Au Moyen Âge, sous Louis XIV, pendant la Révolution ou encore au XIXe siècle, les contemporains ont subi des vagues de chaleur aux effets désastreux. Au siècle dernier, les canicules de 1911, 1947 et 1976, en particulier, ont longtemps marqué les mémoires.
La canicule qui a écrasé la France du 18 au 28 juin avant de connaître une nouvelle phase ces jours-ci est-elle vraiment d’une gravité sans précédent ? « Les biens de la terre (les cultures, NDLR) périssaient de sécheresse », écrit un contemporain à propos de l’été 1524, sous François Ier. Le 25 mai 1524, à Troyes, en Champagne, la chaleur est si accablante et aride depuis un mois qu’elle contribue à un incendie massif qui dévaste la ville et détruit 1 500 maisons. Les canicules ponctuent l’histoire de France. Pendant des siècles, chacune a provoqué son cortège de morts, souvent par centaines de milliers. Longtemps, ces canicules ont marqué la mémoire collective, avant d’être oubliées.
L’année 1420, cinq ans après Azincourt, une vague de chaleur se déclare dès février, dure jusqu’à mai, puis se transforme en canicule l’été, décrit Emmanuel Le Roy Ladurie dans son Histoire humaine et comparée du climat (Fayard), précieux guide sur le sujet. Le soleil brûle les cultures. Les récoltes sont catastrophiques. Les prix des céréales augmentent dans un contexte de forte inflation et de dévaluation des monnaies. Le Journal d’un bourgeois de Paris, œuvre d’un diariste anonyme qui relate la vie dans la capitale, raconte : « Enchérit tant le blé et la farine que le setier (instrument de mesure ancien) de blé froment valait à la mesure des halles de Paris 30 francs de la monnaie qui lors courait. » C’est la famine. En pays albigeois, la canicule est telle que la récolte du seigle a dû commencer fin avril et que les cerises étaient précocement mûres dès ce mois.
Après une nouvelle canicule en 1473 survient, en 1504, l’un des douze étés les plus chauds du XVe au XXe siècle dans l’hémisphère Nord (d’après les travaux du climatologue anglais Keith Briffa dans l’ouvrage Global and Planetary Change, paru en 2003 et cité par Le Roy Ladurie). Une génération plus tard, une canicule faite d’ultrachaleur sèche frappe la France, l’Allemagne et l’Europe centrale en 1540, alors que François Ier et Charles Quint poursuivent leur interminable lutte pour la prépondérance en Europe. Cet été-là, le Rhin est presque à sec et on peut le traverser à pied, a établi l’historien suisse Christian Pfister. Le vin du millésime 1540, lui, mûri par une chaleur solaire exceptionnelle, est si chargé de sucre, que, après fermentation, il se transformera en quasi-apéritif, recherché par connaisseurs et collectionneurs jusqu’à la fin du XXe siècle.
L’année 1556, sous Henri II, figure dans la liste des canicules établie par le climatologue néerlandais Aryan van Engelen, dont les travaux font référence. Cet été-là, le climat est brûlant et ultra-sec. Dans le Cotentin, un gentilhomme campagnard, Gilles de Gouberville, accueille comme une bénédiction une pluie brève le 1er juin. « Il n’avait plu depuis le commencement d’avril par quoi les blés étaient fortement endommagés, à cause de la grande sécheresse, et fort enchéris jusqu’à 22 sous le boisseau de froment », écrit-il. L’extrême chaleur provoque des incendies de forêt en Normandie, fait rarissime dans cette région d’ordinaire humide. Le 23 juillet, « il fit une merveilleuse (extraordinaire, exceptionnelle) chaleur », s’inquiète notre témoin. À Paris, l’église accepte de faire processionner la châsse de Sainte-Geneviève, patronne de la capitale, pour solliciter son intervention en faveur de la pluie.
