jeudi 3 juin 2021

« Tous les programmes qui continussent », dixit Robert Haché, recteur de la Laurentian University

Le recteur de la Laurentian University comme l’appelle l’Assemblée de la francophonie de l'Ontario, Robert Haché, a essuyé un barrage de questions de la part de députés qui siègent au comité des langues officielles, lui reprochant sa gestion du dossier linguistique qui découle du processus de restructuration de l’établissement d’enseignement.

Ce qui nous a interpellés, et que les médias comme Radio-Canada n’ont pas souligné, c’est la difficulté qu’avait ce haut personnage au patronyme francophone, recteur d’une université qui enseigne en français, de s’exprimer en français. Il est pour nous un symbole vivant de la faillite des universités bilingues au Canada où c’est toujours le français qui pâtit.

Écoutez-le. Il répond à une question du vice-président du comité, le député fédéral conservateur Steven Blaney que l’on voit d’abord.

À 33 secondes : « On continuer [sic], on continue à avoir [il regarde vers le bas] 100 % d'efforts à servir nos étudiants. Nos programmes sont importants, ils forment la base de la [sic] future de l'Université Laurentienne. » Notez aussi, quelques secondes plus tard, la prononciation d'Ontario : « du Nord de l'Ontério ».

À 1 min 6 s, M. Robert Haché déclare : « Tous les programmes qui continussent [sic] vont être offerts à l’automne… à l’automne et pour le futur prévoyable [sic, foreseeable]. »

À 2 min 5 s, il poursuit : « La situation financière de l’université c’est quelque chose qui s’est évolu [sic, evolved] pendant plusieurs années ».

« Troisième vague » : pas de surmortalité pendant les quatre premiers mois de 2021

Depuis 2010, la hausse annuelle moyenne du nombre de décès au Québec oscille autour de 2 % (2,066 % par an de 2010 à 2019 pour être précis). Cela s’explique par le vieillissement et l’accroissement constants de la population.

Le nombre des décès des quatre premiers mois de 2021 a été publié par Statistiques Québec. 

On n’y décèle pas d’augmentation de la mortalité par rapport à la tendance depuis 2010. En fait, on assiste plutôt à une sous-mortalité par rapport à cette tendance (la ligne orange) puisque 23 850 personnes seraient décédées (en bleu ci-dessous) pendant le premier quadrimestre de 2021 par rapport aux 25 079 qui devraient être mortes selon les prévisions basées sur cette augmentation annuelle des décès depuis 2010.

Les données de Statistiques Québec (décès enregistrés pour le premier quadrimestre)

Année    Nombre de décès
201 020 027
201 121 428
201221 136
201322 257
201421 846
201524 083
201622 393
201723 690
201825 186
201923 800
202026 750
202123 850

Québec — « Le français dégringole à une vitesse jamais vue »

Depuis 15 ans, l’usage de la langue française décline à la vitesse grand V au Québec et particulièrement à Montréal, selon l’analyse d’un statisticien de renom, dans un livre-choc qui sort aujourd’hui.

« Le français dégringole à une vitesse jamais vue, alors que l’anglais tire son épingle du jeu et réussit à augmenter légèrement du point de vue de la langue la plus parlée à la maison », soutient le professeur de mathématiques retraité de l’Université d’Ottawa et chercheur statisticien Charles Castonguay, auteur du livre Le français en chute libre : la nouvelle dynamique des langues au Québec.

Depuis maintenant 50 ans, M. Castonguay analyse les résultats des recensements réalisés par Statistique Canada.

« En fait, ce qu’on peut voir depuis les 15 ou 20 dernières années, c’est comme une anglicisation du Québec. Le français recule, alors que l’anglais tient sa position et l’améliore même », estime le chercheur.

Il juge cette situation « inquiétante », car la disparition du français ferait perdre au Québec « son caractère ».

Depuis le premier recensement en 1871 jusqu’à tout récemment, « le poids du français [comme langue maternelle] a toujours été de 80 % [au Québec] ». [Alors que son poids au Canada ne fait que décliner depuis des siècles.] Mais depuis 2001, il observe un recul accéléré de cette langue au Québec.

En 2001, par exemple, 81,4 % des Québécois avaient pour langue maternelle le français. Quinze ans plus tard, en 2016, ils étaient 78 %.

Si la différence ne semble pas impressionnante à première vue, M. Castonguay affirme qu’en démographie on ne voit normalement pas autant de changement.

« Un 0,5 % sur cinq ans, c’est considéré comme un écart significatif, alors ici, c’est extrêmement rapide comme évolution », commente-t-il.

Langue d’usage

Mais l’utilisation du français au Québec dans l’usage courant est aussi en chute, explique le mathématicien.

« Le français a baissé de 2,5 points, passant de 83,1 % à 80,6 %, soit une chute à une vitesse record jusqu’à un minimum record » dans l’ensemble de la Belle Province, soutient-il.

Et c’est particulièrement à Montréal que la dégringolade est importante, note-t-il.

Entre 2001 et 2016, l’usage du français à la maison est passé de 56,4 % à 53,1 %, alors que de son côté, l’usage de l’anglais augmentait légèrement, indiquent les données de Statistique Canada.

Chez les jeunes

Selon les statistiques que le chercheur a recueillies, 80 % des jeunes adultes francophones sur l’île de Montréal disent qu’ils sont capables de soutenir une conversation en anglais, alors que leurs collègues anglophones sont 76 % à dire qu’ils sont capables de parler français.

Cela montre que l’écart se creuse et que la majorité devient de plus en plus bilingue comparativement à la minorité, croit-il.

« Certains jeunes adultes francophones disent même parler l’anglais plus souvent que le français à la maison, c’est fort ! », lance M. Castonguay.

Chez les jeunes francophones de 15 à 24 ans, l’anglicisation a même augmenté au fil des années. Pour Charles Castonguay, ce phénomène ne fera d’ailleurs qu’accélérer la présence de l’anglais dans la société dans les prochaines années.

Que faire pour sauver le français ?

Pour sauver le caractère français du Québec, il faut que les dirigeants politiques alertent la population sur le problème, mais aussi proposent de vraies solutions.

« Ni Ottawa ni Québec n’ont donné de leadership sur ce plan-là depuis une vingtaine d’années. On nous promet des choses pour le printemps, mais ça reste encore à voir », soutient M. Castonguay.

