Petit abécédaire rédigé par Valeurs actuelles sur Mathieu Bock-Côté qualifié d'homme incarné, nuancé et subtil, adversaire résolu du politiquement correct, tel qu'il se donne à voir dans ses échanges passionnants avec Laurent Dandrieu dans le livre d'entretien récemment publié Le Pessimiste joyeux (Fayard, 272 pages).
30 octobre 1995
Pour moi, l'indépendance [du Québec] allait de soi. La journée du référendum, nous sommes persuadés de l'emporter - les sondages des derniers jours le laissaient croire. Et quand on perd, le soir, après une longue soirée référendaire, je ressens une forme d'effondrement mental : ce qui devait arriver n'était pas advenu, le Québec ne devenait pas un pays.
Banquet
J'ai toujours aimé la figure du banquet. J'aime tout ce qui est excessif, ce qui déborde, ce qui ne rentre pas dans les cases. J'aime que partout la vie déborde, or le régime n'aime pas ce qui déborde. C'est pourquoi il y a aujourd'hui une guerre contre l'alcool, une guerre contre ci, une guerre contre ça. Plus que la santé publique, ce qui guide cela implicitement, c'est l'idéal d'une existence normalisée. Toute forme de spiritualité un tant soit peu radicale va être traitée sur le mode sectaire. Tout tempérament plus conquérant va être vu comme extrémiste [… ]. Le banquet est l'ultime forme de résistance, parce que ça rassemble tout : l'excès, la fête, la conversation brillante et, en même temps, les chants paillards. Et aussi cette relation égalitaire, exceptionnelle, qu'est l'amitié. Et encore aussi la figure du désir pour l'autre sexe.
Dieu
Sur le plan politique, il n'importe pas de savoir si on croit en Dieu ou non, il importe de savoir si on se prend pour Dieu ou non. Or, les modernes ont la tentation de se prendre pour Dieu. Mais l'homme n'est pas créateur du monde. Il peut l'aménager, l'améliorer, le transformer, le magnifier, le détruire, mais il ne le crée pas. S'il veut le créer, ou le recréer, il est condamné à l'anéantir : c'est la malédiction de l'homme-démiurge.
Diversité
La diversité, avant d'être une richesse, comme ils disent (et c'en est une pour le patronat qui cherche une main-d'œuvre à bas salaire, c'en est une pour les partis de gauche qui croient trouver là un électorat de substitution, c'en est une pour les racistes anti-blancs qui rêvent d'un multiculturalisme agressif pour débarrasser l'Occident de ses vieux peuples), est un projet. Le progressisme tel qu'il se transforme au cours des années 1950 et 1960 entend détraditionaliser les sociétés occidentales, les décoloniser de l'intérieur, si l'on veut, en faisant tomber la figure de l'homme blanc hétérosexuel, et tout l'univers symbolique qu'on lui associait.
Do you speak English ?
On ne m'entendra jamais dire un mot d'anglais au Québec. Et si on insiste vraiment : « But don't you speak English ? » « Never at home ! » Je parle anglais, je le lis chaque jour, je l'écris correctement, mais je refuse de le parler au Québec. Jamais, vous ne m'entendrez parler anglais dans mon propre pays - c'est une belle langue, c'en est une grande, mais chez moi, c'en est d'abord une qui s'impose dans un rapport néocolonial.
Droite/gauche
Je ne sens pas le besoin de me dire de droite comme la gauche se dit de gauche. La gauche s'autoproclame gauche, puis renvoie à droite tout ce qu'elle n'aime pas. Je n'ai pas vraiment envie de rentrer dans son jeu. Ceux qui se couchent, elle les assimile au centre. Ceux qui chouinent sans la combattre vraiment, elle les nomme droite. Ceux qui lui tiennent vraiment tête, elle les nomme extrême droite. Et ceux qui se retrouvent à droite sont généralement malheureux de l'être. Ils auraient préféré être ailleurs. De là la droite complexée, la seule tolérée, à la différence de la droite décomplexée, qui est une droite désinhibée, ayant oublié d'être honteuse.
Finkielkraut (Alain)
J'ai une admiration infinie pour Alain Finkielkraut, et beaucoup d'affection aussi ; je lui dois énormément - nous sommes nombreux dans cette position, d'ailleurs. Fink a une belle formule : « On ne pense pas par soi-même de soi-même. » Je dirais, de ce point de vue, que j'ai appris à penser par moi-même en bonne partie grâce à lui, à la fois parce qu'il traduisait philosophiquement certaines de mes intuitions les plus profondes, mais aussi parce qu'il nous mettait sur la piste d'auteurs appelés à marquer profondément l'esprit de ceux qui les lisaient vraiment.
