Ses sympathisants vantent les bienfaits d’une éducation tournée vers les « besoins » de l’enfant, dans laquelle ses émotions sont respectées et la confiance, centrale. Ses adversaires y associent l’image horripilante de ce couple d’amis en train d’expliquer pour la seizième fois à leur fille que la nuit, « c’est fait pour dormir, tu comprends ma chérie?», ou de cette mère qui, au supermarché, morigénait avec suavité son fils de 4 ans pour avoir délogé les conserves du rayon. « Tu voulais ranger, c’est ça, mon choufleur ? » Depuis une dizaine d’années, l’éducation positive s’est installée dans les familles françaises puis, en cascade, dans les débats de société. Important avec elle, bien souvent, un dialogue de sourds entre les générations. En février, la psychologue Caroline Goldman, « en croisade » contre ces nouvelles normes parentales, les inculpait dans la montée du rejet des enfants dans l’espace public. « À force d’interdire toute autorité, on rend les adultes fous. »
En France, ce concept a commencé à devenir une expression populaire dans les années 2010-2015. À l’époque, sa réception, encore réservée à des blogs, à la presse féminine ou spécialisée, est d’une grande bienveillance. Selon les comptes du sociologue Nicolas Marquis dans Sciences humaines (1), « 90 % des articles sont alors élogieux ». Les grands traits de ce comportement parental promu par le Conseil de l’Europe en 2006 sont : le bannissement de la violence physique ou psychologique, la place accordée aux émotions, l’encouragement à l’autonomie, la primauté de la coopération sur l’obéissance pure. Il faut accompagner l’enfant, s’appuyer sur ses compétences tout en lui offrant un cadre solide car son cerveau est immature, ce qui le rend donc peu comptable de ses débordements. Mais, en France, l’expression a vite désigné un grand fourre-tout - et parfois n’importe quoi - où se mêlent théorie de l’attachement, psychologie positive, comportementalisme… Parfois si flou ou radical qu’il a prêté le flanc aux caricatures.
Au début des années 2000, la thérapeute Isabelle Filliozat a été, en France, parmi les premiers à écrire des ouvrages sur le thème. Au cœur des émotions de l’enfant (JC Lattès, 1999) s’est écoulé à plus de 500 000 exemplaires depuis sa parution. Sans doute autant de jeunes parents qui l’ont reçu en cadeau de naissance. On y trouve des passages comme : « Les parents nomment facilement “caprices” ou “comédies” ces cris qu’ils ne savent interpréter. C’est terrible pour un enfant (…) quand ses suppliques sont réduites à ces mots dévalorisants. » Ou : « Les recettes éducatives d’hier ne sont plus adaptées. Dans la société actuelle et plus encore dans celle de demain, la route du succès passe par la confiance en soi, l’autonomie et l’aisance relationnelle. »
Dans les années qui suivent, les « parents Filliozat » se multiplient. La pédiatre Catherine Guéguen, auteur de Pour une enfance heureuse (Robert Laffont, 2013), est l’autre grande référence. Pour Stéphanie, 50 ans, devenue mère pour la première fois en 2012, ses idées ont été une révélation. « J’ai reçu une éducation je-m’en-foutiste, où les enfants étaient là mais pas très importants. On était moins bien servis à table, par exemple. J’en ai pas mal souffert. Et soudainement ces livres m’ont expliqué que faire attention à eux, les traiter en êtres dignes de sérieux, était un moyen d’en faire des adultes bien dans leur peau qui osent être eux-mêmes. »
Si, dans la confusion actuelle, l’éducation positive est amalgamée au laxisme, elle n’a aucun rapport avec lui au départ. Ce que les Anglo-saxons appellent «positive parenting» renvoie d’abord à un ensemble de principes et d’outils concrets, tirés de connaissances nouvelles comme l’imagerie. Le cadre est au contraire précis et doit aider les parents à encourager les comportements souhaités, à rester calmes en cas de crise… En France, « à part donner des ordres ou tout lâcher », nous n’aurions « rien appris » pour éduquer sans punir, affirme Isabelle Filliozat dans Le Figaro en 2015. Elle est régulièrement invitée sur le plateau des « Maternelles » (France 5), émission très regardée, où elle conseille par exemple de dire « stop » plutôt que « non » car ce mot irait de pair avec un visage fermé, donc négatif. En cas de colère, elle suggère de donner une feuille à déchirer à l’enfant ou de lui faire un câlin pour insuffler une dose d’ocytocine, l’hormone dite du bonheur.
