lundi 24 août 2026

Le tarif McKinley de 1890 : quand Washington voulut faire pression sur le Canada — et renforça son identité

En 1890, Washington adopta l’un des droits de douane les plus protectionnistes de l'histoire de cette jeune république. Le Tariff Act, rapidement baptisé « tarif McKinley », portait le nom de William McKinley, alors représentant républicain de l’Ohio et président de la commission des Ways and Means (Voies et Moyens) de la Chambre des représentants. La loi, signée par le président Benjamin Harrison le 1er octobre 1890, porta le taux moyen des droits de douane à près de 50 % et releva fortement les droits sur de nombreux produits manufacturés, tout en supprimant les droits sur certains produits comme le sucre, le café et le thé.[1]

L'objectif premier était clairement protectionniste : protéger l’industrie et les travailleurs américains de la concurrence étrangère. Toutefois, certains responsables américains voyaient dans la politique commerciale un moyen de mettre le Canada sous pression et de le pousser vers une union avec les États-Unis. C’est cette dimension géopolitique qui donne à l’épisode son intérêt particulier. 

 William McKinley tient dans une main un costume en tissu ordinaire grevé d'un droit de douane de 89 %, de l’autre main une cruche de Whisky non taxé, 20 cents le gallon.

Le Canada dans la ligne de mire

À la fin du XIXe siècle, ce pays est encore une colonie autonome au sein de l’Empire britannique, un dominion. Ses liens économiques avec les États-Unis sont pourtant considérables, et les relations entre les deux pays sont compliquées par les conflits commerciaux et les disputes concernant notamment les pêcheries et les droits forestiers.

James G. Blaine, secrétaire d’État de Benjamin Harrison, était particulièrement hostile à l'idée que le Canada puisse bénéficier des avantages du marché américain tout en demeurant politiquement lié à la Grande-Bretagne. Pour lui, une intégration politique, ou plus crûment l'annexion, avec les États-Unis aurait notamment permis de régler les conflits commerciaux qui opposaient les deux pays. Blaine envisageait ouvertement la possibilité d'une future union entre les deux pays.[2]

Cette stratégie s'inscrivait dans une politique plus large de Washington visant à utiliser le commerce comme instrument de puissance.

Le Canada ne bénéficia ainsi d'aucun traitement commercial privilégié qui aurait pu amortir le choc des nouveaux droits de douane. Les importations étrangères étaient soumises au nouveau régime douanier général, tandis que Washington pouvait utiliser les dispositions de réciprocité de la loi pour négocier avec certains pays.

Une pression qui produit l'effet inverse

La réaction canadienne fut exactement contraire à celle escomptée par les partisans d'une telle stratégie.

Loin de se soumettre, une grande partie de l’opinion canadienne vit dans ces droits de douane une raison de plus pour affirmer son autonomie et renforcer ses liens avec Londres. Le député Joseph-Adolphe Chapleau expliquera ainsi en 1891 que le « tarif » américain avait finalement rendu service au Canada en lui faisant comprendre qu'il devait « se tenir sur ses propres jambes », plutôt que de compter sur les États-Unis.[3]

Le premier ministre conservateur Sir John A. Macdonald transforma à son tour la menace américaine en argument politique. Son discours nationaliste présentait l'ouverture complète du Canada au marché américain comme une menace pour son identité politique et ses liens avec l'Empire britannique. 

Cette question domina la campagne électorale fédérale de 1891. Macdonald défendait sa National Policy, fondée notamment sur des droits de douane protecteurs, tandis que les libéraux de Wilfrid Laurier étaient favorables à une plus grande réciprocité commerciale avec les États-Unis. Les conservateurs remportèrent finalement 117 sièges contre 90 aux libéraux, permettant à Macdonald de rester au pouvoir. [4]

Nouveaux débouchés

Les droits de douane américains obligèrent les Canadiens à chercher de nouveaux débouchés. Une partie du commerce qui aurait pu se diriger vers les États-Unis fut ainsi réorientée vers la Grande-Bretagne et d'autres marchés de l'Empire.

Mackenzie Bowell, ministre canadien du Commerce, résuma cette réaction par une formule devenue célèbre : le projet de loi McKinley, disait-il en substance, n'avait pas détruit le commerce canadien, mais l'avait détourné des États-Unis vers le Royaume-Uni.

Dans les deux années qui suivirent l'entrée en vigueur du tarif McKinley de 1890, les exportations agricoles canadiennes vers la Grande-Bretagne connurent une progression spectaculaire : elles passèrent de 3,5 millions de dollars en 1889 à 15 millions en 1892, soit une hausse de 11,5 millions de dollars (+329 %). Sur la même période, les exportations de produits agricoles et d'animaux vers la Grande-Bretagne augmentèrent de 16 à 24 millions de dollars, soit 8 millions de plus (+50 %).

Les statistiques doivent toutefois être maniées avec prudence : les variations du commerce canadien au début des années 1890 ne peuvent pas toutes être attribuées au tarif McKinley. Ce que l'on peut établir cependant c'est que la mesure américaine contribua à remettre en question la dépendance commerciale du Canada envers son voisin du Sud et donna un nouvel élan aux arguments en faveur de liens économiques impériaux. L'historien Marc-William Palen souligne d'ailleurs que le tarif de 1890 contribua plus largement à stimuler, dans l'Empire britannique, le mouvement en faveur d'un système commercial impérial préférentiel.[2]

Coût politique pour les républicains américains

De nombreux Américains perçurent ces droits de douane comme une mesure favorable aux industriels protégés, tandis que les démocrates dénonçaient le niveau exceptionnellement élevé des droits. Aux élections de novembre 1890, les républicains perdirent 93 sièges à la Chambre des représentants, permettant aux démocrates de prendre une large majorité. La Chambre des représentants elle-même reconnut le mécontentement suscité par la loi comme un facteur important de cette défaite.[1]

Deux ans plus tard, Grover Cleveland reconquit la présidence pour les démocrates. Ceux-ci contrôlèrent alors la présidence, la Chambre et le Sénat, et finirent par remplacer le tarif McKinley par le Wilson-Gorman Tariff Act de 1894, qui abaissa sensiblement les droits de douane.


[1] "The McKinley Tariff of 1890 | US House of Representatives: History, Art & Archives"
[2] "Protection, Federation and Union: The Global Impact of the McKinley Tariff upon the British Empire, 1890–94"
[3] "The U.S. Tariff Act of 1890 was meant to hurt Canada. Instead, it made us stronger. | Canadian Geographic"
[4] Élections fédérales canadiennes de 1891


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