En Algérie, douze chrétiens interpellés pendant un culte : quand le droit transforme une réunion religieuse en infraction
Le 4 septembre 2026, douze chrétiens algériens ont été interpellés alors qu’ils participaient à un culte protestant à L’Ayaida, à environ 36 kilomètres à l’est d’Oran. Selon les informations publiées par Morning Star News et reprises par plusieurs médias chrétiens, des policiers des forces spéciales, munis d’un mandat de perquisition, ont fait irruption dans un appartement situé sur le site d’un centre accueillant notamment des femmes vulnérables et leurs familles.
Le lieu avait déjà fait l’objet d’une fermeture administrative en octobre 2019 : la salle qui servait alors au culte avait été fermée, mais des chrétiens continuaient à se réunir dans un appartement distinct du site. Les policiers auraient saisi des téléphones, des ouvrages chrétiens et des pièces d’identité. Les femmes ont été relâchées avec l’obligation de se présenter pour un interrogatoire le lendemain, tandis que les hommes ont été retenus jusque tard dans la nuit, certains jusqu’à environ trois heures du matin, avant d’être conduits au commissariat de Béthioua.
Le centre est lié au pasteur Youcef Ourahmane, vice-président de l’Église protestante d’Algérie (EPA). Celui-ci avait lui-même été condamné pour « culte non autorisé » : condamné initialement à deux ans de prison et 100 000 dinars d’amende, il a vu sa peine ramenée à un an en appel en 2024, avec une peine supplémentaire de six mois avec sursis selon le rapport d’Aide à l’Église en détresse.
Une législation qui encadre très strictement le culte non musulman
L’affaire prend son sens à la lumière de l’ordonnance n° 06-03 du 28 février 2006, qui fixe les conditions d’exercice des cultes autres que l’islam. Le texte proclame que l’État garantit le libre exercice du culte, mais soumet celui-ci à un ensemble de conditions administratives particulièrement contraignantes.
Son article 7 prévoit notamment que l’exercice collectif d’un culte doit avoir lieu exclusivement dans des édifices destinés à cet effet, ouverts au public et identifiables de l’extérieur. L’affectation d’un bâtiment au culte est soumise à l’avis préalable de la Commission nationale des cultes autres que musulmans. L’article 9 confie à cette commission, notamment, la mission de donner un avis préalable à l’agrément des associations religieuses. Le texte de l’ordonnance est notamment reproduit par le Centre de linguistique et des études francophones de l’Université Laval.
C’est ici que se trouve le nœud du problème. Les autorités algériennes affirment disposer d’un cadre légal permettant l’exercice des cultes non musulmans ; les organisations chrétiennes, elles, soulignent que les procédures administratives nécessaires à l’ouverture ou au maintien des lieux de culte n’aboutissent pratiquement pas. L’EPA, qui regroupe 47 communautés protestantes, n’a ainsi pas obtenu le renouvellement administratif qu’elle demandait depuis des années. En conséquence, selon Open Doors, les 47 églises affiliées à l’EPA avaient cessé leurs activités au début de 2025.
12 chrétiens ont été interpellés lors d’un culte en Algérie. «La force d’un État ne se mesure pas au nombre d’églises qu’il ferme, mais au nombre de Bibles qu’il peut laisser ouvertes sans avoir peur», réagit Michel Fayad, analyste politique et géopolitique, dans #Facealinfo. pic.twitter.com/6qvi57sZtn
— CNEWS (@CNEWS) September 17, 2026
Le paradoxe est donc manifeste : un culte non musulman est légal en principe, mais son exercice collectif dépend de locaux et d’autorisations dont l’obtention est précisément le principal obstacle dénoncé par les protestants.
La loi ne porte pas seulement sur les lieux de culte
L’ordonnance de 2006 ne se limite pas à réglementer les bâtiments. Son article 11 prévoit de deux à cinq ans d’emprisonnement et une amende de 500 000 à un million de dinars pour celui qui incite, contraint ou utilise des moyens de séduction visant à convertir un musulman à une autre religion. Le même article punit la fabrication, le stockage ou la diffusion de documents destinés à « ébranler la foi d’un musulman ».
L’article 13 prévoit, quant à lui, de un à trois ans de prison et une amende de 100 000 à 300 000 dinars pour l’exercice d’un culte en dehors des conditions prévues par l’ordonnance, l’organisation d’une manifestation religieuse en violation des règles applicables ou la prédication dans un lieu de culte sans les désignations et autorisations requises.
Il faut donc distinguer les deux types d’infractions : les peines de deux à cinq ans et de 500 000 à un million de dinars concernent notamment les dispositions de l’article 11 sur la conversion et les documents visant la foi musulmane ; le simple exercice d’un culte hors du cadre prévu relève de l’article 13, qui prévoit des peines moins élevées.
Cette législation est ancienne, mais elle demeure pleinement en vigueur. Le ministère algérien des Affaires religieuses et des Wakfs publiait encore en 2026, parmi les textes régissant les rites des non-musulmans, l’ordonnance de 2006 ainsi que les textes réglementaires qui l’accompagnent.
Des églises fermées, des fidèles dispersés
L’interpellation de L’Ayaida n’est donc pas un événement isolé. Selon Open Doors, les autorités algériennes ont maintenu fermées les églises déjà condamnées à la fermeture et ordonné à d’autres communautés de cesser leurs activités. L’organisation estime que les 47 églises de l’EPA ont désormais toutes interrompu leurs activités.
