jeudi 21 mai 2026

L'anglais demeure la lingua franca de la science, mais d'autres langues s'imposent

Une étude bibliométrique de l'Université de Montréal portant sur 88 millions d'articles scientifiques retrace, à l'échelle mondiale, l'évolution des langues dans la science de 1990 à 2023. En italique nos commentaires qui font suite au communiqué de presse de l'Université de Montréal.

En 2023, 85 % des quelque cinq millions d'articles scientifiques indexés dans les grandes bases de données mondiales étaient rédigés en anglais. En 1990, cette proportion atteignait 94 %. Une baisse de neuf points en 30 ans qui, bien que modeste, traduit une transformation du paysage de la communication savante qui soulève des questions sur l'équité, la diversité et l’inclusion dans la production mondiale des connaissances. 

C'est l'une des conclusions d'une étude bibliométrique publiée en anglais [...] réalisée par Carolina Pradier et Lucía Céspedes à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information (EBSI) de l'Université de Montréal, sous la direction du professeur Vincent Larivière, et dont les résultats sont parus dans le Journal of the Association for Information Science and Technology.

L’équipe a analysé près de 88 millions d'articles et d'actes de conférences publiés entre 1990 et 2023, ainsi que plus de 1,48 milliard de liens de citations. 



 
Un recul relatif de l'anglais, mais pas absolu 

D’emblée, il importe de préciser que l'anglais n’a pas reculé sur le plan du volume: le nombre d'articles en anglais a plus que quintuplé au cours de la période, passant d'environ 877 000 à près de 5 000 000. C'est sa part relative qui s’est érodée à mesure que d'autres communautés scientifiques ont graduellement publié davantage dans leur propre langue. 

Première auteure de l’article, Carolina Pradier soulève un paradoxe qui est central dans son projet de recherche: si les publications en anglais représentent 85 % du corpus qu’elle a étudié, les références citées par les chercheurs du monde entier pointent vers des documents en anglais dans une proportion de 98,89 %.

Même dans les pays qui publient le moins en anglais – Indonésie, Brésil, Équateur, Angola –, les références anglophones constituent au moins 92 % du total.
D'un côté, il y a la langue que les scientifiques utilisent pour écrire leurs articles et, de l'autre, il y a les études sur lesquelles ils s'appuient pour faire avancer la recherche, explique celle qui a terminé son doctorat à l’EBSI. Les chercheuses et chercheurs non anglophones peuvent désormais produire dans leur langue, mais doivent néanmoins dialoguer avec une littérature scientifique massivement rédigée en anglais.
Carolina Pradier

La percée de l'indonésien

Le cas mis en lumière par cette étude est celui de l'indonésien. Pour ainsi dire absent des bases de données bibliométriques au début des années 1990, il représente aujourd'hui 2,69 % des publications mondiales, surpassant le français et l'allemand.  

Selon Carolina Pradier, cette percée n'est pas le fruit du hasard. «En 2014, le gouvernement indonésien a imposé par décret que toutes les publications scientifiques universitaires soient rendues librement accessibles en ligne, ce qui a entraîné une adoption massive du logiciel à code ouvert Open Journal Systems», souligne-t-elle. 

[Note du carnet : le décret a favorisé l’indonésien par effet de structure, pas par obligation directe de langue. En créant des milliers de revues nationales bon marché et faciles à gérer, il a donné un canal de publication naturel aux chercheurs qui écrivent dans leur langue maternelle. C’est l’équivalent d’un « circuit parallèle » national, comme SciELO en Amérique latine pour l’espagnol/portugais.

Ces nouvelles revues locales (universitaires) publient majoritairement en indonésien (Bahasa Indonesia), car elles s’adressent d’abord à un public national, aux étudiants et aux chercheurs qui travaillent sur des sujets locaux (agriculture, santé publique, sciences sociales, etc.).

Des études portant sur les journaux universitaires indonésiens qui utilisent OJS montrent qu’environ 50 % sont principalement en indonésien, ~28 % en anglais et le reste bilingues. 

Il existe par ailleurs des politiques linguistiques nationales plus larges (loi 24/2009 et suivantes) qui promeuvent l’usage du Bahasa Indonesia dans les publications scientifiques et documents officiels, sans interdire l’anglais.]


Aussi y voit-elle une illustration de l’influence des politiques scientifiques nationales sur la diversité linguistique. 

