En août 2026, le système universitaire britannique traverse une phase de restructuration accélérée sous l’effet de pressions financières persistantes. Les fusions, autrefois exceptionnelles, commencent à apparaître comme une réponse structurelle aux difficultés du secteur, tandis que les établissements réduisent leurs coûts, suppriment des postes, regroupent ou ferment des formations et s’interrogent de plus en plus ouvertement sur la valeur économique de certains diplômes.
Fusions et mutualisations : une nouvelle réponse aux difficultés financières
Deux opérations récentes illustrent cette évolution:
- L’Université de Greenwich et l’Université du Kent ont fusionné le 1er août 2026 pour former le London and South East University Group (LASE). Il s’agit d’un montage inhabituel : les deux universités constituent désormais une seule entité juridique, dotée d’un seul conseil d’administration, d’une seule équipe dirigeante et d’un vice-chancelier commun, mais Greenwich et Kent conservent leurs noms, leurs marques, leurs campus et leur identité universitaire. Les étudiants continuent de s’inscrire dans l’une ou l’autre université et d’obtenir un diplôme portant son nom. Le nouvel ensemble devient ainsi l’un des plus importants établissements d’enseignement supérieur du Royaume-Uni, avec environ 50 000 étudiants. Les deux universités continueront de fonctionner comme deux divisions universitaires distinctes au sein du groupe.[1]L’opération est présentée par les deux établissements comme un moyen de renforcer leur situation financière et de mutualiser leurs ressources. Elle est d’autant plus significative qu’elle constitue un modèle de « super-université » sans disparition immédiate des marques universitaires existantes.[2]
- Le King’s College London et la Cranfield University ont, de leur côté, annoncé le 14 mai 2026 avoir signé un accord constituant la première étape vers une fusion, qui pourrait prendre effet en août 2027, sous réserve des approbations nécessaires. Le rapprochement est particulièrement intéressant : King’s est une grande université généraliste londonienne, tandis que Cranfield est une institution spécialisée dans les technologies, l’ingénierie, la gestion et la recherche appliquée.[3]
Ces deux cas ne constituent pas encore une vague de fusions, mais ils témoignent d'un changement d'attitude. Une enquête menée par Universities UK (UUK) auprès des directeurs financiers de 48 établissements en mars et avril 2026 révèle que deux universités sur cinq sont ouvertes à une fusion ou à une acquisition, ou envisagent activement cette possibilité. Par ailleurs, 65 % envisagent des structures collaboratives telles que des fédérations ou des alliances.[4]
La pression financière se traduit déjà par des mesures beaucoup plus concrètes. 79 % des universités interrogées ont eu recours à des départs volontaires au cours des trois dernières années et 79 % ont gelé ou ralenti les recrutements. 46 % ont réduit leur offre de formations par regroupement de cursus et 44 % par fermeture de formations. 13 % ont déjà fermé un campus.[4]
La recherche et l'aide aux étudiants sont également touchées : 31 % des établissements ont réduit leur activité de recherche, 27 % leurs bourses et aides aux étudiants et 13 % leurs fonds d'aide aux étudiants en difficulté.[4]
Les difficultés sont multiples. Parmi les principales pressions citées par les établissements figurent l'augmentation des cotisations patronales, les changements dans le recrutement des étudiants étrangers et la hausse des coûts salariaux et autres coûts de fonctionnement. 92 % des établissements anglais et gallois interrogés estiment que la hausse des droits d'inscription ne suffira pas à compenser les effets financiers des changements de politique publique.[4]
Il faut néanmoins se garder d'y voir une vague imminente de faillites universitaires. Le phénomène actuellement observable est plutôt celui d'une consolidation progressive du secteur : réduction des effectifs, fermeture ou regroupement de formations, mutualisation de services, rapprochements institutionnels et, dans certains cas, fusion.
La valeur très variable des diplômes : une étude révélatrice de l'Institute for Fiscal Studies
Cette interrogation est renforcée par une étude majeure de l'Institute for Fiscal Studies (IFS) publiée le 25 juin 2026. Les chercheurs ont suivi une cohorte d'élèves anglais ayant passé leurs GCSE en 2002, en reliant leurs résultats scolaires, leurs études supérieures et leurs revenus ultérieurs grâce aux données administratives. Ils peuvent ainsi comparer les revenus de ceux qui sont allés à l'université avec ce qu'ils auraient vraisemblablement gagné s'ils n'y étaient pas allés.[5]
Cette méthode est particulièrement intéressante parce qu'elle évite une comparaison trop simpliste entre diplômés et non-diplômés. Les chercheurs tiennent compte des résultats scolaires antérieurs et des caractéristiques individuelles et sociales afin d'estimer le revenu contrefactuel d'un diplômé s'il n'avait pas fréquenté l'enseignement supérieur. L'étude utilise notamment les résultats obtenus aux GCSE pour tenir compte du niveau scolaire antérieur.
