dimanche 22 juin 2025

Syrie — Au moins 20 morts dans un attentat contre une église grecque-orthodoxe

Un attentat suicide a visé l’église grecque-orthodoxe Saint-Élie (Mar Elias) dans le quartier de Dweila, à Damas, pendant la messe du dimanche soir. 

Un assaillant, identifié par le ministère syrien de l’Intérieur comme membre de l’État islamique (EI), est entré dans l’église, a ouvert le feu sur les fidèles, puis a déclenché une ceinture explosive.

Certaines sources mentionnent un possible second assaillant ayant pris la fuite, mais cela n’est pas confirmé officiellement.

L’attaque a eu lieu lors d’une liturgie, avec environ 400 personnes présentes, selon un prêtre sur place.

Au moins 20 à 22 morts et 52 à 63 blessés, selon le ministère syrien de la Santé, l’Observatoire syrien des droits de l’homme et des médias comme Reuters, The Guardian et AP.

Des rapports initiaux mentionnaient 9 à 15 morts, mais le bilan a été revu à la hausse.


Des enfants figureraient parmi les victimes, selon certains médias locaux.

L’église a subi d’importants dégâts : autel endommagé, bancs détruits, sol couvert de sang et débris.

Il s'agit du premier attentat suicide à Damas depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, renversé par une insurrection menée par des rebelles islamistes.

L’EI a revendiqué l’attaque via ses canaux médiatiques, exploitant le vide sécuritaire post-Assad pour cibler les minorités chrétiennes.

Le gouvernement intérimaire syrien, dirigé par Ahmed al-Charâ (issu du groupe Hayat Tahrir al-Sham soit l'Organisation pour la Libération du Levant), promet de protéger les minorités. Depuis la prise de pouvoir par HTS, des rapports font état d’actes de violence ciblée contre les Alaouites, particulièrement dans les régions côtières comme Lattaquié et Tartous, bastions alaouites sous l’ancien régime. Ces actes incluent des assassinats, des enlèvements et des pillages, souvent attribués à des factions rebelles ou à des règlements de compte locaux,

Le Patriarcat grec-orthodoxe d’Antioche a condamné l’attaque, qualifiant les victimes de « martyrs » et exigeant des autorités syriennes qu’elles protègent les lieux de culte.

La France, la Grèce, les Émirats arabes unis, la Turquie et l’ONU (via l’envoyé spécial Geir Pedersen) ont dénoncé cet acte terroriste, appelant à la justice et à la protection des civils.

Le ministre syrien de l’Intérieur, Anas Khattab, a qualifié l’attaque de « crime répréhensible » et annoncé une enquête.

Cet attentat souligne les tensions sectaires persistantes en Syrie, malgré les déclarations du gouvernement dit intérimaire pour stabiliser le pays.

Les chrétiens, minorité visée, sont particulièrement vulnérables face à la résurgence de l’EI, qui a déjà ciblé des sites religieux par le passé, exemples:

  • 2013 - attentats contre le village chrétien de Maaloula (20 morts);2015 Enlèvements de 200 à 300 chrétiens assyriens dans la vallée du Khabour;
  • 2015 Destruction de l’église de l’Immaculée Conception, Qaryatayn (160 chrétiens enlevés, plusieurs décapitations);
  • 2016 - Attentat-suicide à Qamishli, quartier chrétien 9au moins 44 morts);
  • 2016 près du sanctuaire chiite Sayyida Zeinab.

Plus de détails dans L'Orient-Le Jour de Beyrouth.

Réaction de l'Œuvre d'Orient

L’Œuvre d’Orient est horrifiée et condamne l'attentat perpétré dans l'église grecque orthodoxe Saint-Elie, à Damas, au cours de la messe du dimanche 22 juin. Cette attaque, dans un lieu de foi et de paix, a fait selon un bilan encore provisoire 25 morts et 63 blessés. L'Œuvre d'Orient présente ses condoléances aux familles des victimes et à toute la communauté chrétienne de Syrie. 

Assurer la sécurité de toutes les communautés religieuses est un élément indispensable pour la reconstruction du pays. Les autorités syriennes et internationales doivent prendre immédiatement les mesures nécessaires. Une enquête doit être diligentée.

Mgr Pascal Gollnisch, directeur général de L'Œuvre d'Orient, a déclaré : « Cet attentat est dramatique, il nous rappelle l’attentat de la cathédrale Sayedat al-Najat de Bagdad, il y a 15 ans. C’est un événement effroyable qui fragilise complètement la communauté chrétienne en Syrie, et plus largement au Moyen-Orient. Cela risque de se traduire par un exode des chrétiens. Nous déplorons l’absence de mesures de sécurité autour des lieux de culte, en particulier des églises, que nous savons sous menace constante. Nous ne voulons pas simplement des paroles de la part des autorités syriennes, il convient absolument de mettre en œuvre des mesures de sécurité auxquelles la communauté chrétienne a le droit. » 

Vidéo du kamikaze (avec sac à dos) qui s'est fait exploser 

La rue Trutch à Vancouver devient officiellement la rue Šxʷməθkʷəy̓əmsəm

La décision de Vancouver de renommer la rue Trutch en rue Šxʷməθkʷəy̓əmsəm s’inscrit dans un effort de promotion de l’histoire autochtone (indienne) de la région. Le nom original, Trutch, faisait référence à Sir Joseph Trutch, un ancien lieutenant-gouverneur de la Colombie-Britannique connu pour ses politiques coloniales dont la réduction des terres occupées par les « Premières Nations » et des déclarations désobligeantes envers ces peuples autochtones. En changeant ce nom, la ville cherche à retirer les hommages à des figures associées à l’histoire britannique de la province et à honorer les cultures et les langues des Premières Nations locales, en l’occurrence la nation Musqueam, dont le territoire traditionnel englobe Vancouver.