En 1616, alors que Louis XIII a 14 ans, survient « une énorme vague de chaleur en juin-juillet », qui « se révèle comme l’une des plus intenses des cinq derniers siècles» (Le Roy Ladurie). Pour autant, une canicule ne s’accompagne pas nécessairement de sécheresse, comme on pourrait le penser. Et, en l’espèce, « les précipitations ont été suffisantes » pour préserver les récoltes, diagnostique l’historien. Les contemporains n’ont pas cette chance en 1636. La chaleur de l’été est extrême. Le niveau d’eau des rivières baisse, ce qui aggrave leur pollution, leur saleté et fait pulluler, dans l’eau que boivent les paysans, des micro-organismes dysentériques. La contagion est foudroyante. La toxicose emporte quantité d’enfants en bas âge, d’autant que la dysenterie chauffe fiévreusement les corps. De surcroît, cette même année 1636, tandis que Corneille écrit Le Cid, la France de Louis XIII et Richelieu est en guerre ouverte contre les Habsbourg d’Autriche et d’Espagne depuis un an. Des épisodes de peste se déclarent dans nombre de villes. Toutes ces causes provoquent plusieurs centaines de milliers de morts.
Le climat s’acharne ensuite sur les Français de la fin du règne de Louis XIV. À l’été 1705 survient notamment une canicule qui aurait causé 200 000 morts, au premier chef des enfants en bas âge (par déshydratation ou salissure des eaux entraînant des dysenteries). À l’époque, la guerre de succession d’Espagne fait rage, ce qui n’arrange rien. « Je sue d’une façon extraordinaire », écrit la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV. « Voici deux mois qu’il n’est pas tombé une goutte de pluie. Je n’ai jamais vu un été tel que celui-là, et la chaleur augmente chaque jour. Les feuilles sur les arbres sont desséchées comme si le feu y avait passé » (13 août 1705). Ce même mois d’août, le thermomètre de l’astronome Cassini casse sous l’effet de la chaleur intense (plus de 38°C dans la capitale). Puis, en 1719, sous la régence de Philippe d’orléans, une nouvelle canicule aurait causé 400 000 morts, au premier chef des enfants en bas âge, pour les raisons qu’on a évoquées précédemment.
Au XVIIIe siècle, les conséquences humaines des dérèglements du climat cessent d’être perçues comme une fatalité. L’opinion publique, qui s’affirme, incrimine non plus les accapareurs, comme sous Louis XIV, mais les ministres du roi. Les Français prennent l’habitude de « l’imputation au politique » (Ernest Labrousse) de leurs maux. Ceci alors même que l’état royal a rarement été aussi actif pour les atténuer. Mais la santé publique en reste encore à ses prémices : en 1779, une nouvelle canicule aurait causé plus de 200 000 morts, au premier chef par dysenterie. À Brest, les équipages de la flotte, qui font l’objet d’une surveillance médicale documentée, sont très atteints. «Les intestins s’ enflamment à J +3, les malades meurent à J +5 ou J +9, pas au-delà »( Jean-pierre Goubert).
Pendant la Révolution, l’été 1793 est caniculaire. Alors que les députés girondins sont guillotinés, incarcérés ou en fuite et que la Terreur s’accélère, on étouffe à Paris. Si Marat est dans son bain lorsqu’il reçoit Charlotte Corday le 13 juillet 1793, ce n’est pas seulement pour soigner sa maladie de peau, mais aussi parce que la chaleur est accablante. Plus tard, l’extrême chaleur joue un rôle dans la Révolution de février 1848. Après un hiver exceptionnelle ment doux( ce qui épargne mauvaises herbes et parasites, d’où le proverbe « Hiver sans rigueur, été sans faveur »), 1846 est un des douze étés les plus chauds des cinq derniers siècles dans l’hémisphère Nord (Keith Briffa). Le thermomètre atteint 36 °C en juillet à Paris. Un coup d’échaudage obère les récoltes. Le prix des céréales commence à augmenter à l’automne. La disette et les épidémies consécutives auraient causé quelque 60 000 décès. La crise économique se propage au textile et le mécontentement devient général. Or, « l’opposition ne manquait pas d’exploiter cette humeur et tâchait de la tourner en grief contre le gouvernement. (…) On eût dit que, dans chaque symptôme fâcheux qu’elle pouvait enregistrer, elle voyait une bonne fortune» (Paul Thureau-Dangin, Histoire de la monarchie de Juillet). Ainsi s’engage la campagne des banquets, qui va provoquer la chute de Louis-Philippe. A contrario, la canicule de 1859 (qui cause plusieurs dizaines de milliers de morts) et celle de 1868 n’ébranlent pas le second Empire. Puis, en août 1870, c’est en pleine canicule que commence la guerre entre la France et les États allemands coalisés autour de la Prusse.
