vendredi 10 avril 2026

Dans les années 1970, Valéry Giscard d'Estaing a essayé de mettre en place l’expulsion de… 500.000 Algériens.

Dans une récente et passionnante conversation diffusée sur YouTube, le journaliste Transmission reçoit l’historien Pierre Vermeren pour une analyse sans fard des relations franco-algériennes.
 
La vidéo, intitulée « Ce que la France n’ose pas dire sur l’Algérie », éclaire un épisode méconnu de l'histoire récente : la tentative, sous Valéry Giscard d’Estaing, d’organiser le retour volontaire – et, si nécessaire, plus encadré – de plusieurs centaines de milliers d’Algériens dans les années 1970, au lendemain du choc pétrolier et face à la montée du chômage.
 
Ce projet, ambitieux et pragmatique, visait à soulager un marché du travail français alors en pleine contraction. Il s’est heurté à des obstacles politiques, diplomatiques et juridiques. Pourtant, ce qui frappe le plus, à la lecture de l’histoire, n’est pas l’échec lui-même, mais le contraste saisissant avec une période antérieure où la France exerçait, sans états d’âme excessifs, son droit souverain de réguler sa population étrangère.

Les années 1930 : une gauche réaliste face à la crise

Remontons aux années 1930, au cœur de la Grande Dépression. La France comptait alors près de trois millions d’étrangers, principalement des Polonais dans les mines du Nord et de l’Est, et des Italiens dans l’agriculture et l’industrie. Le chômage massif touchait durement les ouvriers français. La réponse politique fut claire et largement partagée, y compris à gauche : priorité nationale à l’emploi et rapatriements organisés.

La loi du 10 août 1932, adoptée sous un gouvernement radical de centre-gauche, instaura une véritable préférence nationale. 

Des centaines de milliers de travailleurs étrangers – surtout polonais – furent reconduits chez eux, souvent avec une aide au retour. Ni les socialistes de la SFIO ni même les communistes ne crièrent à la xénophobie. 

L’étranger était alors perçu comme un travailleur temporaire, accueilli en fonction des besoins de l’économie française. Protéger la communauté nationale et ses travailleurs n’était pas un tabou moral ; c’était une évidence républicaine. 

L’expulsion, lorsqu’elle s’imposait, ne suscitait aucun scrupule collectif. La gauche de l’époque restait ancrée dans un patriotisme social : elle défendait d’abord le peuple français.

Les années 1980 : l’anti-racisme comme nouvel horizon moral

Tout change avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Face à une immigration désormais post-coloniale, installée durablement et accompagnée du regroupement familial, la sensibilité politique se transforme profondément. 

L’anti-racisme devient, pour une partie de la gauche, un impératif catégorique, une nouvelle raison d’être. La Marche pour l’égalité de 1983 et la création de SOS Racisme en 1984 marquent ce basculement symbolique : l’immigré, et surtout ses enfants nés en France, est désormais érigé en figure centrale de l’opprimé. Toute mesure restrictive – contrôle des flux, expulsion, même pour motif économique – est suspectée de racisme latent.

Ce n’est plus la protection des ouvriers français qui prime, mais la lutte contre les discriminations réelles ou supposées. 

L’expulsion, autrefois outil légitime de régulation, devient moralement impensable. On passe d’une vision nationale du social à un universalisme abstrait où la défense de l’« Autre » l’emporte sur la cohésion du corps national. 

Cette évolution idéologique nourrit et renforce, à son tour, les interprétations jurisprudentielles qui compliquent les retours organisés.

Des blocages juridiques réversibles, non des fatalités

Certes, le droit a évolué : intégration du préambule de 1946 dans le bloc de constitutionnalité, ratification de la Convention européenne des droits de l’homme. Mais ces textes, comme toute norme, sont soumis à interprétation. 

Rien n’oblige la France à y voir un interdit absolu d’expulsion collective en période de crise. Aucune disposition constitutionnelle n’accorde aux étrangers un droit général et imprescriptible au séjour. Les décisions du Conseil constitutionnel ou de la Cour européenne sont des choix jurisprudentiels, non des vérités éternelles.

Un pouvoir politique déterminé, fort de sa légitimité démocratique, peut parfaitement réviser l'interprétation de la Constitution, dénoncer certains engagements internationaux ou renégocier des accords bilatéraux. 

Les blocages actuels ne sont pas une fatalité juridique ; ils sont le produit d’une culture politique et morale qui a choisi, depuis les années 1980, de sacraliser la non-expulsion au nom d’un anti-racisme devenu dogme.

Le droit légitime d’un pays d’accueil

La France, comme toute nation souveraine, possède le droit fondamental de décider qui elle accueille et pour combien de temps. Lorsque l’économie, l’équilibre social ou la cohésion nationale l’exigent, organiser le retour des étrangers – y compris de ceux qui ont été accueillis en toute bonne foi – n’est ni une injustice ni une trahison des valeurs républicaines. C’est l’exercice légitime d’une souveraineté que nos prédécesseurs, y compris à gauche, assumaient sans complexe. 

Le dernier livre de Pierre Vermeren

Pierre Vermeren est historien et professeur des universités à Paris 1 Panthéon-Sorbonne spécialiste des sociétés arabo-berbères de l’Afrique du Nord contemporaine. Il a notamment publié Histoire de l’Algérie contemporaine (2022) et dans la collection « Texto» La France en terre d’islam (2020) et Le Maroc en 100 questions (2024). Son dernier livre est France-Algérie. De 1962 à nos jours (2026).


France-Algérie. De 1962 à nos jours:
Histoire d'une relation pathologique,
paru chez Tallandier,
à Paris,
le 19 mars 2026,
304 pages,
ISBN-13 ‏ : ‎ 979-1021066441 

Rappels d’ambassadeurs, arrestations arbitraires, chute des échanges commerciaux, crise des visas… Comment sommes-nous passés en quelques années d’une estime entre dirigeants français et algériens à une tension aussi forte depuis 2024 ? L’historien Pierre Vermeren décrypte sur le temps long cette relation complexe qui traverse sa plus grave crise.

Après plus d’un siècle de colonisation par la France, l’Algérie est devenue indépendante le 5 juillet 1962. Pourtant la guerre et ses conséquences restent non soldées malgré la culpabilité française et une réconciliation mémorielle ratée. Depuis de Gaulle et Boumediene, les rapports diplomatiques sont l’habillage officiel des contacts directs entre les deux présidences et de réseaux d’influences qui poussent leurs pions. Tout semble désormais opposer ces deux nations dont la relation, devenue toxique, permet au régime algérien d’accabler la France d’Emmanuel Macron des maux qui frappent le pays, telle la révolte du Hirak de 2019. L’Algérie rejette à présent la francophonie et s’affiche avec la Chine ou la Russie.

Pierre Vermeren montre comment Paris s’épuise à construire des rapports « normaux» tandis qu’Alger qualifie la France d’«ennemi éternel et traditionnel ». Cette relation pourra-t-elle un jour s’apaiser?

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