Un paradoxe saute aux yeux : là où l'intelligence artificielle inquiète fortement plusieurs pays occidentaux riches, elle est accueillie avec beaucoup plus d'optimisme dans de nombreux pays émergents et asiatiques. Plusieurs facteurs peuvent contribuer à expliquer cet écart : les perspectives de progrès économique, le souvenir de transformations technologiques vécues, la nature de l'emploi et la confiance accordée aux pouvoirs publics pour encadrer le changement.
1. Des écarts considérables entre les pays
Un sondage réalisé par GlobeScan pour The Economist dans 34 pays fait apparaître des différences importantes dans la manière dont les populations envisagent les effets futurs de l'IA sur l'humanité.
Nigeria et Vietnam : près de 90 % des personnes interrogées estiment que l'IA améliorera à la fois leur vie et le sort de l'humanité.
Kenya : 85 % des sondés s'attendent à une amélioration de leur vie grâce à l'IA, alors qu'à peine 9 % des personnes en âge de travailler l'utilisaient au deuxième trimestre 2026, selon Microsoft.
Corée du Sud : près de deux tiers de la population s'attendent à des effets bénéfiques. Les Sud-Coréens se classent pourtant, avec les Australiens, parmi ceux qui redoutent le plus les destructions massives d'emplois et la montée des inégalités.
Singapour : près de deux tiers des personnes interrogées tablent sur une amélioration de leur vie. Le pays compte aussi parmi les plus grands utilisateurs d'IA.
Inde : près d'une personne en âge de travailler sur cinq utilisait l'IA générative au deuxième trimestre 2026, contre environ un tiers aux États-Unis.
États-Unis, Canada et France : les personnes qui portent un regard négatif sur les effets futurs de l'IA sur l'humanité sont plus nombreuses que celles qui en attendent des effets positifs.
Une autre enquête, conduite dans 37 pays par Gallup et Microsoft, confirme cette tendance d'ensemble : l'IA bénéficie d'une image plutôt favorable dans le monde, mais l'optimisme est sensiblement moins marqué dans les pays occidentaux riches.
Ces chiffres se lisent toutefois avec précaution : le premier sondage a été mené en ligne, ce qui a pu accentuer les opinions favorables à l'IA.
2. Pourquoi l'optimisme est-il si marqué dans de nombreux pays émergents ?
Une promesse de progrès et d'émancipation
Là où les institutions, les infrastructures et l'accès à l'éducation restent insuffisants, l'IA peut aider les individus à contourner certains obstacles.
En Inde, par exemple, des petits commerçants utilisent ChatGPT pour créer des publicités, soigner leurs publications sur les réseaux sociaux et développer leurs ventes. Un opticien a ainsi fait concevoir une image originale pour ses brochures, tandis qu'un vendeur de fruits secs et d'épices affirme avoir vu ses ventes augmenter grâce à des images créées par l'IA.
Pour ces entrepreneurs, l'IA est un outil accessible qui leur permet d'accomplir des tâches autrefois plus coûteuses ou plus difficiles.
Cette démocratisation compte pour beaucoup : des applications gratuites ou peu coûteuses — ChatGPT, Gemini ou DeepSeek — rendent accessibles à un public beaucoup plus large des capacités autrefois réservées aux grandes entreprises.
L'IA n'est donc pas seulement perçue comme une innovation technologique : elle ouvre un chemin vers davantage d'autonomie, permet de créer de la valeur et réduit certaines inégalités d'accès au savoir.
Les populations ont moins à perdre face à l'automatisation
Dans de nombreux pays émergents, une grande partie de l'activité économique repose sur des emplois informels, précaires ou peu protégés. La perte d'un emploi de bureau stable — une préoccupation plus caractéristique des économies prospères — n'y menace pas la population au sens large de la même manière.
L'IA peut alors être vue comme une occasion de progresser plutôt que comme un danger immédiat.
Cette explication connaît néanmoins des exceptions : en Inde, notamment, les salariés des services informatiques et de l'externalisation administrative pourraient être particulièrement exposés à l'automatisation.
Le souvenir de transformations spectaculaires
Dans plusieurs pays asiatiques, l'optimisme s'appuie aussi sur l'expérience concrète du progrès.
La Corée du Sud, Singapour et Taïwan sont passés en quelques décennies d'une relative pauvreté à une grande prospérité, en partie grâce à l'adoption rapide de technologies nouvelles.
En Chine et en Inde, les smartphones, les paiements numériques et les applications de livraison ont profondément simplifié la vie quotidienne et élargi les possibilités offertes à chacun.
Ces expériences forgent une conviction : les bouleversements technologiques peuvent améliorer considérablement les conditions de vie. L'IA apparaît comme la suite logique d'une transformation déjà observée, non comme une menace inédite.
Le vieillissement démographique nourrit les espoirs
Dans plusieurs économies d'Asie de l'Est, la faible natalité entraîne un vieillissement rapide de la population et une pénurie croissante de main-d'œuvre.
