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| Le petit Pangram dénonce le roi nu |
La dénonciation d’un usage massif de l’intelligence artificielle dans l’écriture du roman événement de la rentrée a ouvert la boîte de Pandore. La réalité de L’IA entre avec fracas dans les maisons et les prix littéraires qui s’interrogent sur l’attitude à adopter.
Hier matin, un écrivain en lice pour le Goncourt s’est réveillé la « boule au ventre ». La veille au soir, des internautes avaient dépecé son roman, l’avaient passé au crible du détecteur Pangram, et un verdict, «16% D’IA » - insuffisant pour tirer des conclusions, après vérification des étapes de rédaction antérieures - courait déjà sur les réseaux. Voilà où en est la rentrée littéraire depuis le lundi 21 septembre, quand un tweet alors signé «
Balance ton Claude » a réussi en trois jours ce qu’aucun critique n’avait osé : montrer, comme dans le conte d’Andersen, que le roi des prix de l’automne était «nu» , faire vaciller en trois jours le temple français de l’édition, sommer la chaîne du livre tout entière de se réinventer. Un coup signé d’un petit cénacle 2.0 de jeunes intellectuels, parmi lesquels Samuel Fitoussi, chroniqueur au Figaro.
Dans sa chute, Thélyson Orélien aura du moins levé un tabou.
Cela ressemble bien au début d’une chasse aux sorcières, chaque auteur devenant suspect. Le juge d’instruction ? Pangram, réputé être le meilleur classifieur d’IA du marché en affichant un taux de faux positif de 1/24 000. « Va te faire foutre, Pangram!», a lancé Virginie Despentes sur le plateau de « C ce soir». «Nous voilà dans l’air du soupçon généralisé, et les écrivains se voient sommés de montrer leurs papiers aux ânes qui braient en chœur : IA, IA », a écrit de son côté François-Henri Désérable, l’auteur d’un roman de la rentrée, Le Palais.
Il fallait voir, sur les réseaux sociaux, les auteurs de la rentrée soumettre d’eux-mêmes leurs chapitres à la machine et afficher le résultat, comme on brûle ses vaisseaux, pour conjurer la cabale avant qu’elle ne les frappe.
Notes Pangram de différents auteurs (parfois anxieux)
Ananda Devi, Chroniques d’un royaume perdu (Grasset) : 0 % généré / 100 % humain. next.ink
François-Henri Désérable, Le Palais : 0 % généré / 100 % humain. pages.flint.media
Autres romans de la sélection Goncourt disponibles en numérique au Québec (test Radio-Canada) : tous classés 100 % humains. indianexpress.com
Le Monde a soumis les premières pages d’une quinzaine d’autres romans de rentrée ainsi que cinq ouvrages anciens au style marqué : Pangram les a classés humains. actualitte.com
Next.ink a également fait tester par Pangram des extraits de Philippe Jaenada (L’Inconnue du quai de Javel), Amélie Nothomb (L’Adolescence du perroquet), Lucie Rico (Mais que fait le sang sur le pull de Jennifer ?). Le logiciel les a classés respectivement à 99 %, 100 % et 100 % d’origine humaine, à l’opposé des extraits du roman d’Orélien, auxquels il attribuait un score de 100 % de texte généré par IA. next.ink
Pour Orélien lui-même, les chiffres publiés sont :
- plusieurs passages (dont les deux premiers chapitres) : 100 % IA ou 91-100 % selon les extraits ;
- livre entier : 94 % (La Presse), environ 97 % (CheckNews/Libération sur Pangram), le cofondateur de Pangram indiquant environ 95 % de chances que le texte soit partiellement ou totalement généré par IA ;
- textes de l’auteur antérieurs à 2022 : 0 % IA.
Qui de l’homme, qui de la machine, a tenu la plume ? «C’est terrible de se retrouver dans cette suspicion généralisée. Thélyson Orélien paie un peu pour tout le monde », glisse Bernard Comment, responsable de la littérature française au Seuil.
Paie-t-il vraiment pour les autres ? Au-delà des plagiats désormais avérés, l’écrivain d’origine haïtienne est-il le bouc émissaire d’un usage généralisé de l’IA ? Le Figaro a soumis une vingtaine de romans de la rentrée à Pangram (dans sa version 4) : des extraits d’abord, et l’intégralité du texte en cas de doute. L’écrasante majorité ressort « 100 % humain » sauf quelques-uns sous la barre des 40% et édités par de grandes maisons.
Le roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, passé en intégralité, affiche quant à lui un taux de 94 % [de texte attribué à l’IA]. Si la boîte de Pandore vient de s’ouvrir en France, aux États-unis, la traque a débuté il y a quelques mois : Pangram a attribué 60 % d’IA à Daggermouth, romance dystopique de H.M. Wolfe. En juillet, le premier roman à succès de Jerry Falade a été retiré par ses propres agents après des scores élevés.