Pour le président du Mouvement Québec français, Maxime Laporte, l’analyse poussée de Charles Castonguay montre que la Charte de la langue française n’a pas eu un effet assez structurant pour garantir l’avenir du français.


« Il faut une politique linguistique renforcée maximalement, il faut une nouvelle Charte de la langue française qui soit véritablement structurante, qui fasse véritablement du français la langue des institutions et des espaces publics, de la vie en société », réclame M. Laporte. 
 

Le français en chute libre
La nouvelle dynamique des langues au Québec
par Charles Castonguay
paru en mars 2021
ISBN : 9782981924209 (2981924206)

Mythes éducatifs et faiblesses des facultés d'enseignement

Lettre ouverte de Christian Boyer et Steve [...] Bissonnette, spécialistes en pédagogie.

Au cours des dernières années, de futurs enseignants se sont fait dire 

  • qu’ils devaient enseigner aux enfants en respectant le style d’apprentissage de chacun et son type d’intelligence (la théorie des intelligences multiples) ;
  • Qu’il n’était pas nécessaire d’enseigner systématiquement le décodage des lettres aux enfants pour leur apprendre à lire (la théorie du Whole Language et ses dérivés) ;
  • Que les meilleures pédagogies devaient amener les enfants à découvrir par eux-mêmes ce qu’ils doivent apprendre ;
  • Que l’usage des technologies en classe avait un fort effet positif sur les apprentissages ;
  • Que les compétences du XXIe siècle existaient et qu’elles pouvaient être enseignées et se généraliser ;
  • Qu’il n’était pas recommandé de passer des tests pédagogiques et encore moins de le faire fréquemment ;
  • Et qu’au préscolaire, le simple apprentissage des lettres et encore plus l’apprentissage de la lecture sont non seulement dangereux, mais constituent même d’impardonnables sacrilèges...

 

L'école de la Grande Noirceur (les élèves apprennent par cœur ce qu'ânonne une religieuse) contre l'école moderne québécoise (des petits génies qui apprennent par expérience sous l’œil bienveillant d'une jeune animatrice blonde et svelte)
Page 56 — cahier-manuel d'éthique et de culture religieuse Entretiens II pour la 1re  secondaire des éditions La Pensée

 

Les recherches dévalorisées

Tout ce qui précède est soit invalidé par la recherche scientifique (données probantes), soit non appuyé par celle-ci. Alors, pourquoi ces approches pédagogiques sont-elles enseignées au futur personnel enseignant ? Pourquoi sont-elles présentées comme si elles étaient des connaissances appuyées par la recherche scientifique ?

La réponse à ces questions est simple. Dans les facultés d’éducation, un fort contingent de professeurs dévalorise les données probantes et la recherche scientifique, et ce, depuis presque toujours. Ils le font en adoptant des doctrines comme le constructivisme et le postmodernisme, ce qui les conduit à adhérer aux idées énoncées plus haut.


 

Qu’est-ce que ça mange en hiver le constructivisme et le postmodernisme ?

Essentiellement, ces approches considèrent que le savoir est quelque chose de relatif, variable selon les cultures, et qu’il y a plusieurs façons d’accéder à la connaissance, toutes aussi valides sinon plus que la méthode scientifique expérimentale. Parmi elles, le point de vue culturel, le ressenti personnel, l’observation, les savoirs traditionnels, les dogmes religieux, etc.

Au cours des 50 dernières années, les facultés d’éducation ont eu amplement le temps de se renouveler pour adopter une posture plus rationnelle, plus rigoureuse et en laissant une place plus grande aux données probantes et à l’effort nécessaire pour appuyer scientifiquement ce que l’on affirme. Mais elles ne l’ont hélas ! pas fait.

On l’a constaté dans les très rares critiques des professeurs universitaires à propos du Renouveau scolaire en l’an 2000, lequel n’était pas basé sur des données probantes.

On l’a aussi noté dans le rejet par 257 professeurs universitaires de l’idée avancée en 2016-2017 de créer un Institut national de l’excellence en éducation (INEE). On l’a encore vu dans les récentes levées de boucliers par de nombreux professeurs universitaires contre la modeste réforme au préscolaire qui sera appliquée à l’automne 2021, laquelle est pour une fois basée sur des données probantes et intègre donc l’apprentissage des lettres de l’alphabet, tout en conservant les objectifs de développement intégral ainsi que la prédominance des activités ludiques dans le programme.

Un institut national de formation

Le professeur Jérôme Saint-Amand, professeur agrégé en sciences de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), a publié un texte dans ces pages proposant la création d’Instituts nationaux de formation du personnel enseignant qui seraient moins allergiques aux données probantes. Cet homme est courageux parce qu’il ose remettre en question publiquement les facultés d’éducation. Il sera sans doute attaqué de toute part, mais le professeur Saint-Amand a raison ; il faut créer ce que les facultés ont été incapables de faire, et ce, au bénéfice des enfants, du personnel enseignant et de la société québécoise dans son ensemble.

Christian Boyer
Consultant en pédagogie et en orthopédagogie (SESSIONS)

Steve Bissonnette
Professeur titulaire au département d’éducation de la TÉLUQ

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mercredi 2 juin 2021

Alors que la population française « se diversifiait », le PIB réel par habitant « est passé de 45 K$ en 2007 à 39 K$ en 2020 »

Réfugiée somalie dans un centre de formation à Fort Morgan au Colorado, le 25 février 2016  
 
Pierre Vermeren est l’auteur de nombreux ouvrages salués par la critique, en particulier On a cassé la République — 150 ans d’histoire de la nation (Tallandier, 2020). Il relève quelques détails intéressants dans un article du Figaro. Extraits.

Les indicateurs démographiques convergent : le continent européen est entré dans un choc démographique durable de grande portée. Sa population va chuter avec la disparition progressive de la génération du baby-boom. D’ici une quarantaine d’années, le continent, Russie comprise, sera passé de 743 millions d’habitants à près de 500 millions, peut-être moins. Le nombre de naissances en Europe (6,2 millions en 2020) est depuis des années inférieur au nombre des décès.

Or cet effet ciseau va s’accroître. L’hypothèse à 500 millions d’habitants est une fourchette haute. Pour la fin du XXIe siècle se profile ainsi un retour à la population du début du XXe siècle, mais bien plus âgée qu’en 1900. Le Japon et les pays riches de l’OCDE en général sont engagés sur une trajectoire analogue, qui correspond aux vœux des populations riches des pays développés, à défaut de satisfaire leurs dirigeants.

