vendredi 1 octobre 2021

L’université britannique se révolte (un peu) contre le wokisme

Confrontés au révisionnisme décolonial et à la censure historique au prétexte de ménager les sensibilités des minorités, des professeurs d’université, en Grande-Bretagne et dans le Commonwealth, ont entrepris de « récupérer l’histoire » et de résister à « l’effacement ». À Oxford, la statue de Cecil Rhodes a déjà sauvé sa tête.

Le 9 juin 2020, des milliers de personnes ont manifesté devant l’Oriel College, à Oxford, pour exiger que la statue de Cecil Rhodes (en haut, au-dessus du porche), figure du colonialisme britannique en Afrique australe, soit retirée de la façade de l’institution universitaire.

Il a vacillé sur son socle, mais tient toujours bon sur ses jambes. Finalement, Cecil Rhodes ne sera pas déboulonné. Sa statue restera au centre de la façade de l’Oriel College à Oxford. Un consensus s’était pourtant dégagé pour faire tomber la représentation de l’« impérialiste britannique », bienfaiteur de l’institution. Mais l’affaire s’est révélée trop compliquée. On en est donc resté aux « bonnes » intentions.

L’impérialiste Cecil Rhodes vu par les Allemands en 1941. Cecil Rhodes est en blanc.

Taillée dans de la pierre de Portland, la statue trône au-dessus du porche, flanquée plus bas par deux souverains qui se passèrent le relais au moment où le bâtiment fut édifié, Édouard VII et George V. « Grâce à la généreuse munificence de Cecil Rhodes », dit une inscription en latin. Un jeu de lettres en majuscule date l’édifice, 1911, année durant laquelle fut inaugurée l’immense bâtisse construite grâce aux 100 000 livres léguées par Cecil Rhodes à sa mort. Il est représenté dans une attitude naturelle, chapeau à la main. Il regarde vers le bas, comme s’il semblait découvrir la foule des manifestants demandant sa tête post-mortem.

Lancée en 2015, la campagne Rhodes Must Fall a trouvé un sang nouveau dans le sillage du mouvement Black Lives Matter l’an dernier. En juin 2020, des milliers de personnes ont manifesté aux cris de « Enlevez-la ! » et « Décolonisons ! ». À l’époque, la fièvre montait en Angleterre, après que la statue du marchand d’esclaves Edward Colston avait été jetée à la mer à Bristol. Figure du colonialisme britannique en Afrique australe, Cecil Rhodes est vite entré dans le collimateur. Fondateur de la British South Africa Company et du géant des diamants De Beers, il fut aussi Premier ministre de la colonie du Cap. Il a donné son nom à deux territoires africains, les Rhodésie du Nord et du Sud, devenues respectivement Zambie et Zimbabwe.

Une « démarche nihiliste »

La direction de l’Oriel College et la commission indépendante créée pour l’occasion se sont accordées sur le retrait de la statue. Avant de renoncer, invoquant les « défis réglementaires et financiers » imposés par cette façade classée. Qui plus est, la politique du gouvernement est de « maintenir et expliquer », en les contextualisant, ces symboles de l’héritage colonial. C’est ce que fera l’Oriel College, assure son doyen, Neil Mendoza, qui entend « améliorer l’expérience quotidienne des étudiants issus de la diversité ». Mais des professeurs, furieux de cette reculade, ont refusé de venir faire cours aux élèves, leur faisant payer le prix de leur posture.

La reine elle-même a fait les frais de la vague de « cancel culture » courant sur les gazons d’Oxford. En juin dernier, des étudiants du Magdalen College ont voté en faveur du retrait d’un portrait d’Elizabeth II d’une salle commune parce que la souveraine personnifiait « l’histoire coloniale récente ». Peu importe que la décolonisation se soit faite sous son règne. Le cadre a été remisé dans un placard. Le chef de file de ce groupe d’épurateurs, Matthew Katzman, est un étudiant… américain. Pour lui, ce lieu doit être « accueillant et neutre pour tous les membres ». Bref, n’offenser personne et pour cela « annuler » la reine.

Spectaculaires, médiatisées, ces batailles culturelles ne sont que la partie émergée du phénomène. De manière plus sourde et plus large, le « wokisme » se répand dans les universités britanniques dans le sillage de leurs cousines américaines. Qu’il s’agisse des programmes, de la sélection des étudiants ou du corps enseignant, un mouvement de fond est à l’œuvre, menaçant pour certains la liberté d’expression que la sphère intellectuelle devrait chérir.

Les théories avant les sources

Pour mener la contre-offensive, un groupe d’universitaires vient de lancer une initiative posée sur un site internet History Reclaimed (l’histoire récupérée). À la manœuvre, David Abulafia, professeur émérite d’histoire méditerranéenne, et Robert Tombs, professeur émérite à Cambridge lui aussi, spécialiste de la Commune — et par ailleurs Brexiter convaincu. Ils sont pour le moment plus d’une quarantaine, issus de sept pays anglo-saxons. Aux côtés d’autres éminents historiens britanniques, comme Andrew Roberts ou Vernon Bogdanor, on trouve aussi l’Américaine Elizabeth Weiss, l’Australienne Bella d’Abrera, le Canadien John Bonnett, des Irlandais et des Néo-Zélandais.

