jeudi 7 septembre 2017

Les écrans, source de problèmes mentaux et sociaux chez les enfants ?

Le magazine américain The Atlantic titrait récemment : « Les téléphones intelligents ont-ils détruit une génération ? »


La question est posée par Jean Twenge, docteur en psychologie. Elle analyse les spécificités de la génération Z, celle des individus nés après 1995, qu’elle baptise « iGen ». Selon l’auteure, l’usage que font ces jeunes Américains de leur cellulaire conduit à un repli de la sphère sociale pouvant mener jusqu’à la dépression.

L’analyse est clinique, et certains témoignages font froid dans le dos : « Je pense qu’on apprécie plus nos téléphones que les vraies gens », explique une jeune fille de 13 ans à Jean M. Twenge. L’auteure de l’article, qui avait étudié la génération précédente, les milléniaux (les 18-35 ans), dans un livre intitulé Génération Moi, dit n’avoir « jamais rien vu de tel » en 25 ans de travail sur les différences entre générations. « J’ai noté des changements brutaux dans les comportements et les états émotionnels des adolescents », précise-t-elle.

En se fondant sur une série de sondages et d’études réalisés à l’échelle nationale, elle en vient à la conclusion que : « Les ados d’aujourd’hui sont différents des millenniaux pas seulement dans leurs valeurs, mais aussi dans la façon dont ils occupent leur temps. Leur expérience du quotidien est radicalement différente de celle de la génération qui vient d’atteindre la majorité ».

« Cette génération est façonnée par le téléphone intelligent (ordiphone) et l’avènement concomitant des réseaux sociaux »
Jean Twenge a trouvé le coupable : le téléphone intelligent : « Cette génération est façonnée par l’ordiphone et l’avènement concomitant des réseaux sociaux ». Les représentants les plus âgés de cette fameuse « iGen » étaient à peine adolescents quand l’iPhone est apparu en 2007 ; 10 ans plus tard, trois jeunes Américains sur quatre possèdent un iPhone.

Fragilité psychologique



Au-delà des troubles de l’attention et de la concentration, identifiés depuis un moment, l’auteure affirme que « l’avènement du téléphone intelligent a radicalement modifié tous les aspects de la vie des adolescents, de la nature de leurs interactions sociales à leur santé mentale ». Selon elle, ces changements s’observent sur tout le territoire et dans toutes les catégories de la population.

Quelles sont les caractéristiques de ces ados nés après 1995 ? Ils sortent moins, et ont donc moins d’attrait pour l’alcool que leurs prédécesseurs, ce qui a pour conséquence de diminuer le nombre d’accidents de la route dans lesquels ils sont impliqués.

En revanche, ils sont beaucoup plus fragiles psychologiquement que leurs aînés de la génération Y : les cas de dépression augmentent en flèche, ainsi que leur corollaire dramatique, le taux de suicide.

Le taux de suicide des 15-19 ans aux États-Unis depuis 1975
(l’iPhone a été mis sur le marché en 2007)

Pour l’auteur, aucun doute : « Il n’est pas exagéré de décrire cette génération comme étant au bord de la pire crise dans le domaine de la santé mentale depuis des décennies. Et la majeure partie de cette dégradation peut être imputée à leur téléphone ». Pour elle, l’année fatidique est 2007, date à laquelle l’iPhone a été mis sur le marché.

Moins de rendez-vous amoureux

Autres changements repérés par Jean Twenge, les adolescents d’aujourd’hui ne cherchent plus à tout prix à devenir indépendants. Et ils sont moins enclins à sortir en jeune amoureux (les fameux rencards). Là encore, les chiffres mis en avant sont éloquents : en 2015, 56 % des lycéens disaient avoir eu des « dates », contre 85 % en moyenne pour les générations précédentes. Conséquence : l’activité sexuelle des ados décline, et cela se traduit par une baisse radicale du nombre de grossesses adolescentes. En 2016, ce dernier a atteint son niveau le plus bas.

