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Recension de Marriage and Civilization: How Monogamy Made Us Human, note établie par Barbara Kay.
Un seul homme et une seule femme ayant présidé aux destinées du paradis terrestre, il n’est pas déraisonnable de conclure que le Dieu hébreu estimait que la monogamie était la norme pour l’humanité. Pourtant Abraham et ses descendants ont pratiqué la polygamie, le modèle matrimonial retenu par 75 % de toutes les cultures recensées par les historiens.
Si la monogamie est un modèle que la civilisation occidentale tient pour acquis, il faut en remercier Jésus et l’antique Athènes. En plus d’être la première démocratie, Athènes fut la première société à privilégier la monogamie et à rendre honteux le fait de divorcer. Et, selon le journaliste William Tucker, auteur de Marriage and Civilization, le christianisme, par suite de son opposition acharnée à la polygamie, a été « la force la plus puissante pour instituer la monogamie au sein de la civilisation occidentale ».
Toutes les sociétés sont imparfaites, affirme Tucker, mais les sociétés les moins imparfaites, c’est-à-dire les plus susceptibles de faire la guerre de manière intermittente plutôt que constante, pratiquent la monogamie.
La monogamie crée un climat favorable aux efforts des communautés humaines en « optimisant la réussite individuelle de chacun des membres de la société sans compromettre l’intégrité du tissu social » plutôt qu’en maximisant la réussite de quelques-uns au sommet de la hiérarchie sociale, comme dans le cas de la polygamie.
Pour démontrer que la grande faiblesse des sociétés polygames est l’inaptitude de ses membres à maintenir des relations de bon voisinage, Tucker s’inspire de nombreuses études dans les domaines de la biologie, de l’anthropologie et de l’histoire de l’évolution humaine. « Partout où elle est pratiquée, la polygamie suscite des conflits », écrit Tucker. Dans les sociétés polygames, les hommes « passent la plus grande partie de leur temps à se battre entre eux pour obtenir des femelles ». Les incursions dans les tribus voisines deviennent pour eux pratique courante (« Le pillage est notre agriculture », dit un vieux proverbe arabe).
Nos proches ancêtres du paléolithique étaient des chasseurs-cueilleurs qui concevaient la monogamie comme une mode pratique de répartition du travail et l’égalitarisme comme une méthode de partage de la nourriture au sein de la collectivité. N’ayant pas de motif valable de guerroyer pour des ressources, ils étaient relativement pacifiques. Puis vinrent les agriculteurs, qui les évincèrent. Avec l’agriculture apparut une différenciation dans les ressources, la richesse et le statut social. Plus d’épouses, plus de main-d’œuvre et un statut social plus élevé. D’où l’attrait de la polygamie.
Mais « la marque distinctive d’une société polygame est une pénurie chronique de femmes ». Les hommes ayant un statut élevé pouvaient acquitter le prix de plusieurs femmes, mais les hommes de rang inférieur peinaient à en trouver une seule. Lorsque les mâles dominants peuvent avoir autant de femmes qu’ils en veulent, les hommes se méfient invariablement les uns des autres et deviennent obsédés au sujet des femmes, ce qui crée un climat nuisible à une franche collaboration.
Quand il y a pénurie de femmes, les hommes au bas de l’échelle sociale sont instables. On peut décider d’en faire des eunuques : c’est la solution retenue par l’Empire ottoman où florissaient les harems. On peut aussi, conformément à la tradition wahhabite, « les transformer en assassins et terroristes destinés à la guerre sainte ». D’autres — et c’est une autre tendance inquiétante des sociétés polygames — iront à la chasse aux épouses parmi les filles n’ayant pas atteint l’âge de la puberté ; d’où la barbarie des mariages d’enfants (Tucker mentionne notamment que, dans une société monogame, « le tabou de l’inceste ne s’applique pas seulement aux filles par rapport à leur père, mais s’étend généralement à toutes les jeunes femmes de l’âge de leurs filles »).
Qu’il s’agisse de communautés d’agriculteurs, de cueilleurs nomades (mongols ou mormons), presque toutes les sociétés polygames se sont heurtées à des problèmes de violence interne ou de contestation incessante de leurs frontières. À cet égard, l’histoire islamique fait l’objet d’une analyse très serrée, voire provocante, surtout dans une conjoncture historique aussi sensible que la nôtre. Tucker soutient en effet qu’« en tant que civilisation, l’Islam s’est révélé incapable de vivre en paix avec lui-même ou avec les autres ».
Évoquant les guerres impitoyables de Tamerlan et de Gengis Khan, Tucker conclut : « Historiquement, les civilisations guerrières ont trouvé des échos sympathiques au sein de l’islam. » Selon Tucker, le fait que le Coran non seulement tolère la polygamie, mais, contrairement à la Bible, recommande qu’un homme ait jusqu’à quatre épouses n’est pas dû au hasard. À l’appui de cette thèse, il convient de signaler que les Druzes, une secte islamique pacifique et la seule variante de l’islam où la monogamie est de règle vivent en harmonie aussi bien avec les communautés musulmanes qu’israéliennes (les Druzes constituent la seule communauté musulmane représentée au sein de la Force de défense israélienne où ils se sont distingués à plusieurs reprises).
Marriage and Civilization est le genre de livre qui saisit et comble le lecteur — comme lorsqu’on voit un corps humain parfaitement proportionné surgir d’un bloc de marbre grâce aux infaillibles coups de ciseau d’un sculpteur. Tucker affirme qu’il a mis dix ans à le rédiger, ce qui paraît raisonnable compte tenu de la profondeur de son analyse, en particulier en ce qui a trait au corpus littéraire occidental.
Selon Tucker, l’Odyssée a été le premier « hymne à la monogamie » puisque son héros, Ulysse, après avoir refusé une vie éternelle en compagnie de la déesse Calypso, cherche par tous les moyens à retrouver sa femme bien-aimée, Pénélope, un modèle de vertus conjugales qui inspira pendant des siècles toutes les sociétés monogames.
Qui inspira ! Les derniers chapitres du livre de Tucker sur la famille moderne sont très éclairants. Nos élites sociales et culturelles sont attachées à la monogamie parce qu’elles connaissent d’instinct ses avantages [Voir Charles Murray]. Toutefois, pour des raisons d’ordre idéologique, elles encouragent les hommes et les femmes au bas de l’échelle sociale à pratiquer une « polygamie d’État » (l’État remplaçant le père absent pour les familles dites monoparentales) dont les effets délétères sur les hommes, les femmes et les enfants sont criants.
Si vous vous intéressez aux cultures, à leur évolution, voire à leur dissolution, ne manquez pas de lire cet important ouvrage.
Marriage and Civilization: How Monogamy Made Us Human,
par William Tucker,
paru 2014,
chez Regnery Publishing,
à Washington,
256 pages
ISBN-13: 978-1-621-572-015
Les médias numériques — consultés sur un ordinateur, un téléphone intelligent ou une tablette numérique — ont détrôné en 2015 la télévision comme moyen de se tenir informé au Québec, selon une enquête du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval.
Près de neuf Québécois sur dix déclarent en effet recourir aux médias numériques de manière régulière pour s’informer.
Selon les auteurs de l’étude, l’âge est le facteur ayant le plus d’incidence sur l’intensité de l’usage des nouveaux modes d’information. Ainsi, les 18-24 ans utilisent principalement des sources numériques, les 25-44 ans utilisent de manière équivalente les supports numériques et les supports traditionnels, tandis que les plus de 44 ans s’en remettent principalement à la télévision, à la radio et aux médias écrits. Les hommes sont encore de plus grands utilisateurs de médias numériques que les femmes.
Selon l’enquête, 56 % des répondants possèdent dans leur tablette ou leur téléphone intelligent au moins une application leur permettant d’accéder à des nouvelles. L’enquête révèle également que ceux qui lisent un quotidien imprimé y passent moins de temps que ceux qui s’informent en utilisant soit un ordinateur, soit une tablette, soit un téléphone.
Plus longtemps
Par ailleurs, les Québécois francophones ont passé légèrement plus de temps à s’informer en 2015 qu’en 2013. En fait, depuis 2007, la consommation quotidienne d’information, tous médias confondus, est passée de 84 à 101 minutes. Selon les chercheurs, « il est probable que la multiplication des moyens d’information et des sources crée une hausse du temps consacré à s’informer ».