Le nouveau nom, Šxʷməθkʷəy̓əmsəm, provient de la langue hən̓q̓əmin̓əm̓ anciennement parlée par les Musqueam. Ce changement reflète un mouvement croissant au Canada anglais. Cette initiative a suscité des discussions, certains y voyant un pas vers la justice sociale, tandis que d’autres s’interrogent sur l’effacement de l’histoire, mais elle reste un exemple concret de décolonisation des espaces publics.

Le changement de nom de la rue Trutch à Vancouver, désormais désignée Šxʷməθkʷəy̓əmsəm, suscite une controverse dont la portée dépasse le simple enjeu toponymique. Les critiques s’articulent principalement autour de deux axes : la perception d’un effacement historique et les difficultés pratiques liées à l’adoption d’un nom autochtone complexe pour les non-locuteurs.

1. L’effacement perçu du passé et la mémoire controversée

Certains résidents et observateurs estiment que l’effacement du nom de Joseph Trutch – figure historique du colonialisme britannique en Colombie-Britannique – équivaut à une forme de réécriture ou de négation du passé. Même si ses politiques envers les Premières Nations furent notoirement discriminatoires et rétrogrades, ces critiques soutiennent qu’un tel acte symbolique élimine une occasion d’enseigner et de confronter ces aspects problématiques de l’histoire locale.

Selon eux, maintenir le nom Trutch n’implique pas une glorification, mais plutôt un devoir de mémoire critique. Ce point de vue s’inspire d’approches muséales ou patrimoniales qui valorisent le contexte et l’explication plutôt que l’effacement. En renommant des lieux, notamment sans contrepartie éducative claire (panneaux explicatifs, programmes scolaires, etc.), la ville court le risque de substituer un oubli confortable à un inconfort pédagogique nécessaire.

2. Une décision perçue comme idéologique et clivante

Au-delà de la mémoire historique, certains dénoncent une instrumentalisation idéologique de la toponymie, accusant les autorités municipales d’imposer des décisions symboliques sans véritable consultation démocratique. Ce point de vue exprime une défiance envers ce qui est perçu comme un activisme institutionnalisé, qui imposerait des valeurs progressistes à une population diverse, sans nécessairement obtenir son assentiment.

La crainte sous-jacente est celle d’une polarisation communautaire : ces changements, au lieu de favoriser la réconciliation, risqueraient d’accentuer les lignes de fracture entre groupes culturels, en opposant un récit autochtone restauré à une mémoire collective plus large, jugée illégitime ou embarrassante.

3. Obstacles linguistiques et appropriation pratique

Par ailleurs, la complexité du nouveau nom, Šxʷməθkʷəy̓əmsəm, issu de la langue hən̓q̓əmin̓əm̓ autrefois parlée par les Musqueams, soulève des objections d’ordre pratique et linguistique. De nombreux citoyens rapportent des difficultés à le prononcer, l’écrire ou même s’en souvenir. Pour une population urbaine plurilingue qui n’a aucun contact préalable avec cette langue, l’usage quotidien devient ardu, et le nom risque de demeurer abstrait ou inaccessible, voire ignoré dans les usages courants.

Toutefois, il est également important de reconnaître que cette langue compte aujourd’hui moins de 10 locuteurs pleinement compétents, aucun locuteur natif, et environ 500 semi-locuteurs, malgré les efforts de revitalisation.

Dans ce contexte, certains résidents s’interrogent : dans quelle mesure un nom de rue peut-il devenir un outil de reconnaissance partagé s’il est pratiquement inemployable par la majorité des citoyens, y compris ceux des communautés autochtones locales ? Pour beaucoup, cette décision peut donner l’impression d’un geste hautement symbolique mais faiblement intégré dans la vie réelle, risquant de créer une fracture entre l’intention politique et la réception populaire.

4. Un déficit de participation citoyenne

Enfin, plusieurs critiques pointent un manque de transparence et de concertation dans le processus de décision. Si la démarche entend honorer la langue et la culture des Premières Nations, elle semble avoir été perçue par certains comme un processus unilatéral, vertical, excluant les résidents concernés. Ce déficit démocratique alimente un sentiment de dépossession symbolique : les citoyens ont vu leur espace urbain renommé sans avoir été pleinement consultés, voire entendus.

À Montréal aussi, un nom imprononçable et une appropriation partiale du passé autochtone

À Montréal, en 2019, la rue Amherst (nommée d’après Jeffery Amherst, général britannique associé à des massacres envers les Autochtones) a été renommée Atateken, un mot issu de la langue des Agniers (Mohawks), pourtant alliés des Anglais, signifiant « fraternité », « groupe de personnes vivant ensemble dans l’harmonie ». Nom intéressant pour un peuple aussi guerrier (voir la liste des nations détruites ou dispersées par les Agniers ci-dessous).

Or, une proposition circulait pour remplacer le nom d'Amherst (ou celui de Wolfe) par celui de « Pontiac », en hommage au grand chef autochtone Odawa Pontiac, qui mena une coalition de nations autochtones contre la domination britannique après la conquête, notamment en riposte directe aux actions de Wolfe et Amherst. 

Pour de nombreux observateurs, renommer la rue Wolfe ou Amherst en Pontiac aurait offert : une symétrie historique puissante (l’oppresseur remplacé par le résistant)  et un nom facile à prononcer et à mémoriser pour l’ensemble des Montréalais, y compris les nouveaux arrivants.