Les parents, ensevelis sous des informations contradictoires, saluent cette dimension pratique qui doit leur permettre d’éduquer en préservant, c’est la promesse, la paix à la maison. On ne crie pas, on ne tape pas, on ne punit pas : on sanctionne. Pour avoir volontairement renversé son verre d’eau sur le sol, Eugène n’ira pas au coin, il nettoiera le sol. Élevés dans les années 1980-1990, de manière encore verticale, sensibles à cette culture des émotions, les jeunes sont attirés par cette nouvelle relation familiale. Comme il s’agit de nouveaux territoires scientifiques, circule l’idée qu’il faut s’y former. Parent ? Un métier. Filliozat (et d’autres) se lance dans l'accompagnement professionnel. Des comptes de particuliers-influenceurs comme Cool Parents Make Happy Kids [oui, en anglais] ou Papapositive exploitent à leur tour ce filon. En 2020, Isabelle Filliozat déclare au micro de France Culture : « La parentalité positive respecte les besoins et les droits des enfants et des parents, donc on ne peut pas être contre. »
Au fil des années, l’éducation positive à la française finit pourtant par désigner des réalités très différentes. Pour les uns, c’est une boîte à outils contre les conflits quotidiens ; pour les autres, une philosophie éducative vouée à déconstruire les dogmes anciens. Forcément, le fossé générationnel, mais aussi social, ne tarde pas à se creuser. Certains sont contre par principe, d’autres par crainte des excès, beaucoup n’en sont même pas à se poser ces questions. « On assiste à un grand écart entre les très prévenants, souvent CSP+, qui font attention à tout, et les maltraitants, souvent de milieux plus défavorisés, parfois pas conscients des conséquences provoquées par les violences psychologiques et physiques, ni que la loi les interdit depuis 2019 », remarque la scientifique Marie Chetrit, auteur d’éducation positive : une question d’équilibre ? (Solar, 2021).
En 2021, Catherine Guéguen s’inquiète dans Marianne : « La diffusion de ces théories par des parents qui s’inventent le statut de coach aboutit à des catastrophes. » Une liste de «violences éducatives ordinaires » sortie du cerveau d’on ne sait qui circule sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, de jeunes mères s’interrogent. Est-ce maltraitant de contraindre l’enfant à prendre un médicament ? À attacher sa ceinture ? Comment lui faire comprendre sans le houspiller qu’une main, « c’est fait pour donner des caresses, pas pour taper » ? Pendant que des parents pensent qu’ils ne font jamais assez, des grands-parents s’entendent dire qu’ils auraient dû faire mieux. Sur les réseaux, une grand-mère s’afflige : « Ma fille se coupe les cheveux en quatre pour tout. C’est ça, la grande avancée ? » « “Éducation moderne”, tu parles ! Enfants rois non éduqués, surtout », siffle une autre.
Les données sont empiriques mais d’après les psychologues les conflits éducatifs surviennent de plus en plus. Normal, rétorquent les pro-éducation positive, les grands changements culturels produisent des étincelles. Reste qu’à mesure que le courant grossit il se simplifie, agrège des discours plus radicaux. Médiatiquement, le retour de bâton - a lieu très rapidement. Dès 2019, la psychologue Caroline Goldman lance sa « croisade » contre l’éducation positive. Elle lui reproche de minorer l’importance des limites, de nier « l’existence des pulsions agressives » chez les enfants et de tout leur passer en invoquant l’immaturité cérébrale. En 2020, elle publie File dans ta chambre ! chez Dunod, livre dans lequel elle défend les vertus du temps d'arrêt, l’exclusion temporaire dans la chambre, pour les enfants à partir de 1 an. Une technique de la parentalité positive anglo-saxonne, mais qu’elle repatouille à sa sauce.
À ses côtés et à ceux du psychologue Didier Pleux, les tenants de l’éducation traditionnelle reprennent du poil de la bête. Ils affirment la nécessité de l’autorité. En 2022, Caroline Goldman convainc 350 spécialistes de la petite enfance de signer une tribune contre la parentalité « exclusivement » positive dans Le Figaro. Selon ces pédiatres, psychologues, psychiatres, les enfants éduqués de cette manière « ne sont plus aidés à grandir ». Ils accusent les théoriciens et autres influenceurs français de ce courant de l’avoir élargi en y injectant des données scientifiques extrapolées et une vision uniquement compassionnelle de l’enfant. Dans une part des foyers, son application confinerait au laxisme. Mais un laxisme conceptualisé, anxieux.