Le Centre d’études mène de telles enquêtes auprès d’un échantillon représentatif de Québécois francophones depuis 2007, ce qui permet d’observer comment leurs pratiques évoluent. Ces enquêtes colligent le temps que les Québécois consacrent aux divers types de médias d’information. Elles s’attardent aussi à l’utilisation des divers sites web et applications mobiles des médias québécois d’information.
Dans la vidéo ci-dessous, Ingrid Riocreux analyse le langage des médias.
Elle préconise un cours de rhétorique à l’école pour aider à analyser les médias, apprendre à débattre civilement, analyser les erreurs de logique, les effets de style. Introduire un cours de rhétorique à la place de l’instruction civique et morale [en France] « où le professeur est censé organisé des débats, mais pour débattre il faut savoir débattre, comment prendre la parole, comment contrer un argument. [...] Dans les faits qu’est-ce qui se passe ? Ces débats sont souvent l’occasion de vérifier que la doxa médiatique a bien été enregistrée. »
Ingrid Riocreux est agrégée de lettres modernes et docteur de l’université Paris IV Sorbonne dont elle est actuellement chercheur associé. Dans son ouvrage « La langue des médias », elle observe et analyse le parler journalistique qui ne cesse de reproduire des tournures de phrases et des termes qui impliquent un jugement éthique sur les évènements. Pour l’auteur, « on passe de la destruction de la langue à la fabrication du consentement ». Ingrid Riocreux relève la faiblesse de la compétence linguistique chez les journalistes, leur volonté d’utiliser des « mots valises » ou des expressions convenues comme le mot « dérapage » ou « phobie ». L’auteur dénonce la dérive du journalisme qui assure de plus en plus nettement une fonction d’évaluation morale : » l’inquisiteur et le journaliste sont, chacun dans des sociétés différentes, des gardiens de l’ordre ». Ce livre est conçu comme un manuel de réception intelligente à l’usage des téléspectateurs exposés aux médias classiques d’information et citoyens qui se tournent, de plus en plus nombreux, vers la réinformation.
L’avis de Zemmour (cité dans la vidéo ci-dessus) sur le livre :
Décrypter des médias férus de décryptage : œuvre salutaire remplie par cet ouvrage qui analyse la langue des médias pour mieux comprendre comment ils nous manipulent.
La ménagère de moins de 50 ans a bien changé. Elle ne regarde plus Les Feux de l’amour sur TF1, mais les « flashs » sur les chaînes d’information. Elle ne note plus fébrilement les recettes de cuisine, mais les fautes de grammaire et de syntaxe des journalistes à l’antenne. Elle est agrégée de lettres et élève ses enfants tandis que baisse le niveau. La presse écrite a de la chance, elle a échappé au scanneur de notre agrégée. Ingrid Riocreux est allée au plus urgent et au plus puissant : la télévision et (accessoirement) la radio. Et au sein de l’audiovisuel, elle a privilégié les chaînes d’info et leur robinet toujours ouvert. Ouvert sur quoi ? De l’information, nous diront, la bouche en cœur, journalistes et patrons de l’antenne. Mais l’étymologie d’« informer », c’est « doter d’une forme », nous rappelle notre lettrée. Informer, c’est donc avant tout communiquer. Et la communication d’aujourd’hui ressemble de plus en plus à la propagande d’autrefois.
« L’information est un enrobage du réel », nous assène à juste titre notre auteur. Reste à déterminer la qualité de l’enrobage. Ce qui n’est pas difficile : sans-frontiérisme, antiracisme, européisme, féminisme, voilà les quatre points cardinaux de la boussole du journaliste contemporain. Ce sont d’ailleurs les fondements de ce fameux « politiquement correct » qui n’est pas, contrairement à ce que pense notre auteur, ce « consensus du mensonge », cet « ensemble des vérités prémâchées qui soudent une société pour maintenir la paix civile », mais un corpus idéologique, né dans les esprits brillants des maîtres de la « déconstruction » (tous français : Derrida, Deleuze, Foucault, Bourdieu, etc.), idées en vogue dans les campus américains contestataires des années 1960, qui ont répandu dans le monde, et en particulier en France, l’exaltation des minorités au détriment de la majorité, de la marge au détriment de la norme, de la femme au détriment de l’homme, de l’enfant au détriment du père, de l’étranger au détriment de l’indigène. Et ce n’est qu’au fil des années que ce corpus idéologique, relayé par les médias et les universités, et accessoirement les écoles de formation aux métiers de la communication, s’est dégradé en une vulgate pour journaliste débutant : « Le discours du journaliste est cousu d’idées toutes faites dont le journaliste ne perçoit pas le caractère arbitraire. »
Ingrid Riocreux a une démarche pédagogique. Elle part des fautes de grammaire, de syntaxe (« l’école où ils s’y font des amis » ; « être sous écoute » ; « par-delà le monde », etc.) pour arriver à la manipulation des esprits. Pour reprendre la terminologie de l’auteur, « la destruction du langage » est une arme majeure au service de la « fabrication du consentement ». L’affaiblissement dramatique de la langue chez les jeunes journalistes de chaînes d’info n’est que le reflet de l’effondrement du niveau scolaire de ces dernières décennies. La manipulation des esprits, elle, est le plus souvent inconsciente, presque ingénue. Notre journaliste se croit un homme de faits au service d’une éthique d’objectivité ; il est en vérité un homme de convictions au service d’une idéologie. Il se croit libre, car sa « soumission n’est pas politique, mais idéologique ». Il est le bon soldat de la paix civile et du progrès. Il sépare le monde entre gentils et méchants. Partage l’univers des idées entre les « avancées » et la « réaction ». Il pose une question non pour avoir une réponse, mais pour vérifier l’adhésion au dogme de la personne interrogée. Quitte à la faire rentrer dans le rang, si elle a « dérapé ». Le journaliste est un inquisiteur. Un « Torquemada bienveillant ». C’est un homme de foi qui se croit un être de raison.
Notre auteur le démontre avec un rare bonheur, sans se lasser (et il y aurait de quoi !). Sans acrimonie non plus (et il y aurait de quoi !). Ces innombrables exemples, tirés des débats récents — islam, laïcité, mariage pour tous, théorie du genre, Europe, climat, migrants, Califat, etc. — éclairent à l’envi la mauvaise foi, les questions orientées, la sémantique toujours mise au service d’une idéologie. La machine médiatique comme arme majeure de cette guerre idéologique. Cette démonstration implacable ruine le nouvel argumentaire de la bien-pensance selon lequel « les idées réactionnaires » domineraient désormais le paysage médiatique et intellectuel. Comme le résume pertinemment notre auteur : « Celui qui a le pouvoir, c’est le journaliste qui invite ».
Alors, que faire ?, selon la célèbre question posée par Lénine il y a un siècle. Une réponse est déjà donnée sur Internet par les sites de « réinformation ». Notre auteur les regarde avec une méfiance critique. Elle les accuse d’être devenus aussi manipulateurs que leurs adversaires médiatiques dominants. Il faut la rassurer : la marge est encore grande. Et puis, ces sites « réactionnaires », « identitaires », peu importe leur nom, ont eu l’immense mérite de briser le monopole idéologique sur l’information du « politiquement correct ». Ces sites ont, en fait, réintroduit la diversité authentique qui régnait dans la presse française, parmi les quotidiens, jusqu’aux années 1970. Ils ont déstabilisé la bien-pensance, qui sait qu’elle n’est plus seule. Qu’elle est sous surveillance. Qu’elle sera corrigée si elle veut dissimuler ou contrefaire.
On a pu encore le constater récemment avec les violences commises par les « migrants » sur les femmes allemandes dans les rues de Cologne que les grands médias ont essayé, en vain, de dissimuler au grand public, avec la complicité de la police. Au-delà de cette bataille, notre auteur réclame légitimement le grand retour de la rhétorique à l’école, afin que celle-ci devienne un lieu où on « apprenne vraiment à débattre et pas à mesurer le degré d’imprégnation des individus par la propagande officielle ». Auparavant, il faudrait déjà que l’école transmette de nouveau une culture, un savoir. Une histoire, une langue. La suite sera donnée de surcroît. Mais il ne faut pas rêver.
