lundi 17 août 2026

L'éducation dite « positive » en France

Ses sym­pa­thi­sants vantent les bien­faits d’une édu­ca­tion tour­née vers les « besoins » de l’enfant, dans laquelle ses émo­tions sont res­pec­tées et la confiance, cen­trale. Ses adver­saires y asso­cient l’image hor­ri­pi­lante de ce couple d’amis en train d’expli­quer pour la sei­zième fois à leur fille que la nuit, « c’est fait pour dor­mir, tu com­prends ma ché­rie?», ou de cette mère qui, au super­mar­ché, mori­gé­nait avec sua­vité son fils de 4 ans pour avoir délogé les conserves du rayon. « Tu vou­lais ran­ger, c’est ça, mon chou­fleur ? » Depuis une dizaine d’années, l’édu­ca­tion posi­tive s’est ins­tal­lée dans les familles françaises puis, en cas­cade, dans les débats de société. Impor­tant avec elle, bien sou­vent, un dia­logue de sourds entre les géné­ra­tions. En février, la psy­cho­logue Caro­line Gold­man, « en croi­sade » contre ces nou­velles normes paren­tales, les incul­pait dans la mon­tée du rejet des enfants dans l’espace public. « À force d’inter­dire toute auto­rité, on rend les adultes fous. »

En France, ce concept a com­mencé à deve­nir une expres­sion popu­laire dans les années 2010-2015. À l’époque, sa récep­tion, encore réser­vée à des blogs, à la presse fémi­nine ou spé­cia­li­sée, est d’une grande bien­veillance. Selon les comptes du socio­logue Nico­las Mar­quis dans Sciences humaines (1), « 90 % des articles sont alors élo­gieux ». Les grands traits de ce com­por­te­ment paren­tal promu par le Conseil de l’Europe en 2006 sont : le ban­nis­se­ment de la vio­lence phy­sique ou psy­cho­lo­gique, la place accor­dée aux émo­tions, l’encou­ra­ge­ment à l’auto­no­mie, la pri­mauté de la coopé­ra­tion sur l’obéis­sance pure. Il faut accom­pa­gner l’enfant, s’appuyer sur ses com­pé­tences tout en lui offrant un cadre solide car son cer­veau est imma­ture, ce qui le rend donc peu comp­table de ses débor­de­ments. Mais, en France, l’expres­sion a vite dési­gné un grand fourre-tout - et par­fois n’importe quoi - où se mêlent théo­rie de l’atta­che­ment, psy­cho­lo­gie posi­tive, com­por­te­men­ta­lisme… Par­fois si flou ou radi­cal qu’il a prêté le flanc aux cari­ca­tures.

Au début des années 2000, la thé­ra­peute Isa­belle Fillio­zat a été, en France, parmi les pre­miers à écrire des ouvrages sur le thème. Au cœur des émo­tions de l’enfant (JC Lat­tès, 1999) s’est écoulé à plus de 500 000 exem­plaires depuis sa paru­tion. Sans doute autant de jeunes parents qui l’ont reçu en cadeau de nais­sance. On y trouve des pas­sages comme : « Les parents nomment faci­le­ment “caprices” ou “comé­dies” ces cris qu’ils ne savent inter­pré­ter. C’est ter­rible pour un enfant (…) quand ses sup­pliques sont réduites à ces mots déva­lo­ri­sants. » Ou : « Les recettes édu­ca­tives d’hier ne sont plus adap­tées. Dans la société actuelle et plus encore dans celle de demain, la route du suc­cès passe par la confiance en soi, l’auto­no­mie et l’aisance rela­tion­nelle. »

Dans les années qui suivent, les « parents Fillio­zat » se mul­ti­plient. La pédiatre Cathe­rine Gué­guen, auteur de Pour une enfance heu­reuse (Robert Laf­font, 2013), est l’autre grande réfé­rence. Pour Sté­pha­nie, 50 ans, deve­nue mère pour la pre­mière fois en 2012, ses idées ont été une révé­la­tion. « J’ai reçu une édu­ca­tion je-m’en-fou­tiste, où les enfants étaient là mais pas très impor­tants. On était moins bien ser­vis à table, par exemple. J’en ai pas mal souf­fert. Et sou­dai­ne­ment ces livres m’ont expli­qué que faire atten­tion à eux, les trai­ter en êtres dignes de sérieux, était un moyen d’en faire des adultes bien dans leur peau qui osent être eux-mêmes. »

