dimanche 23 août 2026

Obé­sité chez les jeunes en France : « il est urgent d’agir »

En France, 18 % des enfants et ado­les­cents sont en sur­poids et 4 % sont obèses. Un taux pré­oc­cu­pant, qui grimpe en flèche. Le Pr Raphaël Vialle, chef du ser­vice de chi­rur­gie ortho­pé­dique et répa­ra­trice de l’enfant à l’hôpi­tal Trous­seau (AP-HP), pro­fes­seur à Sor­bonne Uni­ver­sité, tire la son­nette d’alarme à deux semaines de la ren­trée sco­laire dans les colonnes du Figaro Magazine.

— Pro­fes­seur, vous consta­tez une « épi­dé­mie » de sur­poids inédite en France, notam­ment chez les jeunes. Quels en sont les fac­teurs prin­ci­paux ? 

— Elle est pro­vo­quée par le chan­ge­ment de nos habi­tudes et de nos modes de vie : moins de dépla­ce­ments à pied, dimi­nu­tion du temps consa­cré aux acti­vi­tés phy­siques et plus géné­ra­le­ment manuelles, ali­men­ta­tion plus riche et plus sucrée, addic­tions mul­tiples, aux écrans bien sûr, mais aussi au sucre, et même à la ciga­rette élec­tro­nique, qui a elle aussi un « goût » sucré pour favo­ri­ser son adop­tion par les plus jeunes ! Ces mau­vaises habi­tudes sont lar­ge­ment par­ta­gées par les parents. Avez-vous trouvé un anti­dote à la séden­ta­rité des jeunes ?

— Com­ment les convaincre de se mettre au sport et de bou­ger ?

—  Je pré­co­nise d’abord une ali­men­ta­tion saine, moins sucrée et moins grasse. Pas de « col­la­tions » : trois repas par jour suf­fisent lar­ge­ment dès les classes pri­maires. Le goû­ter est à ban­nir. Ensuite, je recom­mande une acti­vité phy­sique régu­lière et variée… mais une vraie : pas la marche qui est sou­vent consi­dé­rée comme un sport par les parents. Chan­ger les mau­vaises habi­tudes est un tra­vail de longue haleine qui doit mobi­li­ser la com­mu­nauté médi­cale, les parents, la com­mu­nauté édu­ca­tive au sens large et les pou­voirs publics.

— L’Orga­ni­sa­tion mon­diale de la santé (OMS) recom­mande sept heures mini­mum d’acti­vité phy­sique heb­do­ma­daire, ainsi qu’une acti­vité à haute inten­sité trois fois par semaine. Les pro­grammes sco­laires n’en pré­co­nisent que deux. N’y a-t-il pas là un para­doxe, tan­dis que le gou­ver­ne­ment a publié une feuille de route 2026-2030 pour la prise en charge de l’obé­sité ?

— Abso­lu­ment. ima­gi­nez-vous que l’Aca­dé­mie amé­ri­caine des chi­rur­giens ortho­pé­distes (AAOs) recom­mande une heure d’acti­vité phy­sique heb­do­ma­daire par année d’âge : à 8 ans, 8 heures, jusqu’à 16 ans, 16 heures. C’est plus que l’OMs et cela n’entraîne aucune patho­lo­gie liée à la « sur­ac­ti­vité spor­tive » ! il fau­drait amé­na­ger les emplois du temps sco­laires. J’encou­rage les parents à tenir un dis­cours proac­tif : le sport, c’est valo­ri­sant, on tra­vaille ses muscles, on adopte le sens des règles, le sens du col­lec­tif, le res­pect de son corps et des autres…

—  Est-il vrai qu’un enfant qui ne bouge pas ne fabrique pas les muscles dont il aura besoin toute sa vie ?

—  Oui. L’enfant, puis l’ado­les­cent, construit son sque­lette durant la crois­sance. il doit, en même temps, construire sa masse mus­cu­laire adap­tée au sque­lette en crois­sance. C’est un phé­no­mène syn­chrone quoique légè­re­ment décalé de quelques mois puisque les muscles arrivent en fin d’ado­les­cence. s’il laisse pas­ser cette période, l’ado­les­cent met­tra ensuite plus de temps et aura beau­coup plus d’efforts à faire, une fois jeune adulte, pour déve­lop­per une mus­cu­la­ture adap­tée.

—  Ces muscles non tra­vaillés sont-ils irré­cu­pé­rables à l’âge adulte ?

— Non, mais ils se « rat­trapent » len­te­ment et dif­fi­ci­le­ment. bien sûr, on peut se mettre au sport à tout âge, mais c’est dur quand la pra­tique arrive tard ! Le sport est indis­pen­sable chez les grands ado­les­cents et les jeunes adultes pour sta­bi­li­ser leur masse mus­cu­laire. J’incite les familles à avoir un dis­cours opti­miste et encou­ra­geant à ce sujet pour toutes les tranches d’âge. Les parents doivent être moteurs.