À 28 ans, toutes les formations universitaires ne se valent pas
L'étude montre que le rendement d'un diplôme varie énormément selon la discipline.
À 28 ans, l'IFS calcule, pour chaque domaine d'études, le rendement salarial brut du passage par l'université : autrement dit, l'écart entre les revenus effectivement observés et ceux que le modèle estime que ces mêmes diplômés auraient obtenus s'ils n'avaient pas fait d'études supérieures.
La hiérarchie entre disciplines est déjà très nette à cet âge. La médecine et l'économie figurent parmi les formations les plus rémunératrices, tandis que les arts créatifs et les arts du spectacle se situent à l'autre extrémité. L'IFS constate que cette hiérarchie demeure relativement stable lorsqu'on examine les différentes cohortes de GCSE.[6]
L'analyse par niveau scolaire antérieur apporte un éclairage encore plus intéressant. Pour les hommes, le rendement salarial de l'université à 28 ans est légèrement négatif chez ceux qui se situent dans la moitié inférieure de la distribution des résultats scolaires antérieurs. À 35 ans, le rendement devient positif, mais demeure relativement faible dans les groupes ayant les résultats scolaires les plus modestes. Chez les femmes, le rendement est déjà positif à 28 ans dans l'ensemble des groupes de niveau scolaire. [6]
Autrement dit, le simple fait d'obtenir un diplôme universitaire ne garantit pas un avantage salarial immédiat. Pour certains jeunes hommes ayant obtenu des résultats relativement modestes aux GCSE, le diplôme ne produit même pas encore, à 28 ans, un gain salarial par rapport à ce que le modèle estime qu'ils auraient gagné sans études supérieures.
Sur l'ensemble de la vie, le bilan moyen reste positif en moyenne — mais les écarts sont considérables
À plus long terme, le tableau est beaucoup plus favorable à l'enseignement supérieur.
Pour la cohorte étudiée, les diplômés gagnent en moyenne nettement plus que les non-diplômés au cours de leur vie professionnelle. Après correction des différences de caractéristiques et de niveau scolaire antérieur, l'IFS estime le gain brut cumulé attribuable aux études supérieures à environ 150 000 £ pour les femmes et 220 000 £ pour les hommes.[5]
Après prise en compte des impôts, des cotisations sociales et du remboursement des prêts étudiants, le gain financier individuel moyen reste relativement substantiel : environ 90 000 £ pour les femmes et 109 000 £ pour les hommes, en valeur actualisée selon la méthode retenue par l'IFS.
L'enseignement supérieur reste donc, en moyenne, un investissement financier rentable. Mais il serait erroné d'en conclure que tous les diplômes présentent la même valeur économique ou qu'ils soient mêmes rentables. Le domaine d'études, le niveau scolaire antérieur et l'établissement fréquenté jouent un rôle considérable.
Pour une minorité importante, les études universitaires constituent même une mauvaise affaire financière. C'est particulièrement vrai chez les hommes : environ 30 % d'entre eux devraient, selon l'IFS, être moins bien lotis financièrement après leurs études qu'ils ne l'auraient été sans aller à l'université. Le risque est particulièrement élevé dans certaines disciplines : chez les hommes, le rendement moyen est négatif notamment pour la psychologie, la sociologie, l'anglais, la philosophie, les médias, l'éducation, les biosciences, le travail social et les arts créatifs. On notera que certaines formations scientifiques (biosciences et sciences générales) ont elles aussi un rendement financier faible ou négatif, malgré leur appartenance au champ des STEM. Pour certains jeunes hommes, notamment ceux qui ont les résultats scolaires les plus faibles et choisissent certaines disciplines, l'université peut rapporter moins — et même coûter financièrement plus — que le fait de ne pas y aller.
Pour une minorité importante, les études universitaires constituent même une mauvaise affaire financière. C'est particulièrement vrai chez les hommes : environ 30 % d'entre eux devraient, selon l'IFS, être moins bien lotis financièrement après leurs études qu'ils ne l'auraient été sans aller à l'université. Le risque est particulièrement élevé dans certaines disciplines : chez les hommes, le rendement moyen est négatif notamment pour la psychologie, la sociologie, l'anglais, la philosophie, les médias, l'éducation, les biosciences, le travail social et les arts créatifs. On notera que certaines formations scientifiques (biosciences et sciences générales) ont elles aussi un rendement financier faible ou négatif, malgré leur appartenance au champ des STEM. Pour certains jeunes hommes, notamment ceux qui ont les résultats scolaires les plus faibles et choisissent certaines disciplines, l'université peut rapporter moins — et même coûter financièrement plus — que le fait de ne pas y aller.
La « décolonisation » des cursus : une autre transformation du monde universitaire
La question n'est plus seulement de savoir si l'université vaut son prix. C'est aussi de savoir ce que vaut aujourd'hui un diplôme aux yeux de ceux qui sont censés lui reconnaître une valeur : les employeurs.