Présentation de l’éditeur
Les journalistes se présentent volontiers comme des adeptes du « décryptage ». Mais est-il autorisé de « décrypter » leur discours ? En analysant de très nombreux exemples récents, ce livre montre que les journalistes ne cessent de reproduire des tournures de phrases et des termes qui impliquent en fait un jugement éthique sur les événements. Prenant pour des données objectives des opinions qui sont en réalité identifiables à des courants de pensée, ils contribuent à répandre nombre de préjugés qui sont au fondement des croyances de notre société. Si le langage du Journaliste fonctionne comme une vitre déformante à travers laquelle on nous montre le présent, il est aussi une fenêtre trompeuse ouverte sur le passé et sur l’avenir. Analyser le discours du Journaliste, c’est donc d’une certaine manière mettre au jour l’inconscient de notre société dans tout ce qu’il comporte d’irrationnel. Ce livre est conçu comme un manuel de réception intelligente à l’usage des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs quotidiennement exposés aux médias d’information. Son ambition est de lutter à la fois contre la naïveté et la paranoïa complotiste afin de n’être plus « orientés par un discours orientant ».
Biographie de l’auteur
Ingrid Riocreux est agrégée de lettres modernes et docteur de l’Université Paris-Sorbonne. Elle est actuellement chercheuse associée à l’Université Paris IV.
La Langue des médias : Destruction du langage et fabrication du consentement
d’Ingrid Riocreux,
paru le 16 mars 2016,
à Paris,
chez L’artilleur,
336 pages.
ISBN-10 : 2 810 006 962
ISBN-13 : 978-2810006960
D’une part, la conclusion du professeur Jeynes : les facteurs familiaux et religieux sont les plus décisifs en matière de résultats scolaires. Le professeur William H. Jeynes synthétise ainsi les principales conclusions qu’il a tirées des différentes méta-analyses qu’il a conduites durant de longues années en matière d’école. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les résultats de ces études montrent que ce sont les facteurs familiaux et religieux qui sont les plus décisifs en matière de résultats scolaires.
Puis, la vision d’un ponte qui a influencé et cherche encore à influencer les politiques éducatives (obligatoires, nous sommes au Québec !). Pour le très jacobin philosophe Georges Leroux (qui prêche pour sa paroisse et sa profession), l’État doit viser à déstabiliser les systèmes absolutistes de croyance des parents.
Donc, ce qui marche c’est l’influence des parents et la religion de ceux-ci et c’est ce que l’État doit viser à déstabiliser ? Tout cela, bien sûr, pour le bien public et tout en se déclarant « pluraliste ».
Ce philosophe à la retraite a participé à la genèse du programme Éthique et culture religieuse (ECR) obligatoire depuis 2008 au cursus scolaire des élèves du primaire et secondaire. Une « avancée » unique qui distingue le Québec par ce caractère obligatoire et sa prématurité.
Georges Leroux, a-t-on appris par Le Devoir, a publié un nouvel ouvrage où il exposerait sa vision de l’éducation obligatoire au Québec sur le plan « moral » (pardon éthique) et civique. Il y appellerait une refonte de l’éducation à la citoyenneté.
Notons que, loin du pluralisme messianique et optimiste affiché lors de son témoignage au procès de Drummondville où de la confrontation des valeurs naîtrait en quelque sorte une constante amélioration de l’éthique qui « progresse » selon lui, il affirme aujourd'hui publiquement que « Le pluralisme [...] pose des défis. Il peut engendrer des conflits, des différences intolérables par rapport à notre régime de droit. C’est le cas des jeunes qui veulent se radicaliser. »
Selon ce philosophe, « le Québec, qui a intégré le cours ECR à son programme il y a près d’une décennie, a pris une longueur d’avance que lui envient aujourd’hui plusieurs pays occidentaux. » Rien de moins. Des pays entiers ? Ou quelques collègues du même avis que Georges Leroux ?
D’ailleurs, après avoir affirmé sans ambages que plusieurs pays envient le Québec, le philosophe se demande dans le même article si ce même cours est efficace ! « Il faut voir ce que les élèves ont appris, ont retenu. Est-ce que ça marche sur le terrain ? Est-ce que les profs sont bien formés ? etc. Toutes ces questions doivent faire partie d’un processus d’évaluation complexe », dit-il...
Sans preuve qu’ECR a atteint ses buts (lesquels étaient-ils d’ailleurs, on nous a dit qu’ils ne seraient pas idéologiques...), Georges Leroux préconise encore plus de cours idéologiques (obligatoires bien sûr) :
Dans le même esprit, le Québec doit aussi accroître l’éducation à la citoyenneté, resté le parent pauvre de la réforme de l’éducation, croit Georges Leroux. Si l’esprit prôné par le cours ECR se poursuit au cégep par le biais des cours de philosophie, les écoles du Québec doivent pousser plus loin l’apprentissage des valeurs démocratiques. « Nous avons les valeurs promues par nos chartes : la liberté, l’égalité. Mais il y a aussi au Québec des valeurs solidaires, fraternelles, de compassion et de la justice sociale, typiques du modèle québécois. La commission Bouchard-Taylor s’est arrêtée sur ce seuil. Ces valeurs ne sont pas explicitées », déplore-t-il.
[...]
« Je ne désespère pas que le programme d’histoire soit revu en ce sens. Le programme actuel est ambivalent, avec un volet “démocratie magnifique”, mais la passerelle avec l’éducation à la citoyenneté n’est pas faite. Les écoles doivent donner aux jeunes les moyens de faire leur propre apprentissage de la démocratie. »
Gageons que ces valeurs seront celles du prêt-à-penser cher au correctivisme politique, celles qui font consensus dans les cénacles que fréquente M. Leroux.
Il n’y a pas, au premier abord, d’idée qui paraisse plus belle et plus grande que celle de la charité publique.
La société, jetant un regard continu sur elle-même, sondant chaque jour ses blessures et s’occupant à les guérir ; la société, en même temps qu’elle assure aux riches la jouissance de leurs biens, garantissant les pauvres de l’excès de leur misère, demande aux uns une portion de leur superflu pour accorder aux autres le nécessaire. Il y a certes là un grand spectacle en présence duquel l’esprit s’élève et l’âme ne saurait manquer d’être émue.
Pourquoi faut-il que l’expérience vienne détruire une partie de ces belles illusions ?
Ce que Tocqueville (ci-contre) nommait « la charité publique » est le noyau ce que nous appelons aujourd’hui l’État-providence : l’organisation sur une base légale et administrative du secours aux plus démunis. À l’époque de Tocqueville cet État-providence était pourtant embryonnaire - inexistant même, du point de vue qui est le nôtre aujourd’hui, de la même manière que le soleil cache à notre vue la lumière des étoiles. De plus ce terme de « charité publique » blesse nos oreilles et soulève notre indignation ou notre mépris : nous sommes fiers d’avoir dépassé cette notion de « charité » envers les pauvres. Nos pauvres, aujourd’hui, ont des droits et ils ne sont pas obligés de mendier des secours auprès de dames patronnesses pleines de condescendance et de bonne conscience. C’est là, pensons-nous, un progrès incontestable.
Cependant, pour démodées que puissent nous paraitre ces remarques de Tocqueville, celles-ci pourraient servir d’épigraphe presque parfaite au premier grand livre de Charles Murray : Losing ground - American social policy 1950-1980.
Dans ce livre, Charles Murray raconte une histoire simple et poignante : celle de « l’expérience » qui vient détruire une partie de nos « belles illusions », les belles illusions que nous avons sur notre capacité collective à aider les plus faibles d’entre nous. Cette expérience est américaine, mais elle est aussi la nôtre, elle est celle de toutes les nations qui ont organisé sur une base légale et administrative le secours aux plus démunis. Elle est celle de l’échec de l’État-providence. Pire : celle du caractère destructeur de l’État-providence.
Le titre du livre (Losing ground : « perdre du terrain ») provient de cette constatation simple : aux États-Unis, la condition des plus démunis s’est dégradée, ou du moins a cessé de progresser, précisément au moment où le gouvernement commençait à se préoccuper sérieusement de la pauvreté et mettait en place toute une série de mesures visant à la faire disparaitre. La période choisie par Charles Murray peut ainsi, schématiquement, être découpée en deux moitiés égales : entre 1950 et 1965 un progrès presque continu de presque tous les indicateurs relatifs à la pauvreté ; entre 1965 et 1980 une dégradation ou une stagnation de ces mêmes indicateurs. Entre les deux, la mise en place de « La Grande Société », la plus ambitieuse extension du Welfare State jamais entreprise aux États-Unis.
