samedi 18 juillet 2026

France — La loi sur l'euthanasie ou la défaite de la pensée

Chronique de Luc Ferry qui critique la Loi sur l'euthanasie en France dans
Le Figaro du 16 juillet. Ferry se définit pourtant comme un  spiritualiste laïque et un partisan du rationalisme critique inspiré par Kant et les Lumières.

Il faut le dire, arguments philosophiques sérieux à l’appui, cette loi est un désastre. Pas de malentendu : que l’on puisse aider à mourir quelqu’un en fin de vie, quelqu’un dont les souffrances sont insupportables alors qu’il n’y a plus aucun espoir d’en sortir est tout à fait légitime. C’est ce que permet l’excellente loi Claeys-Leonetti, qu’on pouvait sans doute améliorer à la marge, mais qui fort à juste titre - il est vrai qu’il fallait pour le voir prendre le temps de la lire – ne proposait la sédation définitive que dans les cas où l’acharnement thérapeutique devenait funeste : fin de vie, souffrance sans espoir. Après avoir plombé l’avenir de jeunes en leur laissant une dette abyssale, Emmanuel Macron s’en prend aux « seniors » et aux malades, l’actuelle loi permettant à des personnes qui ne sont pas vraiment en fin de vie de recourir à une aide à mourir en moins de trois jours !

Cette loi est une défaite de la pensée et de l’humanité dans tous les domaines :

1) Défaite de la liberté, la vraie, celle que vous ôtent la solitude et le désespoir que suit cet état dépressif sévère, qui, tous les psychiatres le savent, supprime la possibilité même du choix et pousse les personnes au suicide. J’ajoute qu’il est assez risible de voir des matérialistes, des utilitaristes et des spinozistes qui ont passé leur vie à « déconstruire » l’idée de libre arbitre qu’ils tiennent pour « délirante» (c’est le terme qu’utilise Spinoza), faire appel in extremis à elle pour justifier cette loi !

2) Défaite de l’égalité, toutes les enquêtes montrant que ce sont les laissés-pour-compte sur le plan social et humain qui « bénéficieront » le plus de cette loi.

3) Une défaite de l’excellente loi Leonetti, qui n’avait pas seulement le mérite de limiter l’aide à mourir à la fin de vie, mais plus encore celui de ne pas présenter le droit de tuer comme un « soin » !

4) Une défaite de la norme éthique vaincue par la factualité, comme si le fait devait faire loi. Dans ces conditions, il faudrait accepter l’idée que la majorité a toujours raison, ce dont l’histoire montre abondamment que c’est évidemment faux, et que toutes les pratiques sont bonnes du moment qu’elles deviennent courantes – ce qui ouvrirait la porte à tous les malfaiteurs de la planète.

Emmanuel Macron s’en prend aux « seniors » et aux malades, l’actuelle loi permettant à des personnes qui ne sont pas vraiment en fin de vie de recourir à une aide à mourir en moins de trois jours !

On rappellera que, dans la logique utilitariste de ceux qui défendent cette loi, seul compte un minable calcul du plaisir et des peines, qui doit bien sûr l’emporter à leurs yeux sur la dignité humaine et le respect de la vie.

5) Une défaite de tous les délaissés, des solitaires, des dépressifs et des « fatigués de la vie », à qui on enverra le message qu’ils sont des boulets et qu’ils feraient mieux de dégager.

6) Une défaite de la bonne foi sur l’hypocrisie, car les partisans de la loi en appellent à Sénèque pour faire croire que le problème est celui du suicide alors qu’il ne s’agit ni de près ni de loin de lui, mais de l’autorisation de tuer ou d’aider à tuer, où l’on voit, si du moins l’on n’est pas d’une insigne mauvaise foi, que c’est l’assistance qui fait problème, l’appel à un tiers, en aucun cas la décision personnelle d’ôter sa propre vie !

7) Une défaite de la laïcité, les idéologies matérialistes prenant désormais la forme de nouvelles religions qui remplacent le divin par le «matériel», biologique ou psychologique, dans le but d’en faire une «cause première» qui s’impose contre la neutralité du droit, ce pourquoi, même si c’est sans espoir, Gérard Larcher a, sur le principe, raison de saisir le Conseil constitutionnel.

8) Une défaite enfin de la fraternité et de l’amour vaincus par un individualisme qui table, sans doute à juste titre, hélas, sur le soulagement qu’on doit éprouver en désignant comme un « soin » et un « geste d’humanité » le fait de se débarrasser en réalité du poids de personnes en proie au malheur.

Encore une fois, il ne s’agit pas de revenir sur le droit d’aider à mourir quelqu’un qui est en fin de vie, plongé dans des souffrances sans espoir, l’acharnement thérapeutique devant être évidemment rejeté. Mais il est clair à mes yeux que Houellebecq, pour une fois, avait raison, Leonetti aussi et qu’on aurait dû à tout le moins écouter bien davantage des médecins de soins palliatifs, comme Alexis Burnod, mais je m’en voudrais de gâcher ce qui reste de la fête que le Cese s’apprêtait à organiser à nos frais pour célébrer la victoire de la mort sur la vie et de l’individualisme narcissique sur l’amour. Elle a été reportée, mais le fait même qu’on ait pu y songer en dit long sur l’état moral et spirituel de nos assemblées… 
 
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