—  En quelles pro­por­tions les per­for­mances phy­siques des jeunes ont-elles dimi­nué ?

Selon la Fédé­ra­tion française de car­dio­lo­gie, un col­lé­gien par­cou­rait 600 mètres en trois minutes en 1971, contre quatre minutes en 2013, soit une dimi­nu­tion esti­mée à près de 25 % de ses capa­ci­tés phy­siques et car­dio­res­pi­ra­toires. La ten­dance s’est aggra­vée avec la crise du Covid-19 : une étude por­tant sur 1 231 ado­les­cents français a mon­tré, après le pre­mier confi­ne­ment, une baisse du score glo­bal de condi­tion phy­sique de 9,8 % chez les garçons et de 16,2 % chez les filles, avec une dimi­nu­tion attei­gnant 30 % pour la vitesse de dépla­ce­ment.

— Y aurait-il, selon vous, un fac­teur psy­cho­lo­gique favo­ri­sant le sur­poids ? Pour­riez-vous le décrire en vous fon­dant sur vos obser­va­tions de pra­ti­cien ?

—  Les enfants en sur­poids ont d’intenses dif­fi­cul­tés psy­cho­lo­giques, ce qui les enferme encore plus dans leurs addic­tions et leur séden­ta­rité. ils sont en grande souf­france, sou­vent silen­cieuse, et gênés vis-à-vis des autres enfants. À mon sens, le reten­tis­se­ment psy­cho­lo­gique est sur­tout secon­daire au sur­poids et ne le pré­cède habi­tuel­le­ment pas.

— Pour quels pro­blèmes ortho­pé­diques les enfants en sur­poids vous consultent-ils ?

— Ils éprouvent sou­vent des dou­leurs arti­cu­laires, s’essoufflent lors de l’acti­vité phy­sique et donc demandent des dis­penses, ce qu’il ne faut, bien sûr, jamais accep­ter, car cela est tota­le­ment contre-pro­duc­tif et illo­gique ! ils ont par­fois des ostéo­chon­drites du genou, c’est-à-dire un trouble de crois­sance du car­ti­lage de l’arti­cu­la­tion. C’est ennuyeux mais géné­ra­le­ment réver­sible. Le prin­ci­pal pro­blème est l’épi­phy­sio­lyse de la hanche, qui est dans la très grande majo­rité des cas liée au sur­poids chez l’enfant de 8 à 10 ans ou le pré­ado­les­cent jusqu’à 12-14 ans. C’est un glis­se­ment et une défor­ma­tion de la tête du fémur au niveau de l’arti­cu­la­tion de la hanche. Elle pro­voque une dou­leur de la hanche, de l’aine ou du genou, ainsi qu’une boi­te­rie. Un trai­te­ment chi­rur­gi­cal s’impose alors.

—  Les médi­ca­ments anti-obé­sité – le Moun­jaro du labo­ra­toire amé­ri­cain Eli Lilly, et son concur­rent Wegovy du danois Novo Nor­disk, désor­mais pris en charge à 65 % par l’Assu­rance-mala­die – consti­tuent-ils une solu­tion ?

—  Je ne suis pas méde­cin spé­cia­lisé en nutri­tion, mais j’observe une réelle effi­ca­cité de ces trai­te­ments chez de jeunes adultes qui étaient en grande dif­fi­culté face à leur sur­poids. ils per­mettent d’amor­cer une perte de poids réelle, ce qui a des effets très posi­tifs sur le plan psy­cho­lo­gique et sur la moti­va­tion des patients. Mais atten­tion : rien n’est acquis ! La perte de poids concerne les tis­sus adi­peux, c’est-à-dire grais­seux, mais aussi mus­cu­laires. il faut donc asso­cier au trai­te­ment médi­cal une ali­men­ta­tion adap­tée, et sur­tout une acti­vité phy­sique. Le plus dur semble ensuite de sta­bi­li­ser le poids de ces patients. Chez l’enfant et l’ado­les­cent, il n’y a actuel­le­ment pas de recom­man­da­tion concer­nant l’uti­li­sa­tion de ces nou­veaux médi­ca­ments mais je pense qu’ils pour­raient avoir un effet iden­tique dans leur cas.

—  S’ache­mine-t-on vers le modèle des États-Unis, où 72,4 % des adultes sont en sur­poids et 42 % sont obèses, selon l’OMS ?

— Je ne l’espère pas, mais les mêmes causes ayant les mêmes effets, je ne crois pas à une pré­dis­po­si­tion « géo­gra­phique ». il nous faut donc réagir !

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