« Cette croissance s'est construite pratiquement de zéro, dit Carolina Pradier. En Amérique latine, l'espagnol et le portugais ont progressé de leur côté sur une infrastructure préexistante – Latindex, SciELO, Redalyc – qui a permis à la région de bâtir un écosystème de diffusion scientifique relativement autonome. »

Le français en chute libre 


À l’inverse de ces dynamiques ascendantes, le français accuse un recul marqué.  

Deuxième langue de publication scientifique en 1990, avec une part de 2,14 % des publications indexées, il est tombé à 1,06 % en 2023, loin derrière l'indonésien, le portugais et l'espagnol. L'allemand subit un sort comparable, ayant glissé de 1,38 à 1,23 % au cours de la même période. 

Carolina Pradier propose une explication structurelle: les principales communautés francophones – Québec et France – sont bien intégrées [le terme est gentil, voir ci-dessous] aux circuits scientifiques dominants et disposent des ressources pour publier en anglais et y accéder. Les pays plus périphériques, moins exposés à la pression de l'évaluation par facteur d'impact [comprendre le comptage de mentions dans des revues anglo-saxonnes, ce système est très critiqué], établissent au contraire des circuits plus indépendants.  

« Les politiques d'évaluation de la recherche ont une influence déterminante, assure-t-elle. Au Québec, on mise sur le facteur d'impact, ce qui encourage la publication en anglais, tandis qu’en Amérique latine, on accorde davantage de valeur aux articles dans la langue nationale. »

Néanmoins, il existe un champ d’exception pour le français: les revues françaises en sciences humaines et sociales, dont les articles citent des documents en anglais dans moins de la moitié des cas, comme une sorte d’espace de résistance que Carolina Pradier attribue à la nature localisée des objets de recherche et à l'existence de circuits francophones mieux organisés dans ces disciplines. 

Des angles morts aux conséquences réelles 

Au-delà des statistiques, les résultats de l’étude indiquent que la domination de l'anglais n'est pas un phénomène neutre. Pour les chercheurs et les chercheuses non anglophones, elle se traduit par des coûts concrets, dont un temps supplémentaire consacré à la rédaction, un taux de rejet plus élevé et une anxiété accrue. Ces désavantages peuvent mener à ce que les auteurs de l’étude appellent un biais de survie: seuls ceux et celles qui maîtrisent suffisamment l'anglais parviendraient à s'imposer dans une carrière de recherche internationale. 

Plus largement, cette domination entraîne une «perte épistémique : des pans entiers de la production scientifique mondiale, rédigés dans des langues peu valorisées, demeurent invisibles pour la communauté internationale, déplore Carolina Pradier. Publier en anglais seulement nuit à la science parce qu'il subsiste des angles morts». 

Devant ces constats, l’équipe de recherche formule deux recommandations à l'intention des décideurs: l'adoption de politiques d'accès ouvert et une reconfiguration des systèmes d'évaluation de la recherche, qui reposent à l’heure actuelle trop exclusivement sur le nombre de citations. «Si la politique se focalise là-dessus, on va continuer à encourager l'anglais, conclut Carolina Pradier. L'évaluation devrait aussi tenir compte de la qualité et de la pertinence locale.» 

Limites de l'étude de Pradier : le chinois et le russe largement sous-estimé

L’étude repose principalement sur OpenAlex et Dimensions. Ces bases de données ont une couverture très faible des publications en chinois (et dans une moindre mesure en coréen et russe). Les auteurs de l’étude (Carolina Pradier, Lucía Céspedes et Vincent Larivière) écrivent dans leur article publié dans le
Journal of the Association for Information Science and Technology : « Nous pouvons difficilement tirer des conclusions robustes pour les pays russophones, coréens et chinois, car les publications de ces pays sont moins susceptibles d’être indexées, et OpenAlex performe particulièrement mal pour identifier les publications dans ces langues. »

Le chinois n’apparaît pas parmi les langues en forte progression dans leur analyse (contrairement à l’indonésien, l’espagnol et le portugais).

En 2023, la part des langues non-anglaises dans leur corpus est globalement de ~15 %. Le chinois y représente une part très faible (probablement inférieure à 1-2 % dans les données indexées), alors qu’en réalité la Chine produit une énorme quantité de publications scientifiques (souvent en mandarin via CNKI et d’autres plateformes nationales).

En effet, l’étude de Pradier et al. (2026) a analysé 87 577 942 articles et actes de conférences publiés entre 1990 et 2023 (données Dimensions + OpenAlex). Or, pour la seule année 2023, la production en mandarin indexée par CNKI est d'environ 1 million d'articles et d'actes. En 33 années, étant donné la forte progression récente chinoise, on peut estimer à plusieurs dizaines de millions le nombre d'articles et d'actes en mandarin. Nettement plus que les 1 à 2% de 88 millions analysés par Pradier et coll. Son poids est probablement plus proche de 10 à 20 % de la production mondiale.
Quant au russe, son poids est de l'ordre de 1 à 3 %.