L’initiative entend remettre les faits et la nuance à l’honneur afin d’équilibrer un débat dans lequel la condamnation est trop souvent préférée à la compréhension. « Pour les activistes “woke”, regarder en face un passé présenté comme culpabilisant est la voie vers un avenir meilleur et plus inclusif, commente Robert Tombs, mais cette lecture caricaturale et souvent fausse de l’histoire ne fait qu’aggraver les divisions, les ressentiments, voire la violence. C’est une démarche nihiliste, qui sape la légitimité de nos démocraties alors que nos sociétés libres ont besoin de confiance, de solidarité, d’un but commun et d’une estime de soi. Une histoire partagée est un socle nécessaire. » Pour l’historien, considérer que notre passé est uniformément glorieux est absurde, mais le décrire comme massivement honteux l’est tout autant. Et si des voix diverses doivent pouvoir s’exprimer, « aucune ne doit être imposée comme une nouvelle orthodoxie ». Il s’inquiète que de nombreuses institutions — universités, musées, collectivités locales — aient capitulé devant la tendance « woke » en acceptant parfois des contre-vérités pour acheter la paix.

Pour David Abulafia, le problème n’est pas tant ces thèses, qui méritent d’être entendues, mais la façon dont elles sont assénées. « Ce sont des vérités absolues, il n’est pas possible d’en débattre. C’est le parti unique. Nous devons accepter ces théories, un point c’est tout », dit-il. Il déplore une grille de lecture uniquement fondée sur le racisme et l’impérialisme, qui a viré à l’obsession. « L’histoire est vue comme une invention capitaliste. Ils imposent une vision politique radicale sur le passé puis adaptent le passé à ce prisme politique ». Il reproche aux « historiens woke » de poser leurs théories avant de travailler les sources et de tout interpréter ensuite d’après cela. « Même les historiens marxistes discutaient des faits et étudiaient des théories critiques… », souligne-t-il. La simplification de l’histoire le désole : « Personne ne nie l’esclavage et ses horreurs, mais expliquer les révolutions industrielles uniquement par les profits qu’il a dégagés est si réducteur. C’est un fait non discutable, mais il y a eu aussi bien d’autres facteurs, comme la transformation agricole. »

S’il reconnaît qu’une frange d’activistes d’extrême gauche a développé une approche « intolérante », Alan Lester, professeur à l’université du Sussex et spécialiste de l’histoire coloniale, estime de son côté que la guerre culturelle est alimentée par les conservateurs « qui refusent de voir aujourd’hui combien notre passé impérial fut raciste et violent. » Pour lui, ce mouvement ne vise pas à « annuler », mais à « ajouter » des éléments à l’histoire.

Chape de plomb

Le problème n’en reste pas au débat d’idées, mais a des conséquences sur le corps professoral et sur les trajectoires des étudiants. Des cours de formation sont organisés pour encadrer la pensée des professeurs. « Émettre de simples objections peut compromettre une carrière universitaire », regrette David Abulafia. Des étudiants doivent recourir à l’anonymat pour témoigner. Comme Jeremy, étudiant en « classics » à Cambridge, effondré par la campagne de « décolonisation » de ces études. « Ces militants estiment que les études classiques, qu’il s’agisse de Rome ou de la Grèce, servent à soutenir l’impérialisme européen et le suprémacisme blanc. » Écœuré par cette chape de plomb, il s’apprête à renoncer à la carrière universitaire dont il rêvait.

Des professeurs invités sont déprogrammés sous la pression de ceux qui ne les jugent pas « conformes ». Si un enseignant déplaît, des lettres ouvertes sont envoyées par des étudiants et des professeurs pour demander plus ou moins implicitement sa mise à l’écart. C’est ce qui est arrivé à David Butterfield, maître de conférences en lettres classiques à Cambridge. On lui reprochait un article où il « minimisait l’existence d’un racisme systémique et la sous-représentation des personnes noires, asiatiques et ethniquement minoritaires (Bame) dans les départements classiques. »

Professeur de philosophie, Arif Ahmed a mené le combat pour que la liberté de parole ne soit pas ébréchée à Cambridge. En mars 2020, la direction de l’université a voulu faire passer un texte stipulant que les opinions devaient être « respectueuses » des vues et des identités de chacun. « En clair, cela revenait à se donner les moyens d’interdire tout ce qui ne plaît pas et — soi-disant — offense, commente Arif Ahmed, alors que les universités ne doivent pas avoir peur de ce qui dérange, choque et provoque. C’est cela qui nourrit le débat. » Avec d’autres, il a réussi à faire voter un amendement remplaçant le mot respect par « tolérance » envers les différentes opinions. L’acteur Stephen Fry, peu suspect de tropisme conservateur, a soutenu l’initiative. Depuis, le gouvernement travaille sur une loi garantissant la liberté de parole dans les universités. « Dans nos enceintes et dans le pays en général, de plus en plus de gens sont effrayés par la radicalité du “wokisme”, mais ils ont peur de s’exprimer tant l’intimidation est forte et les risques lynchage grands », commente-t-il.

Incohérence wokiste

La volonté de nettoyage des justiciers « woke » a parfois ses limites. « Il est étonnant de voir des universités dénoncer notre passé colonial et accepter en même temps la manne financière de la Chine, qui embastille ses opposants et oppresse les Ouïgours, dit Roberts Tombs. Tous ces gens sont beaucoup plus sensibles aux violences du passé qu’à celles du présent… »

Source : Le Figaro
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