La chute des naissances en France est établie depuis dix ans (2010). Occultée au début de la décennie par la transformation de Mayotte en département et au rattachement de ses 10 000 naissances aux chiffres nationaux, elle s’est accélérée en 2020. En 11 ans, la natalité a chuté de 12,5 % en France (-100 000 naissances). Le mouvement semble se précipiter en 2021 sous l’effet du Covid, avec -13 % de naissances en janvier par rapport à janvier 2020. La France à l’horizon 2060 aura comme l’Allemagne 50 à 55 millions d’habitants.

Des nouvelles identiques parviennent du sud, de l’est et du nord du continent. La population de l’Italie décroît désormais, malgré l’immigration. Le Royaume-Uni a perdu un million d’habitants en 2020, conformément aux objectifs des Brexiters, qui voulaient pousser au retour des résidents originaires d’Europe centrale et orientale. […]

La plus grande maternité de France est à Mayotte au large de Madagascar.
9.674 nouveau-nés en 2017, soit plus d’un 1/9 des naissances du Québec pour une population 33 fois plus petite.


 
L’Allemagne, au cœur de l’Europe, ne stabilise sa population depuis la réunification qu’en attirant une triple immigration : en provenance de l’Union européenne, des autres pays européens, et mondiale (Russie et anciennes Républiques soviétiques, Syrie, Afrique, Asie centrale). [Un Allemand sur quatre est un immigré ou fils d’immigré, et un sur trois chez les jeunes.]

D’après Eurostat, la population va chuter de 447 millions en 2020 à 420 millions vers 2080, dans un demi-siècle La situation est très préoccupante, quoiqu’un peu différée en Espagne, en Italie, au Portugal ou en Grèce. La jeunesse au chômage quitte ces pays depuis dix ans pour l’Europe du Nord, y faisant décroître la population, au point qu’une Italie à 35 millions d’habitants est possible d’ici à quarante ans (60 millions en 2020) ; même le pape s’en est ému.

[…]

L’Union compterait ainsi en 2080 un tiers d’habitants issus d’autres continents, conformément à la recommandation de l’ONU formulée en 2000 dans un prérapport public consacré aux « migrations de remplacement » (sic). Fortement influencé par les pays du Sud, il préconisait 139 millions de nouveaux migrants en Europe entre 2000 et 2025 (soit 5,6 millions par an).

[…]

Au demeurant, la poursuite de l’immigration de peuplement produirait deux effets négatifs, outre la réduction à néant de la décision malthusienne des jeunes Européens. Le premier tient à l’immigration de main-d’œuvre non qualifiée. L’exemple de la France est intéressant. Celle-ci, malgré son fort taux de chômage et son endettement croissants, orchestre depuis 1979 une immigration en majorité non qualifiée. En vertu d’un raisonnement productiviste et keynésien anachronique, nos gouvernants espèrent ainsi augmenter le facteur travail et la consommation pour favoriser la croissance. Or plus la population française se diversifie et s’accroît, plus la croissance économique se réduit, jusqu’à devenir négative (le PIB réel de la France par habitant est passé de 45 334 dollars en 2007 à 39 257 dollars en 2020), plus le décrochage s’accuse face à l’Allemagne, à la Suisse et aux États-Unis, plus le chômage grimpe (1 million en 1975, plus de 6 millions aujourd’hui), et plus l’endettement de l’État et les déficits marchands se creusent.

L’autre effet négatif est induit par la pratique de l’Allemagne envers les pays d’Europe du Sud, et de la France envers l’Afrique et les pays du Maghreb : en important des cadres (médecins africains et informaticiens du Maghreb pour la France, jeunes cadres d’Europe du Sud pour l’Allemagne), elles empêchent les pays pauvres de sortir de leur condition, bloquant leur développement, et la résorption des principales sources du sous-développement : la sous-qualification de la main-d’œuvre, l’état sanitaire dégradé des populations, et la dépendance technologique. En 2019-2020, la Tunisie a perdu 80 % de deux promotions de jeunes médecins diplômés, ainsi que 2500 ingénieurs en 2020.

En important de la main-d’œuvre non qualifiée, l’Europe aggrave ses maux au lieu de pratiquer le saut technologique de la robotisation à la japonaise. Et en important des cerveaux, elle aggrave le sous-développement du Sud. En outre, les pays d’émigration entrent eux-mêmes dans une phase démographique nouvelle où les cadres disponibles vont se raréfier, et leurs besoins de main-d’œuvre s’accroître du fait du vieillissement de leur population.

L’Europe est donc priée de faire un constat, et de chercher les ressources internes pour pallier ses maux. Le constat, c’est son incapacité à proposer un avenir désirable. Se reproduire est un fait de nature et l’objectif premier du vivant. Dans l’ordre de la culture, enfanter est un acte de foi en l’avenir et de confiance (« Dieu pourvoira »). Ce sont les pays les plus déshérités de la planète et les plus ravagés qui ont le plus d’enfants, notamment au Sahel menacé de désertification. Dans les pays les plus riches et sûrs (Japon et Allemagne), la natalité est à son étiage. L’Union européenne, pas plus que le Japon ou l’espace post-soviétique n’offre un horizon d’espérance. L’Homme étant un croyant (Rousseau), s’il ne croit à rien, il cesse de vivre. Tel est le message des peuples d’Europe à leurs dirigeants et à leurs élites en orchestrant la grève des berceaux.

Ces derniers portent une grande responsabilité. C’est une chose intelligible que les pays qui se sont fourvoyés dans le totalitarisme au XXe siècle (Russie, Allemagne, Japon) soient en proie à une angoisse existentielle, qui sape leur élan vital. Mais l’Europe méditerranéenne n’est pas concernée : la natalité y a été longtemps plus vive. Le désenchantement du monde a pourtant rejoint l’Europe catholique. La déchristianisation, la dégradation des politiques familiales (le Front populaire avait inventé la politique nataliste), la promotion de l’individualisme et de la sexualité considérée comme une fin en soi — l’Occident est la première civilisation du monde qui met à l’encan ses jeunes filles, en les offrant au monde entier par la pornographie mondialisée —, ont sapé ses fondations anthropologiques. Or celles-ci ont été les piliers de la force et de la fécondité intellectuelle et artistique inouïe de l’Europe.

