Dans son nouveau livre « Homo occidentalis », coécrit avec le psychologue et psychanalyste Ruben Rabinovitch, Jérôme Fourquet décrit une véritable bascule anthropologique et psychique de l’occident. Les récentes mobilisations lycéennes peuvent être lues, dans une certaine mesure, comme une illustration de cette transformation. Extrait d'un article de Jérôme Fourquet paru dans le Figaro.
[...] ces moindres capacités de concentration nous semblent typiques des caractéristiques du fonctionnement psychique de l’homo occidentalis, et notamment de ses plus jeunes représentants. Avant même l’apparition des réseaux sociaux et l’omniprésence des écrans, les pays occidentaux sont progressivement rentrés à partir des années 1960 dans ce que nous appelons avec Ruben Rabinovitch le nouveau régime psychique.
Alors que l’ancien régime psychique, engendré par la société traditionnelle au fonctionnement très vertical, produisait des individus ayant été formatés (pour le meilleur et pour le pire) dès le plus jeune âge à se conformer à la règle et à l’autorité, à canaliser leur impulsivité et à concentrer leur attention pour fournir un effort ou un travail intellectuel soutenu, une telle discipline psychique semble beaucoup plus difficile à suivre pour les individus évoluant dans le nouveau régime psychique, régnant dans nos sociétés libérales contemporaines.
Ce changement de paradigme s’observe au quotidien dans les salles de classe. Alors qu’en 1973 58% des enseignants du secondaire déclaraient n’avoir «pas du tout de mal » à maintenir un minimum de discipline parmi leurs élèves, cette proportion n’était plus que de 25 % en 2021. Cette moindre faculté de concentration et cette moindre aptitude à fixer son attention, par exemple sur un texte, n’affectent pas que les plus jeunes (comme en témoigne le recul de la pratique de la lecture dans l’ensemble de la population), mais c’est dans ces générations que ces phénomènes sont les plus marqués.
Ces jeunes générations voient leur attention sollicitée en permanence par le défilé d’un flot ininterrompu de vidéos et d’images et par les notifications de leur écran de téléphone. En une génération (le premier iphone arrive sur le marché en 2007), une véritable addiction au téléphone s’est développée. Ces jeunes individus sont devenus dépendants, au sens toxicologique du terme, à leur écran et le sevrage est quasiment impossible. On notera d’ailleurs que l’interdiction des téléphones portables dans les lycées, mesure instaurée en cette rentrée, figure en bonne place parmi les thèmes abordés par les jeunes sur la plateforme mise en place par le ministère pour recueillir leurs doléances.
Mais les lycéens évoluent également dans une société où les loisirs sont grandement valorisés au détriment du temps d’étude. Il y a quelques années, Acadomia, entreprise dominante dans le secteur du soutien scolaire, avait ainsi diffusé une campagne de publicité à destination des parents, montrant des familles jouant ensemble et ayant pour slogan «Vous avez mieux à partager en famille que les devoirs. »
Dans le nouveau régime psychique, ce n’est pas uniquement le rapport aux devoirs à la maison qui a changé, mais également les méthodes d’enseignement en classe. Alors que, sous l’ancien régime psychique, l’élève était soumis à des exercices exigeants (calcul mental et dictées à un rythme soutenu au primaire, problèmes aux énoncés complexes et lectures d’œuvres complètes dans le secondaire) ainsi qu’à des pratiques contraignantes (apprentissage par cœur), le degré d’exigence est désormais moindre. Tout se passe comme si l’institution scolaire avait considéré au fil du temps qu’on ne pouvait plus astreindre les nouvelles générations d’élèves aux mêmes standards et qu’il fallait davantage leur permettre d’exprimer leur créativité et leur sensibilité, plutôt que d’être dans une approche trop verticale et directive. On retrouve là une marque de fabrique du nouveau régime psychique, qui accorde une grande importance à la subjectivité et au confort individuels au détriment de la transmission exigeante d’un héritage collectif.
Quels sont les résultats de cette approche pédagogique et de ce nouveau rapport à l’enseignement, qui se sont progressivement déployés au cours des dernières décennies?
