lundi 28 septembre 2026

Les catholiques ou la nouvelle élite qui vient ?

Version courte—  Chantal Delsol voit dans les catholiques français une minorité désormais très réduite, mais particulièrement fervente, nombreuse en enfants et soucieuse de leur éducation, qui pourrait ainsi constituer une part importante de l’élite de demain. Face à l’affaissement de l’école républicaine, elle imagine une société très clivée entre une petite élite éduquée et exigeante, où les catholiques seraient surreprésentés, et une majorité beaucoup moins instruite. Texte publié dans Valeurs actuelles.

Nous savons que les deux pays les plus athées d’Europe sont la Tchéquie et la France – peut-être parce que ce sont les plus horriblement marqués dans le passé par les guerres de Religion. Mais au moment où le christianisme s’efface drastiquement dans le vieux continent depuis un demi-siècle, la France se singularise par l’émergence et le déploiement, depuis le début de ce siècle, d’une minorité catholique vivante, énergique et même bruyante (que les catholiques des pays voisins nous envient). Les vastes Manif pour tous, dont les médias ont bien sûr minimisé l’ampleur, attestaient d’une présence catholique militante, et les multiples associations, la présence de médias spécifiques, le pèlerinage de Chartres, la résistance des “talas” [« trotskystes, anarchistes, libertaires »] dans l’enseignement supérieur, tout concorde pour signaler que si les catholiques sont désormais ultra-minoritaires, ils existent et avec force. Les messes (autrefois pleines de femmes dont les maris étaient au bistrot), sont pleines de jeunes qui s’agenouillent sur les dalles pour pallier l’absence des prie-dieu, dégagés dans les années 1970 : il ne s’agit pas d’une religion qui s’évanouit en ne laissant que quelques vieillards égarés. La relève est là, fervente.

Cette relève est très réduite en nombre. Et pourtant : aujourd’hui les familles catholiques, pratiquement les seules familles nombreuses [note du carnet: parmi la population autochtone, mais pas parmi les familles issues de l'immigration], appartiennent à l’élite (contrairement à la sociologie d’autrefois, où c’étaient les pauvres qui étaient catholiques). Et, comme une élite peut le faire, ils éduquent leurs enfants. Je veux dire : ils se sacrifient pour l’éducation, ils surveillent l’addiction aux réseaux, ils font des kilomètres pour emmener l’enfant chez les scouts, ils cherchent l’école exigeante et pour cela se serrent la ceinture, ils font réciter les leçons et les expliquent, ils exigent le respect des professeurs, ils interdisent les gros mots, ils apprennent à arriver à l’heure, ils expliquent inlassablement que l’IA ne peut pas remplacer la pensée personnelle, j’en passe et tout le monde comprend.

Et tout cela est devenu une rareté : l’école française en témoigne, où les élèves peuvent venir quand ça leur chante, injurier leurs enseignants, ridiculiser la langue de Molière et finalement sortir des couteaux. Après la tornade de Mai-68 puis l’enseignement de la déconstruction, le niveau d’instruction et d’éducation est aujourd’hui si bas que l’employeur, las de voir des candidats tous munis d’un diplôme devenu sans valeur, embauche celui qui arrive à l’heure au premier rendez-vous et se trouve capable de saluer convenablement. Le niveau lamentable de l’école nous prépare un pays partagé en un immense peuple d’analphabètes, rivés à leurs réseaux, et une toute petite élite suréduquée.

Autrement dit, et on peut le regretter parce que ce n’est pas la culture française, l’école républicaine qui rendait possible l’émergence de Camus laissera place à une société très clivée entre les quelques-uns et les nombreux, comme disait Platon, un type de société qu’on peut trouver en Amérique latine ou récemment encore en Europe de l’Est. La minuscule aristocratie pleine de ressources sera composée essentiellement de catholiques – non parce qu’ils sont meilleurs que les autres, mais parce qu’ils ont envahi l’élite éduquée. Pour imaginer le pouvoir d’une ultraminorité éduquée et fervente, il suffit de se rappeler le rôle des trotskistes en 1968. Je ne sais pas si le catholicisme reprendra un jour une influence comparable, mais si c’est le cas, cela commencera par l’éducation.

Données récentes. L’enquête Ifop-Bayard–La Croix menée en 2025 auprès de 2 159 catholiques « engagés » décrit un noyau de pratiquants réguliers qui est à la fois plus jeune et plus diplômé que les catholiques occasionnels, et qui compte davantage d’étudiants. La transmission familiale y joue aussi un rôle majeur : 64 % des pratiquants réguliers ont grandi dans un foyer où les parents allaient régulièrement à la messe, contre 37 % des occasionnels. Ce noyau demeure en outre plus familial : 10 % des pratiquants hebdomadaires ont quatre enfants ou plus, contre 5 % des occasionnels. Les études démographiques portant sur les générations plus anciennes avaient déjà mis en évidence un écart beaucoup plus marqué : les catholiques pratiquantes nées en 1960-1965 avaient en moyenne 2,6 enfants, contre 2,0 pour les catholiques non pratiquantes et 1,7 pour les femmes sans religion. On ne peut évidemment pas transposer ce 2,6 aux générations actuelles, mais la persistance d’un gradient entre pratique religieuse et taille des familles est bien documentée. Enfin, les choix scolaires vont dans le même sens : en 2025, seuls 48 % des parents catholiques pratiquants souhaitaient scolariser leur enfant dans le public, contre 73 % des parents dans l’ensemble.

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