Losing ground est un livre déjà ancien, à l’aune de notre obsession pour la nouveauté, mais d’une parfaite actualité, car plus que jamais nous sommes travaillés par la tentation de l’État-providence, et les arguments avancés par Charles Murray n’ont pas perdu une once de leur intérêt depuis qu’il les a couchés sur le papier, voici plus de vingt-cinq ans.
L’ouvrage de Charles Murray est en quelque sorte l’histoire d’une conversion, car Charles Murray a commencé par partager les belles illusions que son livre vient dissiper, et il a participé pendant seize ans à la mise en œuvre et à l’évaluation de programmes sociaux, en Thaïlande et aux États-Unis.
Losing ground est aussi un livre qui peut provoquer des conversions chez ses lecteurs, car il allie la rigueur à la clarté et l’intelligence à la persuasion. L’auteur de ce compte-rendu l’a expérimenté autour de lui, et d’abord sur lui-même.
Cet opus se compose de quatre parties. Dans la première partie, Charles Murray expose le changement à 180 degrés qui a affecté la définition et l’élaboration des politiques sociales aux États-Unis à partir des années 1960. Toute politique sociale repose d’abord sur une certaine idée ce que c’est qu’être pauvre ou être démuni et sur une certaine idée de ce que nous devons aux pauvres ou aux démunis. Ce sont ces idées mères qui ont été radicalement transformées dans cette période charnière.
Dans la seconde partie, Charles Murray présente les statistiques relatives à la condition des plus défavorisés sur la période 1950-1980, des statistiques qui révèlent des tendances presque incroyables. Comment le sort des défavorisés a-t-il pu, dans la plupart des domaines, se dégrader à ce point alors même que jamais autant d’argent et d’attention n’avaient été consacrés à eux ?
La troisième partie tente de répondre à cette question, et elle le fait en détruisant nos belles illusions : ce sont précisément les nouvelles politiques sociales bien intentionnées qui ont conduit les pauvres à se conduire d’une manière qui les condamne à rester pauvres, ce sont les politiques bien intentionnées destinées à éradiquer la pauvreté qui ont créé davantage de pauvres.
La quatrième partie examine enfin ce qu’il serait possible de faire, dès lors que nous avons renoncé à nos belles illusions. Le bien produit par les politiques sociales est singulièrement limité et les législateurs, mais aussi tous les fonctionnaires qui, à un niveau ou un autre, administrent ces politiques, devraient avoir sans cesse présent à l’esprit le célèbre adage médical : primum non nocere — d’abord, ne pas nuire.
En 1950, 30 % de la population américaine était pauvre, selon la définition légale de la pauvreté utilisée en 1980. Mais pratiquement personne ne s’en préoccupait. Le gouvernement fédéral dépensait annuellement 250 $ par pauvre, autant dire presque rien.
En 1968, 13 % de la population américaine était pauvre, selon les mêmes critères. Le taux de chômage était de 3,6 %, ce que nombre d’économistes considèrent comme à peu près équivalent au plein emploi, et l’économie américaine tournait à plein régime. Pourtant la question de la pauvreté était devenue une priorité nationale et quantité de lois très importantes avaient été prises à ce sujet depuis l’arrivée au pouvoir du président Johnson (1964).
Entre ces deux dates, la situation s’était objectivement améliorée, et même spectaculairement améliorée, mais la perception de cette situation avait changé tout aussi spectaculairement. Le facteur central dans ce changement de perception était la découverte — ou l’invention — de la « pauvreté structurelle ».
Jusqu’à la fin des années 1950, les politiques sociales étaient structurées par l’idée qu’il existe deux types de pauvres : les pauvres méritants et les pauvres non méritants. Les pauvres qui ne parviennent plus à subvenir à leurs besoins pour des raisons tout à fait indépendantes de leur volonté (maladie, vieillesse, etc.) et qui donc méritent d’être aidés ; et les pauvres dont le dénuement est le résultat de leur comportement vicieux, désordonné, et de leurs mauvais choix. Ces pauvres-là ne méritent pas d’être aidés, même si parfois la simple compassion peut pousser à le faire.
Il résultait de cette distinction fondamentale que la charité publique devait être limitée au strict minimum, car elle tendait inévitablement à toucher aussi bien les pauvres non méritants que les pauvres méritants et donc à encourager « les vices et l’indolence ».
Comme l’écrivait Tocqueville, en 1835 : « Toute mesure qui fonde la charité légale sur une base permanente et qui lui donne une forme administrative crée donc une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante ».
Il en résultait aussi que l’aide accordée par la société au pauvre méritant se réduisait à sa plus simple expression : lui donner de quoi subvenir frugalement aux nécessités de l’existence, rien de moins et rien de plus. Savoir si le bénéficiaire du secours utilisait celui-ci avec discernement n’était pas le problème du gouvernement, pas plus que de l’aider à sortir de sa situation de dépendance. Cette situation était censée prendre fin tout simplement lorsque la personne concernée retrouverait du travail, ce qui était de sa seule responsabilité. Et, bien entendu, les individus ayant un travail ne touchaient aucune aide de la part du gouvernement, quel que soit leur niveau de revenu, puisque tout individu capable de travailler est un individu théoriquement capable de subvenir seul à ses propres besoins.
Cette conception pluriséculaire de l’aide sociale reposait, en dépit de son ancienneté, sur une prémisse fragile : l’idée que les adultes sont, sauf cas exceptionnel, responsables de l’état dans lequel ils se trouvent. Cette prémisse est fragile, car elle n’est pas entièrement vraie. Le mérite individuel n’explique pas toujours seul notre situation personnelle. La chance ou la malchance peut rentrer en ligne de compte à tous les instants de notre existence. Par conséquent, cette prémisse — nous sommes responsables de notre situation — a besoin de s’appuyer sur une seconde hypothèse : l’hypothèse selon laquelle, tout bien considéré, l’organisation sociale dans laquelle nous vivons fournit à chacun une opportunité raisonnable de montrer ses mérites.
C’est cette seconde hypothèse qui fut violemment remise en cause au début des années 1960.
L’idée s’imposa que l’organisation sociale des États-Unis était fondamentalement injuste et que, laissée à elle-même, elle tendait à perpétuer les inégalités, les discriminations, l’oppression sous toutes ses formes. Elle ne s’imposa pas uniformément à toute la population, mais seulement, dans un premier temps, à une toute petite partie d’entre elle, hélas ! la partie la plus influente et la plus à même de mettre en œuvre ses idées. Elle s’imposa à l’élite intellectuelle, politique et administrative du pays. L’homme du commun, lui, continuait à croire aux vieilles idées, mais l’homme du commun n’était plus écouté par ceux qui étaient censés agir en son nom.
Cette idée était en germe depuis longtemps au sein de l’intelligentsia des démocraties libérales, mais les années soixante furent le moment où, avec une remarquable uniformité dans tous les pays occidentaux, elle parvint à maturité et commença à avoir des conséquences pratiques.
Au niveau des politiques sociales, la conséquence la plus immédiate fut le discrédit jeté sur la notion de responsabilité individuelle. Distinguer entre les pauvres méritants et non méritants devint démodé, réactionnaire, et pour tout dire moralement inacceptable. Les pauvres ne sont jamais — ou presque jamais — responsables de leur état, c’est « le système » qui est à blâmer pour la situation dans laquelle ils se trouvent. La pauvreté devient la « pauvreté structurelle », c’est-à-dire une pauvreté engendrée par l’organisation sociale elle-même, en dehors de toute responsabilité personnelle, et qui ne disparaitra pas avec la croissance économique.
Il convient donc d’accorder des secours à tous ceux qui se trouvent en deçà d’un certain niveau de revenu légalement défini, sans chercher à savoir pour quelles raisons leurs revenus ne dépassent pas ce niveau. L’aide n’a pas à être méritée. L’aide est un droit. Elle vise à réparer une injustice initiale : l’injustice du « système ».
Il convient également d’accorder une aide aussi bien à ceux qui travaillent qu’à ceux qui ne travaillent pas. Si un individu exerce un emploi qui ne lui permet pas de vivre décemment, il n’est pas de sa responsabilité d’améliorer ses revenus en travaillant plus ou en cherchant un autre travail : c’est « le système » qui est à blâmer pour ces trop faibles revenus, donc c’est « le système » — à savoir le gouvernement — qui doit y remédier.