D’autres sources chrétiennes avancent un chiffre plus élevé : au moins 58 églises protestantes auraient été fermées depuis 2006. Ce chiffre doit toutefois être attribué à ces sources, car il ne correspond pas au nombre des seules communautés affiliées à l’EPA. Christian Daily International rapporte notamment ce décompte.
La conséquence est prévisible : lorsqu’il n’existe plus de lieu de culte officiellement accessible, les fidèles se réunissent dans des appartements, des maisons privées ou des lieux improvisés. Open Doors rapporte ainsi que certains chrétiens algériens prennent désormais part à des réunions clandestines ou à des rassemblements en plein air. L’organisation estime que plus de 75 % des chrétiens algériens ont perdu leur lien avec une communauté religieuse.
L’affaire de L’Ayaida montre alors le mécanisme dans toute sa simplicité : les églises ferment ; les fidèles se réunissent ailleurs ; la réunion privée devient à son tour susceptible d’être considérée comme un culte non autorisé.
Les Bibles elles-mêmes prises dans les restrictions administratives
Les difficultés ne concernent d’ailleurs pas uniquement les lieux de culte. Dans une mise à jour publiée en avril 2026, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) signalait que les autorités algériennes continuaient de retarder ou de bloquer l’importation de Bibles et de matériel religieux au port d’Alger. Elle estimait qu’environ 6 000 Bibles en anglais, en français et en arabe étaient alors retenues, pour la plupart depuis leur interception par les douanes en 2021.
La question n’est donc plus seulement celle de la possibilité de disposer d’une église. Elle touche aussi aux conditions dans lesquelles les minorités religieuses peuvent se réunir, enseigner leur religion et accéder à leur propre littérature religieuse. Le parallèle avec certaines formes de censure économique est ici éclairant : il n’est pas nécessaire d’interdire formellement une liberté pour en restreindre l’exercice. Il suffit de contrôler administrativement les moyens qui permettent de l’exercer.
En Algérie, l’État proclame la liberté de religion, mais contrôle à la fois l’accès aux lieux où les chrétiens peuvent se réunir et, selon les cas, l’accès à leurs propres textes religieux. La première restriction entrave le culte collectif ; la seconde touche à quelque chose de plus fondamental encore : la possibilité, pour un chrétien, d’accéder au texte sur lequel repose sa foi, y compris dans sa pratique personnelle.
Silence et discrétion des pays étrangers
La perquisition du 4 septembre a suscité des réactions dans plusieurs réseaux chrétiens internationaux. Mais l’affaire demeure relativement peu présente dans la presse généraliste occidentale.
Le Parlement européen a déjà dénoncé les restrictions imposées aux protestants algériens. En janvier 2025, il avait demandé la réouverture des églises protestantes fermées et la délivrance des autorisations nécessaires à leur fonctionnement. En avril 2026, des députés européens ont de nouveau interrogé la Commission sur les atteintes aux droits fondamentaux en Algérie, citant notamment la fermeture de 47 églises protestantes.
Les États-Unis ont également un dispositif de surveillance plus explicite. Dans son rapport de 2026, l’USCIRF recommandait encore de maintenir l’Algérie sur la liste américaine des pays faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de violations persistantes de la liberté religieuse.
Au Canada, en revanche, aucune réaction officielle publique spécifiquement consacrée à l’interpellation du 4 septembre ne semble avoir été publiée à ce jour par Affaires mondiales Canada ou l’ambassade du Canada en Algérie. Ottawa affirme de manière générale son attachement à la liberté de religion ou de conviction, mais l’Algérie ne constitue pas, dans la communication publique canadienne récente, un dossier comparable à celui suivi par la USCIRF américaine.
Aucune information dans la presse autorisée en Algérie
On ne trouve aucune information sur l’interpellation du 4 septembre 2026 dans El Watan, TSA, l’APS ou Algérie360 au moment de la rédaction de ce billet. Ce silence ne permet évidemment pas de conclure à une volonté de dissimulation. Il contraste néanmoins avec la manière dont la presse algérienne traite habituellement les questions relatives aux protestants, le plus souvent sous l’angle du culte non autorisé ou du prosélytisme. En décembre 2025, TSA avait d’ailleurs consacré un article à des chroniques françaises et à CNews, affirmant que les églises évangéliques fermées l’avaient été faute d’autorisation, contrairement aux églises catholiques.
Un incident révélateur
Une formule attribuée à l’analyste Michel Fayad, invité sur CNews dans Face à l’info, résume la question de manière frappante : « La force d’un État ne se mesure pas au nombre d’églises qu’il ferme, mais au nombre de Bibles qu’il peut laisser ouvertes sans avoir peur. »
L’Algérie dispose officiellement d’un cadre juridique reconnaissant l’existence des cultes non musulmans et affirme garantir leur libre exercice. Dans le même temps, les protestants sont confrontés à des fermetures de lieux de culte, à des obstacles administratifs, à des poursuites pour exercice non autorisé du culte et, selon l’USCIRF, à des restrictions concernant l’importation de Bibles.
Le raid du 4 septembre ne constitue donc pas, à lui seul, la preuve d’une nouvelle politique. Il est plutôt un nouvel épisode d’un dispositif administratif et pénal qui, depuis plusieurs années, réduit progressivement les espaces dans lesquels les protestants algériens peuvent pratiquer leur religion. Et lorsque l’église ferme, le salon ou l’appartement peut à son tour devenir le lieu d’une infraction.
Il n’est pas nécessaire d’interdire formellement une liberté pour en restreindre l’exercice. Il suffit de contrôler administrativement les moyens qui permettent de l’exercer.Voir aussi
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