Depuis juin 2017, le sommet de la colline d’Outremont (Mont Royal) se voit imposer un nom mohawk : Tiohtià:ke Otsira’kéhne, Rappelons que malgré les prétentions de l'administration de la ville de Montréal, Montréal n'est pas en territoire traditionnel agnier (mohawk). 

Au moment de la fondation de Ville-Marie (1642), les Mohawks habitaient surtout la vallée de la Mohawk, dans l’actuel État de New York. Ils n’étaient pas établis à Montréal, mais y faisaient des incursions — souvent guerrières... Ce sont en fait les Français qui, après les guerres iroquoises, ont permis aux Mohawks catholiques convertis (les Agniers) de s’établir à proximité de Montréal, notamment à Kahnawake, au sud de Montréal. En 1760, pendant la guerre de la Conquête (sept Ans), les Mohawks catholiques de Kahnawake ont trahi les Français, alors même qu’ils avaient été protégés et installés par eux un siècle plus tôt. Ces Agniers ont choisi de ne pas soutenir Montréal lors de l’attaque britannique. Ils ont permis aux Britanniques d’approcher sans opposition, en s’abstenant de défendre et d'avertir leurs anciens alliés. 

Agnier est le nom (transcrit par une oreille française) que les Mohawks se donnent dans leur propre langue, Kanien'kehá:ka, qui signifie « peuple du silex » ou « peuple de la pierre à feu ». Mohawk est le nom que les Anglais leur donnent, il viendrait probablement d'un mot algonquin, mohowawog, signifiant « mangeurs d'hommes », un nom donné par leurs ennemis pour les décrire comme des guerriers redoutables.

Voici la liste des principales nations disparues ou largement détruites lors des guerres avec les Agniers/Mohawks (et plus largement les Iroquois) :

  • Iroquoiens du Saint-Laurent
  • Hurons-Wendats (réduits de 60 % à 90% puis dispersés)
  • Neutres (Attawandaron)
  • Ériés
  • Petun (Tionnontatés)
  • Susquehannocks (Andastes)
  • Mahicans (en grande partie absorbés)
  • Algonquins de l'Est (en recul ou déplacement)
  • Illinois (en partie détruits ou repoussés)
  • Shawnees (forcés à migrer à plusieurs reprises)
  • Tionnontouans indépendants (groupes iroquoiens non affiliés)
  • Réfugiés mixtes autour des missions françaises (dispersés ou intégrés)

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Le passé de Ville-Marie n’est ni honteux ni indigne

Dix millions d’euros pour publier un «Coran européen», rien pour la Bible historiale, la première en français et la plus lue au Moyen Âge

La traduction de Guyart des Moulins, à la fin du XIIIe siècle, « propose aux laïcs une lecture continue et accessible du récit biblique, pensée non pour le chœur de l’église mais pour la maison », souligne Xavier-Laurent Salvador. Xavier-Laurent Salvador est agrégé de lettres modernes et maître de conférences en langue et littérature médiévales. Il publie Les Secrets de la Bible au Moyen Âge (Cerf, 2025).

Mêlant exégèse, légendes populaires et traditions juives à l’aide d’un style vivant et accessible, le linguiste retrace, dans « Les Secrets de la Bible au Moyen Âge », la genèse d’une œuvre fascinante qui fit entrer les Écritures dans les foyers – et la langue vulgaire dans l’histoire du sacré.

— Qu’est-ce que la Bible historiale ? En quoi marque-t-elle un tournant dans la diffusion des Écritures ?

XAVIER-LAURENT SALVADOR. — La Bible historiale, rédigée à la fin du XIIIe siècle par le prêtre Guyart des Moulins, est la première grande Bible en prose en langue française. Elle s’appuie sur la Vulgate latine et sur l’historia scholastica de Pierre le Mangeur, mais elle ne s’y limite pas : elle intègre aussi, souvent de manière implicite, des traditions exégétiques juives, notamment dans le traitement narratif des grandes figures bibliques.

>Elle marque un tournant décisif, car elle propose aux laïcs une lecture continue et accessible du récit biblique, pensée non pour le chœur de l’église mais pour la maison, pour les familles. C’est une Bible vivante, qui circule massivement dans toute l’Europe entre 1297 et 1550. On la lit chez les princes, les marchands, les clercs de collège, mais aussi dans les monastères. C’est la Bible des foyers, la première Bible à raconter les Écritures dans une langue familière, imagée, avec des gloses explicatives qui prennent souvent la forme d’anecdotes ou d’éclairages culturels. Elle anticipe ce que nous appellerions aujourd’hui une « lecture accompagnée » du texte.

— Quelles sont les histoires rapportées par Guyart des Moulins dans sa Bible en français ? Comment conçoit-il l’histoire ?

— La Bible historiale de Guyart des Moulins couvre l’ensemble du récit biblique, de la Création jusqu’à la venue du Christ. Mais elle ne se contente pas de traduire : elle organise, commente, explique, en intéla grant d’innombrables développements issus de la tradition exégétique, de la culture savante et de la mémoire populaire. Ce qui fait la singularité de cette Bible, c’est qu’elle ne raconte pas seulement les Écritures, elle raconte l’histoire du monde à la lumière de la Révélation. Car le christianisme est une religion de l’incarnation : Dieu s’est fait homme, dans le temps, à une date, dans une société donnée. Ce n’est pas un événement abstrait : c’est un acte qui inscrit la foi dans l’histoire. Cela signifie que toute l’histoire humaine devient, potentiellement, le lieu où Dieu se révèle. Le récit biblique n’est donc pas un simple enchaînement d’événements : c’est une fresque théologique du temps, où les faits du passé prennent sens à la lumière du salut.

