lundi 27 avril 2026

« Le Québec en mal d'étudiants français »

Les cinq kilomètres de tunnel aux murs couverts de dessins et tags qui relient les différents bâtiments de l’université Laval, dans la ville de Québec, ont de quoi intriguer les étudiants internationaux à leur arrivée. « Cela nous permet de nous déplacer plus rapidement d’un endroit à l’autre sans subir les températures qui peuvent parfois descendre jusqu’à - 20 °C. Certains y font même leur footing ! », explique Augustin, jeune Français de 21 ans. 

Sur 180 hectares, le site dispose de bien d’autres atouts pour compenser la rigueur de l’hiver québécois. Comme ces infrastructures sportives de haut niveau : plusieurs piscines, dont un bassin olympique, deux patinoires, de nombreux gymnases, ainsi que des terrains extérieurs de beach-volley, encore enneigés en ce début de printemps.

Tous ces attraits ne suffisent plus, pourtant, à attirer les jeunes du monde entier. En 2024-2025, l’université Laval a enregistré une chute de 66 % des demandes d’inscription émanant de candidats étrangers, et une baisse de 30 % parmi les Français. Une tendance qui se confirme dans beaucoup d’établissements supérieurs canadiens. En cause : le durcissement de la politique fédérale en matière d’immigration étudiante. Depuis 2024, Ottawa a fortement réduit le nombre de permis d’études délivrés. Seuls 155 000 nouveaux étudiants étrangers pourraient obtenir ce précieux sésame cette année, deux fois moins qu’en 2025.

Ainsi, le 8 avril, Neoma Business School [malgré son nom un établissement hexagonal] signait un nouvel accord de trois ans avec l’Ecole d’éducation permanente de l’université McGill (drapée de couleurs automnales ci-dessus)

« Ce coup de frein n’est pas lié à une diminution de nos quotas puisque notre propre capacité d’accueil reste inchangée. Mais le message négatif envoyé a tendance à dissuader les familles de se tourner vers nous », déplore Frank Pons, doyen de la Faculté des sciences de l’administration de l’université Laval.
 
Pourquoi le Canada, jusqu’ici perçu comme une terre d’accueil pour des milliers de jeunes étrangers, donne-t-il aujourd’hui l’impression de faire machine arrière ? « Il y a eu de nombreux abus, principalement de la part des collèges communautaires [NDLR : des formations pré-universitaires ou techniques] qui ont fait venir des étudiants internationaux en masse. Cet afflux a provoqué des situations d’engorgement sur certains territoires très localisés, compliquant l’accès au logement ou aux services de santé. Il aurait mieux valu se concentrer sur des opérations ciblées contre ces dérives », explique Christian Blanchette, recteur de l’université du Québec à Trois-Rivières.

Or la réponse nationale portée par les autorités canadiennes a bouleversé tout le secteur, y compris les universités les plus prestigieuses. Le fait que bon nombre d’élèves, échaudés par le signal envoyé par Ottawa, préfèrent se tourner vers d’autres destinations, représente pour elles un manque à gagner significatif. Ce désamour pourrait aussi, à terme, affecter la recherche. « Nous avons besoin des doctorants venus du monde entier puisque ces derniers représentent la moitié de nos effectifs », s’inquiète encore Christian Blanchette.

Face à cette situation, les autorités tentent de corriger le tir. Le 30 mars, la ministre québécoise de l’Enseignement supérieur, Martine Biron, a rencontré son homologue français Philippe Baptiste afin de réaffirmer la solidité des liens unissant la province canadienne et la France depuis plus de soixante ans. Pour les jeunes Français, venir étudier au pays de l’érable comporte bien des avantages. Au Québec, contrairement à leurs homologues étrangers, ils bénéficient de droits de scolarité préférentiels. Des frais généralement compris entre 6 000 et 13 000 euros par an au niveau licence.

Autre atout majeur : l’environnement montréalais [comprendre l'influence indue de l'anglais dans la métropole québécoise]. La ville conjugue les codes d’une grande métropole nord-américaine et une forte identité francophone. « Les jeunes Français viennent y perfectionner leur anglais [au frais du contribuable québécois!] tout en sachant qu’ils arriveront toujours à se faire comprendre. La législation leur permet d’ailleurs de composer leurs examens en français s’ils le souhaitent », insiste Anne-Marie Croteau, doyenne de l’école de gestion John-Molson  [anglophone] rattachée à l’université Concordia [anglophone], dont les deux campus attirent chaque année plus de 8 700 étudiants internationaux, soit près de 20 % de ses effectifs.