La baisse des grossesses adolescentes est radicale depuis 2007


Les membres de la iGen passent également leur permis plus tard que leurs aînés et travaillent également beaucoup moins pour se faire de l’argent de poche : deux éléments fondamentaux du modèle américain glorifiant l’autonomie des jeunes générations prennent ainsi du plomb dans l’aile.

Solitude à plusieurs

Si les jeunes adolescents disposent de beaucoup de temps libre, ils ont tendance à le passer en solitaire : « Le nombre d’adolescents qui se réunissent avec leurs amis presque tous les jours a chuté de plus de 40 % entre 2000 et 2015 », précise encore l’auteure. Les activités extérieures sont remplacées par l’échange par ordinateurs ou applications mobiles.

De moins en moins de sorties avec des copains
(en abscisse le nombre de sorties hebdomadaires sans les parents)


Mais ces nouvelles formes de communication ne rendent pas forcément ces jeunes Américains heureux. Citant plusieurs études, Jean M. Twenge parvient à la conclusion que « les activités impliquant un écran sont corrélées à un sentiment de bonheur moins élevé ».

Évidemment, la technologie est loin d’être le seul facteur de l’augmentation constatée du taux de suicide chez les jeunes Américains, et l’auteure le précise à plusieurs reprises. On peut aussi relever que 2007 n’est pas seulement l’année où l’iPhone a conquis les foyers, mais aussi celle du début de la plus importante crise économique et financière des dernières années.

Les conclusions de cette analyse plutôt alarmiste sont donc, comme souvent lorsqu’on cherche à établir les traits caractéristiques de l’ensemble d’une génération, à prendre avec des pincettes. Mais on peut parier que l’ouvrage de Jean M. Twenge consacré à cette génération intitulé Pourquoi les ados super-connectés d’aujourd’hui sont moins rebelles, plus tolérants, moins heureux (et très mal préparés à l’âge adulte) ; et ce que cela signifie pour nous, paru à la fin du mois d’août, sera un succès de librairie.

Avis de Linda Pagani

Sans aller aussi loin que Jean Twenge dans The Atlantic, les scientifiques semblent d’accord pour dire que l’exposition aux écrans en bas âge peut être néfaste pour le développement du cerveau. La diminution des interactions avec l’environnement et les gens serait au cœur du problème, explique la chercheuse Linda Pagani. Mme Pagani est professeur en psychoéducation à l’Université de Montréal et chercheuse au Groupe de recherche sur les environnements scolaires.

Quand on devient aussi dépendant de cette forme d’interaction [celle avec les écrans], on commence à avantager certains comportements qui se rapprochent de l’autisme, c’est-à-dire qu’on coupe nos interactions sociales.

D’après la chercheuse, cet isolement nuirait au bon développement du cerveau en n’encourageant pas les enfants et les adolescents à découvrir toutes les nuances présentes dans le monde qui les entoure. En ajoutant à cela d’autres problèmes qu’on associe aux écrans (comme le manque de sommeil), la plus jeune génération serait plus à risque de développer des problèmes de santé mentale.

« Il ne faut pas sous-estimer que notre cerveau, ce n’est pas une unité centrale qu’on peut faire réparer au magasin, illustre la professeur Pagani. C’est un organe : il faut lui faire attention, il faut lui faire faire un certain nombre de minutes d’exercice par jour. Il faut qu’il ait un certain nombre d’interactions. Quand on parle de santé cérébrale, c’est une équation extrêmement importante. »

mardi 5 septembre 2017

Projet de loi 144 — Inquiétude chez les familles qui enseignent à la maison

Le gouvernement du Québec entend cette semaine en commission parlementaire un certain nombre d’intervenants du milieu scolaire afin de réglementer l’enseignement à domicile.

Alors que se déroulent à Québec cette semaine les consultations particulières et les auditions publiques sur le projet de loi n° 144, une trentaine de familles du Bas-Saint-Laurent membres du groupe de soutien « Le Baluchon » et une dizaine d’autres familles non membre appuient les cinq recommandations formulées dans le mémoire présenté par l’Association québécoise pour l’éducation à domicile (AQED).