C’est pourquoi non seulement Guyart suit la trame des textes canoniques, mais il comble aussi leurs lacunes, complète leurs silences, relie les épisodes par des gloses narratives et par des éléments venus d’autres traditions, en particulier juives et gréco-latines. Il s’inscrit dans la grande tradition médiévale de la catena aurea, cette «chaîne d’or» de sens à plusieurs niveaux (littéral, allégorique, moral, anagogique), où chaque événement est aussi un signe.
Ainsi, là où la Bible est laconique, Guyart développe. Il convoque Flavius Josèphe pour éclairer les silences historiques du texte, et Pline l’ancien pour expliquer les phénomènes naturels. Par exemple, lorsqu’il s’interroge sur le nom de la mer Rouge, il reprend une explication de Pline selon laquelle des dépôts minéraux ou des algues pourraient teinter l’eau d’une nuance rougeâtre - une manière très concrète, rationnelle, encyclopédique de justifier le nom, qui renforce au lieu de diminuer la crédibilité du récit biblique.

— « L’exégèse médiévale repose sur une interprétation plu ri dimensionnelle du texte biblique », écrivez-vous. Quels sont ces différents niveaux d’interprétation ?

— L’exégèse médiévale repose en effet sur une lecture à plusieurs niveaux du texte biblique, traditionnellement au nombre de quatre : le sens littéral (l’événement tel qu’il est raconté), le sens allégorique (ce que l’événement annonce sur le plan spirituel, notamment en rapport avec le Christ), le sens moral (ce que le fidèle peut en tirer pour sa propre conduite) et le sens anagogique (ce que cela révèle sur les réalités dernières, comme le Salut, le Ciel, la Jérusalem céleste).

Cette lecture quadripartite est omniprésente dans la Bible historiale, mais ce qui rend si originale, c’est qu’elle ne reste pas confinée à la théologie : elle déborde sur les domaines du savoir, de la culture, de la langue. Elle constitue en réalité la première encyclopédie en langue française, un vaste répertoire de récits, de coutumes, de proverbes, d’explications scientifiques, astrologiques, zoologiques, historiques… à la portée du lecteur médiéval. On y apprend ce qu’est le lévite, comment fonctionnait la monnaie romaine, ce que sont les «jours égyptiens» (jours néfastes condamnés par l’église mais encore redoutés par le peuple), ou encore pourquoi le Nil déborde selon l’opinion d’Aristote ou de Pline. Autrement dit, ce texte n’est pas seulement un objet théologique : c’est aussi un miroir de la civilisation médiévale, un témoignage d’autant plus précieux qu’il s’inscrit dans une langue vivante.

Lorsque Joseph, devenu intendant de Pharaon, accuse ses frères d’espionnage, il s’écrie, en ancien français : « Voirement est-ce voire que vous estes espies ! » Ce n’est évidemment pas ainsi que parlait un Égyptien du deuxième millénaire avant notre ère, mais c’est ainsi qu’un Français du XIIIe siècle pouvait s’exclamer. À travers cette vivacité d’expression, c’est le quotidien médiéval qui affleure – ses façons de parler, de jurer, de s’indigner. Enfin, et c’est un point crucial : la Bible historiale témoigne d’un moment décisif dans l’histoire de la langue française. Pour la première fois, le français rivalise avec le latin dans le registre théologique le plus élevé. C’est un moment de bascule civilisationnelle : le français cesse d’être uniquement la langue d’amour courtois, de chronique ou de poésie, pour devenir langue du commentaire biblique, de l’exégèse, de la pensée.

En cela, on peut dire que le français est devenu pleinement français le jour où il a été capable de dire la Bible. Et cette langue, justement, n’est pas figée. Elle est souple, expressive, inventive. Elle emprunte au peuple, à l’oralité, à l’école et au cloître. Elle fait entendre la voix d’un monde. C’est pourquoi la Bible historiale [reproduction disponible ici] est aussi un document linguistique précieux, qui permet de suivre l’évolution de la syntaxe, du lexique, de la phraséologie, mais aussi des mentalités.

— Pourquoi le christianisme s’accommode-t-il sans peine de la traduction ? Quelles résistances ce genre d’entreprises a-t-il rencontrées dans l’église ?

— Le christianisme est, structurellement, une religion du Verbe incarné - et donc une religion du Verbe traduit. Dès les origines, la Parole circule dans les langues des hommes : du grec au latin, du syriaque au slavon, du copte à l’arménien. Traduire n’est pas trahir, c’est rendre Dieu audible ici et maintenant. L’évangélisation passe par cette dynamique du passage d’une langue à une autre, d’un monde à un autre. Henri Meschonnic l’a formulé avec justesse : « L’Europe est née dans la traduction. »

— La diffusion de la Bible en langue vulgaire, à la fin du Moyen Âge, a-t-elle attenté à la légitimité du clergé ? Comment les hérésies se sont-elles nourries de ce phénomène ?
— La Bible historiale n’est pas née contre l’église : elle est née dans l’église, pour enseigner la foi aux fidèles dans leur langue. Elle n’a pas nourri les hérésies : elle a plutôt limité leur essor en offrant une lecture encadrée du texte sacré. Mais, à la fin du Moyen Âge, le fait que les laïcs puissent lire la Bible a conduit certains groupes à revendiquer un droit à l’interprétation autonome, et donc à contester le monopole du clergé. Ce basculement est en partie lié à la montée de l’imprimé.