Chroniqueur des « Maternelles » de 2015 à 2024, Benjamin Muller a récemment raconté que sa rupture d’avec ce courant était partie de l’observation d’une de ces familles en vacances. « Le petit devait avoir 5 ou 6 ans et son père lui avait servi des petites tartines.» L’enfant en a jeté une par terre. Puis deux. « Le père s’acharnait à essayer de comprendre si le petit avait un problème avec le pain ou la garniture de la tartine.» Quand le petit a renversé le verre de sa soeur, « la mère n’a pas réagi, le père, lui, continuait de chercher l’émotion chez son fils», raconte Muller. Comme si chaque transgression cachait un message qu’il appartenait aux adultes de décoder. La « dérive » de l’éducation positive l’a alors frappé.
Aujourd’hui, ce courant parental a pris du plomb dans l’aile sur le plan médiatique. À l’été 2023, Caroline Goldman a même obtenu une chronique journalière sur France Inter. Certes, la bronca fut importante — la médiatrice de Radio France a dû publier un courrier, de nombreux spécialistes de l’enfance se sont indignés de ses prises de position dans Le Monde —, mais, désormais, quand il est question d’elle, les écueils possibles de l’éducation positive sont toujours abordés. En mars dernier, l’historien Pierre Vesperini nous confiait désormais lui préférer le terme d’« éducation démocratique », moins marqué.
Qu’en est-il dans la vraie vie ? « Sur le terrain, en institution, personne ne parle vraiment d’éducation positive, qui apparaît avant tout comme un épiphénomène propre aux influenceurs et aux réseaux sociaux », considère Baptiste G., un psychologue en institut médico-éducatif, assez engagé sur le sujet pour être aujourd’hui poursuivi par une psychologue du courant, très présente en ligne. «L’éducation positive a diffusé énormément de fausses nouvelles, ce qu’on appelle des “neuromythes”, sur le fonctionnement du cerveau. Ayant dénoncé ces contrevérités sur les réseaux, je me retrouve dans ce qu’on appelle une procédure bâillon par l’une des représentantes de ce courant qui porte plainte contre moi et n’hésite à menacer d’autres confrères et consœurs à la moindre contradiction. » En dehors de ces cercles, il y a fort à parier que de nombreux parents, lessivés par les excès, ont trié le bon grain de l’ivraie, retenu qu’en effet un cerveau d’enfant est immature. Mais qu’il supporte les interdits, les non, les froncements de sourcils.
En France, ce concept a commencé à devenir une expression populaire dans les années 2010-2015. À l’époque, sa réception, encore réservée à des blogs, à la presse féminine ou spécialisée, est d’une grande bienveillance. Selon les comptes du sociologue Nicolas Marquis dans Sciences humaines (1), « 90 % des articles sont alors élogieux ». Les grands traits de ce comportement parental promu par le Conseil de l’Europe en 2006 sont : le bannissement de la violence physique ou psychologique, la place accordée aux émotions, l’encouragement à l’autonomie, la primauté de la coopération sur l’obéissance pure. Il faut accompagner l’enfant, s’appuyer sur ses compétences tout en lui offrant un cadre solide car son cerveau est immature, ce qui le rend donc peu comptable de ses débordements. Mais, en France, l’expression a vite désigné un grand fourre-tout - et parfois n’importe quoi - où se mêlent théorie de l’attachement, psychologie positive, comportementalisme… Parfois si flou ou radical qu’il a prêté le flanc aux caricatures.