Flaque
Le progressisme prétend nous délivrer de tout, couche après couche, couche culturelle, couche sociale, couche ethnique, couche religieuse, pour faire de nous des individus absolument libres, sans détermination. À terme, nous condamnant au modèle de l'identité fluide, il nous conduit à la flaque finale.
Fraise
Je me souviens d'une balade, aux îles de la Madeleine, dans le golfe du Saint-Laurent [à 915 km à l'est de Montréal à vol d'oiseau]. Au loin, je vois une grande croix plantée dans le sol, au sommet d'une colline. Je décide de m'y rendre, je marche une trentaine de minutes, j'y arrive. Et d'un coup, je m'agenouille, et à ce moment, je me sens terriblement ridicule. Parce qu'une part de moi dit : "Tu fais ce que tu as à faire, devant la Croix, on s'agenouille, c'est d'ailleurs dans cette position qu'il faut la contempler. " Mais l'autre partie dit : "Arrête de te faire croire des choses ; tu sais très bien que tu as la densité spirituelle d'une fraise!"
Funérailles
[Enfant], je me voyais déclarer l'indépendance du Québec ! Je me voyais, au terme de je ne sais quelle insurrection armée, planter le drapeau qui immortalisait l'indépendance ; et je me faisais abattre au moment où je plaçais le drapeau, en une sorte de sacrifice fécond ; et j'imaginais le discours qu'on aurait fait pour mon éloge funèbre. [Rires.] D'ailleurs, j'avais remis à mon père, vers 12 ou 13 ans, la liste des gens que je voulais à mes funérailles ; il y avait notamment Boris Eltsine : je voulais que les grands de ce monde y soient. [Rires.]
Langage
Le langage ne sert plus à décrire le réel, mais occupe une fonction d'écran. C'est-à-dire que les mots sont utilisés pour dire : "N'allez pas dans cette direction. " Certains mots, par exemple, sont redéfinis, ou interdits, de telle manière qu'ils rendent inaccessible le réel. Je donne un exemple : le complotisme. Le terme sert à dire : "N'allez pas chercher dans cette direction. " Parfois, le langage a aussi une fonction créative, de falsification propre à l'idéologie, il crée un réel nouveau, un univers dédoublé où les mots se substituent aux faits, comme on le voit avec le remplacement du sexe par le genre. Ensuite, il y a des mots qu'on fait disparaître de sorte qu'on ne puisse plus nommer la chose.
Livres
Il y avait à la maison des livres partout, partout, partout. La bibliothèque colonisait tous les murs ! Jusqu'à mes 25, 26 ans, tous les deux ou trois mois, le samedi, nous partions pour l'après-midi faire le tour des librairies d'occasion. Et on revenait avec plusieurs dizaines de livres…
Nains et géants
Quand la démocratie devient démocratisme, elle accouche en dernière instance d'une classe de nains politiques qui rendent un pays ingouvernable et le condamnent à l'affaissement, à la décadence, si vous me permettez ce gros mot. Par ailleurs, les grands hommes ne se forment que dans l'opposition, sauf en régime monarchique où on prépare les hommes à exercer des fonctions de pouvoir immenses. Dans les sociétés qui sont les nôtres, c'est l'expérience de l'adversité qui prépare ensuite à exercer le pouvoir. C'est peut-être même l'expérience des marges, de la diabolisation. Alors se forge un caractère, alors se forge une personnalité capable de tenir dans la tempête.
Norris (Chuck)
Je n'ai pas une vaste culture cinématographique, contrairement à mon père. À la maison, il y avait des milliers de films, ça a été une grande passion de sa vie. Je n'ai pas été capable de le suivre. J'ai essayé de regarder Bergman et Dreyer, j'avais envie de me suicider. Je hurlais mentalement : "Rendez-moi Chuck Norris, un barbu exaspéré qui fait la guerre aux méchants !"
Notre-Dame de Paris
Je me souviens du soir de l'incendie de Notre-Dame, le 15 avril 2019. Je m'en souviens d'abord parce que j'étais pour la première fois invité ce soir-là des prestigieuses conférences du Figaro à la salle Gaveau. J'en étais très fier. Nous comprenons, rendus sur place, que Notre-Dame brûle. Que faire ? La conférence est maintenue, dans une ambiance flottante, apocalyptique. Nous avons d'abord parlé de Notre-Dame, de la France, du Québec, de bien des choses. Je ne me souviens pas du détail. Et pourtant, je ne crois pas me tromper en disant que nous avons alors vécu un moment de communion intellectuelle et existentielle.