À l’heure où des projets à 10 millions d’euros sont financés pour publier un soi-disant «Coran européen», on n’a jamais financé l’édition critique complète de la Bible historiale – pourtant la plus lue, la plus copiée, la plus commentée des bibles médiévales en Europe pendant près de trois siècles. C’est un scandale intellectuel et un aveu politique : on préfère aujourd’hui promouvoir une lecture idéologique de la diversité plutôt que reconnaître les fondements historiques de notre propre culture. 


Source : Le Figaro

La Bible historiale
Tirage vert impérial,
numéroté de 1 à 1850,
290 €
Très grand format (30 x 50 cm)
Paru chez les Saints Pères

 

samedi 21 juin 2025

Le 22 juin 1774 promulgation de l'Acte de Québec, intolérable pour les Treize colonies américaines il contribue à leur révolte

Bien qu’ils demeurent sujets britanniques en 1774, après le Traité de Paris de 1763, les Canadiens demeurent attachés à leurs libertés qu’ils associent au riche héritage de leurs origines.


Les administrateurs britanniques constatent que la langue, le droit civil ou la religion risquent de persister encore longtemps, car les Canadiens (français donc) sont largement majoritaires et l’immigration britannique y est trop faible pour renverser la tendance démographique.

Les visées révolutionnaires des 13 colonies anglophones menacent de gagner la province et, dans ce contexte, les autorités britanniques font des concessions aux Canadiens pour s’assurer leur loyauté.

L'Acte de Québec est sanctionné en 1774. Il s’agit de la première constitution québécoise votée par le Parlement de Londres. Avec elle, Québec redevient la capitale politique d’un territoire presque aussi étendu que celui de l’ancienne Nouvelle-France. Il englobe désormais le bassin des Grands Lacs et s’étend vers le sud jusqu’au Mississippi et la vallée de l’Ohio. Des concessions politiques sont également accordées aux Canadiens.

Or, si l’Acte de Québec est bien accueilli par les Canadiens, il est intolérable pour les Treize colonies américaines et contribue à leur révolte contre la mère patrie britannique. Durant ce conflit, des troupes révolutionnaires se dirigent vers le nord et s’emparent de Montréal, mais elles échouent devant Québec au cours d’un affrontement (décembre 1775 et janvier 1776) dans lequel de nombreux Canadiens s’illustrent.

Un acte intolérable pour les Insurgés américains
 
L'Acte de Québec de 1774 est parfois inclus parmi les actes coercitifs, bien qu'il ait été examiné par le Parlement avant le Boston Tea Party. Également connue sous le nom de Loi sur le Canada, la loi étend les frontières de la province de Québec vers le sud jusqu'à la rivière Ohio. Limitant par là-même l'expansion géographiques des treize colonies. La loi accorde également «le libre exercice de la religion de l'Église de Rome», car le territoire abritait une grande majorité catholique française. Tout en instituant également le droit pénal anglais, la loi permet au droit civil français de rester en place, ce qui exclut le procès par jury. Le gouverneur et le corps législatif établis par l'Acte de Québec sont des postes nommés par la Couronne avec une autorité complète sur la colonie. À une époque d'intolérance religieuse généralisée, de nombreux colons protestants frémissent à l'idée de tolérer le catholicisme en Amérique du Nord.

Grief 20  
"Pour avoir aboli le libre système des lois anglaises dans une province voisine [à savoir Québec], y avoir établi un gouvernement arbitraire et avoir élargi ses frontières pour en faire à la fois un exemple et un instrument adéquat pour introduire le même régime absolu dans ces colonies".
(extrait de la déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776)
Le grief encadré dans le facsimilé de la Déclaration d'indépendance de 1776, signée et grossoyée


vendredi 20 juin 2025

France — Vidéo explique que vos parents (blancs, on s'entend) sont racistes

Les élèves de seconde peuvent remplacer leur stage professionnel obligatoire par une participation au SNU (Service National Universel).

Selon Parents Vigilants, voici ce qui a été diffusé il y a quelques jours aux lycéens réalisant leur SNU au centre de Ménétreux-le-Pitois (Côte d’Or). 

Révisionnisme — Pour Mélenchon, Saladin a permis aux Occidentaux de construire les cathédrales

En conférence hier sur la situation géopolitique au Proche-Orient, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que « le roi Dagobert qui mettait sa culotte à l’envers, bon, les [peuples musulmans] ils la mettaient à l’endroit et ils inventaient les maths. Donc disons qu’il y avait une différence de niveau » avant d’ajouter que « s’il n’y avait pas eu Saladin, vous ne sauriez pas bâtir des cathédrales parce que c’est lui qui vous a appris comment on faisait ».

Dagobert est un roi mérovingien qui a régné de 623 à 629 (période d'ailleurs prospère). À cette date, impossible de dire que la civilisation islamique «invente les maths» : on est dans les toutes premières années de l'islam dans le désert d'Arabie où les combattants du djihâd n'inventent certainement pas les mathématiques !

Quand l'abbé Suger qui a posé les bases du style gothique et fait édifier Saint-Denis par la même occasion, est mort en 1151, Saladin avait 13 ans, Aix-la-Chapelle trois siècles et demie et Cluny III était devenue la plus grande construction de la chrétienté.

Saladin, sultan kurde (règne de 1174 à 1193), n'a absolument rien « appris », rien « transmis » aux Occidentaux. Il n'était pas un savant, ni un érudit. Admettons qu'ici « Saladin » soit utilisé comme une figure symbolisant l'ensemble du monde islamique médiéval. Peut-on dire alors que c'est via les savants musulmans qu'on aurait appris en Occident à faire cathédrales et vitraux ? Là encore, non.