Ce que les spécialistes appellent « le petit âge glaciaire » (caractérisé par des hivers très froids et, aux belles saisons, une tendance à la fraîcheur et à de fortes pluies), amorcé vers 1300, s’achève à partir de 1860. Un réchauffement débute alors en Europe. Il est net à compter de 1910, lorsque les glaciers alpins commencent un recul substantiel et continu à l’échelle de la longue durée. Le réchauffement reste d’abord modéré. C’est dans ce contexte qu’intervient la canicule de 1911. Les 22 et 23 juillet, il fait partout plus de 35 °C. Les 38 °C sont atteints à Lyon, Bordeaux, Châteaudun. Le mois d’août 1911 est un des plus chauds de l’histoire de France. Les températures dépassent 30°C treize jours de suite dans la capitale. Le 5 août, on renoue avec les 38 °C à Lyon et on atteint 39 °C à Toulouse. Entre le 6 et le 9 septembre, la pression caniculaire ne faiblit pas : 36 °C à Paris et 38 °C à Toulouse. Le nombre de morts est évalué à 40 000, dont la moitié âgés de moins de 1 an. C’est la dernière hécatombe d’enfants qu’a provoquée une canicule en France.
D’autres canicules sévissent ensuite en 1921, 1947 et 1976, pour s’en tenir aux plus importantes. De 1950 à 1970, le climat connaît paradoxalement une période de rafraîchissement en France (celle-ci dure jusqu’en 1974, voire 1980 s’agissant du centre et du sud du pays). Puis s’engage un nouveau cycle de réchauffement qui, selon les spécialistes, tend à s’accélérer depuis le début du XXIe siècle. Trois canicules sérieuses se produisent au cours de la décennie 1980 : en 1982 (2 300 morts), 1983 (quatre mois extrêmement chauds de juin à septembre et 6400 morts), 1990 (1700 morts). D’autres adviennent en 1994, 1995 et 1997, entraînant un bilan estimé respectivement à 2600, 2300 et 2 200 morts. Arrive ensuite la canicule d’août 2003, qui a frappé les esprits.
Au terme de ce récit, précisons les méthodes utilisées pour établir les températures et le climat des siècles passés. Les scientifiques prélèvent dans les glaciers proches des pôles, par forage profond, des cylindres qu’on appelle des carottes de glace et les analysent. Sous les climats plus tempérés d’europe, ils étudient les langues terminales des glaciers alpins de référence (Chamonix en France, Aletsch et Gorner en Suisse) pour apprécier leur évolution au fil du temps. D’autres scrutent les anneaux de croissance annuelle dans le bois des troncs des grands arbres. Ces scientifiques parviennent ainsi à dater et caractériser les étapes successives de leur vie végétale, et en tirent de précieuses informations sur les températures d’alors. Le bois de l’anneau de croissance des chênes qui correspond à 1473, année de canicule, est ainsi « ultradur, très peu imprégné d’eau », explique Le Roy Ladurie. L’étude des pollens et des changements d’essences forestières permet par ailleurs de corroborer des hypothèses. On dispose en outre, s’agissant de la capitale, de séries thermométriques réalisées sans discontinuer depuis les années 1670 par l’observatoire de Paris. Et la France bénéficie de stations météo depuis 1855. Les dates des vendanges, recensées à Dijon depuis 1370, offrent également d’utiles indications, même si les comparaisons doivent tenir compte d’éventuelles évolutions du climat d’un siècle à l’autre. Les historiens s’appuient sur ces recherches des scientifiques et y ajoutent l’étude et la critique de sources qui leur sont plus familières, comme les témoignages des contemporains.
Source : Le Figaro

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