Dans sa chute, Thélyson Orélien aura du moins levé un tabou. « Cette histoire immédiate est malheureusement assez anecdotique, mais elle a le mérite de pointer la mutation anthropologique que vit l’écriture, aussi importante que l’apparition de l’imprimerie», ajoute Bernard Comment. Mais pourra-t-on laisser se réduire la littérature à une recherche du moindre pourcentage d’IA, quand la lauréate du prix Nobel de littérature Olga Tokarczuk a elle-même reconnu recourir à l’intelligence artificielle? « L’IA percute de manière très violente toute une vision de la littérature conçue comme un exercice solitaire, dépendant à la fois de l’inspiration, du travail », analyse Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS. Alexandre Gefen redoute une «véritable panique morale», et craint que les éditeurs adoptent comme bouée de secours des clauses « sans aucune possibilité technique réelle». Crainte exaucée : les Éditions de l’observatoire viennent d’inaugurer un nouveau label, «Sanctuaires», du nom de l’essai d’Abel Quentin qui plaidait pour des lieux refuges où l’intelligence ne concourrait plus avec la machine.
« L’IA percute de manière très violente toute une vision de la littérature conçue comme un exercice solitaire, dépendant à la fois de l’inspiration, du travail » Alexandre Gefen directeur de recherche au CNRS
Le premier titre, Consonno de Gaspard Koenig, paraîtra le 1er octobre. « Pas de production d’idées par l’IA, pas de texte non plus généré par elle, ni de recours à la machine pour améliorer son style. Ce serait sinon une défaite de la pensée », tranche Emma Saudin, directrice littéraire de la fiction, qui y voit un « pacte moral avant tout». Un jury littéraire avait ouvert la voie. Dès sa première liste, celui des Deux Magots proclamait que l’IA «modifie la paternité et la nature de l’œuvre », ajoutant : «La manipulation qui attribue à l’auteur les mots de la machine est dénuée de valeur ». En juillet, quand « Abel Quentin, membre du jury, nous a proposé de prendre les devants, quelques-uns y ont vu une simple “coquetterie”. Mais le jury s’est engagé», confie le président Étienne de Montety, par ailleurs directeur du Figaro littéraire.
Au Renaudot, qui « réfléchit » au maintien d’Orélien sur sa liste, le secrétaire du jury, Georges-olivier Châteaureynaud, prend acte : « La règle du jeu a changé, peut-être fondamentalement. La triche est désormais possible. Nous sommes à l’orée d’une révolution sans doute périlleuse dans le domaine de l’écrit. » Du côté du Goncourt, qui a retiré C’était ça ou mourir de sa liste ce vendredi, on assure qu’il est impossible de vérifier « si les deux cent cinquante livres reçus chaque été ont été générés par IA ». Ce travail « sera celui des éditeurs», a indiqué au Figaro le président Philippe Claudel.
Un label « 100 % humain » est-il seulement possible? Il rassure, mais soulève plus de questions qu’il n’en résout. « Ce sera difficile, à moins de mettre des traitements de texte très spécifique sur les ordinateurs», prévient Alexandre Gefen.
D’autant que les laboratoires d’IA travaillent à éliminer les tics de langage qui trahissent aujourd’hui leurs modèles, et des « humaniseurs » permettent déjà, indique le chercheur, de « passer entre les trous de la passoire ». Une échappatoire possible ? Le filigrane invisible qu’Anthropic glisse depuis août dans les textes produits par Claude, un biais statistique dans le choix des mots, lisible seulement avec la clé de l’entreprise. [bof, lire...
La méthode d’Anthropic pour répérer les textes produits par l’intelligence artificielle : un processus fragile ?]
Où commence l’œuvre artificielle? Quand la plupart des rédacteurs consultent la machine comme un super-dictionnaire des synonymes, et que la moindre recherche en ligne livre aujourd’hui une synthèse générée? « Il faudrait écrire sur des carnets ! », ironise Alexandre Gefen. Le directeur du CNRS, qui déplore «la solution paranoïaque» d’une traque à l’IA, plaide pour « juger le résultat d’une œuvre plutôt que de la soupçonner en permanence», d’autant que « rien ne dit que la manière d’écrire de l’IA ne nous influence pas déjà ». Les prix, du reste, ont toujours couronné une œuvre et non un procédé, et bien des critiques et des lecteurs maintiennent avoir aimé le livre de Thélyson Orélien. Rien d’étonnant à cela. L’IA n’est-elle pas entraînée par renforcement à partir de retours humains (RLHF), à partir de ce qui plaît aux lecteurs, soit la cadence ternaire, les phrases courtes, les métaphores en cascade, ce qui a été reproché
in fine au roman incriminé ?
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Source : Le Figaro
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