Le chinois est scientifiquement gigantesque mais sous-indexé alors que l’indonésien est en quelque sorte son image miroir : très bien indexé dans les bases occidentales par rapport à son poids scientifique sur la scène mondiale. C’est pourquoi les statistiques bibliométriques peuvent donner une image trompeuse des « langues de la science ».

Avantages réels pour les anglophones de naissance à la domination de l'anglais en science

Rappelons rapidement que l'imposition de l'anglais n'est pas neutre en science.

Coût cognitif et temps : Les non-anglophones passent significativement plus de temps à rédiger, réviser, et relire (parfois 2x plus selon certaines études). Cela réduit leur productivité mesurable. 

Réviseurs et éditeurs : Il existe un biais linguistique documenté. Les manuscrits avec un anglais « non-natif » reçoivent plus souvent des commentaires sur la langue, des rejets ou des demandes de révision par un « anglophone de naissance ». Même quand la science est solide. Des études montrent que des résumés identiques sont jugés de meilleure qualité scientifique quand ils sont rédigés dans un anglais fluide « proche de celui d'un locuteur natif ». 

Positions de pouvoir : Les comités éditoriaux et les bassins d'évaluateurs des grandes revues savantes internationales sont sur-représentés par des chercheurs des pays anglo-saxons (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie). Ils parlent plus « naturellement », argumentent avec plus d’aisance rhétorique, et sont plus souvent sollicités.

Éloquence et réseautage : Dans les conférences, les séminaires, la correspondance et les discussions informelles, l’avantage est clair. Le réseautage (« le cercle des vieux amis », le « réseau des anciens ») fonctionne mieux quand on maîtrise parfaitement les codes culturels et linguistiques dominants.

De nombreuses études plus récentes confirment que les personnes n'ayant pas l'anglais comme langue maternelle (francophones, hispanophones, etc.) :

Cela concerne particulièrement les sessions de questions-réponses (Q&A), les tables rondes et les discussions informelles.

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Au sujet de l'euphémisme sur la « bonne intégration » des chercheurs québécois.  Les demandes de subventions aux principaux organismes fédéraux canadiens (IRSC/CIHR, CRSNG/NSERC et CRSH/SSHRC) sont majoritairement rédigées en anglais, même par les chercheurs des universités francophones (Université de Montréal, Université Laval, Université d’Ottawa, etc.).

Voici les proportions approximatives de demandes soumises en français aux trois grands organismes (données des années récentes, issues de rapports parlementaires et des organismes eux-mêmes) :

  • CRSH (sciences humaines et sociales) : environ 10 à 15 % des demandes sont en français (c’est l’organisme qui en reçoit le plus).
  • CRSNG (sciences naturelles et génie) : moins de 10 %.
  • IRSC (santé) : moins de 5 %.

Ces pourcentages ont diminué au fil du temps (par exemple, au CRSH, on était autour de 25 % à la fin des années 1990). Même dans les universités francophones du Québec ou les campus francophones, une grande partie (souvent la majorité) des demandes aux organismes fédéraux est soumise en anglais, surtout pour les programmes compétitifs les plus prestigieux et les plus financés. Une des raisons : les comités d’évaluation sont majoritairement anglophones ou bilingues, et les chercheurs estiment souvent (à tort ou à raison) que soumettre en anglais maximise leurs chances. 

Quant à la bonne intégration des chercheurs français : La France est le 2e bénéficiaire d’Horizon Europe (2021-2027), derrière l’Allemagne, avec environ 11,4 % des financements captés (environ 4,8 milliards € entre 2021 et mi-2024). La France étant une contributrice nette à l'Union européenne, c'est de l'argent français qui revient accompagné d'une obligation d'anglais.
Les financements européens (principalement Horizon Europe) représentent une part de plus en plus importante du budget recherche des universités et labos français, surtout pour les projets ambitieux, collaboratifs et interdisciplinaires. La langue de travail est l’anglais. Il est fortement recommandé de soumettre les propositions en anglais. Si vous soumettez dans une autre langue officielle de l’UE (dont le français), le dossier est traduit automatiquement par un outil IA, mais vous devez obligatoirement fournir un résumé en anglais. [If the proposal is written in a language other than English, please include an English version of this abstract in the Part B (technical description) of the proposal] Les comités d’évaluation travaillent presque exclusivement en anglais.  

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