L'architecture gothique est faite d'une multitude d'inventions et d'innovations : certaines viennent sans doute de la civilisation hispanique puis islamique (comme l'ogive), mais d'autres sont des inventions occidentales (la croisée d'ogives). Avant la conquête musulmane de l'Espagne en 711, l'architecture wisigothique, qui s'est développée dans la péninsule ibérique sous le royaume wisigoth (Ve siècle jusqu'à l'arrivée des Omeyyades), utilisait déjà des arcs en fer à cheval, également appelés outrepassés. Ces arcs, caractérisés par une courbure qui dépasse le demi-cercle (souvent environ un tiers de plus), étaient employés dans des églises et des édifices religieux. Après la conquête musulmane de 711, l'architecture omeyyade en El-Andalous (Espagne musulmane) a repris et amplifié l'usage des arcs en fer à cheval. Avec leur forme élancée et parfois légèrement pointue, ils ont joué un rôle dans l'évolution vers des formes ogivales, car ils permettaient une meilleure répartition des forces et une esthétique plus verticale.

Arcs outrepassés de Sainte-Marie de Melque (Espagne),
début de la construction au VIIe siècle (avant la conquête musulmane au siècle suivant).

Quant au vitrail, il est attesté en Europe dès l'Antiquité tardive, se transforme au IXe siècle (vitrail au plomb). Les christianismes orientaux vont dédaigner cet art. Dire que c'est Saladin qui l'aurait « appris » aux Occidentaux est tout bonnement faux.

Dans ces deux minutes de conférence, Mélenchon oppose une Europe médiévale arriérée à une civilisation islamique médiévale glorifiée (les maths, Saladin en professeur). Cette vision s'appuie sur plusieurs erreurs historiques majeures.

Voir aussi
 
 
 
 
 

lundi 16 juin 2025

La mosaïque « offensante » de Québec qui sera retirée de l’hôtel de ville de Québec

La mosaïque présentant un chef autochtone agenouillé devant Samuel de Champlain sera retirée de la salle de réception de l’hôtel de ville de Québec « par respect pour les Premières Nations », a tranché l’administration Marchand.
 

Elle sera masquée d’ici son retrait et son sort sera déterminé dans les prochaines semaines. 

La mosaïque est historiquement inexacte : le chef indien porte une coiffe des nations de l'Ouest et on n'a aucun texte qui relate qu'un chef indien se soit agenouillé devant Champlain. Mais, bon, la mosaïque est à la gloire de Champlain fondateur de Québec et celui-ci domine tout le monde, perché sur une petite éminence, ce qui probablement est également historiquement inexact.

Cette histoire fait penser à la fameuse peinture « offensante » montrant Jacques Cartier entouré de soldats armés qui rencontre des Indiens dans le film de Denys Arcand Testament sorti en 2023. Voir extraits ci-dessous.




dimanche 15 juin 2025

La face cachée de Wikipédia - Enquête sur les dérives de l’encyclopédie libre

   Qu’arrive-t-il à la plus célèbre des encyclopédies ? Qui sont ceux qui y contribuent ? Qui sont ceux qui l’accaparent ? Voici comment la neutralité de point de vue a été sacrifiée sur l’autel du militantisme. Voici comment une minorité prend en otage un projet savant et collectif à l’échelle planétaire. Voici l’enquête inédite sur la face cachée de Wikipédia.

   Vous avez une question ? Wikipédia a la réponse. Tout le monde consulte la plateforme et tout le monde peut la nourrir. Or si Wikipédia est globalement un outil fiable, ergonomique et structuré, des voix s’élèvent, toujours plus nombreuses, pour alerter sur ses dérives.

   Depuis quelques années, l’« encyclopédie libre » est devenue une tribune pour des activistes en tous genres. Un terrain de jeu pour les extrémistes de droite et de gauche. Un champ de bataille où les États, les personnalités publiques, les institutions et les grandes entreprises se livrent une lutte de tous les instants. Les biais sont structurels et la direction verrouille toute la structure. Les suspensions et les blocages se multiplient. Et la machine se grippe. Jusqu’à quand ?

Voilà comment l’idéologie provoque la ruine d’une utopie concrète.
    

Les auteurs

Victor Lefebvre est journaliste, passé par Le Figaro et le média en ligne Factuel. Il a contribué au livre-enquête Les derniers jours de Samuel Paty (Plon, 2023).

Michel Sandrin, est contributeur de Wikipédia depuis des années, il intervient régulièrement dans les colonnes du Point, du Figaro et de Marianne pour alerter sur la montée du militantisme sur l'encyclopédie en ligne.

La face cachée de Wikipédia: 
Enquête sur les dérives de l'encyclopédie
de Michel Sandrin et Victor Lefebvre
paru aux éditions du Cerf,
à Paris,
le 3 avril 2025,
212 pages,
ISBN-13 : 978-2204158244


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L'Occident a cessé de perdre sa religion

Après des décennies de sécularisation croissante en Occident, le christianisme tient bon et gagne du terrain auprès des jeunes.

Pendant des décennies, la pratique religieuse qui connaissait la plus forte croissance aux États-Unis était l'absence totale de religion. En 1990, seuls 5 % des Américains se déclaraient athées, agnostiques ou ne croyant « en rien en particulier ». En 2019, environ 30 % ont coché ces cases. Ceux qui ont quitté les bancs de l'église sont devenus plus libéraux sur le plan social, se sont mariés plus tard et ont eu moins d'enfants. Les églises, où la moitié des Américains se retrouvaient autrefois chaque dimanche, ont perdu de leur importance dans la vie civique. Pourtant, pour la première fois en un demi-siècle, la marche de la sécularisation s'est arrêtée (voir graphique 1).