HEC Montréal, affilié à l’université de Montréal, figure également parmi les établissements les plus attractifs de la ville grâce à sa grande bibliothèque, la qualité de ses espaces de travail ouverts sur une forêt urbaine et sa salle des marchés équipée de logiciels de trading professionnels. Pour relancer la mobilité entre les deux nations, les universités québécoises misent plus que jamais sur le renforcement de leurs partenariats avec la France. Ainsi, le 8 avril, Neoma Business School [malgré son nom un établissement hexagonal] signait un nouvel accord de trois ans avec l’Ecole d’éducation permanente de l’université McGill, son département de formation continue. A partir de l’automne 2026, un groupe de Français pourra s’y rendre pour un semestre. Déjà liée à HEC Montréal, Concordia et l’université Laval, l’école de commerce tricolore renforce ainsi son ancrage québécois.

« Ce pays reste une destination très prisée de nos étudiants, notamment pour son avance sur les sujets technologiques, l’IA, ainsi que les secteurs de l’audiovisuel, du jeu vidéo, du digital et des loisirs. Mais aussi parce que Montréal et Québec sont des villes où il fait bon vivre », souligne sa directrice générale Delphine Manceau.

Au point que certains choisissent de prolonger l’aventure au-delà leurs études. Emma Guiard, ancienne élève de Neoma, a passé deux ans à l’université Concordia dans le cadre du programme Cesem, un cursus postbac en quatre ans. « Mon objectif initial était d’enchaîner sur un master à Paris. Mais, l’an dernier, j’ai accepté un job d’hôtesse d’accueil chez Tiffany & Co à Montréal pendant la période de Noël », raconte-t-elle. Quelques mois plus tard, son ancienne responsable la recontacte et lui propose un poste de directrice des opérations. « Le fait d’avoir un double diplôme est clairement un avantage pour trouver un emploi », souligne la jeune femme, qui voit des opportunités sur place en dépit, ces dernières années, du tour de vis du gouvernement sur les conditions d’octroi des permis de séjour post-études.

Enfin, les universités québécoises ont beau clamer que les étudiants sont toujours les bienvenus, les candidats se heurtent aussi à d’importantes complexités administratives depuis le tournant de 2024. Justine Bourgeois, admise en sciences politiques à l’université [anglophone!] McGill de Montréal, à la rentrée dernière, en a eu des sueurs froides. « Je n’ai reçu mon visa que le 20 août, soit une semaine avant le début des cours. M’étant déjà rendue sur place avec un visa touristique, j’ai dû faire un aller-retour entre Montréal et Paris et repasser la frontière pour récupérer le bon document à la douane », explique-t-elle.

Son cas est loin d’être isolé. Au sein des bâtiments du XIXe siècle en pierre grise, bon nombre de ses camarades français évoquent des délais à rallonge. Toutefois, comme eux, la jeune étudiante s’est vite intégrée, une fois les formalités réglées : « Je suis là au moins pour trois ans, jusqu’à l’obtention de mon bachelor mais je n’exclus pas de rester par la suite ! » À condition qu’Ottawa ne durcisse pas encore le ton d’ici là.

Source : L'Express

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Mathieu Bock-Côté de A à Z


Petit abécédaire rédigé par Valeurs actuelles sur Mathieu Bock-Côté qualifié d'homme incarné, nuancé et subtil, adversaire résolu du politiquement correct, tel qu'il se donne à voir dans ses échanges passionnants avec Laurent Dandrieu dans le livre d'entretien récemment publié Le Pessimiste joyeux (Fayard, 272 pages).

30 octobre 1995

Pour moi, l'indépendance [du Québec] allait de soi. La journée du référendum, nous sommes persuadés de l'emporter - les sondages des derniers jours le laissaient croire. Et quand on perd, le soir, après une longue soirée référendaire, je ressens une forme d'effondrement mental : ce qui devait arriver n'était pas advenu, le Québec ne devenait pas un pays.

Banquet

​J'ai toujours aimé la figure du banquet. J'aime tout ce qui est excessif, ce qui déborde, ce qui ne rentre pas dans les cases. J'aime que partout la vie déborde, or le régime n'aime pas ce qui déborde. C'est pourquoi il y a aujourd'hui une guerre contre l'alcool, une guerre contre ci, une guerre contre ça. Plus que la santé publique, ce qui guide cela implicitement, c'est l'idéal d'une existence normalisée. Toute forme de spiritualité un tant soit peu radicale va être traitée sur le mode sectaire. Tout tempérament plus conquérant va être vu comme extrémiste [… ]. Le banquet est l'ultime forme de résistance, parce que ça rassemble tout : l'excès, la fête, la conversation brillante et, en même temps, les chants paillards. Et aussi cette relation égalitaire, exceptionnelle, qu'est l'amitié. Et encore aussi la figure du désir pour l'autre sexe.