L’aide devient donc multiforme : elle ne consiste plus simplement à fournir un peu d’argent à qui n’en a plus, elle consiste aussi à fournir des compléments de revenus à des catégories toujours plus étendues de la population ; mais également à fournir aux « défavorisés » un ensemble de prestations : formation professionnelle, aide à la recherche d’emploi, aide à la recherche d’un logement, aide à la « parentalité », accès à la culture, et ainsi de suite. Ceux que Tocqueville appelait « les surveillants des pauvres » deviennent les travailleurs sociaux, et le mot d’ordre se transforme de « à chacun selon ses mérites » en « à chacun selon ses besoins — tels qu’ils seront évalués par les travailleurs sociaux ».
Enfin, l’idée que « le système » est injuste ne transforma pas seulement le secours au pauvre, elle engendra aussi une nouvelle manière d’appréhender la criminalité et l’éducation, mais les premiers touchés par ces changements furent également les catégories les plus défavorisées de la population.
Les effets concrets de cette révolution intellectuelle ne se firent pas attendre, mais ils ne furent pas exactement ceux qu’attendaient ses promoteurs.
L’année dernière, des étudiants au Cap en Afrique du Sud ont lancé un mouvement de protestations nationales en exigeant que l’Université du Cap (UCT) enlève une statue de Cecil Rhodes, un riche aventurier et ambitieux impérialiste britannique célèbre pour son opposition aux Boers et sa volonté d’annexion de leurs républiques dans l’Empire britannique à la fin du XIXe siècle. (Voir le film allemand Le Président Kruger produit en 1941 qui en trace un portrait peu flatteur. Visible sur YouTube.) Selon The Economist, il avait comme la plupart de ses contemporains des idées racistes. (Le professeur Nigel Biggar lors d’un débat à Oxford a rejeté cette accusation.) Rhodes a légué son nom à l’ancienne Rhodésie, à des bourses universitaires très connues dans le monde anglo-saxon et à une université sud-africaine dans la province du Cap oriental.
Intimidation et enlèvement des statues
Les militants de l’Université du Cap bloquèrent des routes, jetèrent des excréments humains et profanèrent le monument aux morts de l’Université avec les mots « Niquer Rhodes ». Leur chef Chumani Maxwele — un militant au surnom de « lance-caca » (« poo-flinger ») — aurait fait irruption dans le bureau d’une professeur, frappé sur sa table et crié « il ne faut pas écouter les Blancs, on n’a pas besoin de leurs excuses, ils doivent être éliminés de l’Université du Cap et être tués ».
Dirigée par un vice-recteur (et ancien boursier Rhodes) progressiste du nom de Max Price, l’administration de l’université s’est montrée pusillanime face à cette intimidation. Une réunion du Conseil de l’Université a été interrompue par les militants du mouvement « Rhodes doit tomber ». Ils scandaient « Un colon, une balle » et sautaient sur les tables des conseillers. Intimidé, le conseil a choisi de faire enlever la statue de Rhodes.
La contestation entourant Rhodes a inspiré des manifestations similaires sur d’autres campus à travers le pays. À l’Université du KwaZulu-Natal, une statue du roi George V a été éclaboussée avec le slogan : « En finir avec le privilège blanc ». À l’université portant le nom de Rhodes, dans le Cap oriental, des manifestations ont éclaté pour que celle-ci change de nom. Ce tollé récent remet en question l’esprit d’accommodement qui aurait marqué l’ère Mandela. Au cours des 21 années qui ont suivi la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, peu de statues ont été renversées, mais de très nombreuses villes, rues et institutions ont été rebaptisées. Les écoles des Afrikaners ont également été de plus en plus anglicisées de force en même temps qu’elle devenait multiraciale.
Graffitis racistes à l’Université du Cap
Il est vrai que Mandela a prêché la concorde dans le pays. Mais, son rôle était en grande partie symbolique, car au sein du parti noir de l’ANC il ne déterminait pas l’ordre du jour et des pans entiers de l’appareil d’État, de la police, de l’armée et de l’économie étaient encore aux mains des blancs. En outre, ses soutiens occidentaux voulaient que l’Afrique du Sud serve d’exemple de société multiraciale apaisée.
Des mouvements nourris de « fierté noire »
Ces jours-ci, un mouvement nourri de rhétorique panafricaine et de fierté noire s’affirme de plus en plus. Ce mouvement est alimenté par l’augmentation du nombre d’étudiants noirs sur les campus sud-africains (mal préparés à ces études comme on le verra ci-dessous) et à un essoufflement de l’économie sud-africaine qui ne parvient pas à réduire le chômage de masse des jeunes noirs.
Le mouvement « Rhodes doit tomber » ne constitue qu’une petite minorité agressive qui intimide la majorité pacifique des étudiants. Mais cette minorité agissante parvient à faire reculer les conseils d’administration universitaires et les ministères.
L’idéologie de ce mouvement est pour le moins radicale, plusieurs militants de « Rhodes doit tomber » ont ainsi exprimé leur solidarité avec un autre meneur étudiant noir, Mcebo Dlamini. Ce dernier a déclaré plus tôt cette année qu’il « aimait » Adolf Hitler et l’admirait pour ses « compétences organisationnelles ». « Rhodes doit tomber » a publié plusieurs gazouillis sur Tweeter en solidarité avec le mot croisillon #FreeMceboDlamini.
Un pays à la xénophobie récurrente
L’insurrection contre les statues « coloniales » a coïncidé avec une vague d’agressions xénophobes en Afrique du Sud contre des commerçants immigrés originaires du Pakistan, du Bangladesh et d’autres pays africains.
Cette violence xénophobe est le fait des couches les plus pauvres de la population noire, elle cible ce que les Sud-africains appellent les amakwerekwere (les « barbares », « ceux qui parlent mal »). Elle est résolument antagoniste, en apparence, à la rhétorique panafricaine qu’adoptent les mouvements étudiants sud-africains. Mais cette contradiction n’est peut-être que superficielle : les étudiants noirs adoptent une phraséologie panafricaine quand il s’agit de s’opposer aux blancs (« non africains »), car c’est un discours respectable auprès des médias et des intellectuels occidentaux. Les pauvres des cités noires n’ont pas ces scrupules : ils s’attaquent aux étrangers africains ou asiatiques qui voleraient le boulot des pauvres sans ressentir le besoin de parer leurs actes d’une idéologie noble comme le panafricanisme.
Le Mozambicain Emmanuel Sithole fut attaqué par quatre inconnus le 18 avril 2015 à Alexandria, une cité de Johannesbourg. Ils le frappèrent avec un gourdin et le poignardèrent. Sithole mourra à l’hôpital de ses blessures. Voir le reportage de CNN au complet.
Recul du gouvernement sur la hausse des frais de scolarité
Six mois après l’élimination de la statue de Rhodes à l’université du Cap, l’intimidation violente n’a pas pris fin.
De nombreux manifestants ont marché sur le Parlement pour se plaindre des frais universitaires élevés. Le gouvernement de l’ANC, pourtant à court d’argent, a reculé et a annulé l’augmentation prévue des frais.
Depuis lors, les mêmes manifestants continuent de protester, ils ont détourné le mécontentement lié à la hausse des frais de scolarité et perturbent les cours, détruisent des biens, intimident leurs opposants et ont même été jusqu’à jeter des excréments là où se tenaient des examens. Des professeurs désespérés ont été forcés de tenir des examens dans des lieux secrets autour du Cap, lieux que « Rhodes doit tomber » a néanmoins réussi à débusquer, à infiltrer et à fermer.
Cecil Rhodes en Colosse de Rhodes qui voulait relier le Cap au Caire par le train et le télégraphe
L’année universitaire 2016 a commencé par de nouveaux troubles
Pendant ce temps, au Cap, après les grandes vacances de l’été austral, les étudiants noirs de l’UCT ont commencé leur nouvelle année universitaire (elle commence en janvier en Afrique du Sud) par de nouvelles protestations. Cette fois-ci, ils se plaindraient du manque de place dans les résidences universitaires accessibles aux étudiants pauvres (et donc en majorité aux noirs). Ils ont pris d’assaut le campus et se sont emparés d’œuvres d’art pour les brûler. La plupart des peintures qu’ils ont entassées sur un feu de joie étaient des portraits de figures historiques blanches. Il s’agirait, a déclaré un manifestant, de « symboles du colonisateur ».