Il en va de même ailleurs. Au Canada, en Grande-Bretagne et en France, la proportion de personnes déclarant aux sondeurs qu'elles sont non religieuses a cessé d'augmenter. Dans sept autres pays d'Europe occidentale, elle a nettement ralenti, n'augmentant que de trois points de pourcentage depuis 2020, contre une hausse de 14 points au cours des cinq années précédentes. Ce ralentissement coïncide avec une pause dans le déclin à long terme de la part de la population chrétienne dans ces mêmes pays. Cela suggère que le ralentissement de la sécularisation est dû à une diminution du nombre de personnes quittant le christianisme, plutôt qu'à la croissance d'autres religions, telles que l'islam, ainsi qu'à une augmentation surprenante de la foi chrétienne chez les jeunes, en particulier ceux de la génération Z (nés entre 1997 et 2012).

« J'ai essayé l'alcool, j'ai essayé les fêtes, j'ai essayé le sexe... rien de tout cela ne fonctionne », explique Eric Curry, de l'université Pace, en rapportant ce que ses pairs disent à propos de leurs tentatives pour surmonter la dépression, l'ennui et la solitude. « Les jeunes cherchent et recherchent profondément la vérité. » M. Curry affirme que son récent baptême a été la meilleure décision de sa vie.

La longue montée du sécularisme, que Ryan Burge, de l'université Eastern Illinois, qualifie de « tendance dominante dans la démographie des dernières décennies », a façonné de nombreux aspects de la société occidentale. Cela va des attitudes plus permissives envers le mariage homosexuel et l'avortement aux perspectives de croissance économique. Son arrêt soudain, et son possible renversement dans certains endroits, sont surprenants.

L'explication la plus plausible selon The Economist pour ce changement de tendance est la pandémie de Covid-19. Les confinements, l'isolement social et les chocs économiques ont touché presque tous les pays et toutes les tranches d'âge à peu près au moment où les données sur les croyances religieuses ont atteint un point d'inflexion. C'est particulièrement le cas pour la génération Z, dont les premières années de vie adulte ont été perturbées, laissant de nombreux jeunes seuls ou déprimés et en quête de sens.

« La pandémie a vraiment été un catalyseur » qui m'a poussé vers la religion, explique Sarah, une étudiante de 20 ans à la Liberty University, qui a grandi loin d'une église mais s'est convertie après avoir rejoint un groupe d'étude biblique sur Zoom pendant le confinement. « Probablement plus de 75 % de mes amis chrétiens sont devenus chrétiens depuis la pandémie. » 

Cette tendance semble s'être maintenue au-delà de la tourmente du Covid-19. Dans trois enquêtes menées en 2023-2024, la proportion de jeunes Américains se déclarant chrétiens est passée de 45 % à 51 %. Les « sans religion » ont diminué de quatre points, pour atteindre 41 %. À Harvard, bastion progressiste qui a vu le jour sous la forme d'un séminaire puritain, la moitié des étudiants de premier cycle ont assisté à un événement organisé par l'aumônier ou à un service religieux au cours de cette année universitaire. Tammy McLeod, aumônière à l'université depuis 25 ans, considère également la Covid-19 comme un tournant : « Les gens en avaient assez d'être seuls. » Depuis lors, « nos effectifs sont plus importants et ne diminuent pas après le début du semestre ». Les aumôniers d'autres campus constatent la même chose.

Dans les 14 pays occidentaux étudiés par l'institut de sondage Pew, davantage de personnes (souvent deux fois plus) ont déclaré que leur foi avait été renforcée par la pandémie plutôt qu'affaiblie. Plus d'un quart des Américains ont vu leur foi se renforcer, selon Gregory Smith, expert en religion chez Pew. Les recherches menées par Jeanet Sinding Bentzen, économiste à l'université de Copenhague, montrent que les recherches sur Internet concernant la prière et d'autres pratiques religieuses ont explosé dans presque tous les pays en 2020 (voir graphique 2).

Pippa Norris, de Harvard, et feu Ronald Inglehart ont fait valoir qu'en période d'insécurité existentielle, les gens ont tendance à se tourner vers la religion pour trouver du réconfort. La religion peut expliquer la souffrance, offrir de l'espoir et procurer un sentiment d'ordre moral et de solidarité communautaire, ont-ils écrit. La participation aux services religieux (souvent en ligne) a augmenté en Italie en 2020, en particulier dans les régions les plus touchées par le virus. Les recherches précédentes de Mme Bentzen sur la dévotion après les tremblements de terre – un autre type de choc – montrent que la religiosité tend à rester élevée jusqu'à 12 ans après une catastrophe.

C'est moi là dans le coin

Les jeunes hommes s'intéressent de plus en plus à Dieu, bouleversant ainsi une norme qui transcende les cultures et les époques : celle selon laquelle les femmes sont le sexe le plus pieux. Aux États-Unis, les femmes de la génération Z sont désormais plus susceptibles de n'avoir aucune affiliation religieuse que leurs homologues masculins, selon une étude réalisée par l'American Enterprise Institute, un groupe de réflexion. Au Royaume-Uni, un sondage YouGov réalisé auprès de quelque 13 000 personnes a révélé que 21 % des jeunes hommes qui se déclarent chrétiens fréquentent désormais l'église, contre seulement 4 % en 2018, contre 12 % des jeunes femmes. L'une des raisons de cette divergence est que les femmes trouvent de plus en plus que l'Église est en décalage avec leurs opinions censément plus progressistes.