 
Cindy Durand, éducatrice et mère de quatre enfants qui vont à l’école à la maison. Trois d’entre eux sont d’âge scolaire et l’autre est d’âge préscolaire. L’association AQED regroupe 500 familles qui éduquent plus de 1 800 enfants au Québec.


La loi 144 vient modifier la Loi sur l’instruction publique et d’autres dispositions législatives concernant principalement la gratuité des services éducatifs et l’obligation de fréquentation scolaire.

Dans son mémoire, l’AQED présente aux commissaires cinq recommandations, dont une voulant que le projet de loi reconnaisse explicitement le droit des parents de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants ainsi que la nature plus expérimentale et flexible de l’éducation à domicile. La seconde demande qu’il soit permis aux parents d’avoir le choix de l’entité avec laquelle travailler. La troisième réclame que ce projet de loi donne aux parents la possibilité d’en appeler de la décision d’un intervenant et que les parents éducateurs soient bien représentés à la table de concertation. La quatrième s’oppose au partage des informations entre les institutions gouvernementales en l’absence d’un consentement de la part des familles concernées. Et la cinquième suggère que le gouvernement améliore l’expérience des parents éducateurs avec les intervenants en clarifiant les articles du projet de loi qui ne touchent pas les parents éducateurs.

« Dans ce type d’éducation, les parents sont quand même en contact avec l’école de leur quartier. On présente un projet éducatif en début d’année. À trois reprises durant la saison scolaire, on rencontre la directrice de notre école de quartier avec la représentante de la commission scolaire qui s’occupe du dossier “L’école à la maison”. À la fin de l’année, on présente un porte-folio et nos enfants peuvent passer les examens du ministère de l’Éducation pour obtenir leur diplôme. C’est ainsi qu’on voit au cheminement de nos enfants », commente Cindy Durand, éducatrice et mère de quatre enfants.

Mme Durand dit craindre que plus de pouvoir soit donné aux commissions scolaires dans ce dossier. « Les commissions scolaires sont parfois en conflit d’intérêts avec les familles de l’école à la maison. Dans certains cas, il y a un enjeu financier à vouloir garder des familles à l’école pour ne pas fermer leur école de quartier. Certaines familles subissent une grosse pression pour envoyer leurs enfants à l’école. Parfois, c’est un enjeu idéologique ou certaines familles qui font l’école à la maison sont jugées sévèrement », dit-elle.

Des familles du Bas-Saint-Laurent, comme partout ailleurs au Québec, ont participé à diverses activités ce mardi. Un pique-nique de la non-rentrée a eu lieu au parc Beauséjour suivi d’une marche pacifique jusqu’au bureau du député Harold Lebel où les participants lui ont apporté les recommandations du mémoire de l’AQED signé par des familles qui font l’école à la maison dans notre région.

Les Québécois pratiquent l’éducation à domicile pour des raisons variées :

4 % Caractéristiques particulières à l’enfant

14 % Valeurs morales, religieuses et spirituelles

20 % Expérience scolaire négative

23 % Désir d’enrichissement

35 % Regard critique du système scolaire

48 % Plus grand engagement familial

Source : L’Avantage de Rimouski

Voir aussi

La HSLDA passe en revue le projet de loi 144

dimanche 3 septembre 2017

Le projet de loi 144B: pour le droit des enfants à être nourris de manière appropriée

Une lectrice nous a signalé une parodie du projet de loi 144 dont nous avons publié une analyse par la HSLDA. Nous la reproduisons ci-dessous pour ceux qui n'ont pas accès à Facebook.

Rappelons au sujet de la substitution des parents par des fonctionnaires dans le soin des enfants qu'à la fin du XIXe siècle, l’État belge décida par exemple  que les enfants retourneraient chez eux à midi afin de maintenir des liens familiaux et faire passer le message suivant : « La famille doit savoir que l’État ne la remplace pas dans les soins qu’elle doit aux siens ». Ce n'était pas à l'État de tout faire et de les nourrir. Autre époque... Voir aussi >La tyrannie des petits pas : éducation préscolaire obligatoire en Nouvelle-Zélande ?