Pendant soixante ans, la France s’est battue avec succès contre ses démons malthusiens, établis dès le XIXe siècle. Mais en quelques années, intellectuels et politiciens se sont retournés contre la famille, un temps décrite comme une structure d’oppression, le terreau des inégalités sociales, voire un lieu de perversion. Le détricotage méthodique du code civil napoléonien depuis un demi-siècle a fait de la France le pays où l’on se marie le moins au monde. La disparition du mariage, fête éclatante de la jeunesse — qui brille dans Guerre et Paix — laisse une béance dans nos sociétés âgées.

Elle est couplée à la réduction des aides aux familles, à l’appauvrissement des jeunes — qui, même s’ils le voulaient, ne pourraient pas se marier festivement faute de moyens financiers —, à la fermeture systématique des maternités de proximité, à la raréfaction des pédiatres et des obstétriciens, les exemples abondent. La chute de la natalité va se poursuivre et s’amplifier. Sans le soutien de la surnatalité de ses immigrés et domiens, la France serait déjà au niveau de ses voisins du Sud ou du Nord. Tout ce qui a présidé au baby-boom de l’après-guerre a été déstructuré. Les jeunes Français sont élevés depuis vingt ans dans la peur de l’avenir, du chômage et du déclassement, et désormais la terreur écologique. S’y ajoute celle de l’épidémie du Covid qui anéantit aujourd’hui la pulsion de vie. À circonstances inchangées, la natalité française marche vers son étiage, comme au Japon et en Italie.

[…]


«À long terme, une politique nataliste est plus efficace qu'une politique d'immigration»

Selon Laurent Chalard, géographe au « European Centre for International Affairs » (en anglais) à long terme, une politique nataliste est plus efficace qu’une politique d’immigration.

Après avoir atteint un point haut depuis la fin des Trente Glorieuses, avec 802 224 naissances enregistrées en 2010 en France Métropolitaine, leur nombre a chuté de plus de 10 %, pour passer sous la barre des 700 000 en 2020. Cette baisse est attribuable à deux facteurs : une réduction du nombre de femmes en âge de procréer, les générations nombreuses issues du baby-boom n’étant plus en âge d’avoir des enfants, et un déclin de la fécondité, qui s’éloigne du seuil de remplacement des générations (2,06 enfants par femme), s’expliquant principalement par le recul de l’âge à la première maternité.

En effet, les femmes peu diplômées issues des classes populaires qui concevaient auparavant leur premier enfant relativement jeune alignent de plus en plus leur comportement de fécondité sur les femmes cadres, conduisant à une généralisation du phénomène de première maternité tardive, ce qui réduit mécaniquement l’indice de fécondité.

Le rapport Bayrou récemment publié rappelle aussi que la dégradation de la natalité en France a été « concomitante des mesures fiscales touchant notamment le quotient familial »… La politique familiale a été rabotée pendant le mandat du socialiste François Hollande, dont les mesures fiscales concernant le quotient familial qui avantageaient trop les classes moyennes et supérieures selon le président socialiste.

Toutefois, la baisse de la natalité peut aussi s’expliquer par la situation économique des années 2010, en particulier de jeunes ménages, qui serait moins bonne que dans les années 2000. Cette hypothèse est séduisante, mais l’analyse en détail vient l’infirmer puisque le pic des naissances de 2010 correspond à des conceptions de l’année 2009, soit au plus fort de la crise économique !

Il existe une troisième explication (pas nécessairement contradictoire) : les évolutions structurelles de la natalité sont beaucoup plus liées à des changements de mentalité au sein de la population en âge de procréer. Selon cette hypothèse, la baisse de la natalité est le produit d’une homogénéisation des comportements vis-à-vis de la première maternité tardive à l’ensemble de la population féminine. Ce phénomène a pu être accentué par les réseaux sociaux, qui ont tendance à renforcer le mimétisme des conduites chez les individus.

Quelles mesures peuvent permettre de relancer la natalité ?

Si l’on considère que c’est un problème de politique familiale, on insistera pour la renforcer en relevant, par exemple, le plafond du quotient familial, en créant des structures pour l’accueil des plus petits ou en proposant des primes à la natalité. En revanche, si vous pensez que c’est une question purement économique, vous allez promouvoir la stimulation de la croissance et la création d’emplois, qui permettront mécaniquement ensuite de faire remonter la natalité.

Cependant, cela peut s’avérer insuffisant, car elles ne s’attaquent pas à la racine du phénomène, qui est d’ordre psychologique et non économique. En effet, dans les pays développés, la venue d’un enfant est perçue comme une contrainte financière non négligeable, en concurrence avec l’achat d’autres produits de consommation, et non comme une fin en soi. Or, en théorie, le désir d’avoir des enfants est censé dépasser les éventuels soucis matériels en découlant. Mais, dans le cadre d’une société de consommation hyperindividualiste, les mentalités natalistes ne sont guère favorisées, la fécondité s’effondrant dans tous les pays riches, quelle que soit l’origine ethnique de la population, la palme revenant à la Corée du Sud, avec moins de 1 enfant par femme chaque année depuis 2018. Plus qu’une ou plusieurs mesures à mettre en œuvre, il conviendrait plutôt de redonner du sens à la vie de nos concitoyens sur le plan philosophique pour leur donner l’envie de transmettre leur culture à de nouvelles générations.

On peut penser que l’immigration est une solution au manque d’enfants et à la contraction démographe. Cependant, même si l’on évacue le sujet sensible de l’intégration culturelle des nouveaux arrivants, cette solution ne peut être que temporaire, car les descendants des immigrés adoptent peu à peu les mêmes comportements de sous-fécondité que la population de leur pays d’accueil.

En conséquence, pour Laurent Chalard, à long terme, une politique nataliste est plus efficace qu’une politique d’immigration pour assurer les besoins en main-d’œuvre futurs d’un pays et l’équilibre financier de son système de retraites, d’autant qu’elle permet une meilleure cohésion nationale, le multiculturalisme étant, par définition, source de tensions.

Voir aussi

La Chine va autoriser les familles à avoir trois enfants 

Un pays à très faible fécondité peut-il jamais renouer avec le taux de renouvellement des générations ?

 
 
 

mardi 1 juin 2021

La lutte contre la discrimination jusque dans les noms des variants

Le Figaro qui passe pour un journal de qualité et de droite titre :


Le Figaro adopte ainsi, sans sourciller, dans sa manchette et son chapeau, la terminologie et les motivations « anti-stigmatisantes » de l’OMS.