Cette question devient particulièrement sensible lorsque certaines universités entreprennent de « décoloniser » leurs cursus. Le terme peut recouvrir des démarches parfaitement légitimes — élargir le corpus étudié, faire connaître des auteurs ou des traditions intellectuelles jusque-là négligés. Mais lorsqu'une telle démarche conduit à substituer à l'étude d'une discipline une grille de lecture politique — coloniale, raciale, intersectionnelle ou autre — elle peut avoir une conséquence moins souvent discutée : éroder la confiance des employeurs dans ce que garantit le diplôme.
Si les entreprises en viennent à considérer certaines formations comme moins rigoureuses, moins impartiales ou moins directement porteuses de compétences, leur valeur peut diminuer — même si leur niveau académique officiel reste inchangé.
Le phénomène ne concerne pas seulement les sciences humaines.
Cette question devient particulièrement sensible lorsque certaines universités entreprennent de « décoloniser » leurs cursus. Le terme peut recouvrir des démarches parfaitement légitimes — élargir le corpus étudié, faire connaître des auteurs ou des traditions intellectuelles jusque-là négligés. Mais lorsqu'une telle démarche conduit à substituer à l'étude d'une discipline une grille de lecture politique — coloniale, raciale, intersectionnelle ou autre — elle peut avoir une conséquence moins souvent discutée : éroder la confiance des employeurs dans ce que garantit le diplôme.
Si les entreprises en viennent à considérer certaines formations comme moins rigoureuses, moins impartiales ou moins directement porteuses de compétences, leur valeur peut diminuer — même si leur niveau académique officiel reste inchangé.
Le phénomène ne concerne pas seulement les sciences humaines.
« Décoloniser les mathématiques »
En avril 2025, la School of Mathematics de l'Université d'Édimbourg a publié sur son propre site une page intitulée Decolonisation in Mathematics. L'école y affirme explicitement être engagée dans la « décolonisation du programme », qu'elle définit notamment comme une démarche visant à remettre en question les effets d'une conception des mathématiques qu'elle juge excessivement centrée sur l'Europe.[7]
La page explique que les mathématiques sont souvent considérées comme une discipline universelle, indépendante de l'histoire et de la culture, mais soutient que leur développement est néanmoins lié aux sociétés et aux cultures dans lesquelles les mathématiciens ont travaillé. (L'Occident!) Elle invite notamment à reconnaître des contributions qui auraient été négligées ou effacées de l'histoire traditionnelle de la discipline.[7]
L'université d'Édimbourg met à disposition des enseignants diverses ressources consacrées à cette démarche. Elle cite notamment les contributions de l'école de Kerala au développement du calcul, les mathématiques africaines et les liens entre fractales et architecture africaine dans l'esprit des travaux de Ron Eglash. Elle recommande également des ressources destinées à aider les enseignants à « décoloniser » leurs cours de mathématiques.[7]
Un paysage universitaire en mutation
Le système universitaire britannique se trouve ainsi confronté à plusieurs forces contradictoires.
D'un côté, la contrainte financière pousse les universités à réduire leurs coûts : suppressions de postes, gels de recrutement, regroupements de formations, fermetures de cursus, mutualisation des services et, désormais, rapprochements institutionnels et fusions.[4]
De l'autre, les établissements continuent de transformer leurs programmes, notamment au nom de l'inclusion, de la diversité et de la « décolonisation » des savoirs. L'exemple d'Édimbourg montre que cette démarche peut désormais concerner jusqu'à une discipline aussi fondamentale que les mathématiques.[7]
Enfin, les travaux de l'IFS donnent aux étudiants, aux parents et aux pouvoirs publics un nouvel instrument pour évaluer les formations : non plus seulement leur prestige ou leur contenu intellectuel, mais aussi le rendement économique très variables que les formations universitaires procurent effectivement à leurs diplômés.
Les fusions de Greenwich et Kent et, potentiellement, de King’s et Cranfield pourraient annoncer une nouvelle phase de consolidation. Les données de Universities UK montrent que les établissements eux-mêmes envisagent désormais ouvertement ce type de transformation.[4]
Et les résultats de l'IFS apportent une conclusion particulièrement nuancée : l'université reste en moyenne un investissement rentable, mais pas toutes les universités, pas toutes les disciplines et pas pour tous les étudiants.C'est précisément cette hétérogénéité qui pourrait devenir l'un des principaux critères guidant les restructurations à venir.
Notes
[1] "LASE University Group updates to terms and conditions for students | Articles | University of Greenwich"
[2] "LASE University Group latest information | London and South East University Group | University of Greenwich"
[3] "King's and Cranfield University propose merger to support UK national capability and resilience | King's College London"
[4] "Two in five universities consider joining forces through 'multi academy trust' style models or mergers, new survey shows"
[5] "New estimates of the impact of undergraduate degrees on lifetime earnings | Institute for Fiscal Studies"
[6] "New estimates of the impact of undergraduate degrees on lifetime earnings | Institute for Fiscal Studies"
[7] "Decolonisation in Mathematics | School of Mathematics | School of Mathematics"