L'IA et la robotique sont ainsi perçues comme des moyens de compenser le manque de main-d'œuvre, d'accroître la productivité et de contribuer à la prise en charge des personnes âgées.
Cet éclairage explique pourquoi l'optimisme envers l'IA peut être élevé même dans des pays riches, où les risques de l'automatisation sont pourtant bien réels.
3. Pourquoi le pessimisme est-il plus marqué en Occident ?
La crainte de perdre un emploi stable et des acquis sociaux
Dans les économies occidentales, davantage de personnes occupent des emplois formels relativement protégés : emplois de bureau, postes de service et professions hautement qualifiées.
L'IA menace potentiellement une partie de ces emplois et des revenus qui vont de pair. Le progrès technologique peut donc être vécu comme une remise en cause de la sécurité économique, du statut professionnel et des perspectives de carrière.
Fait paradoxal : les pays les plus riches, qui disposent de plus de ressources pour tirer parti de l'IA, ont aussi plus à perdre si celle-ci fragilise leurs emplois et leurs protections sociales.
Un désenchantement plus général à l'égard du progrès
Le pessimisme occidental ne se limite pas à l'IA. Il traduit aussi le sentiment que les conditions de vie ne s'améliorent plus assez vite et que les nouvelles technologies ne garantissent pas, en soi, une société meilleure.
L'expérience des réseaux sociaux et des grandes entreprises technologiques pèse ici lourd. Les gouvernements occidentaux ont eu du mal à maîtriser certains effets néfastes de ces acteurs, notamment en matière de protection des données et de conséquences sociales.
D'où le doute : si les pouvoirs publics ont peiné à encadrer les technologies précédentes, sauront-ils protéger la population face à l'IA ?
Un discours plus alarmiste sur les risquesLes dirigeants de certains laboratoires américains spécialisés dans l'IA évoquent publiquement des suppressions massives d'emplois, voire des risques existentiels pour l'humanité, dans la course au développement d'une intelligence artificielle générale.
En Asie, responsables politiques et dirigeants d'entreprises technologiques insistent davantage sur les applications concrètes : ce que l'IA permettra d'accomplir, non ce qu'elle pourrait infliger à la société.
La manière de présenter la technologie façonne les perceptions. Un discours tourné vers les réalisations concrètes favorise l'adhésion ; un discours dominé par les scénarios catastrophes nourrit les inquiétudes.
En Chine, malgré des préoccupations officielles sur la cybersécurité et les bouleversements économiques, les médias d'État adoptent généralement un ton favorable au développement de l'IA.
4. Un optimisme qui n'exclut pas les craintes
La Corée du Sud en offre la meilleure illustration : une grande partie de la population s'attend à ce que l'IA ait des effets bénéfiques, tout en redoutant les destructions d'emplois et l'aggravation des inégalités.
Selon un spécialiste de l'Université nationale de Séoul cité dans l'article, la peur d'être distancé par les autres est plus forte que celle de perdre sa stabilité. Les Sud-Coréens peuvent donc accepter les risques de l'IA : ils redoutent davantage de rester à l'écart d'une transformation décisive.
Cette acceptation a toutefois ses limites. Si l'IA produit des perdants clairement identifiables — emplois fragilisés, équité des examens compromise —, l'adhésion populaire pourrait rapidement s'éroder.
Des tensions se manifestent d'ailleurs ailleurs :
- En Malaisie, le développement rapide des centres de données suscite quelques protestations.
- Aux Philippines, des manifestants s'opposent à une initiative américaine visant à développer les chaînes d'approvisionnement de l'IA et des semi-conducteurs.
- À Thane, près de Mumbai, des centaines de personnes ont protesté contre un vaste centre de données prévu par Amazon.
Ces réactions montrent que l'optimisme se heurte à des préoccupations bien concrètes : l'utilisation des ressources locales, les nuisances potentielles, la répartition des bénéfices et le coût des infrastructures.
Conclusion
La différence entre optimisme et pessimisme face à l'IA tient moins à une opposition entre pays qui comprennent les risques et pays qui les ignorent qu'à des expériences économiques et sociales distinctes.
Dans les pays émergents, l'IA incarne souvent la promesse d'un rattrapage technologique, d'une plus grande autonomie et d'un savoir plus accessible. Dans les économies occidentales riches, elle menace surtout des emplois, des revenus et des acquis que les populations tiennent à préserver.
L'expérience passée du progrès, le vieillissement démographique, le coût d'accès aux outils et la confiance dans les institutions éclairent aussi ces écarts — sans que leur poids respectif puisse être précisément départagé.
Cet optimisme n'a toutefois rien d'inconditionnel : il reposera sur la capacité des gouvernements à encadrer les usages, à protéger les travailleurs et à répartir équitablement les fruits de l'innovation.
La vraie question n'est donc pas seulement de savoir si l'IA fera progresser l'économie, mais de déterminer qui en recueillera les fruits, qui en supportera les coûts, et si les institutions sauront conduire cette transition. C'est cette répartition des gains et des pertes qui pourrait, à terme, faire basculer l'opinion, aussi bien dans les pays émergents qu'en Occident.
Source : The Economist

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