Dans la foulée du #projetdeloi144 déposé par le ministre Sébastien Proulx du Parti libéral du Québec, qui vise à assurer une éducation de qualité à tous les enfants québécois, et à la suite d'un rapport du Protecteur du citoyen, le gouvernement du Québec a déposé le Projet de loi 144B: pour le droit des enfants à être nourris. En effet, Le Protecteur du citoyen, «ne pouvant exclure la possibilité que certains enfants ne reçoivent pas l'alimentation à laquelle ils ont droit», se dit «préoccupé». Selon lui, «l’absence du regard d’un tiers ou d’une forme d’évaluation et de suivi extérieur à la famille nuit à l'identification de situations préjudiciables». Pour calmer ses inquiétudes qui ne sont pas justifiées par les études empiriques, mais plutôt issues d'une réflexion théorique et hypothétique, l'État propose les dispositions suivantes:
1- Des cafétérias gouvernementales seront mises sur pied pour accueillir, à chaque repas, tous les enfants québécois âgés de 6 à 16 ans, qui y seront nourris selon un programme unique, uniforme et obligatoire, dispensé selon leur âge exact.
2- Les parents désirant nourrir eux-mêmes leurs enfants devront, chaque année, demander une dispense et fournir un plan nutritionnel complet pour chacun de leurs enfants.

La HSLDA passe en revue le projet de loi 144

L’Association juridique canadienne pour l’instruction à domicile (HSLDA) est un organisme à but non lucratif qui encourage et protège les familles qui instruisent leurs enfants à la maison.

La HSLDA passe en revue les changements proposés à la Loi sur l’instruction publique du Québec (Projet de loi 144, dont le texte est ici).

Nous reproduisons son analyse ci-dessous.


Tel que mentionné précédemment, le Ministre de l’Éducation Sébastien Proulx a présenté son projet de loi 144 à l’Assemblée nationale le 9 juin dernier. Le Projet de loi 144 modifiera la Loi sur l’instruction publique au niveau de l’éducation à domicile au Québec. Notre équipe juridique a passé au peigne fin le document afin d’en ressortir les points importants pour nos membres :

Les bonnes nouvelles

  • L’école-maison [l'instruction à domicile] demeure un choix éducationnel valide et légal pour les familles ; [Note du carnet : c’est la moindre des choses dans une démocratie libérale ou pluraliste...]
  • L’exigence voulant que l’éducation reçue à la maison soit équivalente à celle offerte dans le système d’éducation public a été retirée ;
  • La communauté d’école-maison semble avoir eu un certain impact sur les changements proposés dans le Projet de loi 144.
Les aspects importants du Projet de loi 144 relatifs à l’éducation à domicile

  • Les parents devront aviser par écrit la commission scolaire de leur intention de faire l’école-maison ;
  • Ils doivent offrir une éducation à la maison « appropriée » ; [Note du carnet : que signifie « appropriée » ? Politiquement correcte ? La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) demande non seulement une éducation appropriée, mais « complète »... Faut-il comprendre sans aucune exemption possible, aucun écart par rapport au programme du Monopole de l’Éducation du Québec ? De quoi se mêle la CSQ ? Notons que la CSQ profite de l’immigration pour vouloir le resserrement de l’éducation à domicile.]
  • Ils doivent fournir un projet d’apprentissage (ce point n’a pas encore été défini) ;
  • Ils doivent respecter la réglementation gouvernementale, laquelle n’a pas encore été rédigée, de sorte que nous ne savons pas quelles seront les normes et exigences additionnelles) ; [Note du carnet : le diable se cache dans les détails...]
  • Un Guide sera écrit à l’intention des commissions scolaires et des parents sur la bonne pratique de l’école-maison. Ceci peut être une bonne chose ! Mais tout dépendra de son contenu. Nous nous attendons à être impliqués dans l’élaboration de ce Guide ;
  • Une table de concertation nationale sur l’enseignement à domicile doit être créée. Nous espérons que ce point soit une très bonne nouvelle ! Mais encore une fois, cela dépend de la composition de cette table de concertation et de la façon dont elle percevra son mandat. Dans notre rapport remis au ministre, nous avions recommandé que l’enseignement à domicile soit chapeauté par un bureau central plutôt que par les commissions scolaires. Cette table de concertation est un pas dans cette direction. Nous sommes heureux que le Projet de loi 144 reconnaisse le besoin de cohérence à travers la province. À l’heure actuelle, certaines commissions scolaires sont très hostiles et désobligeantes envers les familles qui font l’école-maison. Nous espérons que cette table de concertation, parallèlement aux règlements et au Guide à venir, contribuera à instaurer un traitement respectueux des familles d’école-maison. Nous devons aussi travailler à faire partie de cette table de concertation afin de se faire entendre. Qui de mieux pour représenter les intérêts des familles d’école-maison que les familles elles-mêmes !
Il sera très important pour la communauté d’école-maison du Québec de poursuivre son implication et de prendre part à l’élaboration des règlements et du Guide. Nous devons être entendus afin de nous assurer que toutes les approches, philosophies et techniques d’éducation à domicile seront admises et respectées. Cela implique de reconnaître également un vaste éventail de méthodes d’évaluation.