Lancement de pierres sur des peintures de blancs au Cap
Un autre manifestant a fièrement posté des photos du feu de joie sur Twitter, où l’on voit les flammes lécher une plaque commémorative de Jan Smuts, un général éduqué en partie à Cambridge qui fut deux fois premier ministre de l’Afrique du Sud et qui participa à l’écriture du préambule de la charte fondatrice de l’ONU. Le gazouillis qui accompagne la photo proclamait : « La blancheur brûle ».
Parmi les œuvres qu’ils ont réduites en cendres se trouvait une peinture à l’huile de 1993 par un artiste antiapartheid noir, Keresemose Richard Baholo. Elle s’appelait « La torche éteinte de la liberté universitaire », un élément d’une série de tableaux qui illustrent des manifestations étudiantes tenues à l’université pendant le régime blanc de l’apartheid.
Résurgence de l’antagonisme racial, fort chômage persistant
Les protestations sont symptomatiques d’une résurgence de l’antagonisme racial en Afrique du Sud, attisé par une culture du ressentiment, le ralentissement économique et un chômage élevé persistant.
Le chômage en Afrique du Sud a ainsi atteint au premier trimestre 2015 un niveau inégalé depuis 2003, à 26,4 % de la population active en recherche d’emploi. Sur 35,8 millions de Sud-Africains en âge de travailler (15-64 ans), près de huit millions sont sans emploi dont 5,5 millions au chômage qui cherche activement à travailler (+ 9,2 % sur un an) et 2,4 millions de « découragés » — selon la terminologie statistique — ayant renoncé à chercher du travail. C’est pourquoi les agences indépendantes parlent de plus de 40 % de chômage réel avec des pointes à 80 % dans certaines régions.
Environ 17 millions de Sud-africains reçoivent des prestations sociales, cependant que plus 13 millions ne survivent que grâce au versement d’une allocation (Social Grant) qui leur assure le minimum vital. En 2014, 65 % des familles noires vivaient ainsi en dessous du seuil de pauvreté.
L’état des lieux de l’économie sud-africaine a été dressé dans le « Rapport économique sur l’Afrique » pour l’année 2013, rédigé par la Commission économique de l’Afrique (ONU) et l’Union africaine. Pour la période 2008-2012, l’Afrique du Sud a ainsi été classée parmi les 5 pays « les moins performants » du continent, devançant à peine les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland, quatre pays en faillite...
Tout cela a fait dire à Julius Malema, le bouillant chef noir, « qu’en Afrique du Sud, la situation est pire que sous l’apartheid. La seule chose qui ait changé, c’est qu’un gouvernement blanc a été remplacé par un gouvernement de Noirs ». À la suite de plusieurs esclandres et déclarations fracassantes, Julius Malema a été exclu en 2012 de l’ANC, le parti au pouvoir depuis la fin de l’Apartheid. Malema a ensuite fondé un parti anticapitaliste et panafricaniste, les Economic Freedom Fighters (EFF), dont le programme politique est axé sur l’expropriation des terres et la nationalisation des mines sans compensation. Aux élections générales sud-africaines de 2014, EFF a obtenu 6,4 % des voix et est devenu le troisième parti du pays après l’ANC et la Democratic Alliance (DA), parti libéral souvent considéré comme le parti des blancs malgré ses efforts d’africanisation. [Mise à jour septembre 2016 : Aux élections municipales d’août 2016, l’EFF a rassemblé 8,3 % des voix derrière l’ANC à 55,6 % et la DA à 24,5 %.]
L’EFF de Julius Malema n’hésite pas à racialiser les conflits : « la lune de miel est finie pour les blancs en Afrique du Sud ».
En dépit de ses outrances, Julius Malema dit, en partie, vrai car économiquement et socialement, un abîme s’est en effet creusé entre, d’une part, une minorité de privilégiés noirs, les « diamants noirs », bénéficiaires des politiques contraignantes de discrimination positive et, d’autre part, des millions de chômeurs, d’assistés et de travailleurs sous-payés qui paralysent le pays avec de fréquents mouvements de revendication. N’étant pas entendus par les dirigeants, ces derniers ne voient souvent que la violence pour s’exprimer. L’Afrique du Sud est ainsi quotidiennement secouée par des mouvements sociaux de plus en plus fréquents, qui prennent régulièrement un tour quasi insurrectionnel. Les immigrés en sont les premières victimes lors d’émeutes xénophobes.
Un président et un gouvernement soupçonné de corruption
Aux difficultés économiques du pays, au peu de progrès d’une majorité de la population noire se mêlent des scandales qui secouent le gouvernement ANC au pouvoir depuis plus de 20 ans.
Deux des frères Goupta
Une nouvelle affaire à la mi-mars a plongé le Président Jacob Zuma dans la tourmente. Un membre du gouvernement, le vice-ministre des Finances Mcebisi Jonas, a révélé dans un communiqué de presse avoir été approché par une richissime et influente famille d’hommes d’affaires indiens, les Goupta, très influente dans le secteur minier, les médias, l’ingénierie ou encore l’informatique. Ceux-ci lui auraient proposé le poste de son patron, le ministre des Finances.
L’affirmation de M. Jonas, contestée par la famille Goupta, suit d’autres incidents similaires. Notamment celui de Vytjie Mentor, une ancienne députée du Congrès national africain (ANC) au pouvoir, qui a affirmé sur sa page Facebook qu’elle s’était aussi fait offrir un poste ministériel par les membres de la famille Gupta.
En 2013, un énorme scandale secoue le pays lorsqu’un avion privé des Goupta transportant des invités étrangers à un mariage atterrit sur une base militaire sud-africaine. Les invités échappent au contrôle des douanes et sont convoyés sous escorte policière vers le lieu de la noce.
L’amitié qu’entretient le président sud-africain Jacob Zuma, au pouvoir depuis 2009, avec cette grande famille d’immigrés le plonge encore dans la tourmente après celui de sa luxueuse résidence privée rénovée aux frais des contribuables.
Au début des années 2010 éclata l’affaire qui continue à poursuivre le président. Sa résidence privée à Nkandla, dans la campagne du pays zoulou, avait été remise à neuf aux frais de l’État pour un montant de 30 millions de dollars canadiens (20 millions d’euros).
Président Zuma
Face au scandale, le ministre de la Police a expliqué qu’il s’agissait de travaux « de sécurité » : la piscine est « un réservoir d’eau en cas d’incendie », l’enclos pour bétail « une barrière pour que les vaches ne touchent pas les clôtures électriques », et l’amphithéâtre « un mur incliné de protection ».
Le jeudi 31 mars 2016, la Cour constitutionnelle a demandé au président de rembourser une partie des travaux, estimant à l’unanimité qu’il a violé la Constitution.
Un taux de réussite au secondaire qui gonfle le nombre d’étudiants mal préparés
C’est sur fond de corruption, de ralentissement économique, de xénophobie et de chômage endémique qu’il faut appréhender les troubles les plus récents dans les universités sud-africaines.
Rappelons d’abord que les Blancs, bien qu’il ne forme plus que 8 % de la population totale (leur nombre ne fait que baisser depuis la fin de l'apartheid), représentent 46,3 % des travailleurs possédant un diplôme universitaire.
Plus de deux décennies après la fin de l’apartheid, de nombreux noirs sont toujours très mal lotis, le plus souvent parce qu’ils sont mal formés et à cause de l’incapacité du gouvernement à résoudre ce problème de formation.
Le taux de réussite aux examens de fin du secondaire en Afrique du Sud (appelé la « matriculation ») n’a fait que croître ces dernières années pour passer de 46 % en 1996 à 78,2 % en 2013.
Mais pour « réussir » ces examens, un étudiant ne doit obtenir que 40 % en 3 matières — dont une doit être sa langue maternelle — et 30 % dans 3 autres matières.
En outre, les candidats à la matriculation choisissent de plus en plus des sujets faciles. C’est ainsi que si, en 2010, 263 034 lycéens avaient présenté l’examen de mathématiques, ce chiffre était descendu à 241 509 élèves en 2013. À l’inverse, le nombre d’élèves qui présentent l’examen de « culture mathématique », une matière plus facile, est passé de 280 836 en 2010 à 324 097 en 2013.