Si, dans la confu­sion actuelle, l’édu­ca­tion posi­tive est amal­ga­mée au laxisme, elle n’a aucun rap­port avec lui au départ. Ce que les Anglo-saxons appellent «posi­tive paren­ting» ren­voie d’abord à un ensemble de prin­cipes et d’outils concrets, tirés de connais­sances nou­velles comme l’ima­ge­rie. Le cadre est au contraire pré­cis et doit aider les parents à encou­ra­ger les com­por­te­ments sou­hai­tés, à res­ter calmes en cas de crise… En France, « à part don­ner des ordres ou tout lâcher », nous n’aurions « rien appris » pour édu­quer sans punir, affirme Isa­belle Fillio­zat dans Le Figaro en 2015. Elle est régu­liè­re­ment invi­tée sur le pla­teau des « Mater­nelles » (France 5), émis­sion très regar­dée, où elle conseille par exemple de dire « stop » plu­tôt que « non » car ce mot irait de pair avec un visage fermé, donc néga­tif. En cas de colère, elle sug­gère de don­ner une feuille à déchi­rer à l’enfant ou de lui faire un câlin pour insuf­fler une dose d’ocy­to­cine, l’hor­mone dite du bon­heur.

Les parents, ense­ve­lis sous des infor­ma­tions contra­dic­toires, saluent cette dimen­sion pra­tique qui doit leur per­mettre d’édu­quer en pré­ser­vant, c’est la pro­messe, la paix à la mai­son. On ne crie pas, on ne tape pas, on ne punit pas : on sanc­tionne. Pour avoir volon­tai­re­ment ren­versé son verre d’eau sur le sol, Eugène n’ira pas au coin, il net­toiera le sol. Éle­vés dans les années 1980-1990, de manière encore ver­ti­cale, sen­sibles à cette culture des émo­tions, les jeunes sont atti­rés par cette nou­velle rela­tion fami­liale. Comme il s’agit de nou­veaux ter­ri­toires scien­ti­fiques, cir­cule l’idée qu’il faut s’y for­mer. Parent ? Un métier. Fillio­zat (et d’autres) se lance dans l'accompagnement professionnel. Des comptes de par­ti­cu­liers-influen­ceurs comme Cool Parents Make Happy Kids [oui, en anglais] ou Papa­po­si­tive exploitent à leur tour ce filon. En 2020, Isa­belle Fillio­zat déclare au micro de France Culture : « La paren­ta­lité posi­tive res­pecte les besoins et les droits des enfants et des parents, donc on ne peut pas être contre. »

Au fil des années, l’édu­ca­tion posi­tive à la française finit pour­tant par dési­gner des réa­li­tés très dif­fé­rentes. Pour les uns, c’est une boîte à outils contre les conflits quo­ti­diens ; pour les autres, une phi­lo­so­phie édu­ca­tive vouée à décons­truire les dogmes anciens. For­cé­ment, le fossé géné­ra­tion­nel, mais aussi social, ne tarde pas à se creu­ser. Cer­tains sont contre par prin­cipe, d’autres par crainte des excès, beau­coup n’en sont même pas à se poser ces ques­tions. « On assiste à un grand écart entre les très pré­ve­nants, sou­vent CSP+, qui font atten­tion à tout, et les mal­trai­tants, sou­vent de milieux plus défa­vo­ri­sés, par­fois pas conscients des consé­quences pro­vo­quées par les vio­lences psy­cho­lo­giques et phy­siques, ni que la loi les inter­dit depuis 2019 », remarque la scien­ti­fique Marie Che­trit, auteur d’édu­ca­tion posi­tive : une ques­tion d’équi­libre ? (Solar, 2021).

En 2021, Cathe­rine Gué­guen s’inquiète dans Marianne : « La dif­fu­sion de ces théo­ries par des parents qui s’inventent le sta­tut de coach abou­tit à des catas­trophes. » Une liste de «vio­lences édu­ca­tives ordi­naires » sor­tie du cer­veau d’on ne sait qui cir­cule sur les réseaux sociaux. Sur Face­book, de jeunes mères s’inter­rogent. Est-ce mal­trai­tant de contraindre l’enfant à prendre un médi­ca­ment ? À atta­cher sa cein­ture ? Com­ment lui faire com­prendre sans le hous­piller qu’une main, « c’est fait pour don­ner des caresses, pas pour taper » ? Pen­dant que des parents pensent qu’ils ne font jamais assez, des grands-parents s’entendent dire qu’ils auraient dû faire mieux. Sur les réseaux, une grand-mère s’afflige : « Ma fille se coupe les che­veux en quatre pour tout. C’est ça, la grande avan­cée ? » « “Édu­ca­tion moderne”, tu parles ! Enfants rois non édu­qués, sur­tout », siffle une autre.

Les don­nées sont empi­riques mais d’après les psy­cho­logues les conflits édu­ca­tifs sur­viennent de plus en plus. Nor­mal, rétorquent les pro-édu­ca­tion posi­tive, les grands chan­ge­ments cultu­rels pro­duisent des étin­celles. Reste qu’à mesure que le cou­rant gros­sit il se sim­pli­fie, agrège des dis­cours plus radi­caux. Média­ti­que­ment, le retour de bâton - a lieu très rapi­de­ment. Dès 2019, la psy­cho­logue Caro­line Gold­man lance sa « croi­sade » contre l’édu­ca­tion posi­tive. Elle lui reproche de mino­rer l’impor­tance des limites, de nier « l’exis­tence des pul­sions agres­sives » chez les enfants et de tout leur pas­ser en invo­quant l’imma­tu­rité céré­brale. En 2020, elle publie File dans ta chambre ! chez Dunod, livre dans lequel elle défend les ver­tus du temps d'arrêt, l’exclu­sion tem­po­raire dans la chambre, pour les enfants à par­tir de 1 an. Une tech­nique de la paren­ta­lité posi­tive anglo-saxonne, mais qu’elle repa­touille à sa sauce.