Point préoccupant

La protection de la Jeunesse peut encore être impliquée dans les cas où les autorités estiment que les parents n’ont pas suivi les étapes nécessaires pour s’assurer que l’enfant fréquente l’école (ou en soit dispensé adéquatement en vertu de l’éducation qu’il reçoit à la maison). De plus, des amendes pouvant aller jusqu’à 10 000 $ peuvent être imposées aux parents qui ne se sont pas assurés que leur enfant fréquente l’école (ou en est exempté).

Autre point préoccupant

Le Projet de loi 144 élargira la capacité du gouvernement (par exemple le Ministère de la Santé) à partager des renseignements avec le Ministère de l’Éducation, de façon à rassembler des preuves et connaître la fréquentation scolaire d’un enfant. Il s’agit là d’une atteinte à la vie privée.

Que pouvez-vous faire ?

Soutenir notre travail de représentation par vos dons versés au CCHE.

Rester en contact avec votre député. Nous encourageons toutes nos familles qui font l’école-maison à écrire à leur député par courriel ou par la poste afin d’exprimer leurs préoccupations face aux changements législatifs à venir. Il est impératif que nos élus régionaux soient informés que l’école-maison est une option éducationnelle viable. La législation devrait donc établir des protections claires pour les familles qui font ce choix. Vos communications écrites ont du poids aux yeux de vos élus. Et de par la loi, chaque lettre doit être lue.

La Loi sur l’instruction publique est en vigueur depuis les années 60 alors gardez à l’esprit que tout changement est susceptible de demeurer en vigueur pour un autre 50 ans. Par conséquent, faisons tout ce qui est en notre pouvoir afin de contribuer à une issue positive, pour le bien de vos enfants et des générations futures.



Voir aussi : Parodie du projet de loi 144 : Le projet de loi 144B : Pour le droit des enfants à être nourris

La frontière et l'État-nation causes de guerres ?

Régis Debray répond : la guerre existait bien avant l’établissement des États-nations, la (juste) frontière est source d’apaisement et de protection, son absence source de conflits, la Première Guerre mondiale n’est-elle pas justement une guerre impériale (d’empires qui englobent plusieurs nations) plutôt qu’une guerre entre nations.



Rémi Brague : « Non, la parabole du bon samaritain ne s'applique pas aux États ! »

Après Laurent Dandrieu qui s’est interrogé dans son livre Église et immigration, le grand malaise sur une dérive de certains catholiques vers le sans-frontiérisme et l’accueil sans limites des immigrants, Rémi Brague réagit également aux propos du pape argentin sur les migrants, le philosophe Rémi Brage revient sur le dilemme des chrétiens face à l’immigration.