Alors que les jeunes Américains se tournent vers la religion, les Américains plus âgés sont moins nombreux à l'abandonner. Entre 2020 et 2024, la proportion de chrétiens dans l'ensemble de la population n'a baissé que d'un point de pourcentage. Auparavant, elle diminuait d'autant chaque année. Si l'on examine de plus près chaque génération, la proportion de chrétiens est restée stable ou a augmenté au cours des quatre dernières années dans toutes les tranches d'âge, à l'exception de la génération Y. Les baby-boomers, par exemple, étaient 7 points plus chrétiens (79 %) qu'en 2020. Dans l'ensemble, le ralentissement des abandons religieux sur plusieurs générations et la hausse inattendue chez les jeunes ont conduit la proportion de chrétiens dans la population américaine à se stabiliser autour de 62 % depuis 2020.

Des forces similaires sont à l'œuvre ailleurs 

L'Espagne, le Portugal, l'Italie et la Finlande, entre autres, ne sont pas moins chrétiennes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient en 2019, selon l'analyse de grandes enquêtes européennes (voir graphique 4). Certains pays, comme l'Autriche et l'Irlande, continuent de se séculariser, mais à un rythme plus lent qu'auparavant. La proportion de personnes en Occident qui ont déclaré à l'institut de sondage Gallup que la religion était importante dans leur vie quotidienne a régulièrement diminué entre 2006 et 2019. Mais au cours des cinq dernières années, ce chiffre s'est stabilisé. En Irlande, par exemple, 58 % des personnes interrogées déclaraient il y a vingt ans que la religion était importante dans leur vie quotidienne ; en 2018, ce chiffre était de 48 % et il est resté stable depuis.

Comme aux États-Unis, ce phénomène s'explique par un ralentissement des départs de l'Église et un regain d'intérêt chez les jeunes. Les départs actifs de l'Église de Suède ont diminué au cours des cinq dernières années, et les baptêmes chez les jeunes adultes ont plus que doublé depuis 2019, note Andreas Sandberg, responsable des registres. L'analyse du British Election Survey montre que la part de la population laïque et chrétienne est stable depuis 2020. Plus intéressant encore, la part des personnes non religieuses de la génération Z a diminué chaque année au cours de la même période .

Comme il y a moins de chrétiens de naissance de nos jours, de nombreux membres de la génération Z qui s'identifient aujourd'hui à une religion le font pour la première fois de leur vie. Certains se lancent littéralement à corps perdu. En France, les baptêmes d'adultes à Pâques cette année ont bondi de 45 % pour atteindre plus de 10 000, le chiffre le plus élevé depuis 20 ans. Deux sur cinq d'entre eux étaient des membres de la génération Z, soit le double de la part enregistrée en 2019. Les baptêmes ont également augmenté en Autriche et en Belgique. En 2023, dernière année pour laquelle des données sont disponibles, le nombre de convertis à l'Église de Norvège a doublé pour atteindre 4 000.

Les données indiquant un ralentissement de la sécularisation sont claires. Ces conclusions sont cohérentes dans plusieurs grandes enquêtes annuelles, notamment celles menées auprès de près de 25 000 adultes dans une étude de Harvard, de 37 000 personnes dans une enquête Pew et de 12 000 personnes dans une enquête Gallup. Mais ce qui est moins clair, c'est de savoir s'il s'agit d'un plateau ou d'un inflexion durable. Une partie de la réponse dépend peut-être des autres causes qui contribuent à ce changement, outre la pandémie. « Nous ne savons pas s'il s'agit d'une accalmie temporaire ou si nous assistons à la fin d'une longue vague de sécularisation », explique David Campbell, de l'université de Notre Dame, dans l'Indiana. Et personne ne sait avec certitude pourquoi les gens ont cessé de quitter l'Église ni comment expliquer la piété des jeunes.

L'immigration peut-elle expliquer pourquoi la sécularisation s'est stabilisée dans de nombreux pays occidentaux ? Probablement pas. Aux États-Unis, les nouveaux arrivants ont tendance à être moins chrétiens que les natifs, ce qui fait d'eux un frein plutôt qu'un moteur pour la part chrétienne, note M. Smith. Les migrants en Europe ont également tendance à être non chrétiens et plus jeunes que la population locale. Leur présence n'explique pas le plateau atteint par la part chrétienne de la population, ni la pause du sécularisme dans un large éventail de groupes d'âge.

Ce n'était qu'une illusion

Au contraire, des changements culturels plus larges semblent jouer un rôle. Pendant la majeure partie des deux dernières décennies, Dieu a fait l'objet d'une mauvaise publicité, tandis que l'athéisme a trouvé une place dans la culture populaire. Des livres tels que « The God Delusion » (L'illusion divine) de Richard Dawkins, un professeur d'Oxford qui, en 1996, a comparé la religion au virus de la variole, ou « God is Not Great » (Dieu n'est pas grand) du feu Christopher Hitchens, journaliste, sont devenus des succès de librairie. Aujourd'hui, cependant, ce sont les ventes de la Bible qui sont en plein essor (en hausse de 22 % en Amérique l'année dernière).

Selon Stephanie Kramer, également membre du Pew Research Center, le principal facteur de sécularisation en Occident au cours des dernières décennies a été l'abandon de la religion par les individus. La perte de la foi a eu un impact bien plus important sur les chiffres que le vieillissement, les migrations ou la fécondité. Ainsi, si l'exode net des croyants devait prendre fin, comme cela semble être le cas actuellement, les chrétiens conserveraient leur majorité en Amérique pendant au moins les 50 prochaines années, prédit Mme Kramer, au lieu de passer sous la barre des 45 % comme prévu précédemment. 

Une explication potentielle sur le long terme de l'arrêt de ce déclin, à savoir la natalité de plus en plus divergente entre croyants féconds et athées relativement stériles, ne figure pas dans l'article du Economist.

Source : The Economist

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