Au début des années 2000, la thérapeute Isabelle Filliozat a été, en France, parmi les premiers à écrire des ouvrages sur le thème. Au cœur des émotions de l’enfant (JC Lattès, 1999) s’est écoulé à plus de 500 000 exemplaires depuis sa parution. Sans doute autant de jeunes parents qui l’ont reçu en cadeau de naissance. On y trouve des passages comme : « Les parents nomment facilement “caprices” ou “comédies” ces cris qu’ils ne savent interpréter. C’est terrible pour un enfant (…) quand ses suppliques sont réduites à ces mots dévalorisants. » Ou : « Les recettes éducatives d’hier ne sont plus adaptées. Dans la société actuelle et plus encore dans celle de demain, la route du succès passe par la confiance en soi, l’autonomie et l’aisance relationnelle. »
Dans les années qui suivent, les « parents Filliozat » se multiplient. La pédiatre Catherine Guéguen, auteur de Pour une enfance heureuse (Robert Laffont, 2013), est l’autre grande référence. Pour Stéphanie, 50 ans, devenue mère pour la première fois en 2012, ses idées ont été une révélation. « J’ai reçu une éducation je-m’en-foutiste, où les enfants étaient là mais pas très importants. On était moins bien servis à table, par exemple. J’en ai pas mal souffert. Et soudainement ces livres m’ont expliqué que faire attention à eux, les traiter en êtres dignes de sérieux, était un moyen d’en faire des adultes bien dans leur peau qui osent être eux-mêmes. »
Si, dans la confusion actuelle, l’éducation positive est amalgamée au laxisme, elle n’a aucun rapport avec lui au départ. Ce que les Anglo-saxons appellent «positive parenting» renvoie d’abord à un ensemble de principes et d’outils concrets, tirés de connaissances nouvelles comme l’imagerie. Le cadre est au contraire précis et doit aider les parents à encourager les comportements souhaités, à rester calmes en cas de crise… En France, « à part donner des ordres ou tout lâcher », nous n’aurions « rien appris » pour éduquer sans punir, affirme Isabelle Filliozat dans Le Figaro en 2015. Elle est régulièrement invitée sur le plateau des « Maternelles » (France 5), émission très regardée, où elle conseille par exemple de dire « stop » plutôt que « non » car ce mot irait de pair avec un visage fermé, donc négatif. En cas de colère, elle suggère de donner une feuille à déchirer à l’enfant ou de lui faire un câlin pour insuffler une dose d’ocytocine, l’hormone dite du bonheur.
Les parents, ensevelis sous des informations contradictoires, saluent cette dimension pratique qui doit leur permettre d’éduquer en préservant, c’est la promesse, la paix à la maison. On ne crie pas, on ne tape pas, on ne punit pas : on sanctionne. Pour avoir volontairement renversé son verre d’eau sur le sol, Eugène n’ira pas au coin, il nettoiera le sol. Élevés dans les années 1980-1990, de manière encore verticale, sensibles à cette culture des émotions, les jeunes sont attirés par cette nouvelle relation familiale. Comme il s’agit de nouveaux territoires scientifiques, circule l’idée qu’il faut s’y former. Parent ? Un métier. Filliozat (et d’autres) se lance dans l'accompagnement professionnel. Des comptes de particuliers-influenceurs comme Cool Parents Make Happy Kids [oui, en anglais] ou Papapositive exploitent à leur tour ce filon. En 2020, Isabelle Filliozat déclare au micro de France Culture : « La parentalité positive respecte les besoins et les droits des enfants et des parents, donc on ne peut pas être contre. »
Au fil des années, l’éducation positive à la française finit pourtant par désigner des réalités très différentes. Pour les uns, c’est une boîte à outils contre les conflits quotidiens ; pour les autres, une philosophie éducative vouée à déconstruire les dogmes anciens. Forcément, le fossé générationnel, mais aussi social, ne tarde pas à se creuser. Certains sont contre par principe, d’autres par crainte des excès, beaucoup n’en sont même pas à se poser ces questions. « On assiste à un grand écart entre les très prévenants, souvent CSP+, qui font attention à tout, et les maltraitants, souvent de milieux plus défavorisés, parfois pas conscients des conséquences provoquées par les violences psychologiques et physiques, ni que la loi les interdit depuis 2019 », remarque la scientifique Marie Chetrit, auteur d’éducation positive : une question d’équilibre ? (Solar, 2021).
En 2021, Catherine Guéguen s’inquiète dans Marianne : « La diffusion de ces théories par des parents qui s’inventent le statut de coach aboutit à des catastrophes. » Une liste de «violences éducatives ordinaires » sortie du cerveau d’on ne sait qui circule sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, de jeunes mères s’interrogent. Est-ce maltraitant de contraindre l’enfant à prendre un médicament ? À attacher sa ceinture ? Comment lui faire comprendre sans le houspiller qu’une main, « c’est fait pour donner des caresses, pas pour taper » ? Pendant que des parents pensent qu’ils ne font jamais assez, des grands-parents s’entendent dire qu’ils auraient dû faire mieux. Sur les réseaux, une grand-mère s’afflige : « Ma fille se coupe les cheveux en quatre pour tout. C’est ça, la grande avancée ? » « “Éducation moderne”, tu parles ! Enfants rois non éduqués, surtout », siffle une autre.