Les données de l’enquête Pisa, réalisée auprès d’élèves de 15 à 16 ans - soit précisément l’âge de bon nombre de lycéens mobilisés -, sont particulièrement parlantes. Le 8 septembre dernier, soit dix jours seulement avant que ne débute la mobilisation (au lycée Saint-Exupéry de Créteil), les conclusions de l’enquête Pisa de 2025 étaient rendues publiques. Elles indiquaient la poursuite du décrochage du niveau moyen des adolescents dans les trois disciplines évaluées : sciences, mathématiques et compréhension de l’écrit. On dispose sur ces deux dernières matières d’un comparatif depuis 2000, et, comme le montrent les courbes suivantes, la chute sur vingt-cinq ans est spectaculaire.
Comme on l’a vu, les mauvaises conditions de travail dans certains établissements et le fonctionnement de Parcoursup [site web destiné à recueillir et gérer les vœux d'affectation des futurs étudiants à l'université] sont les principaux moteurs de la mobilisation lycéenne. Mais les doutes sur la valeur réelle de leur futur bac et sur leur niveau scolaire véritable participent également du désarroi et de l’inquiétude d’une partie de ces jeunes.
L’enquête LEC (pour lire, écrire, compter) est moins connue que Pisa, mais tout aussi précieuse pour objectiver les évolutions de long terme. Pilotée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’éducation nationale, cette enquête est réalisée depuis 1987 auprès d’élèves de CM2. La dernière livraison date de 2021, et nous disposons donc d’un champ d’observation s’étalant sur plus de trente ans. Les résultats de l’enquête LEC sont congruents avec ceux de Pisa, mais ils nous montrent que le décrochage est intervenu dès les années 1990 et dès l’école élémentaire. La chute du niveau scolaire est donc durablement installée et prend sa source dès les premières années d’apprentissage.
Ainsi, en calcul, par exemple, le score moyen des élèves de CM2 s’établissait à 250 points en 1987, contre seulement 175 en 2021. De manière très concrète, quand 74 % des élèves de CM2 réussissaient l’exercice sur les divisions en 1987, ils n’étaient plus que 37 % en 2017, le taux de réussite ayant été divisé par deux en trente ans… Pour ce qui est de l’orthographe, le recul est plus spectaculaire encore. La même dictée de 67 mots, « sans difficulté particulière » d’après les responsables de l’enquête LEC, est administrée à chaque nouvelle édition de l’étude. En 1987, la proportion d’élèves effectuant 15 fautes ou plus (ce qui est beaucoup au regard de la longueur du texte, qui fait seulement 10 lignes) était d’un tiers. Trente-quatre ans plus tard, c’est la quasi-totalité de la classe d’âge (90,5 %) qui affiche une aussi piètre performance.
[Moins résistants à la frustration et moins maîtres de leurs pulsions]
Parallèlement à l’attachement viscéral à la liberté de choix dont nous avons parlé précédemment, toute une partie des individus évoluant dans ce nouveau régime psychique, et notamment les plus jeunes, entretiennent un rapport différent à l’autorité et aux figures qui l’incarnent. Et ils se montrent également beaucoup moins résistants à la frustration et moins en capacité de canaliser leurs pulsions. Et si l’absence de réponse politique au sommet de l’état au début du mouvement et l’envoi en nombre d’effectifs de police non spécialisés dans le maintien de l’ordre aux abords des lycées ont tendu la situation et amplifié la mobilisation et la détermination des lycéens, ces caractéristiques de la nouvelle psyché collective expliquent que la mobilisation ait très vite été marquée par des épisodes de violences. [À nuancer quand on voit la composition particulière des émeutiers violents] Comme lors des précédents mouvements de contestation juvénile, les affrontements ont d’abord traditionnellement opposé une partie des manifestants aux forces de l’ordre. Mais le degré de violence (notamment du fait de l’usage récurrent des désormais célèbres mortiers d’artifice) a monté de plusieurs crans. À la date du 7 octobre, soit un peu moins de trois semaines après le début du mouvement, pas moins de 761 policiers et gendarmes, ainsi que 215 manifestants avaient été blessés. Si ce mouvement se distingue déjà par son lourd bilan, il se singularise également par la nature des personnes ayant été visées par les violences. En effet, à ce jour, 65 personnels de l’éducation nationale ont été agressés. De tels actes ne s’étaient jamais produits jusqu’ici, pas même en Mai 68, période durant laquelle les repères et les interdits traditionnels étaient encore en place.
