mercredi 8 juillet 2026

Ces cani­cules qu’a connues la France au fil des siècles et qu’on a oubliées

Au Moyen Âge, sous Louis XIV, pen­dant la Révo­lu­tion ou encore au XIXe siècle, les contem­po­rains ont subi des vagues de cha­leur aux effets désas­treux. Au siècle der­nier, les cani­cules de 1911, 1947 et 1976, en par­ti­cu­lier, ont long­temps mar­qué les mémoires.

La cani­cule qui a écrasé la France du 18 au 28 juin avant de connaître une nou­velle phase ces jours-ci est-elle vrai­ment d’une gra­vité sans pré­cé­dent ? « Les biens de la terre (les cultures, NDLR) péris­saient de séche­resse », écrit un contem­po­rain à pro­pos de l’été 1524, sous François Ier. Le 25 mai 1524, à Troyes, en Cham­pagne, la cha­leur est si acca­blante et aride depuis un mois qu’elle contri­bue à un incen­die mas­sif qui dévaste la ville et détruit 1 500 mai­sons. Les cani­cules ponc­tuent l’his­toire de France. Pen­dant des siècles, cha­cune a pro­vo­qué son cor­tège de morts, sou­vent par cen­taines de mil­liers. Long­temps, ces cani­cules ont mar­qué la mémoire col­lec­tive, avant d’être oubliées.

L’année 1420, cinq ans après Azin­court, une vague de cha­leur se déclare dès février, dure jusqu’à mai, puis se trans­forme en cani­cule l’été, décrit Emma­nuel Le Roy Ladu­rie dans son His­toire humaine et com­pa­rée du cli­mat (Fayard), pré­cieux guide sur le sujet. Le soleil brûle les cultures. Les récoltes sont catas­tro­phiques. Les prix des céréales aug­mentent dans un contexte de forte infla­tion et de déva­lua­tion des mon­naies. Le Jour­nal d’un bour­geois de Paris, œuvre d’un dia­riste ano­nyme qui relate la vie dans la capi­tale, raconte : « Enché­rit tant le blé et la farine que le setier (ins­tru­ment de mesure ancien) de blé fro­ment valait à la mesure des halles de Paris 30 francs de la mon­naie qui lors cou­rait. » C’est la famine. En pays albi­geois, la cani­cule est telle que la récolte du seigle a dû com­men­cer fin avril et que les cerises étaient pré­co­ce­ment mûres dès ce mois.

Après une nou­velle cani­cule en 1473 sur­vient, en 1504, l’un des douze étés les plus chauds du XVe au XXe siècle dans l’hémi­sphère Nord (d’après les tra­vaux du cli­ma­to­logue anglais Keith Briffa dans l’ouvrage Glo­bal and Pla­ne­tary Change, paru en 2003 et cité par Le Roy Ladu­rie). Une géné­ra­tion plus tard, une cani­cule faite d’ultra­cha­leur sèche frappe la France, l’Alle­magne et l’Europe cen­trale en 1540, alors que François Ier et Charles Quint pour­suivent leur inter­mi­nable lutte pour la pré­pon­dé­rance en Europe. Cet été-là, le Rhin est presque à sec et on peut le tra­ver­ser à pied, a éta­bli l’his­to­rien suisse Chris­tian Pfis­ter. Le vin du mil­lé­sime 1540, lui, mûri par une cha­leur solaire excep­tion­nelle, est si chargé de sucre, que, après fer­men­ta­tion, il se trans­for­mera en quasi-apé­ri­tif, recher­ché par connais­seurs et col­lec­tion­neurs jusqu’à la fin du XXe siècle.

L’année 1556, sous Henri II, figure dans la liste des cani­cules éta­blie par le cli­ma­to­logue néer­lan­dais Aryan van Enge­len, dont les tra­vaux font réfé­rence. Cet été-là, le cli­mat est brû­lant et ultra-sec. Dans le Coten­tin, un gen­til­homme cam­pa­gnard, Gilles de Gou­ber­ville, accueille comme une béné­dic­tion une pluie brève le 1er juin. « Il n’avait plu depuis le com­men­ce­ment d’avril par quoi les blés étaient for­te­ment endom­ma­gés, à cause de la grande séche­resse, et fort enché­ris jusqu’à 22 sous le bois­seau de fro­ment », écrit-il. L’extrême cha­leur pro­voque des incen­dies de forêt en Nor­man­die, fait raris­sime dans cette région d’ordi­naire humide. Le 23 juillet, « il fit une mer­veilleuse (extra­or­di­naire, excep­tion­nelle) cha­leur », s’inquiète notre témoin. À Paris, l’église accepte de faire pro­ces­sion­ner la châsse de Sainte-Gene­viève, patronne de la capi­tale, pour sol­li­ci­ter son inter­ven­tion en faveur de la pluie.