Les données sont empiriques mais d’après les psychologues les conflits éducatifs surviennent de plus en plus. Normal, rétorquent les pro-éducation positive, les grands changements culturels produisent des étincelles. Reste qu’à mesure que le courant grossit il se simplifie, agrège des discours plus radicaux. Médiatiquement, le retour de bâton - a lieu très rapidement. Dès 2019, la psychologue Caroline Goldman lance sa « croisade » contre l’éducation positive. Elle lui reproche de minorer l’importance des limites, de nier « l’existence des pulsions agressives » chez les enfants et de tout leur passer en invoquant l’immaturité cérébrale. En 2020, elle publie File dans ta chambre ! chez Dunod, livre dans lequel elle défend les vertus du temps d'arrêt, l’exclusion temporaire dans la chambre, pour les enfants à partir de 1 an. Une technique de la parentalité positive anglo-saxonne, mais qu’elle repatouille à sa sauce.
À ses côtés et à ceux du psychologue Didier Pleux, les tenants de l’éducation traditionnelle reprennent du poil de la bête. Ils affirment la nécessité de l’autorité. En 2022, Caroline Goldman convainc 350 spécialistes de la petite enfance de signer une tribune contre la parentalité « exclusivement » positive dans Le Figaro. Selon ces pédiatres, psychologues, psychiatres, les enfants éduqués de cette manière « ne sont plus aidés à grandir ». Ils accusent les théoriciens et autres influenceurs français de ce courant de l’avoir élargi en y injectant des données scientifiques extrapolées et une vision uniquement compassionnelle de l’enfant. Dans une part des foyers, son application confinerait au laxisme. Mais un laxisme conceptualisé, anxieux.
Chroniqueur des « Maternelles » de 2015 à 2024, Benjamin Muller a récemment raconté que sa rupture d’avec ce courant était partie de l’observation d’une de ces familles en vacances. « Le petit devait avoir 5 ou 6 ans et son père lui avait servi des petites tartines.» L’enfant en a jeté une par terre. Puis deux. « Le père s’acharnait à essayer de comprendre si le petit avait un problème avec le pain ou la garniture de la tartine.» Quand le petit a renversé le verre de sa soeur, « la mère n’a pas réagi, le père, lui, continuait de chercher l’émotion chez son fils», raconte Muller. Comme si chaque transgression cachait un message qu’il appartenait aux adultes de décoder. La « dérive » de l’éducation positive l’a alors frappé.
Aujourd’hui, ce courant parental a pris du plomb dans l’aile sur le plan médiatique. À l’été 2023, Caroline Goldman a même obtenu une chronique journalière sur France Inter. Certes, la bronca fut importante — la médiatrice de Radio France a dû publier un courrier, de nombreux spécialistes de l’enfance se sont indignés de ses prises de position dans Le Monde —, mais, désormais, quand il est question d’elle, les écueils possibles de l’éducation positive sont toujours abordés. En mars dernier, l’historien Pierre Vesperini nous confiait désormais lui préférer le terme d’« éducation démocratique », moins marqué.
Qu’en est-il dans la vraie vie ? « Sur le terrain, en institution, personne ne parle vraiment d’éducation positive, qui apparaît avant tout comme un épiphénomène propre aux influenceurs et aux réseaux sociaux », considère Baptiste G., un psychologue en institut médico-éducatif, assez engagé sur le sujet pour être aujourd’hui poursuivi par une psychologue du courant, très présente en ligne. «L’éducation positive a diffusé énormément de fausses nouvelles, ce qu’on appelle des “neuromythes”, sur le fonctionnement du cerveau. Ayant dénoncé ces contrevérités sur les réseaux, je me retrouve dans ce qu’on appelle une procédure bâillon par l’une des représentantes de ce courant qui porte plainte contre moi et n’hésite à menacer d’autres confrères et consœurs à la moindre contradiction. » En dehors de ces cercles, il y a fort à parier que de nombreux parents, lessivés par les excès, ont trié le bon grain de l’ivraie, retenu qu’en effet un cerveau d’enfant est immature. Mais qu’il supporte les interdits, les non, les froncements de sourcils.
Source : Le Figaro
(1) Cité par Béatrice Kammerer dans son article « Heurs et malheurs de l’éducation positive » («Constructif», 2024).


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