Ces catholiques sont déchirés entre le devoir de charité universelle et l’attachement à l’État-nation. Rémi Brague est un philosophe français, spécialiste de la philosophie médiévale, arabe et juive. Membre de l’Institut de France, il est professeur émérite de l’université Panthéon-Sorbonne. Auteur de nombreux ouvrages, notamment Europe, la voie romaine (Éditions Criterion, 1992, réédition NRF, 1999), il a récemment publié Le Règne de l’homme. Genèse et échec du projet moderne (Gallimard, 2015) et Où va l’histoire ? Entretiens avec Giulio Brotti (Salvator, 2016).


Le Figaro Magazine – Le pape François milite pour un accueil massif de migrants, affirmant qu’il faut « faire passer la sécurité personnelle [des migrants] avant la sécurité nationale », et appelant à un accueil beaucoup plus large des migrants. Que vous inspirent ces propos ?


Rémi Brague (ci-contre) — « Accueillir » est un mot bien vague. Il dissimule mille difficultés très concrètes. Sauver des naufragés de la noyade est bien, mais ce n’est qu’un début. Encore faut-il se demander ce qui les a poussés à s’embarquer. Là-dessus, le pape dit beaucoup de choses sensées, par exemple que l’Occident a contribué à déstabiliser le Moyen-Orient. Ou que les migrants voient l’Europe comme un paradis qu’elle n’est pas. Ou que les passeurs qui leur font miroiter l’Eldorado s’enrichissent sur leur dos, etc. Il y a aussi des problèmes très pratiques : les nouveaux venus peuvent-ils être assimilés ? Ou au moins intégrés sans créer des ghettos où ils vivraient selon d’autres lois que celles des pays d’accueil ? Un exemple, qui m’a été donné récemment par une amie allemande qui s’occupe de former les immigrés et de leur trouver du travail : ceux qui ont été scolarisés dans leur pays parlent assez vite nos langues. Les autres ont du mal à fixer leur attention et ne comprennent pas l’intérêt d’apprendre. Ne seront-ils pas presque forcés de se replier sur leur communauté d’origine ? À l’extrême opposé, s’il s’agit d’importer des personnes qualifiées, médecins, ingénieurs, etc., avons-nous le droit de priver leur pays d’origine de compétences précieuses qui leur permettraient de se développer, ce qui, de plus, diminuerait l’envie d’émigrer ?

La sécurité personnelle prime effectivement toutes les autres considérations. La garantir est le premier devoir de l’État. Mais cette sécurité concerne aussi bien les migrants que les populations déjà là. L’État a le devoir de faire en sorte que le respect soit réciproque. Il doit par exemple empêcher que les migrants se conduisent, comme on dit, « comme en pays conquis », qu’ils importent en Europe les conflits qui les opposaient entre eux. La sécurité nationale et celle des personnes, loin de s’opposer, vont ensemble ; la première est même la condition de la seconde.

— Est-ce qu’il vous semble que le pape François est en rupture avec ses prédécesseurs, notamment Benoît XVI ?

Du temps de Benoît XVI, le problème ne se posait pas encore avec une telle acuité, et je ne sais pas s’il aurait jugé bon de se prononcer, encore moins ce qu’il aurait dit. D’une manière générale, la différence de formation et de style est suffisamment criante. Ce qu’il en est du fond est une autre histoire.

— Avez-vous le sentiment que le pape ne comprend pas l’angoisse identitaire des Européens ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il a une sensibilité de Latino-Américain, ce qui ne l’aide guère à comprendre les Européens. Dans son Argentine natale, l’immigration concernait avant tout des Italiens, à la religion identique et à la langue proche de celle des Espagnols qui étaient déjà là. Dans le cas qui nous occupe ici, c’est tout le contraire.

— Face à l’immigration, les catholiques sont souvent pris dans un dilemme entre l’exigence de charité et l’attachement à l’État-nation. Comment articuler l’universalisme chrétien et l’existence de frontières ? L’État-nation  a-t-il une justification théologique ?