Origines
Les Côté, ma famille paternelle, qui s'appelaient Coste à l'origine, débarquent en Nouvelle-France en 1635. Donc parmi les premières familles de la colonie, la fondation de Québec datant de 1608. Les Bock, ma famille maternelle, s'appellent Bouc, et Bouc deviendra Bock. Ils arrivent un peu plus tard. Ce sont deux familles assez ordinaires, probablement des cultivateurs comme tout le monde ; ce sont des gens qui ont mené une vie de labeur, jusqu'aux années présentes.
Pandémie
Je me souviens d'un échange entre vous [Laurent Dandrieu] et moi à ce moment-là : nous n'étions pas d'accord, et vous aviez raison. Durant les six premiers mois de la pandémie, je me suis dit : "On ne sait pas ce que c'est, et si c'est vraiment la peste, il faut rentrer chez soi. " Ensuite, nous avons commencé à comprendre ce qui se passait, mais certains ont compris plus vite que d'autres. La suspension généralisée des libertés était une chose, le consentement enthousiaste à cette suspension en était une autre. Nos gouvernants ont une fascination malsaine pour le modèle du crédit social qui s'impose déjà dans nos sociétés, même s'il ne porte pas ce nom. Cette période a été riche d'absurdités administratives.
Québec
Je suis né au Québec, de parents québécois, de grands-parents québécois, d'arrière-grands-parents québécois. Je suis québécois et j'en suis fier. Libre à chacun d'arracher ses racines, je tiens aux miennes, elles m'alimentent, et si je devenais étranger à la mélodie bien particulière de l'accent de mon peuple, je m'en voudrais, j'aurais honte de moi.
Quiz
Pendant les vacances - comme les Québécois le font souvent, on partait aux États-Unis, en Floride -, mon père, pour nous garder le cerveau alerte, a commencé à faire des quiz historiques, vingt par jour : qui commandait l'Afrikakorps ? quel jour le général de Gaulle a-t-il dit « Vive le Québec libre »? qui a tué Jules César ? À chaque bonne réponse, j'avais 50 sous [cents]. Alors je réclamais plus de questions pour avoir plus d'argent ; parce que j'étais par ailleurs un enfant comme les autres, j'adorais les cartes de hockey de style Panini, et je pouvais ainsi en acheter !
Racisme
Dans l'époque qui est la nôtre, la volonté qu'ont les peuples de conserver leur identité, d'assurer leur continuité historique sera inévitablement pensée comme du racisme […]. Je ne suis pas raciste, je le sais, et ceux qui veulent me tuer socialement en disant le contraire, je m'en fiche.
Respectabilité
Je me suis souvent trouvé, et je me trouve encore souvent, du mauvais côté du seuil de la respectabilité. Je me passionne pour les critères qui permettent de l'établir, et à partir duquel une société s'organise et se hiérarchise, ainsi qu'aux mécanismes à travers lesquels se constitue l'espace public. J'essaie toujours de voir ce qu'un terme non seulement cherche à nous dire, mais cherche à nous empêcher d'envisager. Qu'est-ce que ce concept nous dit, et qu'est-ce qu'il nous dit qu'on n'a pas le droit de dire au même moment ? Un concept permet de découper un morceau de réel, pour l'éclairer, pour le saisir mentalement : mais que laisse-t-il de côté au même moment ?
Sacrifice
Si vous me disiez que, pour obtenir l'indépendance du Québec, il nous faudra faire un pays socialisant, féministe, ça me va ; nous aurons toujours l'occasion ensuite de ramener un peu d'ordre dans la maison. Si on me disait que, pour faire l'indépendance, il faut du progressisme, 88 % d'impôts, des écolos partout, Sandrine Rousseau ministre de la Culture, je dirais "O.K.". Mais le fait est qu'emmener le souverainisme dans cette direction-là n'a jamais marché.
Séguin (Philippe)
Je me suis inséré mentalement en France à travers des querelles qui pouvaient sembler un peu biscornues : faut-il être plutôt RPR ou UDF ? Pourquoi Pasqua s'est-il rallié à Balladur plutôt qu'à Chirac ? Pourquoi Séguin, que je vénérais, semblait-il à ce point mélancolique qu'il en devenait impuissant ? Pourquoi la droite s'entête-t-elle à ne pas s'unir avec son aile droite alors que la gauche n'a jamais hésité à le faire ?
