentative de ramener les femmes « au foyer ». On convoque immédiatement les heures les plus sombres de la Grande Noirceur mythifiée.
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On peut discuter de l’efficacité, du coût et des modalités d’une telle politique. Mais pourquoi le choix de payer une garderie pour qu’un parent puisse travailler est-il considéré comme moderne, tandis que celui de rémunérer indirectement le temps qu’un parent consacre lui-même à son enfant devient suspect?
Si le Québec veut davantage d’enfants, il devrait au moins cesser de traiter comme une anomalie le parent qui choisit de consacrer son temps à les élever.
Il ne s’agit pas de renvoyer les femmes à la maison. Il s’agit précisément de leur laisser le choix. Deux parents peuvent travailler à temps plein. Un parent peut travailler à temps partiel. Un parent peut rester à la maison. Les familles peuvent combiner ces modèles au fil des années.
Une politique familiale intelligente devrait chercher à rendre ces choix possibles plutôt qu’à déclarer certains d’entre eux moralement supérieurs aux autres.
Le Québec veut-il davantage d’enfants? Alors il devrait se demander pourquoi tant de couples qui désireraient une famille plus nombreuse n’y parviennent pas. Le coût de la vie, le logement, la conciliation travail-famille, l’âge de plus en plus tardif à la première naissance et le coût d’opportunité du temps parental sont des questions autrement plus importantes pour l’avenir culturel du Québec que la présence d’une croix ou d’une prière dans une école privée.
Une contradiction démographique
Le Québec promeut des valeurs qui débouche simultanément sur une fécondité très faible, une immigration importante destinée à compenser son déficit démographique, désire une assimilation rapide des enfants issus de cette immigration, une société culturellement cohérente et une neutralisation toujours plus poussée des références religieuses historiques. Le beurre et l'argent du beurre.
Ces objectifs ne sont pas tous compatibles.
On peut choisir une immigration élevée. Mais il faut accepter que la société change.
On peut vouloir une assimilation très forte. Mais il faut alors accepter d’y consacrer beaucoup plus de ressources et de réfléchir sérieusement au rythme, au volume et à la concentration de l’immigration.
On peut vouloir préserver une forte continuité culturelle. Mais il faut alors s’intéresser sérieusement à la fécondité de la population qui porte cette culture et lui laisser des libertés et avantages qui garantissent cette continuité.
On peut vouloir un État parfaitement neutre. Mais il faut alors comprendre que la neutralité de l’État ne produit pas automatiquement une population culturellement neutre.
Ce que l’on ne peut pas faire, c’est croire qu’une loi sur la laïcité permettra de contourner tous ces choix.
Et c’est pourquoi Loyola et L’Eau-Vive sont des symboles beaucoup plus importants qu’il n’y paraît.
Les deux établissements représentent des traditions chrétiennes différentes. L’une est catholique et jésuite, profondément enracinée dans l’histoire de Montréal. L’autre est protestante évangélique, francophone et implantée depuis vingt-cinq ans à Québec. Toutes deux prétendent pouvoir transmettre une identité religieuse tout en participant pleinement à la société québécoise et en respectant le programme scolaire.
Et toutes deux se retrouvent aujourd’hui confrontées à une loi dont la justification politique s’est pourtant nourrie d’un problème très différent : l’incapacité de certaines écoles publiques à empêcher des phénomènes d’entrisme religieux et de contestation des normes communes.
Il y a là une ironie que les défenseurs de l’identité québécoise devraient méditer.
On a découvert Bedford et l’on a décidé de resserrer la laïcité; on découvre ensuite que les premières écoles chrétiennes à payer la facture sont Loyola et L’Eau-Vive.
Les laïcistes peuvent s’en réjouir. C’est, après tout, conforme à leur philosophie : moins de religion dans les institutions financées par l’État et pour nombre d'entre eux : moins de religion point final.
Mais ceux qui soutiennent la même politique parce qu’ils veulent préserver un Québec occidental devraient être beaucoup moins satisfaits.
Car si leur objectif est réellement de préserver une civilisation occidentale, il est pour le moins étrange de commencer par fragiliser les institutions qui en transmettent encore explicitement l’héritage.
On combat le religieux qui arrive en affaiblissant le religieux qui était déjà là.
Et surtout, on détourne le regard de la seule variable qui puisse réellement transformer le rapport des populations à long terme : la démographie.
Les parents sauvent les meubles, la gauche dénonce l'école à trois vitesses
Lorsque les enfants de la population historique sont suffisamment nombreux, ils remplissent les écoles, forment les familles de demain et assurent la transmission de leur culture. Lorsqu’ils deviennent trop peu nombreux, les écoles ne bénéficient plus de leur présence comme puissant instrument d’assimilation des enfants venus d’ailleurs. Et lorsque leurs enfants deviennent minoritaires dans certaines écoles, un mécanisme de repli peut alors s’enclencher.