En 1616, alors que Louis XIII a 14 ans, sur­vient « une énorme vague de cha­leur en juin-juillet », qui « se révèle comme l’une des plus intenses des cinq der­niers siècles» (Le Roy Ladu­rie). Pour autant, une cani­cule ne s’accom­pagne pas néces­sai­re­ment de séche­resse, comme on pour­rait le pen­ser. Et, en l’espèce, « les pré­ci­pi­ta­tions ont été suf­fi­santes » pour pré­ser­ver les récoltes, diag­nos­tique l’his­to­rien. Les contem­po­rains n’ont pas cette chance en 1636. La cha­leur de l’été est extrême. Le niveau d’eau des rivières baisse, ce qui aggrave leur pol­lu­tion, leur saleté et fait pul­lu­ler, dans l’eau que boivent les pay­sans, des micro-orga­nismes dys­en­té­riques. La conta­gion est fou­droyante. La toxi­cose emporte quan­tité d’enfants en bas âge, d’autant que la dys­en­te­rie chauffe fié­vreu­se­ment les corps. De sur­croît, cette même année 1636, tan­dis que Cor­neille écrit Le Cid, la France de Louis XIII et Riche­lieu est en guerre ouverte contre les Habs­bourg d’Autriche et d’Espagne depuis un an. Des épi­sodes de peste se déclarent dans nombre de villes. Toutes ces causes pro­voquent plu­sieurs cen­taines de mil­liers de morts.

Le cli­mat s’acharne ensuite sur les Français de la fin du règne de Louis XIV. À l’été 1705 sur­vient notam­ment une cani­cule qui aurait causé 200 000 morts, au pre­mier chef des enfants en bas âge (par déshy­dra­ta­tion ou salis­sure des eaux entraî­nant des dys­en­te­ries). À l’époque, la guerre de suc­ces­sion d’Espagne fait rage, ce qui n’arrange rien. « Je sue d’une façon extra­or­di­naire », écrit la prin­cesse Pala­tine, belle-sœur de Louis XIV. « Voici deux mois qu’il n’est pas tombé une goutte de pluie. Je n’ai jamais vu un été tel que celui-là, et la cha­leur aug­mente chaque jour. Les feuilles sur les arbres sont des­sé­chées comme si le feu y avait passé » (13 août 1705). Ce même mois d’août, le ther­mo­mètre de l’astro­nome Cas­sini casse sous l’effet de la cha­leur intense (plus de 38°C dans la capi­tale). Puis, en 1719, sous la régence de Phi­lippe d’orléans, une nou­velle cani­cule aurait causé 400 000 morts, au pre­mier chef des enfants en bas âge, pour les rai­sons qu’on a évo­quées pré­cé­dem­ment.

Au XVIIIe siècle, les consé­quences humaines des dérè­gle­ments du cli­mat cessent d’être perçues comme une fata­lité. L’opi­nion publique, qui s’affirme, incri­mine non plus les acca­pa­reurs, comme sous Louis XIV, mais les ministres du roi. Les Français prennent l’habi­tude de « l’impu­ta­tion au poli­tique » (Ernest Labrousse) de leurs maux. Ceci alors même que l’état royal a rare­ment été aussi actif pour les atté­nuer. Mais la santé publique en reste encore à ses pré­mices : en 1779, une nou­velle cani­cule aurait causé plus de 200 000 morts, au pre­mier chef par dys­en­te­rie. À Brest, les équi­pages de la flotte, qui font l’objet d’une sur­veillance médi­cale docu­men­tée, sont très atteints. «Les intes­tins s’ enflamment à J +3, les malades meurent à J +5 ou J +9, pas au-delà »( Jean-pierre Gou­bert).

Pen­dant la Révo­lu­tion, l’été 1793 est cani­cu­laire. Alors que les dépu­tés giron­dins sont guillo­ti­nés, incar­cé­rés ou en fuite et que la Ter­reur s’accé­lère, on étouffe à Paris. Si Marat est dans son bain lorsqu’il reçoit Char­lotte Cor­day le 13 juillet 1793, ce n’est pas seule­ment pour soi­gner sa mala­die de peau, mais aussi parce que la cha­leur est acca­blante. Plus tard, l’extrême cha­leur joue un rôle dans la Révo­lu­tion de février 1848. Après un hiver excep­tion­nelle ment doux( ce qui épargne mau­vaises herbes et para­sites, d’où le pro­verbe « Hiver sans rigueur, été sans faveur »), 1846 est un des douze étés les plus chauds des cinq der­niers siècles dans l’hémi­sphère Nord (Keith Briffa). Le ther­mo­mètre atteint 36 °C en juillet à Paris. Un coup d’échau­dage obère les récoltes. Le prix des céréales com­mence à aug­men­ter à l’automne. La disette et les épi­dé­mies consé­cu­tives auraient causé quelque 60 000 décès. La crise éco­no­mique se pro­page au tex­tile et le mécon­ten­te­ment devient géné­ral. Or, « l’oppo­si­tion ne man­quait pas d’exploi­ter cette humeur et tâchait de la tour­ner en grief contre le gou­ver­ne­ment. (…) On eût dit que, dans chaque symp­tôme fâcheux qu’elle pou­vait enre­gis­trer, elle voyait une bonne for­tune» (Paul Thu­reau-Dan­gin, His­toire de la monar­chie de Juillet). Ainsi s’engage la cam­pagne des ban­quets, qui va pro­vo­quer la chute de Louis-Phi­lippe. A contra­rio, la cani­cule de 1859 (qui cause plu­sieurs dizaines de mil­liers de morts) et celle de 1868 n’ébranlent pas le second Empire. Puis, en août 1870, c’est en pleine cani­cule que com­mence la guerre entre la France et les États alle­mands coa­li­sés autour de la Prusse.

