Dans The Spectator, Andrew Gilligan consacre une série d’articles à Farah Ahmed, professeure assistante de recherche à la faculté d’éducation de Cambridge. Son parcours a de quoi serrer la gorge.
Dans un texte publié en 2002 pour Hizb ut-Tahrir — mouvement islamiste désormais interdit au Royaume-Uni et classé comme organisation terroriste depuis 2024 — Ahmed qualifiait l’éducation occidentale de « menace » pour les musulmans, le programme scolaire britannique d’« endoctrinement systématique » et la démocratie de « tradition corrompue ». Elle reprochait aussi à l’école de mettre l’islam au même niveau que les autres religions, de présenter la polygamie et le mariage avant 16 ans comme archaïques, et d’enseigner la théorie de l’évolution.
Le même pamphlet contient un second chapitre, plus radical, coécrit avec Nazreen Nawaz, alors responsable de la section féminine de Hizb ut-Tahrir. Il décrit le système éducatif d’une dictature islamique, le Khilafah : « rien ne sera contenu dans le programme qui contredise l’islam, comme l’enseignement des idées de liberté, de nationalisme, de démocratie ou d’évolution sous un jour positif ». Les non-musulmans eux-mêmes devraient être « éduqués selon le programme de l’islam […] en les poussant à penser à la croyance correcte dans la vie ». Au niveau supérieur, les philosophies étrangères, le capitalisme, le communisme, la sociologie, la psychologie, l’histoire, les langues et les littératures étrangères ne devraient être enseignés que « dans le but de réfuter leurs idées et d’exposer leur fausseté ».
Le but déclaré des études universitaires, selon les deux auteures, est d’équiper les musulmans pour la conquête : « La motivation à étudier l’ingénierie serait d’aider au développement de machines pour le Jihad […]. La motivation à étudier la technologie informatique serait d’élever la société islamique au-dessus de toutes les autres […] et de produire des armements avancés pour le Jihad afin que [l’islam] domine tous les autres, comme l’a ordonné le Créateur. » Le chapitre contient aussi une section consacrée à « la formation des enseignants » — précisément le domaine dans lequel Cambridge emploie aujourd’hui Ahmed pour mener ses travaux.
Depuis, Ahmed a affirmé avoir quitté Hizb ut-Tahrir et ne plus partager « toutes » ses positions. En 2010, elle déclarait ne plus être membre du mouvement. Interrogée fin août 2026, Cambridge a répondu que les phrases sur les « armements pour le Jihad » « ne sont pas ses mots » et « ne reflètent pas ses vues », qu’elle y avait contribué « comme chercheuse historique » il y a plus de vingt ans et qu’elle avait rompu avec le mouvement plus de quinze ans avant son interdiction. Gilligan objecte qu’elle est bien coauteure du chapitre et que, interrogée quatre jours plus tôt sur un éventuel désaveu de ces propos, elle n’a pas répondu.
Gilligan relève également des travaux plus récents contestant une conception de l’éducation centrée sur la lecture, le calcul et les savoirs disciplinaires, une conférence qu’elle coordonnait en 2023 présentant la science comme un projet « colonial », ainsi qu’un projet hébergé par Cambridge présentant un « programme islamique » où, selon lui, le Hamas devient une « excuse qu’Israël utilise pour justifier ses attaques », les otages civils du 7 octobre des « prisonniers de guerre » et Israël disparaît de la carte.
Pour autant, se demander comment une islamiste plus ou moins repentie a pu entrer à Cambridge serait la question la moins intéressante. Une université est un endroit où l’on doit pouvoir rencontrer, lire et entendre des gens dont les idées nous semblent fausses, idiotes, choquantes ou abominables.
Le véritable angle mort est ailleurs. Le problème, bien plus fécond, est celui que pose le raisonnement qui semble avoir permis à Cambridge de considérer ces conceptions comme compatibles avec sa mission institutionnelle. Et c’est là que se révèle la plus grosse tache aveugle de ces quelque quatre-vingts dernières années : nous ne savons plus très bien ce qu’est le libéralisme.
Comme si nous avions fini par faire du libéralisme un simple résultat mécanique : prenez des élections, ajoutez une pincée de liberté d’expression, deux cuillerées de tolérance religieuse, un gros paquet de discrimination pro-minorités et de culpabilité occidentale, touillez avec une Déclaration des droits de l’homme et, hop, vous obtenez une démocratie libérale.
Comme si, à force de réduire la civilisation libérale à son règlement intérieur, nous avions oublié qu’elle repose sur une conception extrêmement particulière du monde et, pour ainsi dire, sur une anthropologie.
Mais une civilisation ne peut rester neutre entre elle-même et sa négation sans transformer la tolérance en art du sabordage.
Une civilisation qui n’ose plus dire ce qui mérite d’être transmis s’interdit de distinguer ce qui la prolonge de ce qui veut la détruire. Une civilisation qui assimile la « neutralité » à l’incapacité de formuler ses propres conditions d’existence ne poursuit plus la voie du libéralisme.
Elle ne fait que payer la corde avec laquelle on la pendra.
Point de vigilance factuel : Hizb ut-Tahrir est bien interdit au Royaume-Uni depuis 2024. Les citations du pamphlet de 2002 sont celles que Gilligan documente, notamment à partir de reproductions du texte. Cambridge et Ahmed contestent aujourd’hui que les passages sur le djihad et les armements soient « ses mots » ou reflètent ses opinions ; Gilligan maintient qu’Ahmed est coauteure du chapitre et souligne qu’elle n’a pas explicitement désavoué ces propos lorsqu’il l’a interrogée. Les éléments plus récents concernant le programme scolaire, la science qualifiée de « coloniale » et les documents relatifs à Gaza relèvent de l’enquête de The Spectator et doivent être présentés comme tels, non comme des faits judiciairement établis.


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