Est-il besoin de mobiliser la grosse artillerie théologique pour parler de toutes ces choses ? La philosophie n’y suffit-elle pas ? Ou même le simple bon sens ? L’État-nation est une forme de vie politique parmi d’autres dans l’histoire comme la tribu, la cité ou l’empire. Elle n’a pas les promesses de la vie éternelle, mais elle est la nôtre depuis la fin du Moyen Âge, elle a fait ses preuves et je vois mal les autres ressusciter. Les frontières sont une bonne chose. Je ne puis vivre en paix avec mon voisin que si je sais où s’arrête mon jardin et où commence le sien. Cela dit, elles ne séparent que des entités politiques et juridiques. Elles n’arrêtent rien de ce qui relève de l’esprit et qui est « d’un autre ordre » : langue, culture, science, religion. L’universalisme, à savoir l’idée que tout homme, en deçà des différences de sexe, de statut social et de religion, est « mon prochain » et possède donc une valeur intrinsèque, est en effet une idée esquissée dans le stoïcisme et épanouie dans le christianisme. Elle ne va nullement de soi. Ainsi, au XIIe siècle, [le philosophe juif né à Cordoue] Maïmonide dit encore que porter secours à un païen qui se noie est interdit.

— Faut-il appliquer ici la parabole du « bon Samaritain » ?

Il ne faut pas lire les paraboles naïvement. Elles ne nous disent pas ce que nous devrions faire, mais ce que Dieu fait pour nous. Dieu y est représenté sous la figure d’un roi, d’un père, d’un propriétaire, etc. Elles s’adressent à chacun de nous, personnellement. La question à poser est : quel personnage me représente, moi ? Quelle est ma place dans cette histoire ? Sans quoi, nous lisons bêtement des textes très subtils, et n’y voyons que du feu.

Exemple : celle où le maître de la vigne verse le même salaire à ceux qui ont trimé toute la journée sous le soleil brûlant et aux derniers venus. Si nous regardons cette histoire du dehors, nous allons crier à l’injustice. Sans voir qu’elle est justement faite pour nous choquer et forcer à réfléchir. Et nous faire comprendre que les ouvriers de la onzième heure, mais c’est nous !

Par exemple nous, chrétiens, qui avons bénéficié de la grâce de l’Évangile sans la mériter, alors que le peuple de la Bible a dû subir les Égyptiens, les Amalécites, les Philistins, les Assyriens, etc. Ceux-ci lui ont infligé des massacres bien réels, alors que ceux qu’Israël aurait perpétrés sur les Cananéens sont de pure imagination. Dans la parabole du bon Samaritain, nous ne sommes pas le Samaritain. Présenter celui-ci comme le héros positif, comme le sauveteur, voire comme le sauveur, c’était une audace fantastique en milieu juif où l’on haïssait les Samaritains comme des impurs. S’imaginer que nous pourrions nous identifier au Samaritain et donc jouer le rôle de Dieu, c’est quand même un peu culotté ! En fait, nous sommes le blessé laissé pour mort. Dieu est descendu nous ramasser alors que nous étions en piteux état.


— Cette parabole doit-elle s’appliquer aux États ?

Une parabole s’adresse à « moi ». Elle m’invite à réfléchir sur ma propre personne singulière, ce qu’elle est, ce qu’elle doit faire. Un État n’est pas une personne. Or, il y a des choses qui ne sont à la portée que des seules personnes. Par exemple, pardonner les offenses. Un État non seulement n’a pas la capacité de le faire, mais il n’en a pas le droit. Il a au contraire le devoir de punir et de ne laisser courir aucun coupable. En l’occurrence, c’est aux personnes, regroupées en associations, de s’occuper des malheureux. L’État doit se borner à donner un cadre juridique qui protège leurs initiatives. Cela peut aller jusqu’à les limiter si une présence trop nombreuse et mal préparée de nouveaux venus met en danger le pays d’accueil.

Source : Le Figaro Magazine du 1er septembre 2017

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Église catholique et l’immigration — le grand malaise

L’Église catholique — pour qui sonne le glas ? (M-à-j)

Laurent Dandrieu : « Les souffrances des Européens sont sorties du champ de vision de l’Église »

Rémi Brague : Y a-t-il un islam des Lumières ?