Source
Il existe une telle chose que la source vitale, l'origine. Qui la renie se dessèche. Certes, nous avons tenu deux siècles sans la France, je devine qu'on serait capables de tenir encore un peu. Mais notre destin serait beaucoup plus provincial. La France nous rappelle que notre langue n'est pas une langue strictement provinciale, elle nous permet de ne pas être qu'un corps étranger dans l'anglosphère.
Tolkien
Pour le dire dans le langage de Tolkien, j'aborde le monde avec la psychologie de la Comté. Mon peuple n'a pas vocation à dominer le monde, mais simplement à poursuivre une aventure originale en Amérique, dont la fin serait infiniment triste et tragique.
Transcendance
La raison porte en elle-même la conscience de son insuffisance et le rationalisme qui prétend épuiser l'énigme humaine dans ses catégories est une pathologie de l'esprit. La religion, à la lumière de l'expérience humaine, n'est pas le contraire de la raison, mais l'autre nom d'une reconnaissance de ce qui nous dépasse et qui ne peut alors qu'être appréhendé autrement. L'hostilité au fait religieux de la modernité est donc le signe d'une forme de carence anthropologique. Toute société qui décide de boucher l'accès au religieux le verra ressurgir de mille manières.
Vestiaire
J'ai toujours aimé les beaux costumes, mais je croyais que ce n'était pas pour moi ! J'avais la tenue du prof de base : jean, veste, chemise, et, puisque je suis maladroit comme dix, je finissais toujours par me tacher. Et en plus, je ne cesse de varier de poids, j'en perds, j'en gagne, j'en gagne encore - j'en gagne trop souvent, Obélix a faim ! Avant d'en reperdre. M'enfin, vous comprenez l'idée ! Puis, janvier 2020 arrive, nous en avons parlé, je me découvre un cancer, et dans ses suites, je perds beaucoup de poids […] ma garde-robe ne m'allait plus - c'était enfin l'occasion d'acheter un beau costume. J'étais tout gêné en entrant chez le tailleur, j'entrais dans un autre monde que le mien. Mais voilà, j'ai pris plaisir à la chose ! Et je me suis acheté quelques costumes de plus. J'aime choisir ma cravate, ma pochette, passer une heure chez le tailleur pour préparer un nouveau costume. À chacun sa manière d'habiter le monde avec légèreté.
Vie, la vraie
L'existence ne s'épuise heureusement pas dans la vie publique. Mon pays peut s'effondrer, mais on a quand même des amis et trois repas par jour. Ces trois repas, l'amitié, notre famille, si on en a une : c'est quand même pas mal.
Wokisme
Quand le wokisme apparaît, beaucoup le voient comme un phénomène sorti de nulle part ; mais ceux qui disent cela ne connaissent pas l'histoire de la gauche, ils ne connaissent pas l'histoire idéologique des soixante dernières années en Occident. Quand le wokisme apparaît, je n'y vois pour ma part rien d'autre que la suite de ce sur quoi je travaille depuis des années. Même s'il est intellectuellement bas de gamme. Il y a quand même plus de plaisir intellectuellement à lire Foucault et ses disciples qu'à chercher à comprendre ce que cherche à dire un être déstructuré aux cheveux bleus !
Zemmour (Éric)
Je lisais Zemmour depuis mes 19 ans - j'avais lu avec passion son Livre noir de la droite (Grasset), avant de lire tout le reste. Je l'ai un jour googlisé alors qu'il n'était pas très connu - à cette époque, c'était un Éric Zemmour, coiffeur, qui arrivait en haut de page ! J'avais, et je conserve, une estime immense pour lui : il aura contribué à dynamiter de l'intérieur les interdits du politiquement correct. De mon côté de l'Atlantique, je regardais la rediffusion de ses prestations à On n'est pas couché et je me suis passionné évidemment pour son aventure à Face à l' info: il était magistral. La gauche paniquait : il lui suffisait d'entendre ses éditoriaux chaque soir pour trembler, elle perdait face à lui le monopole du récit médiatique. Zemmour est devenu un ami, et je ne tolère pas qu'on le diabolise à travers des faux procès à répétition, où on déforme ses propos, où on lui prête des idées qui ne sont pas les siennes, où on le transforme en monstre pour ne pas avoir à lui répondre.
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