Les parents de la population majoritaire ne sont pas nécessairement disposés à envoyer leurs enfants dans des établissements où ceux-ci se retrouveront culturellement et numériquement minoritaires. Certains cherchent alors à déménager vers des quartiers où la population historique demeure plus présente; d’autres se tournent vers les écoles privées ou les programmes publics sélectifs. Le résultat peut être paradoxal : plus la majorité historique se fragilise dans certaines écoles, plus ceux qui disposent des moyens de s’en extraire sont incités à le faire. La concentration initiale produit ainsi une nouvelle concentration, et le phénomène peut devenir cumulatif.
Ce mouvement contribue à l’essor de ce que l’on appelle au Québec « l’école à trois vitesses » : école publique ordinaire, programmes particuliers du public et écoles privées. Les données disponibles montrent l’ampleur du phénomène : en 2021, entre 39,5 % et 44 % des élèves du secondaire ne fréquentaient déjà plus les classes ordinaires du réseau public, étant inscrits soit au privé, soit dans un programme particulier du public.
La gauche québécoise dénonce régulièrement cette fragmentation scolaire et le repli des familles vers les écoles privées ou les programmes sélectifs. Mais il y a dans cette dénonciation une contradiction qu’il serait difficile d’ignorer. Une partie des politiques qu’elle a soutenues concourt précisément à créer les conditions de ce repli. Une immigration importante et une concentration croissante des populations immigrées dans certains quartiers et établissements modifient rapidement la composition de certaines écoles. Parallèlement, une société qui valorise de moins en moins la transmission familiale et culturelle, qui dévalorise souvent le désir d’avoir davantage d’enfants — « il faut penser à la planète! » — et qui cherche à expurger de l’école les références aux traditions héritées, affaiblit les moyens dont dispose la majorité historique pour assurer sa propre continuité. Ces « valeurs » de gauche, transmises par l'école, l'université et les médias, participent à l’affaiblissement démographique et culturel de la majorité et aboutissent à un repli parmi des parents de la majorité historique.
Dans ces conditions, le repli d’une partie des familles ne devrait pas nécessairement être interprété comme une volonté de ségrégation. Il peut être une réaction à la perception d’une menace culturelle et une tentative de préserver ce qui peut encore l’être. Une famille qui estime que son enfant deviendra minoritaire dans l’école de son quartier peut chercher un autre quartier, une école privée ou un programme sélectif. Ce choix individuel peut à son tour accentuer la concentration de ceux qui restent. La ségrégation devient alors cumulative : la modification de la composition démographique entraîne le départ d’une partie de la population historique, et ce départ modifie encore davantage la composition de l’établissement.
Il y a donc une ironie particulière à voir dénoncer le phénomène de « l’école à trois vitesses » sans s’interroger sur l’ensemble des politiques qui l’ont favorisé. On ne peut pas demander simultanément à une population de renoncer à sa reproduction démographique, de relativiser ses traditions, de considérer son identité comme un obstacle à l’intégration et d’accepter une transformation rapide de la composition de ses écoles, puis s’étonner qu’une partie de ses familles cherche à « sauver les meubles ». Le repli n’est pas nécessairement la cause première de la fragmentation : il peut en être, au moins en partie, la conséquence.
On risque alors de créer de nouvelles solitudes. Le Canada a longtemps connu une forme de « double solitude », entre les communautés française et anglaise. Une société où les groupes ne fréquentent plus les mêmes écoles, ne vivent plus dans les mêmes quartiers et ne partagent plus les mêmes références culturelles peut reproduire le phénomène sous une forme nouvelle : non plus seulement deux solitudes linguistiques, mais une multiplication de solitudes culturelles vivant côte à côte sans véritablement se rencontrer.
À ce stade, aucune disposition sur les signes religieux, aucune formation sur la laïcité et aucun nouveau programme d’éducation à la citoyenneté ne pourra faire apparaître les enfants qui ne sont pas nés et qui pourraient intégrer les jeunes immigrés.
La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir si l’école québécoise doit exclure la religion, en général, pour que la culture québécoise survive comme le prétendent les partisans de la Loi 9. Elle est bien plus de savoir si les Québécois veulent encore avoir suffisamment d’enfants pour que leur propre culture demeure une culture majoritaire, vivante et transmissible.
Sur cette question-là, la Loi 9 n'apporte aucune réponse, pire elle peut rassurer certains personnes de sorte que surtout rien ne change fondamentalement mais que le déclin soit juste plus lent. Et après eux, le déluge.
À ce titre, Loyola et L'Eau-Vive paradoxalement, viennent peut-être de nous rappeler ce que nous sommes en train de perdre.
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