Ce que les spé­cia­listes appellent « le petit âge gla­ciaire » (carac­té­risé par des hivers très froids et, aux belles sai­sons, une ten­dance à la fraî­cheur et à de fortes pluies), amorcé vers 1300, s’achève à par­tir de 1860. Un réchauf­fe­ment débute alors en Europe. Il est net à comp­ter de 1910, lorsque les gla­ciers alpins com­mencent un recul sub­stan­tiel et continu à l’échelle de la longue durée. Le réchauf­fe­ment reste d’abord modéré. C’est dans ce contexte qu’inter­vient la cani­cule de 1911. Les 22 et 23 juillet, il fait par­tout plus de 35 °C. Les 38 °C sont atteints à Lyon, Bor­deaux, Châ­teau­dun. Le mois d’août 1911 est un des plus chauds de l’his­toire de France. Les tem­pé­ra­tures dépassent 30°C treize jours de suite dans la capi­tale. Le 5 août, on renoue avec les 38 °C à Lyon et on atteint 39 °C à Tou­louse. Entre le 6 et le 9 sep­tembre, la pres­sion cani­cu­laire ne fai­blit pas : 36 °C à Paris et 38 °C à Tou­louse. Le nombre de morts est éva­lué à 40 000, dont la moi­tié âgés de moins de 1 an. C’est la der­nière héca­tombe d’enfants qu’a pro­vo­quée une cani­cule en France.

D’autres cani­cules sévissent ensuite en 1921, 1947 et 1976, pour s’en tenir aux plus impor­tantes. De 1950 à 1970, le cli­mat connaît para­doxa­le­ment une période de rafraî­chis­se­ment en France (celle-ci dure jusqu’en 1974, voire 1980 s’agis­sant du centre et du sud du pays). Puis s’engage un nou­veau cycle de réchauf­fe­ment qui, selon les spé­cia­listes, tend à s’accé­lé­rer depuis le début du XXIe siècle. Trois cani­cules sérieuses se pro­duisent au cours de la décen­nie 1980 : en 1982 (2 300 morts), 1983 (quatre mois extrê­me­ment chauds de juin à sep­tembre et 6400 morts), 1990 (1700 morts). D’autres adviennent en 1994, 1995 et 1997, entraî­nant un bilan estimé res­pec­ti­ve­ment à 2600, 2300 et 2 200 morts. Arrive ensuite la cani­cule d’août 2003, qui a frappé les esprits.

Au terme de ce récit, pré­ci­sons les méthodes uti­li­sées pour éta­blir les tem­pé­ra­tures et le cli­mat des siècles pas­sés. Les scien­ti­fiques pré­lèvent dans les gla­ciers proches des pôles, par forage pro­fond, des cylindres qu’on appelle des carottes de glace et les ana­lysent. Sous les cli­mats plus tem­pé­rés d’europe, ils étu­dient les langues ter­mi­nales des gla­ciers alpins de réfé­rence (Cha­mo­nix en France, Aletsch et Gor­ner en Suisse) pour appré­cier leur évo­lu­tion au fil du temps. D’autres scrutent les anneaux de crois­sance annuelle dans le bois des troncs des grands arbres. Ces scien­ti­fiques par­viennent ainsi à dater et carac­té­ri­ser les étapes suc­ces­sives de leur vie végé­tale, et en tirent de pré­cieuses infor­ma­tions sur les tem­pé­ra­tures d’alors. Le bois de l’anneau de crois­sance des chênes qui cor­res­pond à 1473, année de cani­cule, est ainsi « ultra­dur, très peu impré­gné d’eau », explique Le Roy Ladu­rie. L’étude des pol­lens et des chan­ge­ments d’essences fores­tières per­met par ailleurs de cor­ro­bo­rer des hypo­thèses. On dis­pose en outre, s’agis­sant de la capi­tale, de séries ther­mo­mé­triques réa­li­sées sans dis­con­ti­nuer depuis les années 1670 par l’obser­va­toire de Paris. Et la France béné­fi­cie de sta­tions météo depuis 1855. Les dates des ven­danges, recen­sées à Dijon depuis 1370, offrent éga­le­ment d’utiles indi­ca­tions, même si les com­pa­rai­sons doivent tenir compte d’éven­tuelles évo­lu­tions du cli­mat d’un siècle à l’autre. Les his­to­riens s’appuient sur ces recherches des scien­ti­fiques et y ajoutent l’étude et la cri­tique de sources qui leur sont plus fami­lières, comme les témoi­gnages des contem­po­rains.

Source : Le Figaro

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