Pour ne pas « discriminer » ou « stigmatiser » les pays où ont été découverts les variants du Sars-CoV-2, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) propose une nouvelle nomenclature aux médias et aux acteurs de santé publique. Rappelons que c’est aussi la raison pour laquelle on ne doit plus dire le coronavirus de Wuhan : pour ne pas stigmatiser la Chine, grande bâilleuse de fonds de l’OMS et cela alors qu’il semble bien acquis que le virus soit apparu à Wuhan (et probablement dans le laboratoire de virologie de la ville). 

Les dix premières lettres de l’alphabet grec ont été retenues pour désigner deux catégories de variants suivies par l’OMS, les variants préoccupants, désignés par les quatre premières lettres de l’alphabet, puis les variants d’intérêt. Ils peuvent avoir, à des degrés divers, une transmissibilité accrue, une résistance à une immunité procurée par une première infection ou à un vaccin ou présenter un plus grand risque de formes graves. 

 

Alpha désigne le B.1.1.7, plus communément appelé variant anglais, car il a été découvert outre-Manche en septembre 2020 et a fait l’objet d’un avertissement international en décembre. C’est le plus répandu en France et le plus surveillé. Il représentait fin mai plus des trois quarts des contaminations. Il est environ 40 % plus contagieux que la souche historique qui a déferlé sur le monde. 

Bêta est le petit nom du variant sud-africain (B.1.351), repéré en mai 2020, lui aussi plus transmissible que la souche historique (il porte la même mutation N501Y que le variant anglais). Il a fait l’objet de clusters en France en début d’année, notamment à Metz. Il représente ici près de 7 % des nouvelles infections, plus de 11 % des contaminations en Île-de-France et… 100 % à La Réunion. Il porte notamment la mutation E484K qui pourrait lui permettre d’échapper en partie à l’action de certains anticorps, favorisant le risque de réinfection et limitant (partiellement) l’efficacité de certains vaccins. 

Gamma désigne le variant brésilien (P.1), détecté en novembre 2020. Après une première étude faisant état d’un taux de contagiosité accru d’au moins 80 %, les nouvelles sont plus rassurantes. Il représente d’ailleurs moins de 1 % des infections dans l’Hexagone. Il a en commun avec le variant anglais la mutation N501Y et la E484K avec le variant sud-africain. 

Delta. C’est le nom du 2e variant indien (il y en a au moins trois : B.1.617.1, B.1.617.2 et B.1.617.3) qui se propage à un rythme élevé en Europe et présente deux mutations inquiétantes (L452R et E484Q). Une quarantaine « d’épisodes » et 0,1 % des contaminations ont été repérées en France. Selon une étude britannique, qui n’a pas encore été publiée, il serait 35 % plus contagieux que le variant anglais. Cette estimation repose sur des « études épidémiologiques, qui modélisent soigneusement les cas locaux et importés ainsi que la lignée génomique », précise Ewan Birney, directeur général adjoint de l’EMBL (Laboratoire européen de biologique moléculaire). Cet expert estime « raisonnable » la nouvelle nomenclature. Mais il lui faudra « certainement faire un effort pour (s) » habituer à dire variant Alpha du Sars-CoV-2 plutôt que B.1.1.7 ! ». Le premier lignage indien (B.1.617.1) est appelé Kappa, le troisième n’a pas de nom. 

La lettre Epsilon désigne les deux variants d’intérêt découverts en Californie (B.1427 et B.1429), dont le premier a été repéré en juillet 2020 autour de Los Angeles. Ils portent une mutation commune au variant indien, la L452R. Ils seraient 20 % plus contagieux que la souche historique (et donc un peu moins que le variant anglais). 

Zêta (P.2) est le nom du deuxième variant brésilien, repéré en avril 2020. Êta (B.1525) découvert dans de nombreux pays en décembre 2020 est le troisième variant le plus présent en France (1,2 % des cas). Thêta, repéré aux Philippines en janvier, n’a pas été identifié en France. Enfin, Iota est le nom d’un variant découvert à New York (1.526.1) fin 2020, qui n’a été repéré que sporadiquement dans l’Hexagone. 

Est-ce vraiment plus simple, plus descriptif ? Et comment le système « grec » s’adaptera-t-il aux nombreuses futures mutations ?

« La traite arabo-musulmane est volontairement occultée dans les mémoires de l'esclavage »

Depuis 2006, le 10 mai est la journée nationale des mémoires de la traite et de l’esclavage. L’occasion de revenir sur l’importance de la traite arabo-musulmane, dont l’histoire est sciemment dissimulée, explique Marie-Claude Barbier Mosimann. Marie-Claude Barbier Mosimann est maître de conférences honoraire à l’ENS Paris-Saclay. Elle a notamment publié Livingstone (Ellipses, 2016). Son texte est paru dans le Figaro en mai 2021.

En 2004, l’ouvrage de l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, intitulé Les traites négrières, suscita bien des controverses. Il y montrait en effet qu’il existait non pas une, mais trois types de traites négrières : la traite atlantique, la traite arabo-musulmane et la traite interafricaine qui alimentait les deux autres traites. Or ce livre sortait trois ans après le vote de la loi Taubira de 2001, qui reconnaît comme crimes contre l’humanité, la seule traite négrière occidentale, faisant des « blancs » les seuls coupables. Comme on ne pouvait pas en nier l’existence, Pétré-Grenouilleau fut accusé de hiérarchiser les traites pour minimiser la responsabilité occidentale puisque les chiffres donnés (respectivement 11, 17 et 14 millions) montraient que la traite transatlantique avait été la moins meurtrière. 


La polémique s’intensifia quand, en 2005, il déclara au Monde [1] qu’au « poncif raciste blanc — l’Occident civilisé face aux sauvages noirs — a succédé l’image tout aussi déformée de bourreaux uniquement blancs face à des Noirs uniquement victimes ». Il fit, de ce fait, l’objet d’une plainte pour « diffamation publique raciale » et un collectif de Guyanais, Réunionnais, Mahonnais et Antillais l’attaqua au civil devant le tribunal de grande instance de Paris. Un collectif de 600 historiens se forma pour défendre la liberté des chercheurs, soulignant le sérieux du travail et mettant en garde contre une lecture sélective du passé. La plainte fut abandonnée. Notons que la polémique portait sur l’implication des Africains dans le processus de traite puisque plusieurs ethnies servaient de pourvoyeurs aux négriers. En 2005, Jacques Chirac décida que le 10 mai, jour de l’adoption de la loi Taubira, serait désormais célébré comme « la journée des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition ». Ce singulier amnésique ramenait la culpabilité sur le seul Blanc. Un an plus tard, à la veille de la célébration, interrogée par un journaliste de l’Express sur son silence concernant la traite orientale, Christiane Taubira déclara qu’il était préférable de ne pas évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les « jeunes Arabes » « ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes [2] ». Autrement dit, outre le mépris infantilisant de cette remarque, les enjeux du présent autorisent l’amnésie mémorielle.