Dieu

Sur le plan politique, il n'importe pas de savoir si on croit en Dieu ou non, il importe de savoir si on se prend pour Dieu ou non. Or, les modernes ont la tentation de se prendre pour Dieu. Mais l'homme n'est pas créateur du monde. Il peut l'aménager, l'améliorer, le transformer, le magnifier, le détruire, mais il ne le crée pas. S'il veut le créer, ou le recréer, il est condamné à l'anéantir : c'est la malédiction de l'homme-démiurge.

Diversité

La diversité, avant d'être une richesse, comme ils disent (et c'en est une pour le patronat qui cherche une main-d'œuvre à bas salaire, c'en est une pour les partis de gauche qui croient trouver là un électorat de substitution, c'en est une pour les racistes anti-blancs qui rêvent d'un multiculturalisme agressif pour débarrasser l'Occident de ses vieux peuples), est un projet. Le progressisme tel qu'il se transforme au cours des années 1950 et 1960 entend détraditionaliser les sociétés occidentales, les décoloniser de l'intérieur, si l'on veut, en faisant tomber la figure de l'homme blanc hétérosexuel, et tout l'univers symbolique qu'on lui associait.

Do you speak English ?

​On ne m'entendra jamais dire un mot d'anglais au Québec. Et si on insiste vraiment : « But don't you speak English ? » « Never at home ! » Je parle anglais, je le lis chaque jour, je l'écris correctement, mais je refuse de le parler au Québec. Jamais, vous ne m'entendrez parler anglais dans mon propre pays - c'est une belle langue, c'en est une grande, mais chez moi, c'en est d'abord une qui s'impose dans un rapport néocolonial.

Droite/gauche

Je ne sens pas le besoin de me dire de droite comme la gauche se dit de gauche. La gauche s'autoproclame gauche, puis renvoie à droite tout ce qu'elle n'aime pas. Je n'ai pas vraiment envie de rentrer dans son jeu. Ceux qui se couchent, elle les assimile au centre. Ceux qui chouinent sans la combattre vraiment, elle les nomme droite. Ceux qui lui tiennent vraiment tête, elle les nomme extrême droite. Et ceux qui se retrouvent à droite sont généralement malheureux de l'être. Ils auraient préféré être ailleurs. De là la droite complexée, la seule tolérée, à la différence de la droite décomplexée, qui est une droite désinhibée, ayant oublié d'être honteuse.

Finkielkraut (Alain)

J'ai une admiration infinie pour Alain Finkielkraut, et beaucoup d'affection aussi ; je lui dois énormément - nous sommes nombreux dans cette position, d'ailleurs. Fink a une belle formule : « On ne pense pas par soi-même de soi-même. » Je dirais, de ce point de vue, que j'ai appris à penser par moi-même en bonne partie grâce à lui, à la fois parce qu'il traduisait philosophiquement certaines de mes intuitions les plus profondes, mais aussi parce qu'il nous mettait sur la piste d'auteurs appelés à marquer profondément l'esprit de ceux qui les lisaient vraiment.

Flaque

Le progressisme prétend nous délivrer de tout, couche après couche, couche culturelle, couche sociale, couche ethnique, couche religieuse, pour faire de nous des individus absolument libres, sans détermination. À terme, nous condamnant au modèle de l'identité fluide, il nous conduit à la flaque finale.

Fraise

​Je me souviens d'une balade, aux îles de la Madeleine, dans le golfe du Saint-Laurent [à 915 km à l'est de Montréal à vol d'oiseau]. Au loin, je vois une grande croix plantée dans le sol, au sommet d'une colline. Je décide de m'y rendre, je marche une trentaine de minutes, j'y arrive. Et d'un coup, je m'agenouille, et à ce moment, je me sens terriblement ridicule. Parce qu'une part de moi dit : "Tu fais ce que tu as à faire, devant la Croix, on s'agenouille, c'est d'ailleurs dans cette position qu'il faut la contempler. " Mais l'autre partie dit : "Arrête de te faire croire des choses ; tu sais très bien que tu as la densité spirituelle d'une fraise!"