Le Forum économique mondial basé en Suisse a classé le système éducatif sud-africain en 146e positon sur 148 pays — et dernier en mathématiques et en sciences. Ce n’est pas faute d’argent. L’éducation engloutit un cinquième du budget de l’État, un des plus hauts pourcentages au monde. Les enseignants sont relativement bien payés. Mais les normes sont peu élevées et les résultats lamentables. Seuls quatre élèves sur dix qui commencent l’école obtiennent le diplôme d’études secondaires même si la note de passage n’est que de 30 %, déclare l’OCDE. À peine 12 % des élèves obtiennent des notes suffisamment élevées pour entrer à l’université. Et seuls 11 % obtiennent une note de 40 % ou plus en mathématiques, la grande majorité en provenance d’écoles privées « historiquement blanches », comme on dit en Afrique du Sud.
Malgré le faible pourcentage de diplômés du secondaire qui peuvent s’inscrire à l’université, étant donné leurs faibles notes à l’examen final du secondaire, le nombre d’étudiants dans les universités sud-africaines a fortement crû ces vingt dernières années : il est passé de 495 355 en 1994 à 1 002 110 en 2014. Les noirs représentent aujourd’hui environ 80 % des étudiants dans les universités sud-africaines.
Rappelons qu’en même temps que les universités sud-africaines « historiquement blanches » — il en existait réservées pour les noirs, les métis et même les Indo-Pakistanais sous l’apartheid — s’ouvraient à une clientèle noire, souvent mal préparée, les conditions d’admission des blancs étaient durcies dans certaines facultés. C’est ainsi que, selon le Sunday Times, pour avoir une chance réaliste d’être admis au programme de cinq ans en médecine à l’Université du Cap, un élève blanc doit avoir obtenu au moins 90 % pour cinq sujets lors des examens de fin du secondaire et au moins 80 % pour le sixième de ceux-ci. Les étudiants noirs, par contre, n'avaient besoin que de notes entre 70 % et 79 % dans six matières et au moins 50 % à l’examen national de compétence pour avoir une bonne chance d’obtenir une place. Le vice-recteur de l’université du Cap, Price, avait déclaré en 2011 que les blancs et les Indo-Pakistanais combleraient 150 des 200 places en médecine si la race n’était pas utilisée pour déterminer qui peut être admis dans la faculté de médecine du Cap. Toutefois, en raison des politiques de discrimination en faveur des noirs, seuls 80 blancs et Indiens ont pu s’inscrire en médecine à l’UCT, alors que 80 places étaient réservées aux noirs et 40 pour des métis. La population métisse est majoritaire dans la province du Cap occidental, bassin naturel de l’UCT : 50,2 % en 2007, les Blancs y représentent 18,4 % de la population.
L’État sud-africain alloue 9 milliards de rands (750 millions de $) par an en subventions aux étudiants, tandis que les subventions d’exploitation aux 26 universités du pays totalisent 72 milliards de rands (6 milliards de $) sur trois ans. Les 80 à 85 % d’échec représentent donc des pertes très importantes pour l’État et les contribuables (lesquels sont en grande partie blancs).
En effet, seuls treize pour cent des 53 millions sud-africains paient des impôts sur le revenu, mais 99 % des impôts payés le sont par 3,3 millions de contribuables, la majorité de ceux-ci sont des blancs, des Asiatiques (les grands bénéficiaires de la fin de l’apartheid, voir le graphique ci-dessous) et des métis.
Entretemps, 36 pour cent du budget du pays est affecté aux salaires d’une fonction publique pléthorique dont l’inefficacité a conduit à l’éclosion d’une industrie de services privés parallèles qui se substitue aux services gouvernementaux dans les secteurs de la sécurité, de la scolarité, des postes, communications et de la santé. On a donc vu apparaître en Afrique du Sud non seulement des écoles, des hôpitaux, des services de gardiennage très nombreux et des messageries privés, mais également une université privée afrikaans au sud de Prétoria (Akamedia).
Des difficultés de logement créées par les manifestations précédentes
Parmi les plaintes des manifestants en ce début de 2016, figure « la revendication invraisemblable », selon The Economist de Londres, que les Blancs auraient un accès préférentiel aux résidences universitaires. Des manifestants ont, notamment, érigé une cabane en tôle ondulée sur l’imposant terrain de l’UCT pour représenter les rudes conditions de vie dans les cités noires. Ils y ont ajouté des toilettes portables et renversé de gros cageots en plastique comme chaises.
Certains ont commencé un braai (les Sud-africains sont férus de barbecue – pendant toute l’année), grillé des saucisses et des côtelettes sur charbon de bois. Les flammes se sont propagées. Le petit groupe d’étudiants a refusé de retirer la cabane qui, selon les responsables de l’université, bloquait la circulation, puis a saccagé les environs. Ils ont brûlé une voiture, un bus et le bureau de Max Price, le vice-recteur de l’université. Le même Price qui avait acquiescé si facilement à l’enlèvement de la statue de Rhodes. « Il est tout à fait regrettable qu’un mouvement qui a commencé avec une telle promesse et qui prétend se battre pour la justice sociale ait maintenant dégénéré en un groupe qui se livre à la criminalité », a déclaré M. Price.
Manifestation à Prétoria au mois d’octobre 2015 devant les bâtiments de l’Union (siège du gouvernement) au sujet des frais d’inscriptions universitaires. Une centaine d’étudiants y furent arrêtés.
Il ne reste plus grand-chose des motifs qui avaient incité les étudiants à descendre dans la rue en octobre 2015 quand ils avaient été soutenus par une grande partie de la population alors qu’ils dénonçaient les frais de scolarité universitaires élevés qui mettent souvent l’université hors de portée pour les étudiants noirs issus de familles pauvres. La pénurie de logements à l’UCT prend en partie sa source dans le succès de ces manifestations, car le nombre d’inscriptions a augmenté grâce à des frais moins élevés et des mesures visant à réduire l’endettement des étudiants. En outre, certaines chambres dans les résidences sont toujours occupées par des étudiants dont les examens ont été reportés à cette année en raison des manifestations de l’an dernier.
Parmi les étudiants arrêtés pour les dégradations de biens à l’UCT, on en retrouve qui, de façon évidente, ne sont pas pauvres. C’est le cas du fils du chef de la direction d’Eskom, l’entreprise publique productrice d’électricité.
En janvier et en février, d’autres universités ont également été la proie de manifestations violentes, en grande partie en raison des frais d’inscription et du surpeuplement. Un meneur étudiant à l’Université Walter Sisulu (est du pays) a déclaré au Daily Sun, un tabloïd : « Nous allons tout détruire. »
Pendant ce temps à l’Université Witwatersrand à Johannesbourg (nord du pays), après une journée de protestation et l’arrestation de 14 étudiants, l’université a déployé plus de vigiles pour protéger le personnel, les étudiants et les biens de l’institution. Les étudiants arrêtés ont été accusés d’avoir occupé illégalement un bâtiment d’administration, de tentative d’incendie, de dégradation volontaire de biens et d’avoir mis le feu à un matelas dans une des bibliothèques universitaires.
On a également accusé le mouvement « Les Frais doivent baisser » d'avoir incendié un bus universitaire, mais les membres de cette organisation ont dénoncé cet incident.
Nouveaux motifs de protestations : l’existence de cours optionnels en afrikaans
Officiellement, l’Afrique du Sud a 11 langues officielles.
Cela donne l’impression d’un pays ouvert, tolérant et qui valorise la diversité. En réalité, cette multiplicité a surtout servi à imposer l’anglais à tous et à éliminer l’afrikaans, seule langue officielle à travers le pays avec l’anglais jusqu’en 1996. Jusqu'à cette époque, les langues « bantoues » étaient valorisées dans les différents États croupions réservés aux différentes ethnies noires.
Rappelons que l’afrikaans est la langue maternelle de nettement plus de personnes que l’anglais en Afrique du Sud. Et même si l’afrikaans est considéré par de nombreux noirs comme la langue de l’apartheid, cette langue est parlée par plus de métis — également victimes de l’apartheid — que de blancs.