 
« Nous, les Algériens, on vous a vendus comme du bétail pendant 800 ans »

Or, si la traite occidentale a duré 3 siècles, la traite arabo-musulmane, elle, s’est étendue sur 13 siècles. Dès les débuts de l’Islam, au VIIe siècle, elle s’est répandue dans tout le Maghreb d’où partaient des caravanes qui traversaient le Sahara pour ramener des esclaves noirs de la côte subsaharienne. Tombouctou fut une plaque tournante de cette traite qui déclina au plus fort de la traite occidentale, avant de reprendre de plus belle après les abolitions en Europe. Avec l’extension de l’Empire ottoman en Afrique du Nord, traite et esclavage restèrent florissants et des villes comme Alger, Tunis ou Tripoli, offrant de grands marchés d’esclaves, alimentés par des raids terrestres et également maritimes puisque d’elles partaient les pirates barbaresques pour razzier des esclaves chrétiens sur les rives nord de la Méditerranée. La traite arabo-musulmane a concerné pratiquement tout le territoire africain au nord du Zambèze, se divisant en plusieurs volets : transsaharien, sahélien, nilotique, et le moins connu, la traite zanzibarite qui saigna à blanc toute la région des lacs à partir de Zanzibar.

Ce sont les premiers explorateurs britanniques qui la firent connaître à l’occasion d’expéditions commanditées par La Société royale de géographie, pour cartographier l’intérieur de l’Afrique et élucider le mystère des sources du Nil, le Graal géographique de l’ère victorienne. À cette époque, vers 1850, la présence européenne sur le continent africain était pratiquement inexistante en dehors de la colonie du Cap, d’enclaves portugaises, britanniques, françaises, plus ou moins importantes, et de divers comptoirs côtiers. Les cartes de l’Afrique du Nord-Est s’arrêtaient à Khartoum et l’intérieur de l’Afrique restait inconnu.

La présence territoriale étrangère la plus importante était celle de l’Empire ottoman, qui occupait tout le Maghreb, à l’exception du Maroc, plus un vaste territoire le long du Nil. Or l’esclavage était un rouage essentiel de l’économie et de la société ottomanes.

Ce sont les témoignages des explorateurs britanniques qui vont révéler l’existence de la traite zanzibarite. Les deux premiers, John Hanning Speke et Richard Burton partent de Zanzibar et découvrent une ville commerçante prospère, avec de riches demeures et des palais, mais très insalubre, avec ses cadavres d’animaux et d’esclaves dans les rues et sur le rivage. Elle possède un grand marché aux esclaves — créé en 1811 — dont le spectacle bouleverse Speke du fait de l’extrême brutalité de traitement des esclaves. Sur le marché, hommes et femmes défilent nus, les femmes doivent se prêter à toutes sortes d’examens corporels intrusifs ; pour les hommes, une épreuve supplémentaire consiste à les attacher à un arbre au milieu de la place et à les fouetter avec les branches d’un épineux, pour mesurer leur résistance à la douleur. Jusqu’à sa fermeture en 1873, Zanzibar sera le cœur de la traite orientale.

À partir de 1830, la demande en esclaves s’accentue pour fournir l’Occident en ivoire, devenu à la mode, et surtout pour favoriser le développement de la culture du clou de girofle. De ce fait, les traitants arabes — qui jusque-là s’approvisionnaient en esclaves auprès de certaines ethnies africaines — décidèrent de monter eux-mêmes de grandes expéditions caravanières vers l’intérieur du pays.

Quand arrivent Speke et Burton, sur une population totale de 300 000 habitants environ, on comptait 200 000 esclaves, soit deux tiers de la population. Les conditions de vie sur les plantations étaient si dures qu’on estime à 30 % le nombre d’esclaves mourant chaque année et qu’il fallait donc remplacer [3].

Speke et Burton vont découvrir la logistique zanzibarite qui reposait sur des stations relais créées pour ravitailler les caravanes et y stocker ivoire et esclaves ramenés des raids alentour. À son retour en 1863, Speke essaie, sans résultat, de convaincre le gouvernement britannique d’intervenir dans la région car, écrit-il, vu la violence des guerres tribales et des razzias arabo-musulmanes, les Africains seront bientôt « balayés de la face de la Terre » par la traite.

Un an plus tard, la demande sera réitérée, sans plus de succès, par David Livingstone, médecin et missionnaire, le plus célèbre des explorateurs britanniques de l’ère victorienne et le premier à avoir pris conscience de la pénétration de la traite arabo-musulmane à l’intérieur de l’Afrique, et il va faire de son éradication son combat. Il suggère deux remèdes : évangélisation et commerce licite, donc désenclaver l’intérieur du continent pour y installer des voies commerciales et des missions chrétiennes. C’est dans ce but qu’il va explorer la région du lac Malawi, au nord du Zambèze et découvrir, atterré, que le lac est sillonné de boutres chargés d’esclaves en route pour la côte, et que maints villages sont jonchés de « squelettes et de cadavres en putréfaction », témoignage des raids négriers meurtriers. Dans son expédition suivante, plus au nord, jour après jour il trouve des esclaves morts, « abattus d’une balle, poignardés ou morts de faim la fourche au cou ». Le 15 juillet 1871, il se trouve à Nyangwe, au nord-est du lac Tanganyika, et assiste au massacre programmé de tout un village pour inciter les Africains à « coopérer » avec leurs tortionnaires. Lorsqu’il parvint en Occident, le récit qu’il en fit (« la lettre de Nyangwe ») suscitera un tel tollé qu’il fera plus pour la prise de conscience occidentale des ravages de la traite arabo-musulmane que toutes les démarches précédentes. C’est Stanley, journaliste au New York Herald, qui, après avoir retrouvé Livingstone — dont on était resté cinq ans sans nouvelles — relaya le combat contre la traite auprès des journaux occidentaux et reprit le flambeau anti-esclavagiste après la mort de l’explorateur. Citons enfin un extrait du journal de Verney Cameron qui mena une expédition de secours à Livingstone, en 1873 : « Traverser les ruines de tant de villages déserts était d’une tristesse indescriptible. Où sont maintenant ceux qui les ont construits et qui ont cultivé les champs environnants ? Chassés comme esclaves, massacrés […] L’Afrique se vide de son sang par tous ses pores, sa population est quotidiennement décimée par la traite et les guerres intestines ».