L’idée banale selon laquelle il suffirait d’oublier ce qui sépare ne mène à rien…


Usage de la raison : Rémi Brague sur la prétendue primauté Averroès sur Saint Anselme, Saint Thomas d'Aquin

Rémi Brague corrige les propos de Luc Ferry sur Averroès (°1126 - †1198) qui aurait appris aux Occidentaux que l’usage de la raison est un devoir pour les Occidentaux. Pour Luc Ferry, « ce message d’Averroès c’est le message Saint-Thomas d’Aquin, c’est que Saint-Thomas (° 1224 - †1274) va reprendre d’Averroès. [...] C’est ce qui va passer aujourd’hui quasiment mot pour mot dans l’encyclique de Jean-Paul II Fides et Ratio. »

Rémi Brague souligne que Luc Ferry se réfère à un unique texte d’Averroès qui correspond à environ 0,5 % de son œuvre totale. Dans ce texte, Averroès distingue trois types d’hommes : le vulgaire tout en bas, les philosophes tout en haut et au milieu, pour simplifier, ce qu’on pourrait appeler « des théologiens ».  Pour Averroès, explique Rémi Brague, la raison n’est obligatoire que pour les seuls philosophes, pour les autres elle est interdite.

Non seulement ce texte d’Averroès auquel Luc Ferry fait allusion ne va pas dans le même sens que Saint-Thomas d’Aquin, mais il va très exactement dans le sens contraire. Pour Rémi Brague, « les mettre dans le même panier c’est simplement avouer son incompétence ». Le philosophe ajoute qu’« oser dire que le problème de la raison et de la foi serait venu d’Averroès à Thomas d’Aquin, c’est d’une insolence : comme si Saint-Anselme (°1033 - †1109) — bien avant l’entrée du savoir arabe et traduit en arabe en Occident — n’avait posé la question d’une manière très lucide. Comme si Saint-Anselme n’était lui-même pas l’héritier de Saint-Augustin (°354 - †430) qui a posé la question ! Mais qu’est-ce que c’est que cette façon de vouloir nous faire croire — sans doute pour se dédouaner de je ne sais quel racisme intellectuel ou non — que les Arabes nous auraient tout apporté, que l’Europe n’aurait rien inventé ! »





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Rémi Brague : « Dans les gènes de l’islam, l’intolérance »



lundi 28 août 2017

Rentrée scolaire au Québec — les nouveautés

C’est la rentrée des classes pour des milliers de jeunes Québécois qui reprendront le chemin de l’école, dès lundi.

La rentrée des classes tout au long de la semaine sera notamment marquée par des nouveautés au programme.

C’est d’abord le retour du cours d’éducation financière pour les élèves de cinquième secondaire, autrefois appelé éducation économique, il avait disparu à la fin des années 2000. Dès septembre, les élèves feront aussi le retour au programme d’un cours d’orientation scolaire.

Une autre nouveauté cette année, au secondaire cette fois, est le cours d'histoire obligatoire en 3e année du secondaire. En fait, la réforme de l'enseignement de l'histoire du Québec et du Canada au secondaire devait se concrétiser à l'automne 2016, mais M. Proulx avait reporté d’un an la mise en application du nouveau programme Histoire du Québec et du Canada.

Les dépenses en hausse, annoncées par le gouvernement, devraient permettre l’embauche de 1500 enseignants, professionnels ou employés de soutien.

Québec a également annoncé, dès l’automne, la création de 100 nouvelles classes de maternelles à 4 ans en milieu défavorisé.

Cette rentrée scolaire sera également marquée par l’arrivée de milliers d’enfants de demandeurs d’asile qui ont récemment la frontière illégalement venant des États-Unis. Cette arrivée soudaine causera des dépenses supplémentaires dans le budget de l'État.

Un peu moins du quart des élèves québécois (23,7 %) sont issus directement de l'immigration, c'est-à-dire que ces enfants sont nés à l'extérieur du Canada ou que l'un de leurs parents est né à l'extérieur du pays.

Selon la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui représente 100 000 enseignants dans la province, plus de 200 000 écoliers sur un million ont des difficultés d’apprentissage ou de langue, ou des besoins spéciaux, et ce nombre est en constante progression.