Ces scènes de proviseurs et d’enseignants (mais aussi de pompiers), molestés, voire tabassés, par de jeunes manifestants, illustrent que des verrous ont sauté. [Ces verrous avaient sauté dans les banlieues immigrées depuis longtemps, les représentants de l'État français y étaient déjà agressés, les bâtiments officiels saccagés.] L’autorité symbolique, dont ces professions bénéficiaient sous l’ancien régime psychique, ne dissuade manifestement plus certains émeutiers de s’en prendre à eux désormais. Ces agressions dans les lycées en marge de la mobilisation ne sont que la pointe émergée d’un phénomène beaucoup plus répandu dans toute la société. Par un effet de concomitance des temps, la RATP a par exemple déployé en cette rentrée une vaste campagne d’affichage sur son réseau pour rappeler les peines encourues en cas d’agressions physiques ou menaces et crachats sur ses agents. Non seulement ces totems d’immunité dont bénéficiaient certaines professions ne sont plus reconnus, ni respectés, mais, parallèlement, la propension à canaliser son agressivité a été nettement abaissée. Alors que, sous l’ancien régime psychique, l’individu avait été conditionné dès le plus jeune âge à gérer sa frustration, à prendre son mal en patience et à maîtriser ses pulsions, cette aptitude ne va plus de soi chez certains, qui se laissent déborder par leurs affects. Des expressions du langage courant comme «péter un câble» ou « péter un plomb » traduisent bien cette configuration psychique nouvelle en donnant à voir l’image d’une surcharge qui doit être immédiatement évacuée, car l’individu ne parvient plus à l’absorber et à y faire face. Lorsqu’un jeune impliqué dans l’agression du policier à Belfort explique qu’il ne sait pas ce qui lui a pris et qu’il a « été pris par l’adrénaline », on retrouve typiquement cette difficulté à contenir ses affects et ses pulsions.
Cela ne signifie pas que la violence est nouvelle. Elle a toujours existé, notamment dans les mobilisations sociales. Mais dans ses travaux sur ce qu’il appelait le « processus de civilisation », Norbert Elias avait montré comment, de manière séculaire, les sociétés occidentales avaient travaillé à canaliser la violence et à domestiquer les pulsions. Aujourd’hui, certaines de ces forces de rappel sont apparemment beaucoup moins efficaces et les butées et les verrous sautent beaucoup plus facilement. Cette configuration psychique nouvelle et cette moindre capacité à maîtriser son agressivité s’accompagnent dans une partie des générations les plus jeunes d’une légitimation rationnelle et assumée du recours à la violence. 21 % des membres de la Gen Z (nés entre 1997 et 2010), soit la génération qui est actuellement mobilisée, considèrent ainsi que, dans certaines circonstances, la violence contre des personnes est un moyen acceptable de défendre ses idées.
Cette opinion est deux fois moins répandue parmi les personnes nées avant le début des années 1960 et qui furent donc très majoritairement conditionnées sous l’ancien régime psychique. Ce changement de rapport à la violence et cette moindre capacité à canaliser ses pulsions expliquent l’impressionnant bilan humain et matériel constaté au cours de ces semaines de mobilisation.
Voir aussi
Pour Éric Zemmour, les violences autour des lycées sont un avant-goût du chaos que l’alliance entre l’extrême gauche et la racaille prépare en France. L'impunité est le carburant de l'émeute. La justice doit frapper ces délinquants là où ça fait mal : au portefeuille et en mettant ceux qui détruisent et tabassent en prison.




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