L’éducation en langue maternelle bantoue (9 des langues officielles) est également en retrait depuis la fin de l’apartheid. Cette éducation (à l’école primaire surtout) était considérée par de nombreux noirs comme une ruse utilisée par le régime d’apartheid pour leur imposer une éducation de moindre qualité et les tenir loin des carrières et des postes valorisants. Pour les partisans de l’apartheid, par contre, l’Afrique du Sud était un assemblage d’États ethniques qui devaient rester séparés (« à part », d’où apartheid) pour assurer la survie culturelle de ces ethnies et principalement celles des Afrikaners. À l’époque du régime blanc, l’éducation en langue maternelle était une chose normale tant pour les Afrikaners que les populations noires ou anglophone.
Répartition de l’afrikaans et l’anglais comme langue maternelle des Sud-Africains blancs (bleu : afrikaans en majorité, rouge l’anglais en majorité, plus la couleur est foncée, plus la majorité est grande, le bleu foncé = 87,5 % à 100 % des familles blanches ont l’afrikaans comme langue maternelle).
Avec l’arrivée au pouvoir de l’ANC en 1994, une autre philosophie s’est imposée, loin d’une rhétorique tolérante valorisant la diversité : celle de la discrimination positive en faveur des Noirs et de l’« unité » y compris scolaire et linguistique autour de l’anglais. L’anglais est d’ailleurs la langue qui a connu la plus forte augmentation dans son nombre de locuteurs passant de 8,2 % de la population qui le parlaient comme première langue en 2001 à 9,6 % en 2011 alors que quasiment toutes les dix autres langues officielles ont vu leur nombre relatif de locuteurs baisser, l’afrikaans étant une des exemptions, mais pour ne progresser que de 0,2 % pendant ces dix ans.
Il y avait en 1994, une série d’universités blanches anglophones (universités du Cap, de Durban, Witwatersrand, Rhodes) et d’autres « afrikaansophones » (universités de Stellenbosch, Prétoria, de l’État libre d’Orange, de Potchefstroom, du Rand). Toutes les universités enseignant en afrikaans ont dû s’ouvrir à la diversité raciale et linguistique. Les deux choses ne sont pourtant pas la même chose : on aurait pu garder des universités multiraciales enseignant en afrikaans (c’était chose facile à Stellenbosch par exemple où la population non blanche locale parle aussi l’afrikaans comme langue maternelle). Mais l’on décida d’imposer l’anglais partout au nom de la « diversité » et de l’« ouverture ».
Les militants noirs veulent maintenant passer à l’étape suivante : éliminer l’afrikaans des anciennes universités afrikaans au nom de « l’unité », laquelle ressemble de plus en plus à l’uniformité et à la volonté d’éradiquer la langue afrikaans de la vie publique.
EuroNews n’explique pas pourquoi les étudiants blancs pourchassent un noir avec un mégaphone, mais quelqu’un a filmé les scènes que ne montre pas EuroNews, voir ci-dessous
Près de la grille, un noir muni d’un haut-parleur frappe une jeune femme blanche à plusieurs reprises de son mégaphone, une course poursuite s’en suit (Euronews ne montre que la méchante foule blanche qui poursuit un noir). Lors de heurts à l’Université de l’État libre d’Orange en février 2016.
Violences de la fin février dans les universités
À la fin février, deux cents manifestants ont affronté la police devant l’Université de Prétoria, où plusieurs étudiants ont également été arrêtés le 19 février. La police a dû tirer des salves de balles en caoutchouc alors que les militants noirs lançaient des pierres.
Le groupe exige que l’afrikaans ne soit plus utilisé comme une des langues d’instruction dans les universités. Notons qu'il n’y est obligatoire que dans l’étude de cette langue. Tous les autres cours sont offerts en anglais (et parfois aussi en afrikaans).
Selon Lungile Sonwabo, membre des combattants de la liberté économique (EFF) trop d’argent est consacré à l’afrikaans.
« Cet argent pourrait servir à des bourses et à des résidences, car ils se plaignent toujours de ne pas pouvoir accueillir plus d’étudiants. Mais il y a toujours de l’argent pour l’afrikaans. »
Ces manifestations contre l’afrikaans se sont accompagnées, comme à l’accoutumée, d’intimidations et de violences.
Un incendie déclenché par des étudiants noirs manifestant contre la possibilité d’étudier en afrikaans a touché les bâtiments d’une université dans la province du Nord-Ouest.
L’université où a eu lieu l’incendie volontaire a été fermée pendant un mois, elle n’a rouvert ses portes que le 30 mars 2016. Deux autres universités sud-africaines ont également été fermées à la suite d’incidents.
Parties du bâtiment incendié à l’Université du Nord-Ouest (NWU) au campus de Mafikeng (ancien Mafeking)
La même semaine, l’Université de Prétoria a été le théâtre de heurts entre étudiants noirs et blancs, lors d’une manifestation pour dénoncer l’enseignement optionnel en afrikaans, la langue de la minorité blanche en Afrique du Sud qui avait instauré l’apartheid.
« Les autorités de l’université rencontrent actuellement différents représentants étudiants et des responsables pour résoudre les problèmes liés à l’enseignement », a déclaré une porte-parole de l’Université de Prétoria, Anna-Retha Bouwer.
L’Université de l’État libre (d’Orange), à Bloemfontein (centre du pays), a aussi fermé ses portes après des incidents raciaux sur fond de revendications sociales lors d’un match de rugby sur le campus.
L’anglais comme véhicule de la haine des Afrikaners
Pour le professeur Danie Goosen de la Fédération des unions culturelles afrikaans (FAK), quand les étudiants désireux d’étudier en anglais ne formaient que 14 % des étudiants de l’Université de Prétoria, l’université a consenti de gros efforts pour leur permettre d’étudier dans la langue qu’ils préféraient.
Mais maintenant que, grâce à l’ouverture à de nombreux étudiants noirs, souvent mal préparés, le nombre d’étudiants préférant l’afrikaans est tombé à 30 %, le multilinguisme de l’établissement devient soudainement intolérable et un gaspillage de précieuse ressource. Ainsi, le multilinguisme a-t-il d’abord été imposé pour promouvoir la « diversité » et ensuite l’unilinguisme anglais est prôné violemment au nom de l’unité (« il faut que tous apprennent à travailler ensemble le plus tôt possible ») et de l’efficacité. Ce n’est pas sans rappeler ce qui fut fait au Canada quand on interdit au début du XXe siècle les écoles en français hors Québec : c’était aussi pour promouvoir l’unité.
Pour certains Afrikaners, l’anglais devient le véhicule d’une haine ethnique mal déguisée, il sert à éliminer l’afrikaans et la culture afrikaans.
Séries de vidéos sur les manifestations et les violences, conflits ethniques sur les campus en Afrique du Sud (non sous-titrés)
Étudiants d’Afriforum (nationalistes afrikaners) à gauche contre les militants de l’EFF (parti africaniste de Julius Malema) à droite, à l’université de Prétoria
« Étudiante » d’UCT (en rouge) encourage qu’on fasse des dégâts à la voiture blanche parce que son conducteur blanc veut rouler sur la route et ne respecte pas la « révolution ».
Discrimination à la faculté vétérinaire de Prétoria (Onderstepoort), seuls 22 étudiants blancs furent admis sur les 140 acceptés, malgré d’excellentes notes (30 étudiants blancs avec 6 distinctions aux examens finaux du secondaire — mention TB — furent rejetés). La mère d’une étudiante blanche se demande pourquoi sa fille qui est née après la fin de l’apartheid devrait payer pour l’apartheid, malgré ses excellents résultats. Un autre candidat dit que les bons éléments iront étudier à l’étranger et que le pays continuera de souffrir d’un manque de vétérinaires. [Il en va de même pour les médecins et les ingénieurs.]
Violence à l’université de Prétoria (campus de Hatfield), la séquence commence avec un noir qui frappe par l’arrière d’une pierre la tête d’un étudiant blanc. Pour le représentant d’Afriforum, l’EFF est l’agresseur et ses militants ne sont pas là pour étudier.
Étudiants (noirs) exigent qu’aucun cours ne soit plus donné en afrikaans au collège d’agronomie Elsenburg à Stellenbosch. Un des « étudiants » noirs (avec une cape noire) chante « Shoot the Boer » (tuez le Boer, l’Afrikaner ou le fermier afrikaner).
Reportage de la télé d’État (SABC) sur les manifestations à l’Université de Prétoria