Le bilan que l’on peut tirer de tous ces témoignages (ici très résumés), c’est la progression inexorable des traitants arabo-musulmans à l’intérieur de l’Afrique de l’Est à partir de 1850 avec, en corollaire, le dépeuplement des régions parcourues. Ils illustrent bien le constat de Pétré-Grenouilleau : « Au XIXe siècle, alors que la traite atlantique disparaissait progressivement, les traites orientales prirent une ampleur considérable, drainant entre 4,5 et 6,2 millions de personnes hors de l’Afrique noire continentale. Pour répondre à la demande croissante, les traitants arabes, Swahilis ou Africains islamisés, non seulement ouvraient des routes vers l’intérieur, mais, de plus, ils créaient des stations, fixes ou temporaires à l’intérieur du pays, pour y entreposer et y accumuler un maximum de “prises”, avant de les ramener vers la côte […] Ce scénario eut pour résultat la mise à sac de régions entières, jusqu’aux Grands Lacs d’abord, puis bien au-delà, le fleuve Congo constituant une des grandes voies de pénétration ».

La publication de tous ces récits d’exploration inspira, dès 1875, une série d’initiatives, non de la part des politiques, mais d’un certain nombre d’églises : anglicans et non-conformistes décidèrent d’agir pour protéger les Africains et créèrent des missions, les Écossais sur le lac Malawi dès 1875, les Pères blancs du cardinal Lavigerie sur le lac Tanganyika à partir de 1878. Stanley contribua à l’arrivée de missionnaires au Buganda. Mais si, en un premier temps, les missions ont lutté contre la traite, force est de constater que c’est la colonisation qui a réellement stoppé l’hémorragie dans la région des Grands Lacs.

Il serait utile pour terminer de donner quelques dates permettant de contextualiser ces péchés attribués au seul homme blanc que sont l’esclavage et le colonialisme. Il ne s’agit nullement de dédouaner l’Occidental, mais de montrer qu’il n’y a pas de raison historique d’en faire le bouc émissaire des malheurs de l’Afrique.

La traite occidentale, partie émergée de l’iceberg, a duré moins de 3 siècles : elle a commencé à la fin du XVe siècle pour les Portugais, mais beaucoup plus tardivement pour la France puisque le premier bateau négrier, l’Union, partit de Nantes en 1707. Elle s’est terminée un siècle plus tard pour la France, qui, comme la plupart des autres nations européennes, a aboli la traite à la suite du congrès de Vienne de 1815. La traite négrière arabo-musulmane en Afrique a duré, elle, 13 siècles. Elle a été qualifiée de « génocide voilé » par l’anthropologue sénégalais Tidiane N’Diane qui écrit : « Bien qu’il n’existe pas de degré dans l’horreur ni de monopole de la cruauté, on peut soutenir […] que le commerce négrier et les expéditions guerrières provoquées par les Arabo-musulmans furent, pour l’Afrique noire et tout au long des siècles, bien plus dévastateurs que la traite atlantique ».

L’Empire ottoman envahit tout le Maghreb — sauf le Maroc — à partir de 1517 et s’effondre à la fin de la Première Guerre mondiale, soit quatre siècles d’occupation du territoire nord-africain, alors que la colonisation européenne de l’Afrique est un épisode très court dans l’histoire du continent. Elle a véritablement commencé après 1885 avec la « ruée vers l’Afrique », conséquence de la conférence de Berlin où les Occidentaux ont fixé les règles du partage du continent et ouvert la voie à la colonisation. L’accession de la plupart des pays à l’indépendance s’étant faite autour des années soixante, la colonisation européenne de l’Afrique a duré, pour une majorité de pays, 80 ans maximum. Rappelons enfin que l’esclavage a été aboli au Royaume-Uni en 1833 et en France en 1848 alors qu’il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que bon nombre de pays islamiques suivent le même chemin, en théorie tout du moins. Comme l’a dit l’anthropologue algérien Malek Chebel « l’esclavage en terre d’islam » est « un tabou bien gardé ».

Comment peut-on encore accepter que seul l’homme blanc soit qualifié d’esclavagiste et de colonialiste ? Faut-il penser avec N’Diane, qu’une forme de fraternité religieuse dans l’Islam ait abouti à l’oblitération par les Africains de ces siècles d’asservissement ?

Notes

[1] Traite négrière : les détournements de l’histoire, le Monde, 5 mars 2005.

[2] L’Express, 4 mai 2006.

[3] On considère d’ailleurs que cette cruauté a laissé un héritage de haine qui explosa après l’indépendance de l’île fin 1963. Zanzibar devint alors une monarchie constitutionnelle dirigée par le sultan, mais le gouvernement fut renversé un mois plus tard et une république populaire fut proclamée. Plusieurs milliers d’Arabes, 5 000 à 12 000 Zanzibaris d’ascendance arabe et des civils indiens furent tués, des milliers d’autres furent emprisonnés et expulsés, et leurs biens confisqués.
Cette révolte et ses massacres furent consignés dans un film italien, Africa Addio, en 1966. Voir la vidéo ci-dessous en VO, sous-titrée en français.

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lundi 31 mai 2021

États-Unis — Princeton supprime l’obligation de faire du latin ou du grec pour les études classiques

L’université Princeton a approuvé les changements de programme dans les départements de sciences politiques, de religion et des études classiques (antiquité latine ou grecque) en avril. Le département de sciences politiques a ajouté un parcours en race et identité, tandis que la religion et les classiques ont « augmenté la souplesse » en ce qui concerne les majeurs, y compris l’élimination de l’obligation pour ceux qui se spécialisent dans les études classiques, de suivre des cours de grec ou de latin.