À ses côtés et à ceux du psy­cho­logue Didier Pleux, les tenants de l’édu­ca­tion tra­di­tion­nelle reprennent du poil de la bête. Ils affirment la néces­sité de l’auto­rité. En 2022, Caro­line Gold­man convainc 350 spé­cia­listes de la petite enfance de signer une tri­bune contre la paren­ta­lité « exclu­si­ve­ment » posi­tive dans Le Figaro. Selon ces pédiatres, psy­cho­logues, psy­chiatres, les enfants édu­qués de cette manière « ne sont plus aidés à gran­dir ». Ils accusent les théo­ri­ciens et autres influen­ceurs français de ce cou­rant de l’avoir élargi en y injec­tant des don­nées scien­ti­fiques extra­po­lées et une vision uni­que­ment com­pas­sion­nelle de l’enfant. Dans une part des foyers, son appli­ca­tion confi­ne­rait au laxisme. Mais un laxisme concep­tua­lisé, anxieux.

Chro­ni­queur des « Mater­nelles » de 2015 à 2024, Ben­ja­min Mul­ler a récem­ment raconté que sa rup­ture d’avec ce cou­rant était par­tie de l’obser­va­tion d’une de ces familles en vacances. « Le petit devait avoir 5 ou 6 ans et son père lui avait servi des petites tar­tines.» L’enfant en a jeté une par terre. Puis deux. « Le père s’achar­nait à essayer de com­prendre si le petit avait un pro­blème avec le pain ou la gar­ni­ture de la tar­tine.» Quand le petit a ren­versé le verre de sa soeur, « la mère n’a pas réagi, le père, lui, conti­nuait de cher­cher l’émo­tion chez son fils», raconte Mul­ler. Comme si chaque trans­gres­sion cachait un mes­sage qu’il appar­te­nait aux adultes de déco­der. La « dérive » de l’édu­ca­tion posi­tive l’a alors frappé.

Aujourd’hui, ce cou­rant paren­tal a pris du plomb dans l’aile sur le plan média­tique. À l’été 2023, Caro­line Gold­man a même obtenu une chro­nique jour­na­lière sur France Inter. Certes, la bronca fut impor­tante — la média­trice de Radio France a dû publier un cour­rier, de nom­breux spé­cia­listes de l’enfance se sont indi­gnés de ses prises de posi­tion dans Le Monde —, mais, désor­mais, quand il est ques­tion d’elle, les écueils pos­sibles de l’édu­ca­tion posi­tive sont tou­jours abor­dés. En mars der­nier, l’his­to­rien Pierre Ves­pe­rini nous confiait désor­mais lui pré­fé­rer le terme d’« édu­ca­tion démo­cra­tique », moins mar­qué.

Qu’en est-il dans la vraie vie ? « Sur le ter­rain, en ins­ti­tu­tion, per­sonne ne parle vrai­ment d’édu­ca­tion posi­tive, qui appa­raît avant tout comme un épi­phé­no­mène propre aux influen­ceurs et aux réseaux sociaux », consi­dère Bap­tiste G., un psy­cho­logue en ins­ti­tut médico-édu­ca­tif, assez engagé sur le sujet pour être aujourd’hui pour­suivi par une psy­cho­logue du cou­rant, très pré­sente en ligne. «L’édu­ca­tion posi­tive a dif­fusé énor­mé­ment de fausses nouvelles, ce qu’on appelle des “neu­ro­mythes”, sur le fonc­tion­ne­ment du cer­veau. Ayant dénoncé ces contre­vé­ri­tés sur les réseaux, je me retrouve dans ce qu’on appelle une pro­cé­dure bâillon par l’une des repré­sen­tantes de ce cou­rant qui porte plainte contre moi et n’hésite à mena­cer d’autres confrères et consœurs à la moindre contra­dic­tion. » En dehors de ces cercles, il y a fort à parier que de nom­breux parents, les­si­vés par les excès, ont trié le bon grain de l’ivraie, retenu qu’en effet un cer­veau d’enfant est imma­ture. Mais qu’il sup­porte les inter­dits, les non, les fron­ce­ments de sour­cils.

Source : Le Figaro

(1) Cité par Béa­trice Kam­me­rer dans son article « Heurs et mal­heurs de l’édu­ca­tion posi­tive » («Construc­tif», 2024).

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