« Dans les classiques, deux changements majeurs ont été apportés. La filière “classiques”, qui exigeait une maîtrise intermédiaire du grec ou du latin pour faire de ces études une “majeure” de ce champ d'études a été supprimée, de même que l’obligation pour les étudiants de suivre des cours de grec ou de latin. Les étudiants sont toujours encouragés à suivre des cours de l’une ou l’autre des langues si cela correspond à leurs intérêts dans le département. L’étendue des offres reste la même, a déclaré Josh Billings, directeur des études de premier cycle et professeur de classiques. Les changements donnent finalement aux étudiants plus d’opportunités de se spécialiser dans les classiques. »

Les discussions sur ces changements sont antérieures à l’appel du président de l’université Princeton, Christopher Eisgruber, pour lutter contre le racisme systémique à l’Université, a déclaré Billings. Ces changements sont cependant devenus plus urgents après cet appel et les émeutes raciales qui se sont produites l’été dernier. « Nous pensons qu’avoir de nouvelles perspectives dans le domaine améliorera le domaine », a-t-il déclaré. « Avec des gens qui arrivent qui n’ont peut-être pas étudié les classiques au lycée et qui n’ont peut-être pas eu d’exposition préalable au grec et au latin, nous pensons que le fait d’avoir ces étudiants dans le département en fera une communauté intellectuelle plus dynamique. »

À quand ne plus obliger d’apprendre les mathématiques en sciences ce qui « en fera une communauté intellectuelle plus dynamique » ?

Selon le site Web des admissions de premier cycle de Princeton, le coût total pour assister à Princeton est de 77 690 $ pour l’année scolaire 2020-2021. Ce total comprend 56 010 $ pour les frais de scolarité, 10 690 $ pour frais de chambre, 7 490 $ pour la pension (les repas), 3 500 $ en dépenses diverses. Cette estimation totale n’inclut pas les frais de voyage, qui, selon Princeton, peuvent varier de 300 $ à 5 000 $ par an.

Source : Alumni Weekly de Princeton

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Les latinistes noteront que le locatif de domus est domi (à la maison, chez soi), mais qu’il ne s’applique pas ici puisqu’il y a mouvement et que l’accusatif domum s’impose donc. La phrase corrigée par le généreux et convaincant pédagogue nocturne est donc correcte : Romani ite domum. En outre, ire se conjugue eo, is, it à l’indicatif présent et non io, is, it (à 1 min 17 s).

 

 

 

 

La Chine va autoriser les familles à avoir trois enfants


La Chine a décidé d’abroger la limite de deux enfants par couple et d’autoriser les familles à avoir jusqu’à trois enfants, en réponse au vieillissement de sa population, a annoncé lundi l’agence Chine nouvelle.

Cette décision survient quelques semaines après la publication des résultats du dernier recensement décennal, qui ont révélé une forte baisse du taux de natalité dans le pays le plus peuplé du monde.

« En réponse au vieillissement de la population […], un couple est autorisé à avoir trois enfants », a rapporté l’agence de presse officielle, citant les conclusions d’une réunion du bureau politique du Parti communiste dirigée par le président Xi Jinping.

Début mai, les résultats du recensement réalisé en 2020 ont révélé un vieillissement plus rapide que prévu de la population chinoise.

L’année dernière, marquée par l’épidémie de COVID-19, le nombre des naissances est tombé à 12 millions, contre 14,65 millions en 2019. Cette année-là, le taux de natalité (10,48 naissances pour 1000 habitants) était déjà au plus bas depuis la fondation de la Chine communiste en 1949.

Après plus de trois décennies de « politique de l’enfant unique », la Chine a assoupli ses règles en 2016, autorisant tous les Chinois à avoir un deuxième enfant. Mais sans parvenir à faire repartir la natalité.

Le taux de natalité de 2020 a également sonné l’alarme. Les mères chinoises ont eu environ 12 millions de bébés en 2020, soit une baisse de plus de deux millions de naissances depuis 2019 et plus de cinq millions de naissances depuis 2016, l’année où Xi a inversé la politique de l’enfant unique.

« Si aucune politique d’intervention énergique n’est introduite, le taux de fécondité de la Chine pourrait devenir le plus bas du monde », a averti le Global Times à la mi-mai.

Le taux de natalité en Chine est actuellement d’environ 1,3 naissance par mère ; La « fertilité de remplacement », c’est-à-dire le nombre d’enfants que chaque femme dans un pays devrait avoir pour assurer le renouvellement de la population, est de 2,1.

Les experts occidentaux en démographie ont contesté les statistiques officielles des naissances du Parti communiste chinois.

« Mes estimations montrent que la taille actuelle de la population chinoise devrait être de 1279 milliards à la fin de 2019, soit 121 millions de moins que les 1,4 milliard officiellement déclarés », a déclaré Yi Fuxian, universitaire de l’Université du Wisconsin-Madison, dans une interview en janvier. « Le nombre réel de naissances en Chine l’année dernière devrait être d’environ 10 millions au lieu de 14,65 millions, comme le rapporte le Bureau national des statistiques. »

Un autre expert, Liang Jianzhang, a déclaré à l’époque que la Chine devrait s’attendre à une baisse de plus de 30 % du nombre de femmes en âge de procréer au cours de la prochaine décennie, ce qui dévasterait son taux de natalité indépendamment des limites artificielles du gouvernement sur la taille des familles.

Les raisons de la baisse de la natalité sont multiples : recul du nombre des mariages, hausse du coût des logements et de l’éducation, fertilité plus tardive pour les femmes qui privilégient davantage leur carrière.

Selon le South China Morning Post, un sondage effectué en mars a révélé que 67 % des millénariaux citaient « l’incapacité de trouver une aide domestique » comme principale raison pour laquelle ils n’auraient pas de deuxième enfant. Parmi les autres préoccupations majeures figurent la « pression financière » et le manque de soutien pour les femmes. 

 

À l’autre bout de la pyramide des âges, la Chine comptait l’an dernier plus de 264 millions de personnes âgées de 60 ans et plus, soit quatre fois la population totale de la France.

Cette classe d’âge constitue désormais 18,7 % du total, soit une hausse de 5,44 points de pourcentage par rapport au recensement de 2010. À l’inverse, la population d’âge actif (15 à 59 ans) ne représente plus que 63,35 % du total, en repli de 6,79 points sur 10 ans.

En mars, le Parlement a voté un projet de relèvement progressif de l’âge de départ à la retraite au cours des cinq prochaines années, au grand dam d’une bonne partie de l’opinion publique.

Sources : AFP, South China Morning Post

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